La bêtise humaine (Eusèbe Martin)

Part 8

Chapter 84,049 wordsPublic domain

--Vous l'avez dit. Eh bien! l'humanité entière grouille sur cette surface de terrain grande à peine comme le jardin de votre père. Asseyons-nous, et dans une heure, vous connaîtrez Paris comme si vous l'aviez fait; et Paris c'est l'univers. Les autres villes du monde, Bordeaux, Lyon, Londres, Berlin, Rome, Pétersbourg, sont des rivières ou des fleuves; Paris, c'est la mer. Tous les échantillons physiques et moraux de l'espèce humaine viennent s'y rouler et se tordre comme des vagues furieuses, dans cette immense et sublime tempête qu'on nomme la vie. Vous voulez décomposer cette eau houleuse? Tant pis pour vous; vous n'y trouverez que de l'écume, ou vous vous noierez, faute de cette ceinture de sauvetage qui s'appelle l'expérience.

--Mieux vaut se noyer tout de suite que de mourir de fatigue sur un rocher d'où l'on n'aperçoit que le vide, reprit Eusèbe; mais, en vérité, il me semble que nous employons de bien grands mots pour de bien petites choses.

--Et d'abord, répondit Daniel Clamens, il n'est rien de petit au monde. Une goutte d'eau peut sauver un homme, trois peuvent le tuer, cent forment une rigole, mille un ruisseau. Multipliez dix fois ces nombres par eux-mêmes, et vous arriverez à former un torrent qui, en huit jours, engloutirait la France. Eh bien! les hommes sont comme ces gouttelettes; en les voyant séparément, ils n'ont rien de terrible; mais le jour où, par une franc-maçonnerie mystique, ils se trouvent rassemblés et classés selon leurs vices, leurs qualités, leurs passions ou leurs ardeurs, ils s'enlacent et forment un tout redoutable qui ébranle les sociétés jusque dans leurs racines les plus profondes.

--Que faire, au milieu de tout cela? demanda Eusèbe.

--Rire, répondit le poëte; rire pour ne pas pleurer; exploiter les vices des uns, les vertus des autres, et fermer les yeux pour ne pas voir le lendemain.

--En admettant cette théorie, reprit Eusèbe, il me semble fort difficile de connaître assez les autres pour pouvoir profiter de leurs défauts ou de leurs qualités.

--Allons donc! on connaît tout le monde excepté soi. Voyez-vous ce gentleman qui marche devant nous? il est mis comme un prince, il dîne dans les bons endroits et ne se refuse rien. Il est arrivé à Paris en sabots, il y a quatre ans; aujourd'hui il doit ses bottes, voilà tout le mystère.

Ce gaillard-là refuserait le traitement d'un conseiller d'État; il gagne plus à emprunter.

--Très-bien, répondit le jeune homme, pour celui-là, je comprends, il a un vice déterminé. Vous le connaissez et ne lui prêtez rien; c'est fort bien cela; mais quel parti pouvez-vous tirer de lui et de ses défauts?

--Je lui emprunte de l'argent.

Le jeune Martin fut sur le point de penser que son ami le faisait poser, comme jadis Paul Buck avait fait poser Bonnaud sur le chemin de fer; mais Clamens ne lui donna pas le temps d'entrer en pourparlers avec cette idée.

--Je lui emprunte de l'argent, reprit-il, et il m'en prête parce que, mieux que personne, il connaît la nécessité. Adroit chasseur de pièces de vingt francs, il croit voir en moi un élève qui fera son chemin. Puis l'argent qu'il me prête est l'excuse de sa conscience: lorsqu'il dépouille les autres, il pense que je l'ai dépouillé, et il finit par croire qu'au lieu de pratiquer l'escroquerie il applique la loi du talion. Seul, cet homme n'est point dangereux; mais il a dix mille confrères, qui exploitent quarante mille sots et en vivent, au détriment de cent mille pauvres diables qui crèvent de faim ou vont mourir aux galères.

--Je suis sûr, continua Daniel Clamens, que le mot _usurier_ représente à votre esprit un vieillard sordide, en redingote marron et en bonnet de soie noire.

--Il est dans ma commune un vieil homme nommé Gardet, qui passe pour pressurer les pauvres gens qui lui empruntent de l'argent. Il est vrai que ce vieux drôle est vêtu à peu près comme vous le dites, à cette différence près que son bonnet n'est point en soie. Dans beaucoup de livres que je lis depuis deux ans, j'ai vu les usuriers dépeints de la même façon.

