La bêtise humaine (Eusèbe Martin)
Part 2
--Arrêtez, s'écrièrent les spectateurs.--Arrêtez, jeune homme; vous allez vous faire une mauvaise affaire.--Attendez la justice.--Ne touchez pas au pendu, c'est la loi; vous allez vous faire une mauvaise affaire.
Sans écouter toutes ces remontrances, le jeune homme avait coupé la corde et assis le pauvre suicidé sur une chaise; d'un revers de main il avait repoussé la foule qui interceptait l'air, et à genoux devant l'Auvergnat, il attendait avec anxiété que la vie vînt à reparaître.
Tout à coup une rumeur se fit dans le groupe.
--Voilà le commissaire!--c'est M. Bézieux; place au commissaire.
Le magistrat s'avançait avec calme, son visage était bienveillant, son regard perçant et doux se promenait sur la foule. Le représentant de la loi arrivait lentement, mais sans ennui, constater le sinistre qui venait de lui être dénoncé.
--Où est le suicidé? demanda le magistrat.
Le foule se tut un instant, paraissant hésiter entre le silence et la délation. Cependant les mauvais instincts prenant le dessus, trois ou quatre personnes s'écrièrent, en montrant Eusèbe:
--C'est ce jeune homme qui a coupé la corde; on n'a pas pu le retenir.
--Il a bien fait, très-bien fait, dit le magistrat. Quoique plus jeune que vous tous, il a donné une grande preuve de bon sens. Sachez que c'est un absurde préjugé que celui qui fait croire qu'il y a danger de porter secours à un suicidé ou à un homme assassiné avant l'arrivée de la justice. Les magistrats viennent constater le fait et voilà tout. Le devoir des citoyens est d'empêcher par tous les moyens possibles la mort d'un de leurs semblables. La tradition stupide qui fait supposer au vulgaire qu'on ne doit point secourir un homme en danger, n'est cependant pas sans fondement. Il est malheureusement arrivé au moyen âge, et même avant et après, que quelques individus s'étant approché pour assister des gens assassinés, furent pris eux-mêmes pour les meurtriers et exécutés comme tels; mais aujourd'hui, au temps de lumières où nous sommes, avec les immenses moyens d'action que lui fournit l'administration, la justice ne peut pas se tromper: elle ne se trompe plus.
--Je ne m'y fierais pas, marmota un chiffonnier qui avait assisté avec le plus grand calme au drame dont la boutique avait été le théâtre; je ne m'y fierais pas, certainement. Je ne dis pas que la justice se trompe, mais je ne m'y fierais pas: on voit tant de choses extraordinaires!
--Monsieur, dit le commissaire à Eusèbe, qui anxieux suivait attentivement les mouvements convulsifs de l'Auvergnat; je vous fais mon sincère compliment sur votre sang-froid en cette circonstance.
--Il n'y a pas de quoi, répondit le fils de M. Martin assez embarrassé.
--Je vous demande pardon, reprit le commissaire, qui se méprenait sur la réponse du jeune homme; un homme, quel qu'il soit, est toujours un homme; en cette qualité, il fait partie de cette grande famille qu'on nomme l'humanité.
--Certainement, monsieur, vous avez bien raison, dit le jeune homme, qui cherchait inutilement à trouver de la profondeur dans la _prud'hommerie_ de l'officier ministériel; puis il ajouta: Cet homme, monsieur, a été poussé dans son abominable action par la pauvreté. Je désirerais lui venir en aide.
--Ce sentiment vous honore.
--Voici, reprit le jeune Limousin, un papier de la banque de France qui vaut cinquante louis, et chaque louis, comme vous devez le savoir, vaut vingt pièces de vingt sous. Veuillez le remettre à cet homme, mais à la condition qu'il ne recommencera que lorsqu'il n'aura plus d'argent. Il est probable que lorsque ce moment arrivera, Dieu, qui m'a placé sur son chemin pour le sauver, pourvoira de nouveau à sa destinée.
