La bêtise humaine (Eusèbe Martin)
Part 5
--Pour tout. Il ne faut plus la voir.
--Impossible.
--Oui, je sais que tu vas me dire: Si je ne la voyais plus, je mourrais.
--Je ne mourrais pas, mais je ne vivrais plus.
La voix de Lansade se fit entendre.
--Allons, messieurs, dépêchons-nous de conter nos amours; le café va refroidir.
XX
Paul précéda Eusèbe, et apprit aux deux marchands la révélation que son ami venait de lui faire.
Alors il se passa une chose vraiment triste, mais très-ordinaire. Ces deux hommes qui, pour tout au monde n'eussent pas fait une mauvaise action; ces deux boutiquiers qui parlaient avec respect de la mercière du coin de ce qu'elle n'avait qu'un amant; cet artiste qui disait en voyant passer les filles de la rue:--Les malheureuses sont plus à plaindre qu'à blâmer; ces trois hommes enfin, qui de leur vie n'avaient manqué à une femme, se répandirent en invectives sur Adéonne, qu'aucun d'eux ne connaissait.
--Mon pauvre monsieur Martin, dit Lansade, je vous plains de tout mon cœur. J'avais bien raison certainement lorsque je disais que monsieur votre papa aurait dû vous recommander à quelqu'un de raisonnable; tout cela ne serait pas arrivé bien sûr. Voyez-vous, je ne suis pas ennemi du plaisir, moi; j'ai été jeune: il n'y a pas si longtemps qu'il ne m'en souvienne. Aussi je vous aurais vu amoureux d'une _honnête fille_, j'aurais dit: il faut que jeunesse se passe. Voilà ce que j'aurais dit, et pas autre chose. Mais une comédienne! Une actrice! Vraiment je ne sais vous dire le chagrin que ça me fait!
--Vous avez raison, mon bon Lansade, dit Paul; je suis forcé de l'avouer, ça me coûte même, mais enfin, Eusèbe, avec son honnêteté et son cœur vierge, n'a pas eu de chance de tomber sur une de ces filles de marbre sans cœur, sans honneur, et ce qui est plus affreux, sans tempérament, usées à tous les amours, rassasiées de toutes les joies, et qui méprisent tout parce qu'elles n'ignorent rien.
Bonnaud n'était pas homme à laisser échapper une si bonne occasion de parler; aussi s'empressa-t-il de tonner sur les femmes en général et sur les actrices en particulier.
--Tenez, dit-il, Lansade vous le dira, j'ai été un amateur dans mon temps; je n'étais pas mal, j'avais de l'argent, tout, quoi! Mais jamais, au grand jamais, l'idée de me frotter dans les comédiennes ne m'est venue. Pas si bête!
--Permettez, murmura Eusèbe; connaissez-vous Mlle Adéonne?
--Trop, répondit Paul avec conviction; comme ses pareilles, cette femme n'a rien à elle, ni sa beauté, ni sa jeunesse, ni son talent. Elle doit tout aux claqueurs et à son parfumeur. Cette femme, mon ami, c'est la fausseté en personne; elle chante juste pour qu'on ne la reconnaisse pas.
--Je ne comprends pas.
--Tenez, je n'y vais pas par quatre chemins, moi, dit Lansade; je vais vous faire comprendre. Votre mademoiselle Adéonne est comme les autres, une rien du tout, qui cherche le matin à qui elle se vendra le soir, et le soir qui l'achètera le plus cher. Aussi innocent que vous soyez, vous ne seriez pas le fils de votre père, si votre cœur ne se soulevait d'indignation à l'idée qu'une créature du bon Dieu vend son corps à tous ceux qui ont de l'or dans leurs poches. Comprenez-vous maintenant?
Eusèbe ne répondit pas. Paul reprit:
--Adéonne est, m'a-t-on dit, charmante; mais, vois-tu, pour aimer ces espèces-là, il faut, comme elles, être sans cœur et avoir beaucoup d'argent.
--Vous me surprenez, murmura l'amoureux; je ne m'étais jamais douté de ce que vous venez de me dire, et je vous remercie de m'avoir ouvert les yeux.
--Bravo! s'écria Lansade. A la santé du papa, et parlons d'autre chose.
