La bêtise humaine (Eusèbe Martin)
Part 3
--Il n'y a pas de quoi. Attendez que j'aie fermé mon magasin, et nous partirons.
--Voulez-vous que je vous aide? demanda Eusèbe.
--Par exemple, je n'ai que trois volets à placer. Voici tantôt vingt-cinq ans que je les mets le soir et les ôte le matin. Vous comprenez que j'ai eu le temps de m'y faire.
Lansade se mit à transporter un à un ses contrevents.
Eusèbe était un tout autre homme. Une heure dans une boutique lui avait suffi: il ne pensait plus.
Pourtant, au bout d'un instant, étonné de ne pas voir revenir le marchand, il s'avança sur le pas de la porte. Lansade regardait ses volets et paraissait atterré.
--Voilà encore une belle affaire! s'écriait-il. Canaille de Piérichou, brigand concussionnaire! Demain tu auras de mes nouvelles, filou!
--A qui en avez-vous? demanda Eusèbe.
--Mais à mon garçon de magasin donc! un fainéant que j'ai tiré de la misère. Figurez-vous que voilà quinze jours que j'ai fait repeindre ma devanture. Le peintre a oublié de numéroter les volets. Alors j'avais dit à Piérichou de les numéroter lui-même avec de l'encre. L'imbécile les a numérotés avec du blanc d'Espagne, et ce que j'avais prévu arrive: voilà un chiffre effacé.
--Qu'est-ce que cela fait?
--Vous êtes bon, vous, par exemple! cela fait que je ne sais plus comment faire. Si je mets le premier le dernier ou le second, ça n'ira pas, à cause des clavettes.
--Pardon, dit Eusèbe, voulez-vous me permettre?
--Quoi?
--Il n'y a qu'un numéro effacé?
--C'est bien assez.
--Voyez quels sont les deux qui restent et vous saurez celui qui manque.
--Tiens, c'est juste ça, dit Lansade. Vous n'êtes pas trop bête, vous!
Il ferma sa boutique, et, prenant son compatriote sous le bras, il le conduisit dans la cité Bergère.
--Mme Morin, lui dit-il en chemin, est une excellente femme. Elle a été légère dans le temps; mais je ne m'attache pas à ces choses-là, moi, je suis voltairien, comme votre papa. Je suis philosophe aussi à ma manière. Dans la partie, j'ose dire qu'on en voit encore peu qui me vaillent. Aussi, j'ai fait ma petite fortune.
On était arrivé. Lansade présenta Eusèbe, qui fut parfaitement accueilli par Mme Morin, et se retira.
--Avant qu'on vous montre votre chambre, dit la maîtresse de la maison, donnez-moi vos papiers, pour que je vous inscrive sur mon livre.
--Quels papiers? demanda le jeune homme, étonné.
--Mais vos papiers, ce n'est pas pour moi; vous pensez bien que du moment que c'est M. Lansade qui vous amène... mais c'est pour la police.
Au mot de police, Eusèbe se rappela la scène du commissaire, et s'empressa de remettre son port d'armes à Mme Morin, qui écrivit sur son livre:
_Chambre nº 17, M. Eusèbe Martin, né à la Capelette, département de la Haute-Vienne, âgé de 21 ans, profession de chasseur._
IX
La chambre que Mme Morin donna à Eusèbe, tout le monde l'a habitée. Sise au quatrième étage, elle renferme un lit en acajou, une commode ornementée de morceaux de cuivre, un bureau, une table, une causeuse, deux fauteuils, deux chaises, le tout en damas jadis rouge ou grenat pareil aux rideaux de la fenêtre, mais plus terne. Une pendule en zinc et trois tableaux: une Diane chasseresse gravée sur acier; un mélange d'huile et de couleur ayant la prétention de représenter un brigand calabrais; enfin une lithographie portant cette légende nécessaire: _Entrée du port de Buenos-Ayres_.
La plus belle pièce de la Capelette était le salon. Jamais la cire n'avait eu de contact avec le plancher; de grands rideaux de calicot mi-parties jaune et blanc se croisaient contre les fenêtres; une table de noyer, un meuble en velours qui faisait regretter que Louis le Grand ait signé la fameuse paix d'Utrecht, était, avec une pendule en albâtre, les seuls ornements de ce lieu, où, du reste, jamais on ne recevait d'étrangers.