Le magistrat regardait attentivement Eusèbe. Sa mise plus que simple, la façon avec laquelle il s'exprimait, sa timidité, ses gestes, et jusqu'à la ceinture qui renfermait son trésor, jetèrent le fonctionnaire dans une perplexité qu'il ne cherchait pas à cacher. Cet honorable magistrat, qui, par les habitudes de sa profession, savait juger les hommes du premier coup d'œil, ne se rendait pas un compte exact de l'être singulier qu'il avait devant lui. Le greffier, qui comprenait ce qui se passait dans le cerveau du commissaire, n'était guère plus avancé que son supérieur. Cependant, comme un murmure bienveillant et quelques paroles laudatives en faveur du jeune homme couraient dans le cercle, le fonctionnaire pensa qu'il serait peu digne de ne pas faire un petit discours. S'adressant tantôt à la foule, tantôt à Eusèbe, il dit:
--Certes, s'il est beau et rare de joindre le sang-froid et la raison à la jeunesse, il n'est pas moins honorable d'y ajouter la philanthropie. Non-seulement vous avez voulu sauver cet homme et vous l'avez sauvé, mais vous voulez, dans une intention que j'appellerai sublime, assurer l'existence qu'il vous doit. De tels actes, monsieur, honorent trop celui qui les commet pour qu'il soit besoin de l'en remercier; il en trouve le payement dans son cœur, et la conscience du bien qu'il a fait est sa récompense. Permettez-moi donc, monsieur, de vous demander votre nom, afin qu'il soit connu de l'administration supérieure, qui sait apprécier tous les dévouements.
--Je me nomme Eusèbe Martin.
--Seriez-vous parent de M. Martin du tribunal de commerce?
--Je ne le crois pas; j'arrive du Limousin. Je ne connais personne à Paris.
--Vous êtes bien jeune?
--Vingt-un ans.
--A la bonne heure; car si vous n'étiez pas majeur, je ne pourrais accepter votre don.
--Je ne sais pas, dit Eusèbe.
Le commissaire regarda son greffier avec étonnement.
--Avez-vous une profession?
--Non. Je suis venu à Paris pour admirer la civilisation et étudier la vie.
--Étudier la vie, dit le greffier, qui avait le mot pour rire; ce n'est pas un médecin.
Le commissaire se perdait en conjectures.
--Que fait votre père? reprit-il.
--Mon père, monsieur, habite la Capelette; par profession, il cherche dans la vie où se trouve le faux et où se trouve le vrai.
--Veuillez me suivre, reprit sèchement le fonctionnaire en faisant signe à la foule de s'écarter.
Eusèbe s'inclina sans répondre, et marcha à côté du commissaire, ce qui lui permit d'entendre le greffier dire à son patron:
--Le pauvre garçon est fou à lier.
A quoi le patron répondit:
--Ce n'est pas difficile à voir.
Eusèbe se sentit rougir, non de crainte, mais de honte; il pensa qu'on le prenait pour un fou parce qu'il était ignorant de toutes choses.
Ce départ inattendu fut interprété de différentes manières par les curieux qui n'avaient pas entendu le dialogue.
--On va peut-être lui donner la croix, dit un naïf commissionnaire.
--La croix! plus souvent que c'est les commissaires qui donnent la croix maintenant! reprit un vaurien en blouse blanche.
--Pourquoi pas?
--Parce que c'est pas en leur pouvoir.
--Il aurait bien assez de pouvoir pour te faire ficher dedans, peut-être, mauvais polisson.
--La belle malice!
--Voyez-vous? dit une femme coiffée d'un mouchoir, voyez-vous? il a commencé par dire qu'il avait bien fait de couper la corde, et, pour changer, il l'emmène tout de même.
--Fallait pas qu'il y _aille_.
Un quart d'heure après, naturellement, un médecin fendit la foule en criant:
--Où est le malade?
Le malade était dans un coin, à ruminer un moyen pour se faire donner les mille francs par le commissaire à l'insu de sa femme.
La femme avait suivi le commissaire, dans l'espoir de toucher l'argent sans son mari.
V
A la porte du commissariat, le greffier pria civilement Eusèbe de passer devant et l'introduisit dans une pièce coupée en deux par une grille illustrée de rideaux verts en lustrine. Les murs décrépits étaient chargés de dessins noirs exécutés par des administrés et de jeunes filous qui avaient charmé les longueurs de l'attente en cultivant les beaux-arts. Un jour douteux, filtrant par une fenêtre sur la cour, éclairait assez mal un bureau de bois blanc peint en noir, sur lequel gisaient des papiers timbrés qui semblaient avoir la jaunisse. Deux employés portant des sous-manches, ainsi nommées parce qu'elles se portent sur les autres, griffonnaient placidement. Eusèbe, qui trouvait cet ensemble médiocre, demanda au greffier:
--Est-ce là, monsieur, ce qu'on nomme le formidable appareil de la justice?