--C'est un tort. Aujourd'hui, tout ce qui fait le mal est jeune; c'est là un des signes les plus caractéristiques de notre époque. Ce sont les jeunes qui jouent à la Bourse, pendant que les vieux font du commerce; ce sont les jeunes qui entretiennent les filles, et les vieux qui se cachent dans les armoires: c'est triste à dire, mais cela est ainsi. Revenons à nos moutons. Ces deux jeunes dandys qui, devant nous, balancent si agréablement leurs sticks, ont à peine cinquante ans à eux deux, et ce sont les juifs les mieux réussis de Paris.

--Mais, interrompit Eusèbe, je croyais que vous étiez Juif?

--Permettez, reprit vivement Daniel, je suis Israélite, ce qui n'est pas du tout la même chose. Tels que vous les voyez, ce fashionable et son brillant ami ont ruiné bien des gens. En ce moment, ils ne se promènent pas, comme vous pourriez le supposer: ils cherchent pratique. Avez-vous besoin d'argent?

--Cher ami, répondit Eusèbe, vous savez que je suis tout à fait sauvage et que j'ignore la plupart des choses de la vie; faites-moi donc la grâce, si cela ne vous ennuie pas trop, de vouloir bien m'instruire jusqu'au bout, en me définissant d'une façon exacte la profession de ces deux hommes.

--C'est facile. Ces deux diables ont compris que le besoin était la lèpre de presque toutes les existences, et ils ont fondé contre la gêne une compagnie d'assurances, qui serait une chose toute philanthropique, si la prime n'était de cent pour cent. Exemple: ils prêtent sur garantie cinq cents francs pour six mois; au bout de ce temps, on leur en rend mille.

--Pourquoi mille?

--Pour l'intérêt de l'argent avancé pendant six mois.

--Mais à tant faire, reprit Eusèbe, ils devraient prêter pour un an; ils n'auraient besoin de rien donner du tout.

--C'est une idée cela. Il faudra que je la leur communique.

--Vous connaissez donc de telles gens?

--Ce sont mes amis.

--Vous m'étonnez fort!

--Raisonnons. Je ne suis pas procureur impérial, moi, que diable! Peu m'importe leur conduite? Qu'ils dupent les sots, c'est une affaire entre leur conscience et la bêtise humaine: qu'ils s'arrangent! Pour moi, je les ai toujours trouvés charmants; ils m'ont rendu service en me prêtant souvent.

--A cent pour cent?

--A rien pour cent.

--Alors, ils ne sont pas aussi juifs que vous le voulez bien dire?

--Ils le sont plus que je ne saurais le dire; mais pas avec moi, et voici pourquoi. Le jour de la fortune faite s'avance pour eux. Ce jour arrivé ils laisseront les affaires, auront des voitures, des maîtresses, ils épouseront deux héritières, feront figure dans le monde. Mais il est une chose qu'ils ne pourront acheter, c'est la considération, et ils comptent sur moi pour leur servir de témoin à décharge devant le tribunal de l'opinion publique.

--Triste, triste! murmura Eusèbe.

--Que voulez-vous, le monde est ainsi fait, dit Daniel.

--Eh bien! décidément, reprit le provincial, j'aime mieux ne pas faire sa connaissance.

--Vous avez tort; vous auriez appris des choses curieuses qu'il importe de connaître; puis, voyez-vous, la première chose à faire est d'apprendre les vices du temps afin de pouvoir les éviter.

--J'aime mieux les appréhender que de les voir de trop près, répondit le jeune Martin; merci mille fois, mon cher Clamens, d'avoir bien voulu être mon guide. Je sens que je suis trop faible pour arriver à un but à travers des chemins si dangereux. Continuez à aller droit devant vous dans cette voie; vous connaissez la boue de toutes les ornières, les ronces de tous les buissons; vous arriverez j'en suis certain. Mais, en vérité, je vous le demande; qu'irai-je faire, moi, simple et naïf à travers tant de périlleux chemins? Suivons chacun notre voie: allez confiant vers l'avenir, moi je retourne au bonheur.

--Qu'appelez-vous le bonheur?

--La femme aimée et mes poëtes dont je vous parlais hier soir.

