La bêtise humaine (Eusèbe Martin)
Part 7
--Dites plutôt que vous êtes encore froissée de son abandon.
--Voyons, ma belle, dit la maîtresse d'Eusèbe avec calme, bien que ses lèvres fussent blafardes, ne plaisantons pas. Vous savez bien que j'ai flanqué votre Fontournay à la porte, le gros phoque! Vous savez bien que, pendant six mois, il m'a ennuyée pour que je lui fisse l'aumône d'un regard, et qu'il a poussé la platitude jusqu'à m'offrir de tolérer une autre liaison. Vous savez cela, ici personne ne l'ignore; chantez-moi donc autre chose. Je ne suis pas méchante au fond, moi; vous voulez cette _panne_ de rôle, prenez-la; je vous la laisse, mais pour Dieu ne me fatiguez plus avec votre ridicule ami, et laissez-moi aimer en paix mon amant, qui est aussi noble que le vôtre est vil, aussi jeune que le vôtre est vieux, aussi beau que le vôtre est laid.
--Mes enfants, dit en intervenant le régisseur, ne nous dévorons pas tout à fait, ce serait dommage.
Et il entraîna Adéonne.
--Beau, beau, murmurait Marie Bachu, de façon à être entendue; c'est sans doute pour ça qu'on ne le voit jamais.
En rentrant chez elle, Adéonne dit à Eusèbe:
--Ce soir, mon bon chéri, je veux que tu m'accompagnes au théâtre.
XXVII
Les comédiens, les chanteurs surtout, dînent de bonne heure. A cinq heures, Adéonne fit agenouiller Eusèbe devant elle, et se mit à peigner sa chevelure avec le soin d'une mère qui coiffe son fils le jour de sa première communion.
--Que tes cheveux sont beaux et soyeux, mon Eusèbe; disait-elle, tu sais qu'ils sont plus fins que les miens?
--Cela prouve qu'ils n'ont pas de tact.
--Je leur pardonne, parce qu'ils s'harmonisent bien avec la couleur mate de ton teint. On nomme, je crois, cela un teint olive, je ne sais pourquoi?
--Parce que les olives sont vertes.
--Que tu es sot. Je n'aime pas qu'on se moque de ce que j'aime. C'est comme ces deux signes noirs que tu as sur la joue, je les adore.
--Moi aussi, parce que j'espère les entendre chanter la veille de leur mort.
--Mon ami, nous allons dans le monde: j'espère que tu ne diras pas de ces énormités-là: on te prendrait pour un vaudeville oublié. Viens, que je fasse le nœud de ta cravate. Bien, tu es charmant! partons.
Les deux amoureux sortirent bras dessus bras dessous. L'artiste promena son amant pendant une heure sur les boulevards; les passants se retournaient pour contempler ce couple d'une beauté si charmante et si bizarre à la fois.
--Comme toutes les femmes te regardent, dit Adéonne. J'étais bien sûre que tu étais beau.
--Moi aussi, j'en étais sûr, répondit simplement Eusèbe, puisque tu m'aimais.
La chanteuse regarda son amant avec une tendresse profonde.
--Tu serais laid, que je t'aimerais de même, reprit-elle; il n'y a que toi qui sache dire de si bonnes choses.
--Qu'ai-je donc dit?
--La plus charmante flatterie du monde.
--Je ne m'en doutais pas.
--Heureusement, ce n'eût été qu'un compliment.
--Et la différence?
--La différence? Il y a là deux sortes de compliments: ceux qu'on trouve et ceux qu'on cherche; ceux qui viennent du cœur, ceux qui sortent de la bouche; les uns ne servent qu'une fois pour l'être aimé, les autres s'emploient toute la vie et pour tout le monde. C'est une monnaie courante, dont les hommes ont une provision.
--Je comprends, ce sont les pauvres qui sont les riches.
