Part 29
--Non, je n'ai pas couché avec lui, et je te le dis simplement, et tu me crois, j'en suis sûre, parce que désormais nous n'avons pas à nous mentir... Non, je n'ai pas pu, pas davantage que tu n'as pu toi-même, pour l'autre affaire. Hein? ça t'étonne qu'une femme ne puisse se donner à un homme, quand elle raisonne le cas, en trouvant qu'elle y aurait intérêt. Moi-même, je n'en pensais pas si long, ça ne m'avait jamais coûté d'être gentille, je veux dire de faire ce plaisir à mon mari ou à toi, quand je vous voyais m'aimer si fort. Eh bien! je n'ai pas pu, cette fois-là. Il m'a baisé les mains, pas même les lèvres, je te le jure. Il m'attend à Paris, plus tard, parce que je le voyais si malheureux, que je n'ai pas voulu le désespérer.
Elle avait raison, Jacques la croyait, il voyait bien qu'elle ne mentait pas. Et il était repris d'une angoisse, le trouble affreux de son désir grandissait, à penser qu'il était maintenant enfermé seul avec elle, loin du monde, dans la flamme rallumée de leur passion. Il voulut s'échapper, il s'écria:
--Mais l'autre encore, il y en a un autre, ce Cabuche!
Un brusque mouvement la ramena de nouveau.
--Ah! tu t'es aperçu, tu sais cela aussi... Oui, c'est vrai, il y a celui-là encore. Je me demande ce qu'ils ont tous... celui-là ne m'a jamais dit un mot. Mais je le vois bien qui se tord les bras, quand nous nous embrassons. Il m'entend te tutoyer, il pleure dans les coins. Et puis, il me vole tout, des affaires à moi, des gants, jusqu'à des mouchoirs qui disparaissent, qu'il emporte là-bas, dans sa caverne, comme des trésors... Seulement, tu ne vas pas t'imaginer que je suis capable de céder à ce sauvage. Il est trop gros, il me ferait peur. D'ailleurs, il ne demande rien... Non, non, ces grandes brutes, quand c'est timide, ça meurt d'amour, sans rien exiger. Tu pourrais me laisser un mois à sa garde, il ne me toucherait pas du bout des doigts, pas plus qu'il n'avait touché à Louisette, ça, j'en réponds aujourd'hui.
A ce souvenir, leurs regards se rencontrèrent, un silence régna. Les choses du passé s'évoquaient, leur rencontre chez le juge d'instruction, à Rouen, puis leur premier voyage à Paris, si doux, et leurs amours, au Havre, et tout ce qui avait suivi, de bon et de terrible. Elle se rapprocha, elle était si près de lui, qu'il sentait la tiédeur de son haleine.
--Non, non, encore moins avec celui-là qu'avec l'autre. Avec personne, entends-tu, parce que je ne pourrais pas... et veux-tu savoir pourquoi? Va, je le sens à cette heure, je suis sûre de ne pas me tromper: c'est parce que tu m'as prise tout entière. Il n'y a pas d'autre mot: oui, prise, comme on prend quelque chose des deux mains, qu'on l'emporte, qu'on en dispose à chaque minute, ainsi que d'un objet à soi. Avant toi, je n'ai été à personne. Je suis tienne et je resterai tienne, même si tu ne le veux pas, même si je ne le veux pas moi-même... ça, je ne saurais l'expliquer. Nous nous sommes rencontrés ainsi. Avec les autres, ça me fait peur, ça me répugne; tandis que toi, tu as fait de ça un plaisir délicieux, un vrai bonheur du ciel... Ah! je n'aime que toi, je ne peux plus aimer que toi!
Elle avançait les bras, pour l'avoir à elle, dans une étreinte, pour poser la tête à son épaule, la bouche à ses lèvres. Mais il lui avait saisi les mains, il la retenait, éperdu, terrifié de sentir l'ancien frisson remonter de ses membres, avec le sang qui lui battait le crâne. C'était la sonnerie d'oreilles, les coups de marteau, la clameur de foule de ses grandes crises d'autrefois. Depuis quelque temps, il ne pouvait plus la posséder en plein jour ni même à la clarté d'une bougie, dans la peur de devenir fou, s'il voyait. Et une lampe était là, qui les éclairait vivement tous les deux; et, s'il tremblait ainsi, s'il commençait à s'enrager, ce devait être qu'il apercevait la rondeur blanche de sa gorge, par le col dégrafé de la robe de chambre.