--Hélas! cher ami, répondit Daniel Clamens, ce bonheur-là ne dure guère. La femme est un grelot qui ne sonne pas toujours. Quant à vos poëtes, ils dureront encore moins que votre maîtresse, puisqu'ils ne sont que trois. La tristesse la plus amère est le fond de ces trois grands génies. Le premier est mort découragé: il vous découragera. Le second vit dans l'exil, où les sérénités sont mornes. Le troisième enfin, frappé par l'ingratitude de ses contemporains, a imposé silence à l'orchestre harmonieux qu'il avait dans l'âme pour s'asseoir désolé sur la pierre du chemin et jouer de la clarinette.

XXXII

Les deux amis se promenèrent longtemps silencieux. Clamens assez désappointé de ne plus avoir à professer, se disait: Eusèbe est un sot. De son côté, Eusèbe se disait: Daniel est un sage. Et comme ils étaient tous deux dans une erreur profonde, ils demeuraient convaincus qu'ils étaient dans le vrai.

Au moment de se séparer, Daniel dit à son élève réfractaire:

--Donc à revoir, cher ami; je ne vous en veux pas le moins du monde de ne m'avoir point écouté; plus tard vous le regretterez. N'oubliez pas que je serai toujours prêt à recommencer mon cours.

--Merci, répondit Eusèbe, votre bonté me touche, et... Le reste de sa phrase resta cloué sur ses lèvres.

Lâchant la main de son ami, Martin s'avança rapidement près d'un groupe de jeunes gens assis devant la porte du café Tortoni.

--Qu'avez-vous? demanda Daniel qui le suivit.

--N'entendez-vous pas? murmura Eusèbe.

--Oui, disait l'un des jeunes gens, Adéonne est une ravissante créature; depuis huit jours que je suis avec elle, je comprends l'amour insensé qu'elle avait inspiré à ce vieux drôle de Fontournay.

--Vous venez de dire, monsieur, que vous vivez depuis huit jours avec Adéonne? dit Eusèbe en s'avançant pâle et troublé.

--J'ai dit ce qui m'a plu, répondit le jeune homme avec hauteur. Je n'ai pas, je pense, de comptes à vous rendre?

--Je ne vous demande rien, reprit Eusèbe; je voulais vous faire répéter afin de vous dire que vous mentiez; vous ne voulez pas, peu m'importe. Je vous dirai que vous avez menti.

Et prenant Clamens par le bras il continua sa promenade.

--Voici une mauvaise affaire, dit le vaudevilliste.

--Pourquoi? demanda Martin.

--Vous allez voir.

A cet instant, un jeune homme d'une tenue irréprochable, s'approchait de l'amant d'Adéonne.

--Monsieur, dit-il à Eusèbe en le saluant avec une exquise politesse; mon ami, M. le comte de la Saulaye, m'envoie près de vous pour vous faire remarquer que vous lui avez donné un démenti public et que vous avez omis de lui laisser votre carte?

Eusèbe allait répondre; Daniel le devança.

--Monsieur, dit-il à l'envoyé, veuillez faire mes excuses, je vous prie, à M. de la Saulaye. Mon ami, M. Eusèbe Martin de la Capelette, poussé par une colère que votre âge vous fera excuser, a omis de vous laisser son adresse; voici la mienne; demain jusqu'à midi, nous serons à votre disposition.

--Je vous remercie, dit le jeune homme en échangeant sa carte avec le vaudevilliste. Puis il salua et alla rejoindre ses amis.

--Çà, demanda Eusèbe, pouvez-vous me dire mon bon Clamens ce que signifie cet échange de morceaux de carton?

--Hélas! cela veut dire que vous vous battrez demain avec M. de la Saulaye.

--Je me battrai moi, et comment cela?

--A l'épée, au sabre ou au pistolet, comme il le désirera; il a le choix des armes, puisque vous l'avez insulté.

--Pour Dieu, mon ami, s'écria Eusèbe, ne vous moquez pas de moi.

--Rien n'est plus sérieux, malheureusement je ne plaisante pas, reprit Clamens avec tristesse. J'ai vu tout d'abord que vous accomplissiez une action dont vous ne connaissiez pas les conséquences. Maintenant, le mal est fait, il n'y a plus à y revenir; il faut vous battre, bon gré mal gré; les lois de l'honneur ou plutôt les lois de la société vous y obligent.

--Quoi! reprit Eusèbe avec véhémence, je rencontre sur ma route un misérable qui calomnie de la plus odieuse façon une femme que j'aime, que je ne quitte pas une minute! Je pourrais broyer cet homme sous mes poings, je ne le fais pas, tant son action honteuse m'inspire de mépris; je me contente de lui dire qu'il ment, et je serais forcé de me battre avec cet imposteur infâme, que j'ai ménagé, et s'il faut en croire vos assertions, c'est moi qui serais à sa disposition, et devrais accepter l'arme qui lui est familière, et dont je ne me suis jamais servi! En vérité cela ne se peut pas; ce serait odieux.

