La bêtise humaine (Eusèbe Martin)

Part 4

Chapter 43,920 wordsPublic domain

Mais là on parlait un langage encore plus incompréhensible pour le jeune homme que ne l'était celui de Paul. C'étaient--comment dire cela pour ne pas rester longtemps dans ce mauvais lieu--c'étaient des dissertations touchant l'esthétique dans les arts, entremêlées d'argot et de réflexions philosophiques.

Eusèbe accompagna son ami deux ou trois fois. Il aurait indubitablement fini par entendre la langue hétéroclite des compagnons de Paul et se serait habitué à fréquenter l'artistique café, si le hasard ne lui eût trouvé une autre occupation qui le préserva de cet immense danger. Il quitta Scylla pour tomber dans Capoue.

XV

L'occupation d'Eusèbe consistait à aller chaque soir au spectacle. Autant il avait méprisé le théâtre autant il le trouvait sublime. Voici pourquoi:

Fidèle à son programme, il avait visité l'Opéra-Comique. Le jour où le hasard le conduisit rue Favart, l'affiche annonçait le _Domino noir_. Le provincial ignorait complétement ce que voulait dire ce mot domino; mais il entra bravement, se disant que puisqu'il avait vu assassiner dix personnes de la _Gaîté_ à la _Porte-Saint-Martin_, et en marier le double du _Gymnase_ aux _Français_, il ne saurait rien lui arriver de pire.

Installé dans un fauteuil d'orchestre, il regardait les spectateurs avec une surprise profonde.

--Quoi! se disait-il, ce sont toujours les mêmes visages, les mêmes hommes, les mêmes femmes que je vois aux mêmes places!

Le brave garçon disait vrai. A Paris, il existe deux mille personnes qui vont tous les soirs au spectacle pour rien: artistes, gens de lettres ou employés de certaines administrations, et encore nombre de gens qui ne sont ni ceci ni cela, mais qui connaissent un artiste du Cirque, qui leur a fait faire la connaissance d'un acteur du Vaudeville, qui connaît un musicien des Variétés, qui est intime avec le secrétaire de la Porte-Saint-Martin, qui est du dernier bien avec Mlle X... de l'Opéra, qui est la maîtresse de Binet le vaudevilliste. Puis encore les femmes de journalistes, les maîtresses de journalistes, les amis de journalistes, les camarades de journalistes, les portiers de journalistes et les blanchisseuses d'auteurs.

Eusèbe se perdait en mille conjectures. Il se demandait comment il parviendrait jamais à se renseigner sur la position, les mœurs et les goûts d'un monde qu'il ne voyait que de loin, lorsque son voisin de droite, homme jaune et maigre, le poussa par le bras en disant:

--Ah! voici Mme de Cornacé.

--Où? demanda Eusèbe.

--Là, à la première avant-scène, cette dame décolletée qui a des anglaises.

--Je ne la connais pas.

--Il fallait le dire!

--Pardon, dit avec embarras le provincial, j'ignorais ce que vous alliez dire.

--Puisque je vous l'avais dit, ce que j'allais dire.

--J'ai répondu machinalement, mais cette dame m'est inconnue. Pardonnez-moi mon indiscrétion.

--Il n'y a pas d'indiscrétion, répondit le voisin; tout Paris la connaît. Sa mère vendait du beurre à la Halle. Elle a été fort belle. Lorsqu'elle se maria avec M. de Cornacé, qui était un noble ruiné, elle lui portait en dot cent cinquante mille francs. Aujourd'hui, ils ont trois millions, grâce à l'intimité qui existe entre Mme de Cornacé et le banquier Froment. Vous voyez qu'elle n'y va pas de main morte.

--Pourquoi?

--Comment! pourquoi! Mais ce n'est pas difficile à comprendre.

--Je ne comprends pas.

--Quand on ne comprend pas le français, on ne cause pas, répondit le voisin furieux, et il tourna le dos à Eusèbe.

Le jeune homme allait représenter à son interlocuteur qu'il n'avait jamais eu l'intention de le questionner, lorsque le chef d'orchestre donna le signal. L'ouverture commença. Le fils de M. Martin n'avait jamais entendu d'autre musique que les flons flons du vaudeville. Dès les premières mesures exécutées par l'orchestre, il éprouva des sensations singulières dont il ne chercha pas à se rendre compte. Envahi par la mélodie, il se trouvait isolé au milieu de la foule, en proie à des émotions inconnues de lui et véritablement indicibles.