Le chien du commissaire sourit et répondit en le regardant avec une bienveillance mêlée de compassion:
--Non, monsieur, la justice, c'est au Palais; ici, c'est comme qui dirait un laboratoire où on lui mâche les morceaux.
--Je ne comprends pas, dit le jeune homme.
--Ça ne fait rien, dit le greffier, vous comprendrez plus tard, il faut l'espérer. Voici monsieur le commissaire qui revient; asseyez-vous et répondez.
--Vous m'avez dit que vous vous appeliez Eusèbe Martin? demanda le fonctionnaire.
--Oui, monsieur.
--Comment avez-vous quitté la maison paternelle?
--En prenant la voiture des Pénicault jusqu'à Vierzon.
Le commissaire de police et son clerc échangèrent un regard significatif.--Écrivez les réponses, dit M. Bézieux au greffier.
--Avez-vous un passe-port?
--Je ne sais pas ce que c'est.
--Écrivez aussi cette réponse. Dites-moi, encore une fois, ce que vous venez faire à Paris?
--Je vous l'ai dit, étudier la civilisation.
--Pour quoi faire?
--Mais... pour être... civilisé.
--Ah! très-bien. Avez-vous, outre ces mille francs, des moyens d'existence?
--En dépensant dix francs par jour, j'ai de quoi vivre cinq mille jours, à peu près quatorze ans. Voici mon argent.
--Très-bien. Connaissez-vous quelqu'un à Paris?
--Oui, quatre personnes: un cocher qui m'a insulté, un militaire qui s'est moqué de moi, un vieillard qui m'a gourmandé, et l'Auvergnat que j'ai dépendu.
--Cela ne suffit pas, dit le magistrat; votre âge, l'incohérence de vos réponses, la somme considérable dont vous êtes porteur, tout me fait un devoir de vous retenir jusqu'à plus amples informations. Ne vous inquiétez pas, vous serez traité convenablement, et avant peu, je l'espère, rendu à la liberté et à votre famille.
--Je ne suis pas pressé, ce sera quand il vous plaira.
Depuis un instant le commissaire retournait ses poches sans résultat.
--J'ai perdu mon mouchoir, dit-il à son clerc; en vous en allant, passez donc chez ces gens, voir s'ils ne l'ont pas trouvé.
--C'est inutile, monsieur, lui dit Eusèbe; j'ai vu un enfant le prendre dans votre poche et se sauver.
--Et vous ne m'avez pas averti! s'écria M. Bézieux.
--A moins d'un événement extraordinaire, je ne me mêle que le moins possible des affaires des autres. Voulez-vous me permettre de vous en offrir un?
Sans attendre une réponse, le jeune homme déboucla sa valise et en sortit un mouchoir qu'il offrit avec civilité au commissaire, qui le refusa.
--Merci, dit celui-ci, je vais en envoyer chercher un. Quel est ce papier qui vient de tomber de votre valise?
--Mon port-d'armes.
--Un permis de chasse! vous avez un permis de chasse? que ne le disiez-vous tout de suite? Voyons.
--Voilà; vous ne me l'aviez pas demandé.
M. Bézieux tourna et retourna le papier, examina attentivement le signalement. Comme Eusèbe avait deux signes noirs sur la joue gauche, la vérification était facile.
--Mon jeune ami, reprit le magistrat, mille pardons de mes questions. J'ai dû agir comme je l'ai fait; vous êtes en règle, je n'ai plus rien à dire. Allez, vous êtes libre. Avec votre inexpérience de la vie, vous serez à coup sûr dupé. Souvenez-vous de moi, et venez me voir dans les moments critiques.
--Monsieur, répondit Eusèbe, vous êtes trop bon, je suis bien votre serviteur. Et il se retira lentement comme un homme en proie à de grandes et sérieuses réflexions. Dans l'escalier: il s'arrêta un instant, puis, tout haut, comme si quelqu'un l'eût écouté, il s'écria:
--Voici une chose singulière et certainement indéfinissable: cet homme qui se dit justicier, me voit faire deux bonnes actions, et il m'arrête en disant que je suis fou; il ne me trouve sage qu'en voyant mon permis de chasse. Or, mon permis de chasse aurait dû au contraire l'affermir dans son idée, et lui faire croire que j'étais fou véritablement, car j'ai fait une grande folie le jour où j'ai été assez bête pour donner vingt-cinq francs au maire du Moustier, afin d'avoir le droit de tuer des oiseaux qui ne sont pas à lui.