--Tiens, reprit la jeune femme en arrivant à la rue Favart, vois-tu cette petite fenêtre, la troisième au premier, au-dessus de l'entresol? C'est celle de ma loge.
--Je la connais: j'ai passé une nuit avec elle.
--Voici, mon Eusèbe, le palais de votre bien-aimée, dit Adéonne en ouvrant la porte de sa loge. Un sourire s'arrêta sur ses lèvres, son visage devint soucieux et elle ajouta: c'est ici notre laboratoire, à nous autres artistes; c'est là que nous triturons notre beauté, notre cœur, notre corps pour servir le tout au public, qui croit que nous n'avons ni cœur, ni beauté; c'est bien triste. Je m'étais promis de ne jamais te montrer toutes nos misères, mais on disait que tu n'étais pas beau. Viens, que je t'embrasse; je ne t'ai pas encore aimé ici.
Eusèbe regardait Adéonne avec surprise. Il ne comprenait ni l'incohérence de ses paroles, ni la fièvre qui paraissait l'agiter. Il lui dit:
--Il se passe en toi quelque chose d'étrange. Je ne te devine plus.
--Tiens, reprit-elle, va-t'en d'ici, j'ai eu tort de t'amener; c'est ma vanité qui m'y a poussée; je sens un malheur dans l'air; nous sommes si heureux chez nous; va-t'en, mon Eusèbe, va-t'en vite, si tu m'aimes.
--Je ferai ce que tu voudras.
--C'est cela. Je t'aime tant, si tu savais; retourne à la maison; Jenny te fera du thé; tu m'attendras en lisant; je reviendrai de bonne heure.
Une roulade effrontée se fit entendre dans le couloir au moment où Eusèbe donnait le baiser d'adieu à sa maîtresse. Adéonne retint son amant et lui dit:
--Puisque tu es là, reste, mon Eusèbe; j'ai besoin de toi: mon cœur chante faux.
XXVIII
L'Opéra-Comique et le Gymnase-Dramatique possèdent des foyers dont la pruderie est devenue proverbiale. Au boulevard Bonne-Nouvelle la préciosité est un honorable parti pris; au théâtre Favart elle est naturelle. La vie des chanteuses est un long travail, récompensé par d'énormes appointements. La sagesse relative des artistes lyriques peut s'expliquer facilement: peu de temps et beaucoup d'argent à dépenser. Voilà l'énigme. Ceci démontre pourquoi les cantatrices contractent plus souvent des mariages avec des gens du monde que les autres femmes de théâtre. Un vice de construction dans ces bâtiments des théâtres vient encore ajouter de la monotonie aux soirées de l'Opéra-Comique: le foyer des artistes est petit, triste et incommode, si bien qu'on y va fort peu; souvent les visiteurs sont forcés de causer entre eux, ce qui les ennuie toujours.
Malgré la retenue des artistes, la tristesse du lieu, _le comme il faut_ qui y règne ou la solitude qui s'y manifeste, il est bien rare que chaque soir on ne remue pas trois mondes dans cet espace étroit,
Là c'est un amant que l'une vous donne, Là c'est un amant que l'autre vous prend,
dirait un amoureux de la couleur locale.
Dans cette atmosphère si nouvelle pour lui, Eusèbe apprit plus en un mois qu'il n'aurait pu le faire autre part en dix ans.
Les désillusions, les incertitudes, les étonnements se succédaient avec une désolante rapidité. Le premier de ses sentiments qui succomba à la dissection fut son amour pour Adéonne. A mesure que l'affection de la chanteuse s'augmentait des succès obtenus par son amant, beau à faire peur, jeune et naïf au point d'avoir de l'esprit, celle du jeune homme diminuait devant des réalités qu'il n'avait jamais soupçonnées.
Adéonne se peignait le visage en rouge, en blanc en bleu; jamais Eusèbe n'avait voulu comprendre que le perfide feu de la rampe rendait ce tatouage nécessaire.