Rien n'est tel que la musique pour pétrir un cœur et le préparer à l'amour.

La toile s'était levée et _Horace_ avait déjà raconté à _Juliano_ toute son aventure avec la belle inconnue sans qu'Eusèbe y eût pris le moindre intérêt. Les héros de Scribe parlaient amour, chose ignorée du jeune provincial, qui n'en connaissait le nom que pour l'avoir entendu prononcer dans la prière.

L'entrée des deux femmes masquées produisit sur lui une impression étrange. Son cœur battit avec violence, son sang afflua vers ses tempes, un tressaillement universel fit frissonner son corps, et lorsque la femme chargée du rôle d'_Angèle_ ôta son masque de velours noir, il éprouva une de ces jouissances infinies que la nature n'accorde qu'à ceux qui ne l'ont pas violée.

Tremblant, et les yeux collés aux lèvres de la cantatrice, Eusèbe Martin oubliait l'univers; il sentait son sang bouillonner, son cœur l'étouffait.

A l'entr'acte, il ne sortit point. Une seule idée le poursuivait: verrait-il encore la splendide créature qui avait produit sur lui un effet si vif? Il fermait les yeux pour retrouver son image dans sa pensée.

Cependant la toile se leva pour la seconde fois. Trois scènes s'écoulèrent sans que le jeune homme vît apparaître _Angèle_. Cette absence fut le premier chagrin véritable qu'il éprouva. Jusque-là, sa vie avait été douce et calme comme la surface d'un lac.

Tout à coup, son cœur se réjouit: elle venait d'entrer. Pâle et troublé, il ne respira que lorsque la bonne _Jacinthe_ eut promis qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait pour la cacher.

--Brave femme! s'écria Eusèbe.

Son voisin de droite se mit à rire, son voisin de gauche à grogner.

Le jeune homme ne prêta pas la moindre attention à ces démonstrations. La figure appuyée sur ses deux mains placées sur le fauteuil qui se trouvait devant lui, il suivait avec intérêt l'action impossible qui se déroulait. Il avait fini par oublier qu'il assistait à une fiction. Sa joie ou son chagrin augmentaient selon la situation. _Angèle_ sortait-elle d'une de ses mille épreuves, il respirait. Au contraire, un embarras nouveau venait-il à surgir pour la pauvre abbesse, le cœur du jeune homme se serrait, ses yeux se remplissaient de larmes. Vingt fois, il fut sur le point de se lever, d'enjamber l'orchestre des musiciens, de s'élancer sur le théâtre et de dire: «Je viens vous défendre, n'ayez plus peur.» Heureusement _Angèle_ échappait elle-même aux embûches que M. Scribe a fait naître sous ses pas.

Qu'aurait dit le public? Qu'aurait fait la garde si Eusèbe eût mis son dessein à exécution? Probablement rien. Le public aime assez les fous et la garde ne s'émeut qu'aux délits qu'elle connaît. En restant cloué à sa place, le pauvre provincial se fit mettre à la porte.

La toile se levait pour la troisième fois. _Angèle_ venait enfin d'arriver au couvent et chantait le fameux rondeau:

Ah! quelle nuit!

Elle détaillait avec force roulades tous ses périls pendant l'affreuse nuit, les soldats ivres, le voleur qui lui avait pris sa croix d'or, l'étudiant qui lui avait volé un baiser et autres choses encore.

Le voisin de gauche, gros homme à la figure réjouie, se pencha vers Eusèbe.

--On n'est pas plus bête, dit-il. Elle a fini par rentrer sans être aperçue--un miracle!--et au lieu de filer au galop dans sa cellule pour se déshabiller, elle reste là à chanter comme une sotte. Je donnerais quatre sous pour que l'on vînt la surprendre.

--Vous êtes un misérable! s'écria Eusèbe. Si je ne me retenais je vous étranglerais.

--Vous êtes un insolent!

--Et vous un lâche!

--Chut! chut!--Silence!--A la porte! cria-t-on de tous côtés.

Le gros monsieur voulut prendre le jeune homme au collet; celui-ci lui allongea en pleine figure un coup de poing à tuer un bœuf; le bon bourgeois en fut incommodé, mais ne laissa pas de crier. Un sergent de ville survint et mit Eusèbe dehors.

En tout autre moment, il se serait laissé faire sans rien dire; mais en pensant que la douce vision qui l'avait tant charmé avait disparu à jamais, il bouscula le représentant de la force publique et sortit en courant comme un fou.