VI
Eusèbe, plongé dans ses réflexions, marcha près de deux heures, regardant à droite et à gauche sans trop bien voir. Le hasard l'avait conduit sur la place de la Bastille: son étonnement fut grand lorsqu'il jeta les yeux sur la colonne de Juillet. Cette immense tour de bronze l'étonnait, il ne pouvait se rendre compte de son utilité; il eût volontiers demandé à un passant quelques renseignements, mais il se souvint que ses questions ne lui réussissaient pas. Il s'approcha et examina attentivement les inscriptions.
--Voilà qui est singulier, pensa-t-il, on élève des monuments à la mémoire des citoyens morts pour la liberté; est-il possible qu'en 1830, époque peu éloignée de la nôtre, il ait pu se trouver en France, au cœur de la civilisation, des gens voulant attenter à la liberté? ceci me paraîtrait invraisemblable si ce n'était gravé là. Quels esprits chagrins et abandonnés de Dieu ont pu songer à ravir la liberté de l'homme, c'est-à-dire son seul bien? Il y a là un événement insolite que je saurai un jour en lisant les auteurs qui ont écrit touchant les choses de l'histoire.
Eusèbe cessa de penser à la liberté des peuples, parce qu'il avait faim. La faim est aux bons instincts ce que l'araignée est aux mouches. Il marcha le nez au vent, espérant voir une plaque de tôle se balançant dans l'espace, et portant cette fallacieuse légende: _ici l'on donne à boire et à manger_, comme il en avait vu sur les routes; il commençait à désespérer de rencontrer ce qu'il cherchait, lorsque le mot magique _dîner_, frappa ses regards. Alors, il se prit à considérer la façade bénie où ce mot se trouvait dix fois répété, et il lut:
RESTAURANT BROCHON.
_Dîners à 2 francs; déjeuners à 1 franc 25._
Il s'élança vers la porte, mais entra humblement, et fut s'asseoir à la table la plus voisine de la fenêtre, afin de satisfaire en même temps son estomac et sa curiosité.
--Que servirai-je à monsieur? lui demanda un garçon.
--Ce que vous voudrez, répondit Eusèbe Martin; élevé à la campagne, je ne suis pas difficile.
--Monsieur veut-il, après le potage, un filet sauté madère?
--Comme il vous plaira.
--Moi, monsieur, ça m'est égal, si vous préférez un rognon sauté?
--Je n'ai pas de préférence.
--Un foie de veau bourgeoise?
--Cela m'est indifférent.
--Moi aussi; nous avons encore, biftecks, côtelettes, fricandeau chicorée, noix de veau à l'oseille, fricassée de poulet, civet de lièvre, perdrix aux choux, choucroute garnie, vol-au-vent financière, abatis, chapon au riz, bœuf mode, poulet rôti, gigot?
Dans cette kyrielle de mots que le garçon avait déroulé avec une incomparable vélocité, le jeune Martin n'en avait retenu qu'un, et s'y était cramponné.
--Donnez-moi une côtelette, dit-il.
--Comment la désirez-vous? Voulez-vous une côtelette nature, panée, à la soubise, sauce-Robert, aux pommes frites ou sautées, saignante ou grillée?
--Au diable! s'écria Eusèbe, je la veux sur le gril.
--Côtelette nature, bien monsieur, dit le garçon. Et il se mit à crier: chef! une côte nature, une!
--Voici un domestique bizarre, se dit le jeune homme; et il se mit à manger avec son appétit de vingt ans. Après la côtelette, le garçon essaya de reprendre sa nomenclature, mais Eusèbe l'arrêta.
--Donnez-moi, lui dit-il une autre côtelette?
--Vous ne préférez pas un saumon sauce aux câpres, une truite de rivière, une écrevisse bordelaise, une barbue fines herbes, une sole normande, une...
--Je préfère une autre côtelette.
--Très-bien, monsieur. Chef! une côtelette nature, une!