Adéonne se couvrait les mains, les bras et les épaules de poudre de riz. Eusèbe se disait qu'elle trompait le public, et, lorsqu'elle mettait du carmin sur ses ongles et du vermillon sur ses lèvres, il levait les épaules.
--Je t'aime mieux sans tout ce plâtre! disait-il.
--Mais, mon cher trésor, répondait la chanteuse, moi aussi je m'aime mieux; mais il le faut...
--Je t'assure qu'autrement tu es cent fois mieux.
--Je ne dis pas non, mais cela ne se peut pas.
--Pourquoi?
--Parce que...
--Ce n'est pas là une raison. Écoute, si tu m'aimes, fais une chose pour moi: entre un soir en scène avec ta jolie figure à toi; tu verras.
--Tu ne comprends rien aux exigences des planches!
--C'est-à-dire que tu me refuses la première chose que je te demande?
--Absolument. Embrasse-moi et tais-toi.
--Merci, je ne veux pas me teindre les lèvres!
Adéonne entrait en scène le cœur serré en murmurant: l'amour s'en va.
Eusèbe remontait furieux, en se disant qu'Adéonne lui refusait un sacrifice bien mince.
Lorsque les amoureux comptent les sacrifices refusés, lorsque les amis comptent l'argent prêté, l'amour et l'amitié s'envolent vers d'autres régions où les cœurs sont plus doux.
Eusèbe se serait peut-être habitué à ce maquillage,--ainsi disent les habitués des coulisses,--parce qu'il était purement physique, mais le maquillage moral le déconcerta.
Tant qu'il avait vu Adéonne de l'orchestre, il s'était figuré qu'il ne pouvait y avoir au monde une artiste plus merveilleusement douée comme chanteuse et comme comédienne. Les applaudissements du public avaient fortifié cette opinion toute naturelle; sa présence aux répétitions la changea complétement. Il avait entendu quelquefois sa maîtresse dire:--J'apprends mon rôle,--j'étudie mon grand air.--Dans sa simplicité, le naïf garçon croyait que cela suffisait. La première fois qu'il la vit répéter au théâtre, il fut profondément humilié dans la personne de son adorée.
L'accompagnateur suait à son piano en serinant à Adéonne les morceaux de la pièce nouvelle. De temps à autre le musicien s'emportait, et les expressions les plus bizarres sortaient de sa bouche.
--Mais vous n'avez donc pas d'oreilles! criait-il; mais c'est à se manger _les foies_! mais on n'a pas idée de ça! vous avez donc acheté le fond d'un jeton?
--Monsieur, dit Eusèbe, je ne saisis pas très-bien le sens de vos paroles, mais vous me semblez un peu dur pour madame.
--Je voudrais bien vous voir à ma place, vous, routiner la même chose pendant quatre mois, et au cinquième, quand vous croiriez avoir fini, vous apercevoir que vous avez tout bonnement apprivoisé des crécelles.
--Voyons, mon petit Ruffin, dit Adéonne, ne soyons pas, méchant, nous serons bien gentil.
--Je ne suis pas méchant; mais pourquoi diable monsieur se mêle-t-il de ce qui ne le regarde pas?
--Ne fais pas attention; il n'est pas musicien, répondit majestueusement l'artiste.
Après la leçon, Adéonne prit Eusèbe à part:
--Cher petit, lui dit-elle, tu n'entends rien au théâtre; nous allons répéter à la scène, je te prie de ne plus faire d'observation, tu te rendrais ridicule et moi aussi; va dans la salle et tais-toi.
--Je me tairai, répondit Eusèbe, qui alla se blottir dans le coin le plus obscur de la salle, qui lui sembla un vaste tombeau.
--A vos places, cria le régisseur; attention, Adéonne-Pepita entre en scène; pas par là! bien, par ici; tu y es, va.
Adéonne commença.
ADÉONNE.