Eusèbe profita du moment où Lansade faisait visiter sa propriété à ses deux amis pour s'enfuir comme un larron. Plongé dans des méditations sans nombre, il arriva à la porte du théâtre, entra, et ne se souvint de sa vie par quelle voie il y était venu. Il attacha ses regards sur Adéonne qui ne voyait que le public.--Si les femmes de théâtre savaient les orages qu'elles font naître dans les cœurs de vingt ans, elles seraient trop fières.--Eusèbe rêva longtemps avant de se coucher; la bougie était éteinte depuis une heure, il ne s'en était pas aperçu. Un violent coup de marteau frappé à la porte le réveilla de sa torpeur; il regagna son lit à tâtons, en disant d'une voix brève et sèche:
--Elle se vend! eh bien! tant mieux! je l'achèterai.
XXI
Si une femme lit ce livre, elle le fermera à cet endroit, en disant qu'Eusèbe est un ridicule provincial, indigne de tout intérêt, un rustaud impassible et sans cœur, et tout cela, parce que le pauvre garçon n'a pas brisé son verre sur la table au déjeuner de Viroflay et ne s'est pas écrié:
--Vous êtes trois lâches! Vous insultez une femme, douce créature qui ne vous a rien fait, une femme que j'aime! Vous avez menti! Nul de vous n'est digne d'appuyer ses lèvres au talon de sa bottine! Vous m'en rendrez raison!
J'en demande bien pardon à la dame, mais sa réflexion n'aura pas le sens commun.
Si Eusèbe avait dit avec véhémence toutes ces belles choses, ou d'autres, cela prouverait tout simplement que la littérature du boulevard ne lui aurait pas été étrangère, et voilà tout.
Aujourd'hui le langage vrai n'existe plus. La société, c'est fâcheux à dire, a pris celui qui est en honneur sur les planches. Je sais bien que le théâtre a dû copier le monde, mon Dieu, sans doute; mais il l'a exagéré sous le prétexte spécieux que ce qui est purement vrai n'amuse pas. Les grands mots, les grands gestes, les grands éclats de voix, les manières fades, les phrases vides, les dialogues invraisemblables sont nés, et peu à peu se sont infiltrés partout. Les gens du monde s'en servent avec distinction; dans les grandes occasions les bourgeois s'en servent aussi; d'où je conclus que la vie n'est qu'un mauvais pastiche d'un drame de la _Porte-Saint-Martin_, ou une copie peu spirituelle d'une comédie de l'_Odéon_.
Dans les grandes douleurs, l'homme vrai est toujours, quel que soit son tempérament, sombre et abattu. Ne me parlez pas des chagrins qui s'expriment par des gestes, des douleurs qui s'exhalent en plaintes. Faux chagrins, fausses douleurs!
Notre siècle, qu'on nommera un jour le siècle de la photographie, est tellement imitateur, que tout le monde pleure de la même façon le père, la mère ou le frère que la mort vient d'enlever. Ne récriez pas, mais souvenez-vous. Qui a vu un enterrement, les a tous vus. Les fils pleurent de même, essuient leurs larmes de même, marchent de même, s'appuient de même sur le même bras du même ami de la famille. Les époux ont aussi leur mode de douleur. Les mères seules pleurent sans s'occuper de ceux qui passent sur leur chemin. Quelques-unes sanglotent bien un peu trop fort, mais c'est seulement lorsque l'enfant mort n'était pas le préféré.
Je ne veux pas dire que le monde, tel qu'il est, soit mauvais, non. Mais il y a au-dessus de tout ce qui le conduit, une chose qui domine: la comédie conventionnelle.
Rien dans la vie ne se fait sans un insidieux accompagnement de phrases toutes faites. Deux hommes se battent-ils en duel, ils se saluent comme on le fait au théâtre. Un homme est-il trompé, il crie et se démène comme au théâtre; il emploie les mêmes mots que le mari trompé de sa pièce favorite. Aussi que de divagations, que d'absurdités! Ne menez jamais vos filles à la comédie: les pauvres enfants ne se croiraient véritablement aimées que par le mortel assez heureux pour imiter l'acteur Lafontaine.
* * * * *
Vous, madame, qui avez rouvert ce livre, parce que vous vous ennuyez du matin au soir, comme il sied à une femme du monde, vous trouvez la vie amère, parce que votre mari n'est point l'être que vous aviez rêvé. Vous eussiez voulu lui voir jouer _le Roman d'une heure_ pendant trente ans. Votre amant, si vous en avez un--ce que je ne crois pas, je vous jure--ne vaut pas votre mari. Ne vous plaignez pas: le bonheur et l'amour ont passé près de vous, vous les avez vus, et ne les avez pas arrêtés.