--Le chef est sourd certainement, pensa Eusèbe; c'est une infirmité désagréable pour lui et pour les autres. Après la seconde côtelette, Eusèbe en demanda une troisième, puis un morceau de fromage. Pendant qu'il grignotait son dernier croûton de pain en buvant un verre d'eau, un grand mouvement se fit dans l'établissement; tous les consommateurs se mirent aux fenêtres. Le provincial qui flairait quelque bonne curiosité, regarda attentivement. Son espoir fut trompé, rien d'extraordinaire ne frappa d'abord sa vue; des piétons, des voitures, et voilà tout. Cependant, un fourgon hermétiquement fermé et escorté par quatre gendarmes, attira son attention. Le fourgon passé, chacun se remit en place, et les conversations devinrent bruyantes.
--C'est malheureux sans doute, disait un gros monsieur à cravate blanche; mais on ne saurait trop punir l'anarchie ni saper le désordre dans sa base primitive et permanente.
--Pauvres gens! disait une jeune femme; ils ont des sœurs et des mères qui pleurent!
--Et des maîtresses, ajouta avec amertume un consommateur dont la petite vérole avait ravagé les traits.
La jeune femme se tourna vers lui et le regardant fixement, elle répondit:
--Oui, monsieur, ils ont des maîtresses.
--Pauvres gens! ils ne reverront peut-être plus leur pays.
--La vie est longue.
--Tant qu'on n'est pas mort, il y a de l'espoir.
Eusèbe était désespéré, il ne comprenait pas un mot de tout ce qui se disait autour de lui et n'osait interroger personne. Son voisin, homme à la figure rude et basanée, vint le tirer d'embarras.
--Que ces êtres-là sont absurdes avec leurs absurdes réflexions!
--Je ne saurais le dire, monsieur; j'ignore de qui ils veulent parler, répondit le provincial.
--Des transportés qui viennent de passer.
--Oserais-je vous demander ce qu'on entend par transportés?
--Mais de pauvres diables qu'on exile.
--Pourquoi?
--Parce qu'ils ont voulu combattre pour la liberté, dit tout bas le voisin. Et prenant son chapeau il sortit en jetant un regard de défi à l'assemblé, qui n'y fit pas la moindre attention.
Eusèbe Martin sortit à son tour.
Il n'avait pas passé la porte qu'il entendit le garçon s'écrier:
--En voilà un _toqué_, par exemple!
Sans s'inquiéter de cette insulte dont il ne saisissait pas le sens, il fut s'asseoir sur un des bancs du boulevard du Temple. Ce qu'il pensa nul ne pourrait le dire, mais lorsque deux heures après il se leva, on aurait pu l'entendre murmurer:
--L'on élève des monuments à la mémoire des citoyens morts pour la liberté et l'on chasse ceux qui veulent combattre pour elle. Cela ne me paraît pas logique, à moins pourtant qu'il n'y ait deux libertés différentes, une bonne et une mauvaise.
VII
La nuit était venue, Eusèbe s'en était peu inquiété. Il avait entendu dire qu'à Paris on faisait du jour la nuit, qu'à minuit Paris était plus brillant qu'à midi, et bien d'autres absurdités. En voyant s'allumer des milliers de becs de gaz avec une étonnante rapidité, il avait pensé que toutes ces phrases de la province étaient des vérités. Mais quand le pauvre garçon, qui avait mis deux heures pour trouver un restaurant, voulut se mettre en quête d'un gîte, il s'aperçut que le gaz n'avait rien de commun avec le soleil. Malgré toute l'attention qu'il mettait à lire les enseignes, il ne pouvait arriver à y trouver le mot _auberge_.
Son inquiétude était grande. Il venait de remarquer une horloge dont les aiguilles indiquaient dix heures et demie. Jamais il ne s'était couché si tard.
Il avait fort envie de s'informer, de demander au premier passant où il pourrait trouver un lit; mais ses mésaventures du matin lui revenaient sans cesse à la mémoire. Il comprit cependant qu'il n'avait pas d'autre parti à prendre, et résolut de s'adresser à la première femme qui passerait près de lui.
--Une femme, pensait-il, sera plus douce et meilleure qu'un homme, et comme à cet instant une dame sortait d'une maison, il lui dit:
--Permettez, madame, à un étranger fort embarrassé, de vous demander un renseignement.
La dame passa sans répondre.
--Je me suis mal adressé, se dit le provincial; cette personne est à coup sûr une grande dame au cœur sec et altier; que ne m'adressais-je plutôt à celle-ci, qui a l'air d'une ouvrière.
--Madame, dit-il à une femme en bonnet qui le coudoyait, un renseignement, je vous prie?