Enfin le jour reluit, Lélio va venir, Rien ne saurait le retenir, je pense. Le ciel en ce moment commence à s'éclaircir, Mon cœur joyeux renaît à l'espérance.
LE RÉGISSEUR.
Ah! mais non! ah! mais non! ce n'est pas ça, tu reviens de Pontoise.
ADÉONNE.
Mais...
LE RÉGISSEUR.
Mais, il n'y a pas de mais. Voyons, tu dis: _Enfin le jour reluit_; tu ne dois pas regarder la salle, tes yeux doivent se porter sur l'horizon. Tu continues: _Lélio va venir_; il faut que la satisfaction la plus entière brille dans ton regard.
ADÉONNE.
Elle brillera à la représentation.
LE RÉGISSEUR.
Je la connais celle-là, on dit toujours ça, et à la représentation rien ne brille.
ADÉONNE.
Est-ce un mot?
LE RÉGISSEUR.
J'en fais quelquefois. C'est comme lorsque tu dis: _Rien ne saurait le retenir_, il faut que tu sois bien sûre de ton fait. Tu dis après: _Le ciel en ce moment commence à s'éclaircir_, et tu regardes les lacets de tes bottines; il faut regarder le ciel, que diable!
ADÉONNE.
Avec ça que je ne le connais pas ton ciel en calicot.
LE RÉGISSEUR.
Ce n'est pas une raison, on ne peut pas le faire en palissandre. Tu poursuis: _Ton cœur joyeux renaît à l'espérance_.
ADÉONNE.
_Mon_ cœur joyeux...
LE RÉGISSEUR.
Oui, ton cœur joyeux, ça ne fait rien. _Mon cœur joyeux renaît à l'espérance._ Tu dois avoir l'air ravi et surtout mettre la main gauche sur ton cœur, pendant que, par un geste noble, la droite exprime ta satisfaction.
ADÉONNE.
On le fera, ton geste noble.
LE RÉGISSEUR.
Je la connais celle-là. Continue.
ADÉONNE.
Moments pleins de charmes, Bannissons les alarmes, Séchons bien mes larmes, A nous le bonheur.
LE RÉGISSEUR.
A la bonne heure! c'est mieux ça.
ADÉONNE.
Ce n'est pas malheureux.
LE RÉGISSEUR.
Seulement, tu ne bannis pas assez tes alarmes.
ADÉONNE.
Bon!
LE RÉGISSEUR.
Il n'y a pas de bon. C'est comme quand tu dis: _Séchons bien mes larmes_, ta main droite doit se porter à tes yeux avec rapidité comme pour les essuyer.
ADÉONNE.
Je ne puis pourtant pas pleurer à toutes les répétitions. Je sécherai mes larmes à la représentation.
LE RÉGISSEUR.
Je la connais celle-là! La première arrive, on oublie, et on ne sèche rien; va toujours.
ADÉONNE.
Le vent de la rive, Qui de loin arrive, De sa voix plaintive, Murmure à mon cœur: Tra la la la la la. Murmure à mon cœur: Tra la la, etc.
LE RÉGISSEUR.
Ça, c'est très-bien, il n'y a rien à dire. Je ne dis rien, tu vois? Piétro entre en scène. A vous, Varenne.
VARENNE (accourant).
Pepita! Te voilà! C'est bien toi, C'est bien toi, C'est bien toi, C'est bien toi Que je voi. Oui, c'est toi, Oui, c'est toi, Oui, c'est toi oi oi oi Que je voi.
ADÉONNE.
Me voilà! Me voilà! C'est bien moi, C'est bien moi, C'est bien moi, C'est bien moi, Que tu voi. Oui, c'est moi, Oui, c'est moi. Oui, c'est moi oi oi oi Que tu vois.
ENSEMBLE.
ADÉONNE. VARENNE.