Un jour, un homme vous a regardée au spectacle, dans la rue, que sais-je! Vos yeux se sont fixés sur les siens, une fois, dix, vingt, et le soir vous vous êtes dit: Quel est-il?
Vous l'avez revu, vous avez compris tout ce que vous auriez d'amour pour lui, vous avez deviné son admiration passionnée, vous avez été satisfaite, mais vous avez pensé que vous ne le connaissiez pas, et vous avez voulu sans y parvenir, songer à autre chose.
La troisième fois que vous vous êtes rencontrés, vous ne pouviez vous parler. Heureusement vous n'aviez rien à vous apprendre. Lui savait que vous l'aviez remarqué, et il se tordait dans son obscurité. Vous, vous aviez compris tout ce qu'il y avait d'amour et de respect dans ce cœur qui vous aimait de loin.
Plus tard,--ne mentez pas!--vous avez vu en rêve, votre inconnu à vos genoux. Il vous regardait et vous bénissait d'être assez sublimement bonne pour daigner ouvrir vos yeux; il les appelait des diamants noirs, et vous, par coquetterie, vous les fermiez. Vos yeux étaient à peine clos, que vous avez senti frissonner tout son être; vous avez regardé et vous avez souri en voyant la cause de ce tressaillement: c'était l'une de vos longues anglaises d'ébène qui venaient de frôler son front. Vous avez entendu battre son cœur, vous avez senti ses bras vous étreindre, sa bouche toucher la vôtre et... et vous vous êtes réveillée, honteuse et charmée.
Et cependant le lendemain, vous ne lui avez pas dit: viens. Vous n'avez pas fait un geste, un signe qui pût autoriser cet homme à se croire aimé de vous.
C'était peut-être par vertu, je le crois, et je vous admire, mais c'était peut-être par respect humain: je vous plains de tout mon âme.
Votre cœur s'est tu, votre esprit a parlé.
Votre esprit a commencé par vous dire:--Est-il de ton monde?--Vous avez répondu: non.--Comment se nomme-t-il?--Je l'ignore.--Que fait-il?--Je n'en sais rien.--Alors, ma chère, c'est un amour impossible. Je sais bien que tu vas me dire: Si je me le faisais présenter? mais ce serait une énormité; tu ne le connais pas du tout, c'est peut-être un bohême ou un faux monnayeur.--C'est vrai, cher esprit, je me suis dit cela, mais...--Je te devine. Tu penses qu'il ne serait pas impossible que sa chaise de poste vînt se briser devant la grille du parc?... mais c'est absurde: s'il avait une chaise, tu le connaîtrais. D'ailleurs, c'est aujourd'hui un hasard impossible: on voyage en chemin de fer, et puis comment verser? la route est unie et sablée.--Je sais, je sais: s'il te sauvait la vie? je connais encore ce hasard-là, c'est un nommé Antony qui l'a inventé, mais il n'a servi qu'à lui seul.--Cependant, cher esprit, s'il m'aime, il viendra.--Il viendra où?... quand?... comment?... Dans la rue, ce serait d'une inconvenance! Au Bois?... tu es en voiture et toujours accompagnée, tu ne sors jamais seule.--Si, le dimanche, pour la messe.--Ah! madame, ce que tu dis là est bien mal, tu calomnies ton amoureux: comment veux-tu qu'un garçon qui t'aime, soit assez ingrat envers Dieu pour donner des rendez-vous dans sa maison?
--J'y suis. S'il venait sous un déguisement.
--Absurde: on le ferait mettre au violon. Crois-moi, dis-lui: venez.--Jamais!
Voilà ce que vous avez dit à votre esprit qui s'est moqué de vous. Vous lui avez proposé les éternelles rengaines mises à la mode par Scribe et Alexandre Dumas, parce que vous êtes du monde. Si, comme Eusèbe, vous aviez vécu presque seule à l'ombre des grands arbres, au bord de l'eau l'été, l'hiver, dans les neiges de la montagne, vous auriez dit à l'homme qui, sans rien dire, parlait à votre cœur:
--Te voilà! Je t'attendais.
Et voilà pourquoi Eusèbe, qui n'avait pas appris à aimer, à souffrir, à se venger selon les règles que la bonne compagnie a volées si maladroitement aux planches, ne mérite pas votre mépris pour n'avoir pas brisé son verre sur la table, au déjeuner de Viroflay.