XVI

Eusèbe arriva dans sa chambre. Longtemps il resta assis accoudé devant sa table. Son cœur avait envahi son cerveau. Il ne cherchait pas à démêler ce qui se passait en lui. Bien que l'obscurité fût profonde, il fermait les yeux et la cantatrice lui apparaissait entourée d'un nimbe resplendissant.

Il se coucha tout habillé, mais le sommeil ne vint pas. Il ôta un à un ses vêtements qu'il jetait loin de lui. Il entendit sonner des fractions d'heures et les compta. Chaque quart d'heure lui paraissait durer un siècle. La fièvre raidissait ses bras; une sueur vague inondait son front. Comme un ver de terre sur du sable sec, il se tordait sur sa couche; ses dents déchiraient avec rage le drap qui couvrait son traversin.

--Mon Dieu! s'écria-t-il, ne fera-t-il jamais jour.

Et il se mit à pleurer.

XVII

Le jour était venu; brisé par les âpres émotions de la nuit. Eusèbe pâle, les yeux cernés, dormait d'un sommeil profond. Un bruit du dehors vint le réveiller. Il ouvrit les yeux, chercha autour de lui; son regard devint inquiet et il pensa qu'il avait rêvé. Mais la soirée de la veille et les tourments de la nuit lui revinrent à l'esprit.

--Non, je n'ai pas rêvé, se dit-il. Je n'ai jamais été si heureux et si malheureux à la fois; cette femme, je la vois encore. Pourquoi s'est-elle emparée de moi? son souvenir me brûle et me ravit. Cette nuit, je cherchais à la chasser de ma pensée. J'avais tort, c'est bon de penser à elle. Je la verrai encore ce soir et demain, et toujours.

La journée s'écoula lentement. Il n'y avait pas trois secondes que les bureaux du théâtre étaient ouverts, qu'Eusèbe était installé au premier rang des fauteuils d'orchestre. Il attendit palpitant le commencement du spectacle. La patience, l'empressement du pauvre garçon furent mal récompensés. On jouait ce soir-là _Zampa ou la fiancée de marbre_, et ce fut en vain qu'il chercha la femme qui l'avait si fort troublé. Il partit navré, et revint le lendemain.

Ce jour-là il était sûr de ne pas être trompé dans son espoir: à vingt reprises, depuis le matin, il avait lu l'affiche du spectacle. Il avait acheté le programme, et bien avant l'ouverture des portes, assis dans un café voisin, il le relisait pour la centième fois:

LE DOMINO NOIR,

_Opéra-comique, 3 actes.--Scribe, Auber._

Mademoiselle ADÉONNE continuera ses débuts par le rôle d'ANGÈLE.

--Quel joli nom, se disait Eusèbe, Adéonne! Adéonne! Cela chante comme elle, cela lui ressemble; Adéonne! il n'y a qu'elle au monde qui puisse se nommer ainsi.

Enfin l'heure sonna. Il pénétra dans la salle et s'enivra de la vue de celle qu'il aimait. Cette fois il écouta la pièce avec intérêt. Il suivit pas à pas la singulière et invraisemblable histoire éclose dans le cerveau du plus habile homme de théâtre des temps modernes. A la fin de la soirée, il regagna sa demeure à pas lent.

--Je suis comme _Horace de Massaréna_, se dit-il en entrant dans sa chambre. L'amour du héros de la pièce lui avait révélé le sien. Je l'aime, mais lui joue la comédie; moi, je l'aime véritablement, je suis heureux, bien heureux, je la verrais souvent; quand je la vois j'oublie tout. Ce que j'éprouve est impossible à dire. Cet homme qui chante avec elle est bien heureux. Si je savais chanter! Mais je ne sais pas, et saurais-je que je ne voudrais point près d'elle faire l'histrion. Je ne voudrais pas répéter un rôle appris, une leçon d'amour étudiée: elle ne me croirait pas, j'en suis sûr. Il me semble que je trouverais autre chose à lui dire ou je me tairais: je me mettrais à ses genoux, je la regarderais; cela vaudrait mieux, cela vaudrait mieux, certainement!

Pendant trois semaines, Eusèbe fut contempler Adéonne. Il vivait heureux, sans parler à personne de ses joies infinies. Cet amour égoïste et vrai, vrai parce qu'il était égoïste, et égoïste parce qu'il était vrai, se serait peut-être éteint de lui-même si le monde n'était venu y mettre le doigt.