Eh quoi! ce doux songe Non, non! ce doux songe Où l'amour me plonge Où l'amour te plonge N'est point un mensonge, N'est point un mensonge, Et dans ce moment, Et dans ce moment, Joie enchanteresse, Joie enchanteresse, Dans ma douce ivresse, Dans ta douce ivresse, C'est toi que je presse C'est moi qui te presse Sur mon cœur brûlant? Sur mon cœur brûlant[2]?
[Note 2: L'auteur, qui ne veut se brouiller avec personne, a préféré passer ici pour un plagiaire que de citer le nom de l'homme célèbre auquel l'Opéra-Comique doit ces beaux vers.
(_Note de l'éditeur._) ]
LE RÉGISSEUR.
Parfait! parfait! Seulement, mes enfants, vous êtes trop loin de la rampe; vous ne chantez pas pour le pompier, sapristi! Je vous ai marqué avec du blanc la place où vous devez être. Faites-y bien attention.
VARENNE.
Est-ce tout?
LE RÉGISSEUR.
Non. Vous dites, vous répétez même quatre fois: _Dans ma douce ivresse, c'est toi que je presse sur mon cœur brûlant_, et vous êtes à deux lieues l'un de l'autre; il faut vous presser, sac à papier! il faut vous presser.
VARENNE.
On se pressera à la représentation; dormez en paix.
LE RÉGISSEUR.
Toujours la même chanson; puis le grand jour arrive, et l'on ne presse rien du tout.
* * * * *
Eusèbe assistait tous les jours aux scènes de la scène. Son instinct, les vagues connaissances qu'il avait acquises, l'expérience qui lui était venue au frottement du monde artistique, lui permettaient de distinguer une triste vérité: Adéonne n'était pas une grande artiste; il avait fait d'elle une divinité; ce n'était qu'une femme vulgaire à laquelle il fallait marquer de blanc l'endroit où elle devait se placer.
On aime une femme pour trois choses:
Pour sa supériorité.--Amour grave, mais rare.
Pour sa beauté.--Amour vulgaire et court.
Pour son cœur.--Amour durable et monotone.
La supériorité d'Adéonne venait de tomber, sa beauté restait, mais son amant y était habitué; elle avait bien encore son cœur, mais c'était trop ou trop peu.
XXIX
Une manie absurde du monde des coulisses vint porter un dernier coup à cet amour chancelant.
Eusèbe, doux et modeste, avait fini par conquérir la _bienveillance générale_, et, tous les gens du théâtre le saluaient chaque soir par un mot amical.
Le second régisseur ne manquait jamais de lui dire:
--Bien le bonsoir, monsieur, compliments sincères, sincères compliments; avant-hier vous avez chanté comme un ange.
Un habitué arrivait-il, sa première parole était pour Eusèbe:
--Eh bien, cher M. Martin, vous devez être content? on dit que votre rôle dans la nouvelle pièce est ravissant.
--M. Martin, un conseil d'ami: Marie Bachu vous fait le plus grand tort dans l'esprit du directeur; elle veut le rôle dans la pièce de Meyerbeer: vous savez qu'elle est capable de tout. Méfiez-vous!
Un vieux bonhomme qui chantait les Laruette était celui de tous qui portait le plus sur les nerfs de l'amoureux irrité.
--M. Eusèbe, lui disait-il chaque jour, croyez-en ma vieille expérience: sans le talent, la voix et la jeunesse ne sont rien. Ne vous endormez pas; si vous connaissiez le public comme moi, avant de rire vous y regarderiez à deux fois. Un beau jour une _nouvelle_ arrive, le public n'a plus d'yeux que pour elle, et dame!... l'administration fait comme le public.
Le gros Fontournay qui affectait par genre de pratiquer en amour les tolérances en usage pendant le dernier siècle, et qui pour tout au monde n'aurait voulu avoir l'air de garder rancune à son heureux successeur, lui faisait aussi mille compliments dans le moule de celui-ci:
--Mon cher, c'est affaire à vous que les belles toilettes: on ne se met pas mieux!