--Voilà une heure bien choisie, ma foi! pour faire des questions; que voulez-vous? répondit l'ouvrière.
--Enseignez-moi, s'il vous plaît, un endroit où je pourrais coucher cette nuit?
--Passez votre chemin, insolent. Pour qui me prenez-vous, mal élevé que vous êtes! A d'autres, espèce de mal bâti! laissez-moi tranquille ou je vais vous faire arrêter. Ça ne sera pas long.
Cette réponse fut le dernier coup porté au pauvre Limousin. Il sentit que ses jambes allaient se dérober sous lui. Il se laissa tomber sur une marche de pierre et se demanda ce qu'il allait devenir.
Eusèbe était doué d'une nature forte. Aucun danger ne l'eût effrayé, mais cette solitude au milieu de la foule l'épouvantait; il sentait son cœur grossir et ses yeux se mouiller de larmes.
--Êtes-vous malade, monsieur? lui demanda un homme qui fermait un magasin.
--Non, répondit-il, mais je n'en vaux guère mieux.
--Auriez-vous faim?
--Non.
--Manquez-vous d'argent?
--Non.
--Alors qu'avez-vous?
--J'ai, dit Eusèbe en se levant--la sympathique curiosité d'un homme venait de lui rendre la force et le courage--j'ai, que je suis arrivé ce matin de mon pays, et déjà un cocher m'a insulté, un soldat s'est moqué de moi, un vieillard m'a gourmandé, un commissaire de police a voulu m'arrêter, il me croyait fou, parce que j'avais dépendu un Auvergnat; un garçon de restaurant m'a appelé _toqué_, une grande dame n'a point daigné me répondre, et une femme du peuple à laquelle je demandais de m'indiquer une auberge, m'a dit mille sottises; si bien que je me demande si vraiment je suis fou, ou si croyant venir dans un pays civilisé, je ne suis pas tombé au milieu de hordes sauvages.
Le marchand lui répondit:
--Il y a peut-être du vrai dans ces deux suppositions. Entrez vous asseoir un instant, nous causerons, et je vous aiderai à vous reconnaître.
--Homme généreux, reprit Eusèbe, soyez béni; Dieu, j'en suis sûr, vous tiendra compte de votre bonne action, et si jamais vous ou votre fils allez vers les rives lointaines, il vous préparera un gîte sous une tente hospitalière.
VIII
--Je ne suis pas marié; partant, je n'ai pas de fils. Si j'en avais un, je ne le ferais pas voyager, répondit l'homme. Pour moi, je n'irai jamais plus loin que Versailles, où je vais me retirer. J'y trouverai à coup sûr, une tente hospitalière, car j'ai dix mille francs de rente. Enfin, je ne suis pas un homme généreux; je suis marchand de porcelaines.
--Il n'est point de sot métier, dit sentencieusement Eusèbe Martin.
--Je vous ai fait entrer, continua le commerçant, parce que j'ai reconnu à votre accent que vous étiez un compatriote. Je suis de Rochechouart; je me nomme Lansade.
Martin fils raconta son voyage, et en détailla les motifs au marchand, qui ne les comprit pas.
--Ce que je vois de plus clair en tout ceci, c'est que M. Martin, votre papa--je l'ai bien connu--a voulu vous faire voir _du pays_. C'est bien naturel. Un jeune homme doit connaître la vie.
--C'est cela, dit le jeune homme.
--Seulement, continua Lansade, il aurait dû vous donner des lettres de recommandation pour quelques amis, qui se seraient fait un plaisir de vous piloter.
--Mon père n'a pas d'amis.
--Par le temps qui court, c'est une bonne chose. Cependant, on a toujours quelques connaissances; on ne peut pas vivre comme un ours.
--Mon père vit comme un philosophe.
--C'est la même chose, dit Lansade. Maintenant, puisque votre bonne étoile vous a conduit devant ma porte, je veux vous être utile. Prenez d'abord ces cartes où se trouve mon adresse; ne les égarez pas. Je vais fermer mon magasin et vous mener chez Mme Morin, une dame qui loue des chambres: c'est une brave femme, qui aura bien soin de vous. Je ne suis pas fâché de lui amener une pratique; je rendrai service à deux personnes.
--Vous êtes vraiment bon, monsieur, dit le jeune Martin; je ne puis vous dire combien je vous suis obligé.