En procédant par comparaison, le Limousin trouva sa nouvelle demeure splendide.
--Voilà, pensa-t-il, ce qu'on nomme le confortable! c'est un des bienfaits de la civilisation; mais il pousse à la mollesse, qui réduit l'homme le plus fort, mieux que ne saurait le faire l'adversité!
Après cette sage réflexion inspirée par les conseils de Mentor à Télémaque, Eusèbe se coucha. Si sa fatigue eût été moins grande, il aurait bien vite compris que les matelas de son lit n'avaient rien de commun avec les moelleux gazons de l'île de Calypso.
Le brave garçon ferma les paupières et pensa à son père qui devait dormir profondément. Il se vit partant de la Capelette. Tous les petits événements de son voyage se retracèrent à son esprit. Il se réjouit d'avoir rencontré Lansade, trouva que Mme Morin était une excellente femme, et lui voua une reconnaissance éternelle. Cependant il se demanda pourquoi cette Parisienne avait écrit sur son livre qu'il était chasseur de profession. Il songeait aussi à l'embarras du marchand de porcelaine, fermant sa boutique et ne sachant pas, après trente ans, reconnaître quel était le volet qui devait être placé le premier. Cela l'amena à penser à la sagacité des sauvages qui, au milieu d'une forêt, reconnaissent à la manière dont un brin d'herbe se trouve courbé quel est l'ennemi qu'ils ont à redouter... Il chercha de quel côté était la supériorité et il s'endormit sans avoir trouvé.
X
Le lendemain, à cinq heures du matin, Eusèbe s'éveillait tout surpris de ne point voir des poutres saillir dans le plafond, ni son fusil pendu au mur, ni les trois coloquintes qui ornaient sa cheminée. Une seconde lui suffit pour reprendre ses esprits. Prompt comme l'éclair, il sauta de son lit et fut ouvrir la fenêtre.
--Voilà Paris! s'écria-t-il, la ville par excellence, qui tient la tête du monde, la ville aux mille palais, aux...
Il s'arrêta. Un silence profond régnait dans la rue. Un balayeur attardé troublait seul du bruit de ses pas le calme de la ville endormie. Le jeune homme cherchait les mille palais, et ses yeux étonnés n'apercevaient que des cheminées en briques et en poterie. Il referma sa fenêtre et passa son pantalon.
* * * * *
_A mistress_ Héléna Fitz-Gérald
_Victoria Cottage_,
A Funchal (_Iles Madère_).
Je vous demande tout à fait pardon, madame, à vous qui m'avez promis de lire ce volume--je ne dis pas ce livre--d'avoir osé y écrire le vilain mot qui termine le dixième chapitre. Je ne pouvais cependant faire autrement. Permettez-moi de m'expliquer. Vous me condamnerez ensuite si vous voulez.
Le peuple chinois, qui est bien le peuple le plus ridicule du monde, peut-être parce qu'il est le plus vieux, a trouvé le moyen, tout en empêchant les étrangers d'entrer dans ses murs, de répandre dans tout le globe une infinité de produits désastreux. Ce peuple absurde n'avait, il faut en convenir, qu'une mission à accomplir sur terre: cultiver le thé et fabriquer des tasses dans lesquelles on puisse le boire. Trompant les desseins de la Providence, il nous a saturé d'un tas de petits monstres verts et bleus, d'ivoire ciselé, de laque, de nankin, de savon triangulaire et d'allumettes odoriférantes. Cela est-il vrai, oui ou non? Eh bien, j'aurais pardonné les potiches, les magots, la laque, cette espèce de cire à cacheter les lettres écrites à l'encre de Chine, l'étoffe jaune, les allumettes, le savon à écorcher; j'aurais tout pardonné à ces brutes qui tuent nos prêtres et jettent leurs enfants dans les ruisseaux, s'ils n'avaient pas inventé les proverbes.
Oh! les proverbes! mistress Héléna, vous ne savez pas ce que c'est, je vous assure. Figurez-vous les choses du monde les plus sottes et les plus ennuyeuses, et vous n'approcherez pas.
Imaginez sept ou huit mille pensées décousues et se contredisant toutes, imprimées en caractères honteux de servir une si triste cause, sur du papier à chandelles, et vous aurez une faible idée de ce que nous autres Français, nous appelons la _Sagesse des Nations_.