--M. Martin, disait le premier régisseur, vous êtes en retard. Je me verrai forcé de vous mettre à l'amende.
Pendant la régence de sa naïveté, Eusèbe avait aspiré avec bonheur toutes ces inepties; lorsque l'acquit lui vint, il en fut singulièrement froissé.
--Pourquoi, dit-il un soir à Adéonne, en revenant du théâtre, n'êtes-vous point une femme inconnue, une médiocrité quelconque! Je serais vraiment plus heureux; votre individualité m'envahit et, bien que je n'aie pas de vanité, je suis profondément humilié.
--Je ne comprends rien à ce que tu me dis là; explique-toi mieux.
--Je dis, continua Eusèbe, que ma nullité m'étouffe: près de vous, j'ai l'air du mari d'une reine régnante. On ne m'adresse la parole, que pour me parler de vous; ce soir encore, ce gros homme que vous nommez Fontournay, m'a dit que j'avais de jolies toilettes; un étranger demande-t-il qui je suis; on ne lui répond pas: c'est Martin; on lui dit: c'est l'amant de l'Adéonne.
--Ça te déplaît?
--Ça ne me déplaît pas; ça m'attriste.
--Que tu es enfant! réfléchis un peu, de quoi veux-tu qu'on te parle? on croit que tu m'aimes, on te parle de moi; quoi de plus naturel? Quant à ce phoque de Fontournay, je te défends de lui adresser la parole.
--Mais ce n'est pas lui seul qui me tient un pareil langage; c'est tout le monde, depuis le régisseur jusqu'au machiniste. Si bien, que si je veux garder l'emploi, il faudra que je mette un vieux cachemire, un chapeau de crêpe jaune, et que je passe mère d'actrice, comme Mme Baudry; je deviendrai Mme Adéonne la mère.
Adéonne se tut, ne comprenant pas la susceptibilité du jeune homme; elle ne pouvait la discuter; elle prit le parti adopté par toutes les femmes embarrassées; elle devint triste, et un instant après elle reprit la conversation, comme si elle eût été distraite par une pensée douloureuse.
--Un châle et un chapeau jaune ne suffisent pas, dit-elle avec amertume; rien ne peut remplacer une mère.
Eusèbe, en entendant ce cri de l'âme, se repentit de sa dureté; à peine entré dans l'appartement d'Adéonne, il se jeta à ses genoux.
--Pardonne-moi, mon ange; j'ai eu tort et j'ai manqué de cœur, puisque j'ai réveillé en toi un triste souvenir.
--Mon Dieu non, dit Adéonne en dénouant les brides de son chapeau; j'ai dit cela comme j'aurais dit autre chose: ma mère ne pouvait pas me sentir.
Le lendemain, pendant le déjeuner, elle regarda Eusèbe: il était pâle et sombre.
--Cher trésor, lui dit-elle, on se lasse de tout, même du bonheur; je crois qu'il est temps de te distraire.
--J'y songeais, répondit Eusèbe; ce soir j'irai dîner avec Clamens.
XXX
Daniel Clamens était un juif entaché de littérature. Garçon intelligent, il savait régler ses affaires avec une habileté telle que bien qu'il ne possédât ni fortune, ni talent, il avait toujours amplement de quoi subsister jusqu'à la saison nouvelle.
Clamens avait trois frères, l'un compositeur, l'autre sculpteur, l'autre peintre; lui était auteur dramatique. Des quatre Clamens, Daniel était le moins fort. Jamais il n'avait obtenu de succès sérieux. Cependant il était fort connu; la réputation de ses frères avait convergé sur lui.
Eusèbe l'avait connu au théâtre, et s'était lié à lui. Désireux de faire accepter par Adéonne un rôle dans une de ses pièces, Clamens avait été d'une aménité charmante avec le provincial qu'il avait invité à dîner cent fois, sans que celui-ci acceptât jamais. Lorsqu'il le vit arriver, il poussa des cris de joie.