--Cependant, il en est ainsi, mon pauvre enfant. Je vous le répète, les lois de l'honneur sont inflexibles.

--Les lois de l'honneur, quel honneur! où prenez-vous l'honneur, je vous prie, dites-moi?... Ce n'est point moi qui ai forfait à ces lois si elles existent; c'est cet homme.

--Écoutez-moi, Eusèbe, reprit Clamens avec gravité; vous avez défendu la réputation d'Adéonne, vous avez bien fait, d'abord parce que c'est votre maîtresse, et aussi parce que c'est une brave et vaillante créature qui vous aime de tout son cœur; oui, je le répète, vous avez bien fait. Je suis convaincu comme vous que La Saulaye a menti comme un manant; mais, en le lui disant vous lui faisiez une injure, dont il a le droit de vous demander rétractation par les armes. Si vous refusiez, vous passeriez pour un lâche, et le monde croirait que la vérité et le bon droit sont de son côté. Je me suis fait de mon plein gré votre second dans cette affaire. Je ne regrette pas mon initiative; si vous refusez de vous battre, je prendrai votre place.

--Comment cela?

--Les lois de l'honneur m'y forcent.

--Je me battrai, répondit Eusèbe, mais je veux que le diable m'emporte, si je comprends quelque chose à ce que vous nommez les lois de l'honneur!

XXXIII

Après une longue discussion, dans laquelle Clamens avait beaucoup parlé et Eusèbe peu compris, le besoin d'un second, pour assister le jeune homme, s'étant fait sentir, Eusèbe se souvint de son vieil ami Paul Buck et se dirigea vers sa demeure.

Le peintre avait déménagé depuis longtemps et ce ne fut qu'après bien des courses que le provincial parvint à le dénicher, dans une affreuse mansarde de la rue Neuve Coquenard.

Hélas, que Paul Buck était changé! ce n'était plus le joyeux artiste à la figure réjouie, au cœur content. La paresse avait passé sur sa tête, avait rendu ses cheveux incultes, déchiré ses vêtements et troué ses bottes.

--Tiens! dit-il, en voyant Eusèbe, je pensais à toi ce matin, je me disais: Si je savais l'adresse de mon petit sauvage, j'irais lui emprunter dix francs.

--En voilà vingt, dit Eusèbe; es-tu malade?

--Moi, du tout. Tu me trouves changé, n'est-ce pas?

--Oui.

--Que veux-tu, c'est le chagrin.

--Tu es malheureux?

--Trois fois les pierres!

--Comment cela se fait-il? tu as du talent, tu aimes l'art et tu es fort.

--Du talent, je n'en ai plus; l'art je le méprise depuis que je vois la réputation vivre en concubinage avec un tas de polissons sans mérite; quant à ma force, elle a disparu avec Gredinette, une drôlesse qui m'a quitté pour suivre un garçon de café.

--Tu aimais cette femme? demanda Eusèbe avec étonnement.

--C'était la seule chose qui me restât, répondit douloureusement le peintre. Dame! j'y tenais! Et toi, mon bon vieux, que deviens-tu?

--Je me bats demain.

--Ah!

--Oui.

Et Eusèbe raconta de point en point à Paul toute sa vie depuis qu'ils étaient séparés.

--Eh bien! dit-il en terminant son récit, que penses-tu de cela?

--Mais, répondit Paul, je pense que tu as bien fait de venir me chercher, que tu as agi en brave garçon en donnant un démenti à ce gentilhomme de carton; mais je pense aussi qu'il pourrait bien se faire qu'il ait dit la vérité.

Eusèbe pâlit. Paul continua:

--C'est que, vois-tu, les femmes sont bien étranges! Pourquoi ton Adéonne ne te tromperait-elle pas avec un comte, puisque Gredinette m'a trompé avec un homme à tablier blanc?

--Adéonne a trop de cœur.

--Mon Dieu! ce sont toujours les femmes qui ont trop de cœur qui éprouvent le besoin de le partager. Sais-tu tirer?

--Pas le moins du monde.

--Tu n'as pas peur, j'espère?

--Si, répondit Eusèbe, j'ai peur, j'ai bien peur.