XXII
Il était grand jour. Eusèbe réveillé depuis longtemps, attendait l'heure convenable pour se présenter chez la chanteuse; il y avait en lui plus d'impatience que d'inquiétude. Un instant il avait eu la pensée d'aller dans un riche magasin d'habits qu'il avait remarqué sur les boulevards, acheter les vêtements les plus à la mode, puis de faire donner une tournure galante à ses longs cheveux et à sa barbe, vierge encore du ciseau. Une réflexion l'en empêcha. A quoi cela me servirait-il, puisque cette femme n'aime rien, et se vend au premier venu? la toilette est inutile et l'argent est nécessaire. Il avait suffi à trois indifférents de prononcer le mot «argent» devant ce pauvre sauvage, pour le rendre calculateur et ladre.
D'un bond, Eusèbe arriva au théâtre et s'informa de l'adresse de la chanteuse. Midi sonnait au moment où, d'une voix mal assurée, il disait à une jeune et jolie femme de chambre, qui lui ouvrait la porte:
--Je désirerais parler à Mlle Adéonne.
--Si monsieur veut attendre, dit la jeune fille, en le faisant entrer dans un petit salon; je vais demander à madame si elle peut recevoir monsieur. Monsieur veut-il me dire son nom?
--C'est inutile, répondit le visiteur, votre maîtresse ne me connaît pas. Dites-lui seulement que je viens pour affaire importante.
Le salon d'Adéonne était fort ordinaire. Des rideaux de brocatelle bleue, doublés de mousseline blanche brodée, garnissaient les fenêtres. Un meuble Louis Quinze, _en palissandre_, recouvert de même étoffe, avec un piano et une table ronde du même bois l'encombraient littéralement. Une garniture de cheminée entièrement neuve rappelait, par les formes et les sujets, le temps du rococo. Dans un cadre splendide, recouvert d'une vitre bombée, reposaient mollement les couronnes qu'un public idolâtre avait prodiguées à la cantatrice.
Le provincial regardait tout avec ébahissement. Jamais il n'avait vu tant de magnificences réunies en un si petit espace. Il n'osait appuyer ses bottes sur les fleurs invraisemblables du tapis d'Aubusson. Son chapeau à la main, il restait immobile comme une statue. Ses yeux, qui avaient erré sur tout, s'arrêtèrent sur un pastel représentant Adéonne dans un rôle du _Val d'Andore_. Le capulet blanc, le costume pyrénéen dont le peintre avait revêtu l'artiste, produisirent sur Eusèbe un effet étrange. Dans les nuits d'insomnie, où le jeune homme triturait la destinée à sa fantaisie, son rêve le plus cher était de se voir avec Adéonne, devenue sa compagne, assis sous les grands châtaigniers de la Capelette, ou s'en revenant le soir le long des routes appuyés l'un sur l'autre. Dans cet onanisme de la pensée, l'illusion avait été si loin qu'il lui avait semblé entendre parfois la voix si admirablement timbrée de la comédienne, chanter la naïve chanson du pays:
Baïsso té, mountagno[1], Levo té, valloun, M'empeichas de veïré Lo mio Janettoun.
[Note 1:
Baisse-toi, montagne, Lève-toi, vallée, Que je puisse voir Ma mie Jeannette. ]
De la chanson au costume national, il n'y avait que l'épaisseur d'un désir. Sans être absolument pareil, celui qui couvrait _Rose de mai_, avait quelque analogie avec celui de la mie Jeannette. Eusèbe ne songeait plus à Adéonne. Entièrement perdu dans les rêves qu'il nourrissait depuis deux mois, sa pensée errait dans les doux champs de la rêverie. Il lui semblait qu'il avait vu depuis longtemps, toujours peut-être, celle qui emplissait son cœur.
Une portière se souleva doucement, et Adéonne s'avança sans qu'Eusèbe, tout entier à sa contemplation, y prît garde. Elle regarda, pendant trois secondes, l'étranger; mais bien que son coup d'œil fût infaillible pour juger à quelle position sociale un homme appartenait, elle ne put, cette fois, rien démêler. Un instant elle se demanda si l'extase du jeune homme n'était point une comédie; mais le feu qui brillait dans ses yeux, son front pâle, les battements de son cœur révélèrent à l'actrice, habituée à voir la comédie humaine et à la jouer elle-même, un sentiment profond et sincère.
--Vous avez voulu me voir, monsieur, dit-elle; que désirez-vous de moi?