--Enfin, vous voilà, lui dit-il, je vous tiens; ce n'est pas malheureux! Vous ne pouvez savoir combien je vous en voulais de ne pas me venir voir! Je ne ferai la paix avec vous que lorsque vous m'aurez promis de revenir.
--Je vous le promets, répondit Eusèbe; je viendrai souvent, j'ai besoin de me distraire.
--Vous dites cela, mais vous n'en ferez rien; du reste je comprends que vous restiez au nid: vous devez y être si heureux!
--Je l'étais.
--Ah bah! cela vous a passé?
--Pas tout à fait.
--Y aurait-il de la brouille? demanda Daniel avec inquiétude.
--Oh! du tout! au contraire, répondit Eusèbe; mais il paraît qu'on se lasse du bonheur comme de toutes choses, et que j'ai besoin de me distraire.
--A la bonne heure! reprit Clamens, vous m'avez effrayé et étonné en même temps; Adéonne est si ravissante!
--Bien ravissante en effet, si ravissante, que pour elle j'ai négligé de suivre les conseils de mon père, oublié le but de ma vie.
--Vous êtes jeune heureusement. A quelle carrière vous destinez-vous?
--Je ne sais. Je voulais étudier la vie avant de choisir, mais voici deux ans que je suis à Paris, et je ne suis pas plus avancé que lorsque j'ai quitté ma province. Mon ignorance et ma nullité m'humilient, j'ai honte de ne rien être, parce que je sens que je ne puis être rien.
--La vie, mon cher, n'est pas chose difficile à connaître. La grande malice est de savoir ses secrets. Quand on les a pénétrés, savant ou ignorant, stupide ou spirituel, creux ou profond, on arrive à tout.
--Hélas! continua Eusèbe, si je n'ai pas été assez habile pour connaître la vie, comment pourrais-je en percer les secrets?
--Avec la vrille de l'amitié.
--Un peintre, nommé Paul Buck, que je connaissais autrefois, m'a dit que l'amitié n'existait pas.
--Mon frère le peintre est aussi de cet avis, reprit Clamens; j'ai toujours pensé que le scepticisme est une maladie qui se gagne en triturant les couleurs. Méfiez-vous, cher ami, des gens qui nient les sentiments. Ces gens-là sont mauvais et regardent le monde à travers leur âme.
--Vous n'aimez donc pas votre frère? demanda Eusèbe.
--Moi! mais je l'adore, répondit le librettiste; seulement je ne partage pas ses principes. Pour vous prouver que l'amitié existe, je vous offre la mienne. Vous voulez connaître le monde, étudier la vie? venez, je vous en montrerai les trucs et les ficelles; je serai votre guide, votre conseil: à nous deux nous allons faire de l'anatomie sociale; nous disséquerons l'humanité, et je vous montrerai la manière de tenir le scalpel.
--Marchons, dit Eusèbe.
--Un instant, reprit son ami. Avant de partir il faut que je vous donne un avis: si vous voulez tout voir, tout entendre, tout étudier, il faut, avant de partir, matelasser vos coudes, capitonner votre langue, et vous mettre du coton dans l'oreille gauche, afin que ce qui entrera par la droite ne puisse pas ressortir. Et maintenant, continua Clamens en faisant un geste formidable, «Suivez-moi,» comme il est dit dans Guillaume Tell.
--Où allons-nous? demanda Eusèbe.
--Mon cher, répondit, le _cicérone_, la meilleure manière d'arriver quelque part est de ne pas savoir où l'on va.
XXXI
--Tenez, dit Clamens, voyez-vous ce ruban d'asphalte, qui s'étend de l'endroit où nous sommes jusqu'à la Chaussée-d'Antin?
--Oui, répondit Eusèbe; c'est le boulevard des Italiens.