--Pas possible! s'écria Paul en lâchant sa pipe; tu dois te tromper.

--Non. Je sais ce que je dis. Je n'ai pas peur d'avoir la peau trouée, je ne crains pas qu'on me fasse du mal, je n'ai pas cette crainte ignoble qui fait frissonner et vous donne froid. J'ai peur de mourir, j'ai vingt-quatre ans; j'ai peur de mourir et de quitter Adéonne que j'aime; j'ai peur de mourir sans avoir revu mon père et mes grands arbres de la Capelette. Depuis deux heures, l'idée que je pourrais mourir demain m'a donné le mal du pays; je ne cherche plus à lire dans l'avenir; je regarde dans le passé, il me semble qu'il n'y a eu que du bonheur. Les êtres les plus humbles pour lesquels j'ai eu de l'amitié prennent dans mon cœur des proportions immenses. Il ne me reste peut-être plus que quinze heures à vivre. Eh bien! j'en donnerais sept pour revoir la grande Caty, une pauvre paysanne qui a eu soin de mon enfance, et embrasser mon pauvre chien Médor, qui est aveugle.

--Bah! tout ira bien, dit Paul, rassure-toi; tu peux compter sur moi; demain je serai chez ton ami à l'heure indiquée.

Eusèbe lui serra la main et partit.

Quand il fut seul, le peintre se dit:

--Pauvre garçon! Il a raison, c'est dur de mourir à son âge, quand on a tant de raisons de regretter la vie. Mais qui dit qu'il mourra? ce n'est guère probable; s'il n'est que blessé, il pourra revoir son père, ses grands arbres et aimer sa maîtresse. Mon père, à moi, est mort; quand il vivait nous n'avons jamais eu d'autres arbres que ceux des routes; ma maîtresse est partie; je ne possède pas même un chien aveugle, et je viens de casser ma pipe.

Et comme ses yeux se portaient sur la pièce d'or laissée par Eusèbe, il ajouta: Pourtant il ne faut pas trop se plaindre, puisque je possède vingt francs: le droit de vivre un jour ou de ne pas mourir pendant quinze.

XXXIV

Le hasard, qui est l'amant de cœur de la destinée et qui exerce sur elle une influence désastreuse, se plut à rassembler dans l'appartement de Clamens quatre hommes ayant chacun une opinion différente sur le duel.

Paul Buck prétendait tout simplement que le duel était une bêtise.

Daniel Clamens avançait que c'était un mal nécessaire.

Le commandant de Vic, premier témoin de M. de la Saulaye, affirmait que c'était le jugement de Dieu.

Pour M. de Buffières, le jeune lion qui avait échangé sa carte avec le vaudevilliste, il avouait n'avoir aucune opinion à délayer sur ce crime, que la loi,--par respect pour elle-même, sans doute,--n'a pas osé prévoir.

Malgré tant de disparité dans leurs idées, les témoins s'entendirent presque tout de suite. Un seul tâcha de secouer l'olivier de paix: ce fut Paul Buck.

--Messieurs, dit-il, je crois que notre devoir est, l'honneur de nos commettants n'étant pas en péril, d'arranger cette sotte affaire.

--Monsieur, répondit M. de Buffières, nous avons la prétention de croire, monsieur le commandant de Vic et moi, que nous n'avons de conseil à recevoir de personne dans un cas comme celui qui nous rassemble.

--Libre à vous, messieurs, de ne pas écouter un bon avis, mais libre à moi, je pense, de dire ici mes impressions. Si je parle, croyez bien que ce n'est point pour professer, mais, devant ma conscience, je suis responsable de la vie de deux hommes, dont l'un est mon ami; si un malheur venait à arriver, je veux pouvoir dormir tranquille.

--Si c'est pour assurer votre sommeil, continuez.

--Si je tiens à garantir mes nuits, continua l'artiste, c'est que, jusqu'à présent, les jours ne m'ont guère réussi. Voyons, messieurs, parlons peu et parlons bien; nous sommes des hommes, pourquoi ne nous entendrions-nous pas? Je suis sûr que, dans le fond du cœur, chacun de nous regrette ce qui arrive.

--Certainement, certainement, répondit le commandant de Vic; moi, qui vous parle, j'ai eu dix affaires, je n'en suis pas mort, c'est vrai, cependant; je ne vois jamais avec plaisir deux hommes se couper la gorge; je dirai même mieux,--vous me croirez si vous voulez,--ça m'est évidemment désagréable; néanmoins il est des circonstances... vous me comprenez bien?