XVIII

Paul Buck vint un matin chez son ami.

--Je viens te prendre, lui dit-il, pour aller voir la maison que Lansade vient d'acheter à Versailles.

--Pourquoi faire? demanda Eusèbe.

--Pourquoi faire voir la maison de Lansade? Mais pour la voir.

--Je n'y tiens pas.

--Ni moi; mais cela lui fera plaisir.

--Ah!

--Oui, nous ne pouvons nous en dispenser.

--Pourquoi?

--Mais parce qu'il est notre ami. Il est ennuyeux, mais très-bon garçon; il m'a rendu mille services, et tu m'as dit toi-même que sans lui tu ne sais pas ce que tu serais devenu au milieu de Paris.

--C'est vrai, répondit Eusèbe.

--Eh bien! tu ne peux refuser de lui être agréable.

--Sans doute; mais je ne le puis: une affaire pressante exige que je sois à Paris ce soir à sept heures.

--Rien n'est plus facile; nous reviendrons à six.

--Partons donc.

Bras dessus, bras dessous, les deux jeunes gens se dirigèrent vers l'embarcadère de l'ouest.

Eusèbe était silencieux, Paul Buck aussi. Eusèbe songeait à Adéonne, et Paul songeait à quoi Eusèbe pouvait songer.

Dans le wagon, ils rencontrèrent un négociant, nommé Bonnaud, grand ami de Lansade. Il leur fallut rompre le silence et se livrer à l'une de ces banales conversations si ennuyeuses aux gens préoccupés par une idée. Heureusement le commerçant était loquace; les deux amis lui laissèrent faire tous les frais de la causerie.

--Quand on pense, s'écria Bonnaud, qu'autrefois on mettait trois heures et demie et quelquefois cinq, pour aller à Viroflay, qui est encore avant Versailles, et qu'aujourd'hui, grâce au chemin de fer, trente-cinq minutes suffisent pour le même trajet. C'est vraiment phénoménal! Moi qui vous parle, j'ai mis, c'était en 1829, l'année du grand hiver, il faisait un froid de loup, cinq nuits et quatre jours pour venir de Bordeaux. Aujourd'hui on y va en treize heures. C'est colossal!

--Tout ce qu'il y a de plus colossal, répondit Paul Buck avec une aménité parfaite.

--Et dire, continua Bonnaud, qu'il y a de par le monde des gens ignorants et de mauvaise foi...

--Il y en a, interrompit Buck, et beaucoup.

--Quoi?

--Des ignorants et des gens de mauvaise foi, vous venez de le dire.

--C'est juste, je poursuis: gens ignorants et de mauvaise foi qui prétendent, que dis-je! qui nient la marche du progrès dans notre siècle.

--Comment, il est des êtres assez idiots pour dire une semblable énormité! reprit le peintre en se levant courroucé; cela n'est pas possible!

--Oui, _mossieu_, il en existe, et beaucoup, et j'en connais.

--Eh bien, je leur fais mon compliment, ce sont de jolis _désavoueurs_ de vérités.

Eusèbe, qui ignorait ce que les artistes appellent «faire poser un bourgeois,» regardait son ami avec étonnement. Le marchand reprit avec une importance extrême:

--Ainsi depuis que la guerre cruelle a cessé de porter ses ravages dans notre beau pays, l'industrie, cette autre épée de la France, lui a donné des conquêtes autrement _conséquentes_, sans parler de la vapeur qui aurait donné le monde au grand Napoléon si elle eût été inventée alors, n'avons-nous pas mille prodiges découverts par la chimie? et sans parler encore de cela, trouvez-moi quelque chose de plus grandiose et de plus surprenant que ces nombreux fils de fer qui bordent la route et sillonnent le monde, transmettant d'un point à un autre avec la rapidité de la flèche, les événements politiques ou autres qui surgissent dans l'univers! le télégraphe électrique suffirait à illustrer notre siècle. Et la photographie!...

--Permettez, n'allons pas plus loin, s'écria Paul Buck; je vous ai passé les fils électriques, bien qu'ils obscurcissent le paysage; mais, je vous en supplie, ne parlons pas de photographie avant déjeuner; cela porte malheur.

--Je respecte tout, même la superstition la plus erronée. C'est ma tolérance immuable pour toutes les opinions qui me rend féroce contre ceux qui veulent rabaisser la grandeur de notre siècle, et sa marche ascendante vers la civilisation parfaite.