Ouvrez la première page, vous y lirez les phrases que voici:
«Il ne faut jamais courir deux lièvres à la fois.»
«Il faut toujours avoir deux cordes à son arc.»
«Il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire la veille.»
«Le sage remue sa langue sept fois avant de parler.»
«Faute d'un moine l'abbaye ne manque pas.»
«La mort d'un ciron fait un vide dans l'univers.»
«Les paroles s'envolent, les écrits restent.»
Voilà, chère madame, les échantillons les plus profonds de cette profonde sagesse.
Ne trouvez-vous pas qu'il est bien ingénieux de mettre deux cordes à son arc pour courir un seul lièvre? Ne conviendrez-vous pas que si l'on remuait sa langue sept fois avant de parler, il faudrait remettre à six mois ce qu'on peut faire tout de suite? Un sot, retournât-il sept fois sa langue, finirait toujours par dire une bêtise. Si les paroles ne s'envolaient pas, on n'aurait point besoin d'écrire. Si la mort d'un ciron fait un vide dans l'univers, celle d'un moine peut bien, sans comparaison, en faire un dans une abbaye?
Un jour, c'était hier, je résolus,--pour cette fois seulement,--de me métamorphoser en penseur et de découdre d'un coup de pied cet habit d'arlequin qu'on a posé sur l'échine de la morale et de le remplacer par un conseil unique donné aux hommes. Ce conseil le voici:
«Grands de la terre, heureux du jour, et vous les humbles et les ignorés, employez chaque matin une heure à passer votre pantalon.»
Bon, voilà que j'ai encore écrit ce vilain mot; que voulez-vous, mistress Hélène, il le fallait! Il le fallait, parce que c'est pendant que l'homme se livre à cette occupation--utile, après tout,--que le sort de sa journée se décide, et qu'est-ce que la vie, je vous prie, sinon une journée qui recommence tous les matins?
C'est pendant cet instant où l'homme quitte la nature pour entrer dans la civilisation, représentée par deux fourreaux de drap, qu'il complote toutes ses noirceurs, c'est pendant cette seconde qu'il se dit:
«J'irai voir Jeanne à trois heures.
»J'achèterai du Mobilier.
»Je ne prêterai pas les vingt-cinq louis que Dubief me demande.
»Si je pouvais repasser mes actions de *** à Mongoville!
»Si je faisais un procès à Tournade?
»Ma belle-mère a tort; elle se mêle de ce qui ne la regarde pas.
»J'ai envie de changer mon coupé.»
Si, au lieu de rester une seconde pour se transformer, l'homme mettait une heure, il aurait tout le temps nécessaire pour réfléchir:
Qu'il aurait tort d'aller voir Jeanne qui le ruine; que d'ailleurs sa femme est charmante et mille fois plus belle et plus spirituelle que Jeanne, qui est une grue, qui se peint le visage;
Qu'il aurait tort d'acheter du Mobilier, parce que s'il est vrai que le Mobilier hausse quelquefois, il est vrai aussi qu'il baisse souvent;
Qu'il aurait tort de ne pas prêter vingt-cinq louis à Dubief, qui est un honnête garçon qui lui a rendu des services;
Qu'il aurait tort de repasser ses mauvaises actions de trois étoiles à Mongoville, ce qui serait un vol;
Qu'il aurait tort de faire un procès à Tournade, parce que les gens de justice, huissiers et autres avoués en profiteraient seuls; puis Tournade a de la famille, que diable!
Qu'il aurait tort de faire une scène à sa belle-mère, parce qu'enfin une mère a bien un peu le droit de se mêler des affaires de sa fille;
Qu'il aurait tort de changer sa voiture, parce que si le malheur voulait qu'il fasse faillite, ce qui pourrait bien lui arriver, ses créanciers lui reprocheraient amèrement son luxe.
Toutes ces réflexions faites, il passerait son habit, et tout irait pour le mieux dans la vie de ce galant homme et de ses semblables qui agiraient comme lui.
Vous voyez, mistress, que devant un si immense résultat, l'emploi d'un mot inconvenant est une bien petite affaire, et que vous ne sauriez me refuser votre pardon.
Vous allez me dire que ce conseil, cet avis, cet aphorisme auquel je voudrais donner force de loi, ne concernant que les hommes, vous déclarez vous en laver les mains. Attendez, j'ai aussi à donner aux femmes un conseil auquel j'attache peut-être plus d'importance encore qu'à l'autre, bien que les résultats ne doivent pas être les mêmes.