Suppliante, brûlante, elle continua:
--Notre existence a beau être barrée, tant pis! Si je n'attends de toi rien de nouveau, si je sais que demain ramènera pour nous les mêmes ennuis et les mêmes tourments, ça m'est égal, je n'ai pas autre chose à faire que de traîner ma vie et de souffrir avec toi. Nous allons retourner au Havre, ça ira comme ça voudra, pourvu que je t'aie ainsi une heure, de temps à autre... Voici trois nuits que je ne dors plus, torturée dans ma chambre, là, de l'autre côté du palier, par le besoin de venir te rejoindre. Tu avais été si souffrant, tu me semblais si sombre, que je n'osais pas... Mais, dis, garde-moi, ce soir. Tu verras comme ce sera gentil, je me ferai toute petite, pour ne pas te gêner. Et puis, songe que c'est la dernière nuit... On est au bout de la terre, dans cette maison. écoute, pas un souffle, pas une âme. Personne ne peut venir, nous sommes seuls, si absolument seuls, que personne ne le saurait, si nous mourions aux bras l'un de l'autre.
Déjà, dans la fureur de son désir de possession, exalté par ses caresses, Jacques, n'ayant pas d'arme, avançait les doigts pour étrangler Séverine, lorsque, d'elle-même, elle céda à l'habitude prise, se tourna et éteignit la lampe. Alors, il l'emporta, ils se couchèrent. Ce fut une de leurs plus ardentes nuits d'amour, la meilleure, la seule où ils se sentirent confondus, disparus l'un dans l'autre. Brisés de ce bonheur, anéantis au point de ne plus sentir leur corps, ils ne s'endormirent pourtant pas, ils restèrent liés d'une étreinte. Et, comme pendant la nuit des aveux, à Paris, dans la chambre de la mère Victoire, lui l'écoutait, silencieux, tandis qu'elle, la bouche collée à son oreille, chuchotait très bas des paroles sans fin. Peut-être, ce soir-là, avait-elle senti la mort passer sur sa nuque, avant d'éteindre la lampe. Jusqu'à ce jour, elle était demeurée souriante, inconsciente, sous la continuelle menace de meurtre, aux bras de son amant. Mais elle venait d'en avoir le petit frisson froid, et c'était cette épouvante inexpliquée qui la nouait si étroitement à cette poitrine d'homme, dans un besoin de protection. Son léger souffle était comme le don même de sa personne.
--Oh! mon chéri, si tu avais pu, que nous aurions été heureux là-bas...! Non, non, je ne te demande plus de faire ce que tu ne peux pas faire; seulement, je regrette tant notre rêve!... J'ai eu peur, tout à l'heure. Je ne sais pas, il me semble que quelque chose me menace. C'est un enfantillage sans doute: à chaque minute, je me retourne, comme si quelqu'un était là, prêt à me frapper... Et je n'ai que toi, mon chéri, pour me défendre. Toute ma joie dépend de toi, tu es maintenant ma seule raison de vivre.
Sans répondre, il la serra davantage, mettant dans cette pression ce qu'il ne disait point: son émotion, son désir sincère d'être bon pour elle, l'amour violent qu'elle n'avait pas cessé de lui inspirer. Et il avait encore voulu la tuer, ce soir-là; car, si elle ne s'était pas tournée, pour éteindre la lampe, il l'aurait étranglée, c'était certain. Jamais il ne guérirait, les crises revenaient au hasard des faits, sans qu'il pût même en découvrir, en discuter les causes. Ainsi, pourquoi ce soir-là, lorsqu'il la retrouvait fidèle, d'une passion élargie et confiante? Était-ce donc que plus elle l'aimait, plus il la voulait posséder, jusqu'à la détruire, dans ces ténèbres effrayantes de l'égoïsme du mâle? L'avoir comme la terre, morte!
--Dis, mon chéri, pourquoi donc ai-je peur? Sais-tu, toi, quelque chose qui me menace?
--Non, non, sois tranquille, rien ne te menace.
--C'est que tout mon corps tremble, par moments. Il y a, derrière moi, un continuel danger, que je ne vois pas, mais que je sens bien... Pourquoi donc ai-je peur?
--Non, non, n'aie pas peur... Je t'aime, je ne laisserai personne te faire du mal... Vois, comme cela est bon, d'être ainsi, l'un dans l'autre!
Il y eut un silence, délicieux.
--Ah! mon chéri, continua-t-elle de son petit souffle de caresse, des nuits et des nuits encore, toutes pareilles à celle-ci, des nuits sans fin où nous serions comme ça, à ne faire qu'un... Tu sais, nous vendrions cette maison, nous partirions avec l'argent, pour rejoindre en Amérique ton ami, qui t'attend toujours... Pas un jour je ne me couche, sans arranger notre vie là-bas... Et, tous les soirs, ce serait comme ce soir. Tu me prendrais, je serais à toi, nous finirions par nous endormir aux bras l'un de l'autre... Mais tu ne peux pas, je le sais. Si je t'en parle, ce n'est pas pour te faire de la peine, c'est parce que ça me sort du coeur, malgré moi.
Une décision brusque, qu'il avait déjà prise si souvent, envahit Jacques: tuer Roubaud, pour ne pas la tuer, elle. Cette fois, comme les autres, il crut en avoir la volonté absolue, inébranlable.