Le peintre qui ne pouvait plus contenir le rire qui lui mordait les lèvres, regarda par la portière afin de n'avoir pas à répliquer. Alors, le Bonnaud qui voulait un interlocuteur à tout prix, s'adressa à Eusèbe.

--N'êtes-vous point de mon avis, monsieur Martin?

Le jeune homme, tout entier à ses pensées, venait, bien par hasard, de saisir les derniers mots de la phrase prononcée par le négociant. Mais voyant qu'il fallait absolument répondre, il prit son parti en brave, et répéta machinalement quelques-unes des phrases qui faisaient le fond de la philosophie du bon M. Martin, son père.

--Et, d'abord, avant de répondre, il faudrait, monsieur, dit le jeune amoureux, nous entendre sur certains points, encore obscurs. Qui, je vous le demande, peut savoir où est le faux et où est le vrai, puisque les plus grands esprits ne tombent point d'accord sur cette proposition? Qui pourrait dire où commence le progrès, et où il finit? Qui oserait affirmer que, sous un degré extrême de civilisation, les peuples sont plus ou moins heureux, lorsque des gens, d'un jugement profond et éclairé, ont avoué que le dernier mot de la civilisation est le premier de la barbarie?

Bonnaud était stupéfait. Il ne trouvait rien à répondre. Comme tous les gens qui ne se font pas eux-mêmes des opinions sur les hommes ou les choses, et qui, par ignorance, ou manque de jugement, en adoptent de toutes faites, le négociant ne tenait pas beaucoup aux siennes; aussi se contenta-t-il de murmurer:

--Dame! certainement: en toutes choses il y a le pour et le contre.

Paul, croyant qu'Eusèbe avait pénétré son intention de faire poser le bourgeois, continua ses facéties jusqu'au bout.

--Certes, Eusèbe a raison; il est dans le vrai, il y est tout à fait, s'écria-t-il, et je le prouve. Il est des peuples qui, après avoir été à la tête de la civilisation, sont retombés dans leur état primitif. Ont-ils été plus heureux ou plus malheureux avant qu'après? je n'en sais rien, ni vous non plus, et vous avouerez qu'il serait de la dernière impertinence de proclamer que les habitants de Versailles sont aujourd'hui plus heureux que ne l'étaient ceux de Salente, sous la sage et prévoyante administration d'Idoménée.

--Je ne dis pas, répondit Bonnaud; mais il faut dire aussi, que ça dépend beaucoup des préfets.

On était arrivé, les jeunes gens descendirent en riant comme des fous, de la naïveté de leur compagnon de route; celui-ci regardait à droite et à gauche pour tâcher de trouver ce qui excitait tant d'hilarité.

XIX

La maison que Lansade avait achetée pour «se retirer,» était une de ces banales habitations de campagne si chère aux petits bourgeois de Paris. Située sur le sommet d'un monticule comme un escargot sur un champignon, on l'apercevait d'une assez longue distance. Cette modeste élévation lui avait fait donner par le marchand, la préférence sur beaucoup d'autres, plus vastes, plus agréables, plus belles d'apparence et même de prix plus avantageux. L'heureux acquéreur s'était persuadé que tous les gens qui vont de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, se demanderaient les uns aux autres:--A qui appartient cette belle propriété que l'on voit tout là-bas?--Qui demeure dans cette jolie maison qu'on voit au loin sur une _montagne_? Et qu'il se trouverait toujours là à point nommé un voyageur, voire même une voyageuse, qui répondrait:--C'est le château de M. Lansade, un négociant fort riche retiré des affaires. Et cette idée faisait la joie de cet homme, qui lavait volontiers lui-même les carreaux de sa fenêtre avec du blanc d'Espagne.

Le rentier campagnard était assis sur son perron, épiant l'arrivée de ses hôtes pour jouir de leur étonnement à la vue de tant de splendeurs. D'aussi loin qu'il les vit arriver, il leur cria à tue-tête:

--Arrivez donc, le déjeuner vous attend. Je ne comptais plus sur vous, parole d'honneur. J'allais me mettre à table; autrement, ça va bien? Comment trouvez-vous ma bicoque?

Le peintre et Bonnaud s'extasièrent, l'un par politesse, l'autre par conviction. Eusèbe était toujours silencieux. Après bien des paroles perdues on se mit à table.