Aux femmes je dirai:
«Ne portez jamais de pantalons.»--Bon, encore ce maudit mot!--Cette fois ce n'est pas ma faute, je l'ai écrit avec préméditation.
Agréez, etc.
XI
Cinq heures sonnèrent. Eusèbe fit le signe de la croix, bien persuadé que les trois coups de l'_angelus_ allaient se faire entendre; il écouta vainement.
--Voici l'heure, se disait-il, où mon père se lève et va courir les champs, vivre avec la nature. Pierre étrille les chevaux; la grande Caty vend le lait à la ville, et monsieur le curé du Moustier est en train de dire sa messe. Ici, tout dort. Est-ce le progrès qui retarde ou la routine qui avance?
Ne pouvant résister au désir de voir la ville, le jeune homme descendit doucement, trouva la porte de la rue ouverte et sortit.
Ce serait ici le moment de faire une description rapide des boulevards de Paris à six heures du matin et de dépeindre les étonnements et les déceptions du jeune provincial. Malheureusement, les descriptions apprennent peu ou point à ceux qui les lisent, et donnent beaucoup de peine à ceux qui les font. Puis, si elles reposent le lecteur, il faut convenir qu'elles lui donnent de mauvaises habitudes, entre autres celle de poser sur leur table de nuit le volume qu'ils ont dans la main et de s'endormir.
Eusèbe Martin n'eut ni déception ni étonnement. Il avait rêvé dans ses champs une ville en or, pavée de rubis et d'émeraudes. Il trouvait à la place un amas de pierres et de boue. Il en avait pris son parti. Quand il eut bien marché sans regarder, et bien regardé sans voir, il songea que ce qu'il avait de mieux à faire était d'aller consulter son ami le marchand voltairien, qui ne manquerait pas de lui donner de bons avis.
Lansade reçut le jeune homme à bras ouverts et le retint à déjeuner. Aussitôt à table, il le questionna cordialement.
--Voyons, mon jeune ami, je n'ai pas voulu hier soir être indiscret ou aggraver vos ennuis en vous demandant au juste ce que vous veniez faire à Paris; mais j'espère que, puisque vous me demandez des conseils, vous allez me dire véritablement quelles sont vos intentions et votre but.
--Je vous l'ai dit, mon cher Lansade, je suis venu visiter la capitale du monde civilisé, pour apprendre la vie, étudier la civilisation, et, si cela est possible, chercher où se trouve le vrai, apprendre à distinguer le faux, et aussi pour obéir à mon père.
--A dire vrai, répondit Lansade, je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites. Pour apprendre la vie, il n'y a qu'un moyen, il faut vivre. Pour étudier la civilisation, vous n'aviez pas besoin de venir si loin: elle est partout. Croyez-vous que Limoges soit peuplé de sauvages? On y trafique aussi bien qu'ailleurs, peut-être mieux. La civilisation, voyez-vous, c'est le commerce, et pas autre chose; le vrai, c'est le travail.
Eusèbe répondit:
--Je travaillerai.
XII
Le marchand voltairien avait fort applaudi à la résolution prise par le jeune homme.
--Mais que ferez-vous? lui demanda-t-il.
Eusèbe lui avoua qu'il était fort embarrassé pour répondre à cette question. Lansade reprit:
--Vous réfléchirez. Passez quelques jours à vous distraire, à voir Paris. Vous ferez des connaissances. De mon côté, je chercherai, je trouverai peut-être quelque chose qui pourra vous convenir.
Un jeune homme à la figure souriante entra dans le magasin.
--Que Dieu répande sur vous ses grâces, monsieur Lansade, bonjour. Voici vos deux vases; comment trouvez-vous ça? Est-ce assez touché?
--Très-bien, dit le marchand après avoir attentivement considéré les peintures qui, en vieux style, ornaient les deux objets que lui portait le nouveau venu; très-bien, monsieur Buck. Quand vous voulez vous en donner la peine, vous faites mieux que personne. Tenez, voici vingt-cinq francs, faites-moi un reçu.