Eusèbe tressaillit comme s'il eût été réveillé en sursaut, et, à son tour, il regarda Adéonne.
La cantatrice portait une robe de satin noir piqué, fort simple. Un col et des manchettes de vieille guipure de Hollande complétaient son ajustement. Ses luxuriants cheveux blonds tombaient, négligemment noués sur son cou, comme une rivière d'or, dont deux bandeaux, admirablement dessinés, semblaient les premières ondes. Ses yeux, grands et bruns, dont la paupière inférieure avait une teinte bleue, formaient un éclatant contraste avec sa peau d'un blanc mat, qu'aucune nuance rose ne venait éclairer. Ses lèvres même étaient pâles et ne paraissaient rouges que lorsqu'elle en approchait ses mains effilées, d'une blancheur diaphane. Ce n'était plus la brillante artiste qu'Eusèbe avait vue tant de fois. C'était une créature admirablement belle, mais plus statue que femme. Si le jeune homme eût jeté les yeux sur les deux lobes délicieusement dessinés, dont on apercevait l'origine sous les jours de la guipure, il aurait cru à une nouvelle hallucination taillée dans le marbre. Mais il ne regardait ni cela ni autre chose. Interdit, il cherchait des mots pour répondre, et ses mots ne venaient pas.
Adéonne était trop femme pour ne pas comprendre l'effet qu'elle produisait. Elle ne s'en souciait guère. Cependant elle en fut flattée, et dit d'une voix plus douce:
--Puis-je savoir, monsieur, ce qui me vaut votre visite?
--Madame, répondit Eusèbe en balbutiant et en devenant rouge et pâle tour à tour; madame, je désire vous acheter.
L'accent un peu lent du jeune homme, ses habits d'une coupe peu connue, firent penser à la chanteuse qu'il était étranger. Sa phrase, dont elle ne pouvait démêler le sens qu'il y attachait, lui parut une proposition d'engagement; elle répondit:
--Je vous remercie, monsieur, mais un engagement de trois ans me lie à mon théâtre, et je suis décidée à ne plus chanter en province, encore moins à l'étranger. Je suis trop bonne patriote pour cela. Je ne vous suis pas moins reconnaissante des offres que vous veniez me faire. Pour quelle ville vouliez-vous m'engager?
--Je me suis mal expliqué sans doute, madame, puisque je ne me suis pas fait comprendre. Je ne viens pas vous engager. Je viens vous acheter.
--Pour qui? demanda l'artiste avec dégoût.
--Pour moi, répondit Eusèbe.
--Si c'est là une gageure, monsieur, je la trouve d'un goût plus que contestable. Si c'est une plaisanterie, je la trouve grossière.
--Ce n'est ni l'une ni l'autre de ces deux choses, reprit Eusèbe en tremblant sous le courroux de la jeune femme.
--Alors, sortez, monsieur! reprit Adéonne avec hauteur, sortez, ou je vais vous faire chasser. Vous venez insulter chez elle une femme qui ne vous a rien fait. C'est lâche!
--Madame, s'écria Eusèbe en tombant à genoux; madame, ayez pitié de moi. Je ne suis pas méchant, je vous assure. Non, je ne le suis pas. Moi, vous insulter!... si vous saviez!... Je vais tout vous dire quand les larmes ne m'étoufferont plus. Moi, vous insulter! c'est absurde. Je ne sais pas bien parler, voyez-vous; je ne suis qu'un pauvre paysan; oui, je ne suis qu'un paysan. Quand vous m'aurez entendu, vous me pardonnerez, bien sûr; puis vous me ferez chasser après si vous voulez. Donnez-moi une minute, je ne serai pas long; je sais qu'il ne faut pas abuser du temps des autres. Souvent on a l'air de n'avoir rien à faire et l'on est très-occupé. Puis, je vous le répète, vous serez libre de me faire chasser après, mais ce sera inutile, je m'en irai bien tout seul. Vous voyez bien que je ne suis pas mauvais. On m'a toujours trouvé bon et doux, certainement. Mais je vous l'ai dit, je suis de la campagne; à la campagne, on ne sait pas comme dans les villes. Je suis venu pour apprendre; mon père m'a envoyé pour cela. Il y a trois mois seulement que je suis à Paris; trois mois, c'est si peu! Il y avait un mois que j'y étais, quand je vous ai vue; c'était un mercredi, je ne m'attendais pas à vous voir; j'étais au théâtre, vous avez ôté votre masque. Si vous saviez ce qui s'est passé en moi! je ne puis vous le dire. Il m'a semblé que je n'avais jamais vu d'autres femmes que vous. J'étais bien heureux, bien malheureux aussi, allez! Mon cœur battait bien fort, j'appuyais ma main dessus pour ne pas l'entendre. La nuit, je fermais les yeux et je vous voyais dans l'ombre. Lorsque le jour venait, vous disparaissiez et je m'endormais pour ne pas voir que je ne vous voyais plus. Ce n'est pas ma faute. J'allais dans ce théâtre sans penser à rien. Est-ce que je savais! Puis j'y suis revenu tous les soirs, ç'a été mon tort; je n'aurais pas dû, mais c'était malgré moi. Je m'éloignais, j'allais bien loin, et cependant j'arrivais toujours le premier... Ne me faites pas chasser encore.