Aux environs de Paris on ignore absolument le charme d'un repas de campagne. On vit comme à la ville. Les riverains de la Seine ne mangent d'autre poisson que celui qu'ils font venir de la Halle de Paris. Que ceux qui ne voudront pas croire à cette particularité aillent à Asnières ou à Chatou et ils verront.

Lansade pressait fort ses amis de manger et les interrogeait sur les mets.

--Comment trouvez-vous ce chapon?

--Délicieux, répondait Buck, qui était obligé de soutenir la conversation pendant que Bonnaud dévorait et qu'Eusèbe pensait. Délicieux! Votre basse-cour est donc déjà peuplée?

--Oh! du tout. Mais j'ai un ami, voisin du marché de la Vallée. Quand je veux de la volaille, j'ai tout ce qu'il y a de mieux; je n'ai qu'à lui écrire trois jours d'avance. Prendrez-vous de la matelotte?

--Tout à l'heure. Vous êtes aux avant-scènes pour avoir du poisson frais?

--Oui, la rivière est tout près, mais elle est affermée; le pêcheur aime mieux renvoyer sa pêche à Paris, où il la vend moins cher, mais où il est sûr de la vendre. Pour les fruits, c'est différent; pas moyen d'en avoir un dans toute la commune.

--C'est un petit malheur.

--Monsieur Martin, qu'avez-vous donc? vous paraissez triste.

--Non.

--Vous ne mangez pas?

--Pardon, mon cher Lansade.

--C'est vrai, dit Bonnaud, monsieur est tout rêveur.

--Eusèbe, s'écria Buck, ces messieurs disent vrai. Tu as quelque chose que tu nous caches. Es-tu malheureux? as-tu le mal du pays, mon pauvre faon, et le macadam te donne-t-il envie de revoir tes prés? Ces tilleuls taillés en artichauds te font désirer tes arbres à châtaignes, et la bonbonnière du bon Lansade vient de parler à ton cœur du pigeonnier paternel; est-ce cela?

--Non.

--Alors, tu as laissé assise sur les bords de la Vienne une jeune bergère qui brode des bretelles en attendant ton retour?

Lansade éclata de rire. Lui et son compère avaient bu fort peu, mais cependant plus qu'à l'ordinaire.

--Oh! oh! M. Buck, dit-il, que diable nous chantez-vous là? Chez nous, on ne porte pas de bretelles, et quand on en porterait, les bergères ne savent pas broder. D'ailleurs, quand elles sauraient, où et comment achèteraient-elles de la soie?

--Alors, qu'Eusèbe nous jure sa parole d'honneur qu'il n'est pas amoureux, et je le laisserai en paix.

--Je ne jure jamais.

--Alors, avoue que tu l'es, petit malheureux.

--C'est vrai, répondit le jeune homme.

Cet aveu lui avait coûté à faire, parce que les âmes délicates éprouvent toujours une douleur vraie à mettre des tiers entre eux et l'objet aimé; mais Eusèbe ne savait et ne voulait pas mentir. Comme il sentait son cœur grossir et ses yeux se mouiller de larmes, il sortit et fut s'asseoir sur une chaise du jardin, où Paul ne tarda pas à le rejoindre.

--Je t'ai fait de la peine, cher sauvage, lui dit-il; pardonne-moi, je t'en prie. Que je suis fâché! surtout devant ces crétins. Tu m'en veux?

--Non, je voulais même te dire tout cela, mais plus tard; et je ne sais si c'est à cause de nos amis ou parce que je n'étais pas préparé, ton insistance m'a contrarié. Mais je ne t'en veux point.

--A la bonne heure; j'aurais été désolé. Je n'aime pas à nettoyer la palette des camarades; chacun son bleu. Mais puisque nous y sommes, raconte-moi tout; je pourrai peut-être te servir à quelque chose: moi aussi, j'ai aimé.

--Est-ce bien vrai? dit Eusèbe en se levant.

--Dix fois, peut-être plus! répondit Buck.

Eusèbe se laissa retomber sur le banc, et ajouta avec tristesse:

--C'est inutile; tu ne me comprendrais pas.

Paul insista. Son ami finit par céder, et raconta de point en point ce qui lui était arrivé, tout ce qu'il avait ressenti. Paul, malgré sa légèreté, était devenu grave et sérieux en entendant développer cet amour immense.

--Pauvre garçon, dit-il, tu n'as pas de chance pour ton premier amour de tomber sur une comédienne; sur celle-là, surtout!

--Pourquoi?