--Une livre sterling! Voilà certes un prix qui n'est pas excessif, cher monsieur Lansade, et vous me demandez un reçu par-dessus le marché, cela dépasse les bornes. Enfin, que voulez-vous, puisqu'il faut en passer par là, donnez-moi une plume et du papier. Si jamais je deviens un peintre célèbre, ce qui est certain, vous aurez là un autographe qui vaudra de l'or.
--Tant mieux, répondit le marchand, tant mieux pour moi, et tant mieux aussi pour vous, n'est-ce pas, monsieur Buck?
--Tant mieux pour les deux, c'est entendu, dit le peintre.
Paul Buck était un brave et digne garçon qui rêvait la gloire. Fils d'un Allemand, peintre sur porcelaine, il connaissait à fond l'art du décorateur et aurait pu en vivre largement s'il l'eût exercé avec assiduité. Malheureusement il tournait sa profession en mépris. Il aspirait à la grande peinture et ne faisait du décor que pour se procurer le nécessaire. Lansade, qui le tenait en grande estime pour son honnêteté, le présenta à Eusèbe.
Buck était physionomiste. Le visage du jeune Martin lui plut et il l'engagea à le venir voir.
--Vous voulez étudier la comédie de la vie humaine? lui dit-il, je vous donnerai gratis une loge.
Eusèbe le remercia et lui jura une amitié éternelle.
--L'amitié, dit le peintre, si vous en avez apporté de province, je l'accepterai d'autant plus volontiers qu'à Paris l'on n'en fait plus; le secret est perdu depuis longtemps. Dans le cas contraire, nous serons deux bons camarades et c'est déjà gentil.
--Pourriez-vous me dire, lui demanda Eusèbe, la différence qui existe entre l'amitié et la camaraderie?
--C'est très-facile, répondit l'artiste en tirant de sa poche deux morceaux de verres coloriés, voici deux vitraux. Celui-ci a été fait il y a plus de trois cents ans, à l'aide d'un procédé employé par les artistes du moyen âge. La couleur s'est infiltrée dans le verre. Voyez, ce morceau cassé est aussi rouge en dedans que dessus. Maintenant voici l'autre. Il existe depuis huit jours seulement. Au premier abord, il paraît semblable à l'autre; mais en le brisant, vous verrez que la couleur n'a pas pénétré et qu'il n'est rouge qu'à la surface. Voyez-vous?
Eh bien! la différence qui existe entre l'amitié et la camaraderie est la même: l'amitié s'impreigne dans le cœur de l'homme, la camaraderie se contente de le teindre.
--Je comprends, dit Eusèbe.
--Aujourd'hui, l'art de rendre la couleur adhérente et de faire de l'amitié solide sont deux secrets perdus, reprit le peintre. Celui qui découvrirait le premier deviendrait riche, celui qui trouverait le second deviendrait heureux.
--Si vous vouliez, balbutia Eusèbe, nous pourrions essayer de les chercher ensemble?
--Essayons, répondit Paul; nous n'en mourrons pas.
XIII
Il y avait quinze jours que le fils du respectable M. Martin était à Paris. L'emploi de son temps variait dans la journée, mais le soir il allait invariablement au spectacle.
Pour connaître les différents genres de la scène française, il avait résolu de visiter tous les théâtres de la capitale, en commençant par les plus éloignés.
Le premier qui eut sa visite fut celui des _Délassements comiques_, qui, ce soir-là, donnait une _revue_ de l'année, pièce féerique en quatorze tableaux. Eusèbe ne comprit rien à ce défilé bizarre et rentra fort triste en son logis.
Le lendemain, il fut aux _Folies dramatiques_, où l'on donnait encore une _revue_. Il n'attendit pas la fin et retourna chez lui plus navré que la veille. Il avait encore moins compris.
Le troisième soir, comme il pleuvait, il entra aux _Variétés_, où il se retrouva en pleine _revue_. Cette fois, il pensa en perdre la tête.
--Ah! se disait-il, je suis l'être le plus ignorant du monde, le plus mal organisé, ou tous ces comédiens et ceux qui les écoutent sont fous. Pourquoi se peignent-ils le visage comme des Indiens? Pourquoi ont-ils des costumes qui n'appartiennent à aucun peuple? Pourquoi le public rit-il à gorge déployée en les voyant berner un vieillard ridicule? et pourquoi les applaudit-il si fort lorsqu'ils prononcent quelques mots à deux sens? Pourquoi chantent-ils à propos de rien et à propos de tout, et comment se fait-il qu'ils parlent ma langue maternelle et que je ne les comprenne pas? Je ne reviendrai plus.