--Parlez, murmura Adéonne.
--Figurez-vous que j'avais fini par être très-heureux, très-heureux. Quand je vous avais bien regardée, je rentrais chez moi; là je faisais les rêves les plus charmants que vous puissiez imaginer. Vous étiez comme moi née à la Capelette.--Quand j'ai vu ce portrait où vous êtes en paysanne, j'ai cru que j'avais rêvé vrai.--Oui, je pensais cela. Je me levais de grand matin pour vous regarder dormir; puis, j'allais vous chercher des fleurs que j'étalais pour que le sable des allées ne criât pas sous vos pieds, et je disais à mon père:--Père, vous vouliez savoir où est le vrai? Le vrai, c'est le bonheur. Mon père vous disait «ma fille,» et vous remerciait d'avoir porté la joie sous notre toit. Le soir, nous allions vers le bord de l'eau; vous chantiez, et j'étais heureux. Tout cela me semblait vrai, je me sentais vivre avec vous et par vous; je passais des journées entières à vos côtés. Un jour, nous étions assis sur le rocher de la _Jouve_, d'où une jeune fille s'est élancée dans l'eau, parce que son amoureux ne l'aimait plus. J'avais mon fusil, j'allais tirer sur une mésange; vous, m'avez dit: Ne la tuez pas, et vous avez appuyé votre main sur mon bras. L'oiseau a dit: merci, et moi j'ai baisé la place où s'était appuyé votre doigt. Vous voyez que je me rappelle tout, et ce n'était pourtant pas vrai.
Un jour, j'ai été à la campagne chez des amis. Ils étaient trois. Ils m'ont arraché mon secret. Tout ce qu'il y avait de bonheur en moi, ils me l'ont pris, ils m'ont blâmé, ils se sont moqué de moi et m'ont dit:... Ce sont eux qui sont lâches! Ne me forcez pas à dire ce qu'ils ont dit. Si vous ne me pardonnez pas, je les tuerai.
--Dites-moi tout; mon pardon est à ce prix.
--Eh bien, ils m'ont dit, ah! c'est bien mal, je le répète pour être pardonné, cela me brûle les lèvres. Ils ont dit que vous étiez une femme de rien, une déhontée sans cœur et sans âme, une créature maudite de Dieu, vendant son corps à tout venant. Voilà ce qu'ils ont dit; et lorsque j'ai eu bien souffert durant trois jours et mille nuits, j'ai pris mon argent et je suis venu pour vous acheter. Pardonnez-moi, je vous ai tout dit.
--Vous vouliez m'acheter, demanda Adéonne dont le visage n'avait réflété aucune émotion pendant le récit d'Eusèbe; vous êtes donc bien riche?
--J'ai là tout ce que je possède, dit le jeune homme, quarante-huit mille francs.
--Et vous pensiez que pour cette somme je me serais donnée à vous pour l'éternité? reprit en souriant la chanteuse.
--Non. Mais un instant j'ai eu la folle espérance de croire que pour cet argent, et aussi par pitié, vous me permettriez de vous regarder, de toucher votre main, d'entendre votre voix, et à l'heure où le soleil se couche, je serais parti en emportant assez de bonheur avec moi pour bénir à jamais votre souvenir.
--Quoi! une journée seulement?
--Trois heures, deux, une...
--Votre parole?
--Je n'ai jamais menti.
--Asseyez-vous, reprit froidement Adéonne, et ayant sonné sa femme de chambre, elle lui dit:
--Jenny, je n'y suis pour personne.
XXIII