--Il faut que jeunesse se _casse_, dit Clamens; ce mauvais jeu de mots fit sourire M. de Buffières qui adorait les _à peu près_.

Paul Buck crut le moment bien choisi pour renouveler sa tentative de réconciliation.

--Au fond de tout cela qu'y a-t-il? Rien. Un jeune homme plaisante avec des amis, il se vante de posséder une femme à laquelle il n'a jamais parlé,--nous nous en sommes assurés;--le propriétaire de la dame entend ce propos et dit au jeune bavard qu'il en a menti; c'est dur, mais entre nous que vouliez-vous qu'il fît? il ne pouvait pas décemment l'inviter à dîner. Eh bien! que M. de la Saulaye, qui est un galant homme, j'en suis certain, reconnaisse qu'il a eu tort et nous en resterons là. Parbleu! nous ne demandons pas la mort du pécheur.

--Vous oubliez, dit M. de Buffières, que c'est l'insulteur et non l'insulté, qui doit faire les excuses.

--Il y a, reprit le peintre, une autre façon de terminer cette absurde affaire: que M. de la Saulaye prouve qu'il a dit la vérité; nous, nous empêcherons notre ami de se battre pour une femme qui n'en vaut pas la peine.

--Monsieur de la Saulaye, reprit le commandant, prouvera tout ce qu'on voudra, mais seulement quand il aura obtenu réparation de l'outrage qui lui a été fait.

--C'est ça même, dit M. de Buffières.

--Si, continua Paul, par un hasard malheureux, M. de la Saulaye tuait M. Martin ou que M. Martin tuât M. de la Saulaye, cela prouverait-il que l'un avait tort et que l'autre avait menti? et la réputation d'Adéonne en serait-elle _moins_ avancée?

--Adéonne! s'écria le commandant de Vic, s'agirait-il de la chanteuse?

--Oui, répondit monsieur de Buffières; la connaissez-vous?

--Elle, non, je ne la connais que de vue; mais j'ai beaucoup connu sa mère, une jolie brune qui avait des yeux noirs comme la peau d'une taupe, elle jouait la comédie à Saumur, et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la naissance de cette Adéonne, fut la cause d'une rencontre entre un excellent officier, M. de Baudibard de Saint-Fayol, qui est maintenant colonel du 9e lanciers, et moi.

--Allons donc!

--C'est comme je vous le dis. De Baudibard de Saint-Fayol prétendait que la petite était sa fille et moi je prétendais absolument la même chose. Je reçus dans le bras un coup de fleuret qui me retint quinze jours dans ma chambre, ce qui, avec un mois d'arrêts forcés, me calma beaucoup. Aujourd'hui je me battrais pour prouver le contraire de ce que j'avançais alors. Dernièrement nous fûmes exprès à l'opéra-comique, Saint-Fayol et moi, pour voir la petite. Saint-Fayol, qui est aussi brun que moi, n'en revenait pas de lui voir des cheveux blonds. Alors je me rappelai que j'avais eu pour fourrier pendant ma liaison avec la mère, un alsacien blond comme de la filasse. Je fis part de ce souvenir à de Baudibard de Saint-Fayol. Nous n'avons jamais tant ri.

--De quoi? demanda Paul Buck.

--Mais parbleu! de cette aventure, donc! répondit le commandant.

Clamens et M. de Buffières riaient. Paul comprit que tout nouvel effort serait inutile; il se retira dans un coin et se contenta d'incliner la tête, lorsque M. de Vic, lui dit:--Eh bien, c'est entendu, demain, sept heures, au Pecq, avenue de la Grotte; nous porterons chacun nos épées.

XXXV

Paul et Clamens conduisirent Eusèbe chez un maître d'armes renommé, Grisier ou Gatechair.

--Cher professeur, dit Clamens, je vous présente un de mes meilleurs amis, M. Eusèbe Martin, qui se bat demain et ne sait pas tenir une épée; je lui ai fait espérer que vous voudriez bien lui donner quelques conseils.

--Je ne puis lui en donner qu'un, dit le maître, c'est de ne pas se faire tuer. Je le lui donne de grand cœur; c'est tout ce que je puis faire.

--Comment, cher maître, vous pensez que vous ne pourriez pas lui démontrer quelques coups?

--L'escrime ne s'apprend pas en une heure.

--Sans doute, mais n'est-il point quelques bottes secrètes?...

--Toutes les bottes sont secrètes pour qui ne sait pas les parer.