Le lendemain, il revint pourtant se disant que peut-être tous les théâtres n'étaient pas de même.
Il passa cinq heures à la _Gaîté_ à écouter l'histoire d'un enfant perdu. Autant le jour suivant à l'_Ambigu_, à entendre celle d'un enfant trouvé. Plus tard, à la _Porte-Saint-Martin_, il eut l'immense satisfaction de voir d'un seul coup un enfant perdu et retrouvé, trouvé, puis reperdu, et encore retrouvé.
Aux _Français_, à l'_Odéon_, au _Gymnase_, au _Vaudeville_, au _Palais-Royal_, il vit la même pièce sous quinze formes différentes: un jeune homme voulait épouser une jeune fille, et malgré mille obstacles, il finissait par arriver à son but.
--Quand j'en aurai vu marier deux douzaines, se dit Eusèbe, je garderai mon argent.
XIV
Eusèbe fit part de ses réflexions à son nouvel ami Paul Buck. Le peintre le regarda en souriant et lui dit:
--Eusèbe, mon ami Eusèbe, que vous me faites plaisir! Depuis que je vous connais, je cherchais à m'expliquer la sympathie que j'éprouvais pour vous, et je ne pouvais en trouver les motifs. Ceux qui disent que les sentiments s'éprouvent sans s'expliquer, sont des sots. Je vous aime, et maintenant je sais pourquoi: vous êtes né artiste, et il pourrait bien se faire que votre père, qu'on accuse de n'avoir point développé votre intelligence, ait agi congrûment en ne la gâtant point. Vous ne savez rien, petit sauvage que vous êtes; mais les bons instincts sont en vous, puisque, comme je le craignais, vous n'êtes pas tombé en admiration devant les rengaînes du théâtre moderne.
--Qu'appelez-vous des rengaînes? je vous prie.
--Les rengaînes, cher ami, sont tous les lieux communs et la peinture des sentiments vulgaires et rebattus. Les esprits étroits ou besoigneux en ont formé un musée qu'ils ouvrent à heure fixe à la bêtise humaine. Celle-ci vient le visiter depuis des siècles et en sort tous les soirs fort satisfaite, sans avoir l'air de se douter qu'on lui montre toujours la même chose.
--Je crois comprendre. Vous m'en auriez voulu si j'avais partagé l'opinion de la foule?
--Je vous aurais plaint; c'est bien assez.
--Remarquez que je suis heureux, mais que je ne vous sais aucun gré de sentir bien et juste. On naît avec le sentiment du beau, il ne s'acquiert pas. Heureux mille fois ceux qui le possèdent! ils sont bien un peu hués, un peu conspués; mais, bah! ils vivent dans un monde sublime où eux seuls ont accès. Leur vie ne ressemble en rien à celle de ceux qui les raillent, et pendant que ceux-ci se débattent au milieu des aspérités communes de l'existence, les privilégiés planent dans les régions élevées où se trouve la perfection de l'idéal, le vrai.
--Êtes-vous de ceux-là vous, Paul Buck?
--J'en suis.
--Eh bien! par affection pour moi qui vous aime, ou pour l'amour de mon père dont vous admiriez tout à l'heure la sagesse, dites-moi où se trouve le vrai.
--Dans l'art et non ailleurs, répondit Paul Buck, et il alluma sa pipe et parla d'autres choses.
XV
Eusèbe comprenait qu'il ne comprenait pas. Les divagations du peintre parmi lesquelles se trouvaient de bonnes et belles vérités, n'étaient pas assez simples pour pénétrer dans son esprit. Il se trouvait humilié de ne pas saisir le sens de certaines phrases, de certains mots. Paul Buck, qui avait plutôt besoin d'un auditoire que d'un adepte, ne se donnait pas la peine d'expliquer à son provincial ami les singularités qui ornaient l'exposition de ses théories.
Ce langage inintelligible pour celui qui l'écoutait, peut-être plus encore peur celui qui le tenait, donnait peu d'attrait aux heures qu'Eusèbe venait dépenser dans l'atelier de Paul. Le peintre s'en aperçut et conduisit le provincial dans un estaminet peuplé d'artistes, de modèles, de femmes et de désœuvrés, pensant qu'il trouverait à se distraire parmi ses camarades.