--Je n'ai pas pu, murmura-t-il à son tour, mais je pourrai. Ne te l'ai-je pas promis?
Elle protesta, faiblement.
--Non, ne promets pas, je t'en prie... Nous en sommes malades après, quand le courage t'a manqué... Et puis, c'est affreux, il ne faut pas, non, non! il ne faut pas.
--Si, tu le sais bien, il le faut, au contraire. C'est parce qu'il le faut, que j'en trouverai la force... Je voulais t'en parler, et nous allons en parler, puisque nous sommes là, seuls, tranquilles à ne pas voir nous-mêmes la couleur de nos paroles.
Déjà, elle se résignait, soupirante, le coeur gonflé, battant à si grands coups, qu'il le sentait battre contre son propre coeur.
--Oh! mon Dieu! tant que ça ne devait pas se faire, je le désirais... Mais, à présent que ça devient sérieux, je ne vais plus vivre.
Et ils se turent, il y eut un nouveau silence, sous le poids lourd de cette résolution. Autour d'eux, ils sentaient le désert, la désolation de ce pays farouche. Ils avaient très chaud, les membres moites, enlacés, fondus ensemble.
Puis, comme, d'une caresse errante, il lui mettait des baisers au cou, sous le menton, ce fut elle qui reprit son léger murmure.
--Il faudrait qu'il vînt ici... Oui, je pourrais l'appeler, sous un prétexte. Je ne sais pas lequel. Nous verrons plus tard... alors, n'est-ce pas? tu l'attendrais, tu te cacherais; et ça irait tout seul, car on est certain de n'être pas dérangé, ici... Hein? c'est ça qu'il faut faire.
Docile, tandis que ses lèvres descendaient du menton à la gorge, il se contenta de répondre:
--Oui, oui.
Mais, elle, très réfléchie, pesait chaque détail; et, au fur et à mesure que le plan se développait dans sa tête, elle le discutait et l'améliorait.
--Seulement, mon chéri, ce serait trop bête de ne pas prendre nos précautions. Si nous devions nous faire arrêter le lendemain, j'aimerais mieux rester comme nous sommes... vois-tu, j'ai lu ça, je ne me rappelle plus où, dans un roman bien sûr: le mieux serait de faire croire à un suicide... Il est si drôle depuis quelque temps, si détraqué et si sombre, que ça ne surprendrait personne d'apprendre brusquement qu'il est venu ici pour se tuer... Mais, voilà, il s'agirait de trouver le moyen, d'arranger la chose, de façon que l'idée de suicide fût acceptable... N'est-ce pas?
--Oui, sans doute.
Elle cherchait, suffoquée un peu, parce qu'il lui ramassait la gorge sous ses lèvres, pour la baiser toute.
--Hein? quelque chose qui cacherait la trace... Dis donc, c'est une idée! Si, par exemple, il avait ça au cou, nous n'aurions qu'à le prendre et à le porter, à nous deux, là, en travers de la voie. Comprends-tu? nous lui mettrions le cou sur un rail, de manière à ce que le premier train le décapitât. On pourrait chercher ensuite, quand il aurait tout ça écrasé: plus de trou, plus rien!... Est-ce que ça va, dis?
--Oui, ça va, c'est très bien.
Tous deux s'animaient, elle était presque gaie et fière d'avoir de l'imagination. A une caresse plus vive, elle fut parcourue d'un frémissement.
--Non, laisse-moi, attends un peu... Car, mon chéri, j'y songe, ça ne va pas encore. Si tu restes ici avec moi, le suicide quand même semblera louche. Il faut que tu partes. Entends-tu? demain, tu partiras, mais d'une façon ouverte, devant Cabuche, devant Misard, pour que ton départ soit bien établi. Tu prendras le train à Barentin, tu descendras à Rouen, sous un prétexte; puis, dès que la nuit sera tombée, tu reviendras, je te ferai entrer par-derrière. Il n'y a que quatre lieues, tu peux être de retour en moins de trois heures... Cette fois, tout est réglé. C'est fait, si tu le veux.
--Oui, je le veux, c'est fait.
Lui-même, maintenant, réfléchissait, ne la baisait plus, inerte. Et il y eut encore un silence, pendant qu'ils demeuraient ainsi, sans bouger, aux bras l'un de l'autre, comme anéantis dans l'acte futur, arrêté, certain désormais. Puis, lentement, la sensation de leurs deux corps leur revint, et ils s'étouffaient d'une étreinte grandissante, lorsqu'elle s'arrêta, les bras dénoués.
--Eh bien! et le prétexte pour le faire venir ici? Il ne pourra toujours prendre que le train de huit heures du soir, après son service, et il n'arrivera pas avant dix heures: ça vaut mieux... Tiens! justement, cet acquéreur pour la maison, dont Misard m'a parlé, et qui doit visiter après-demain matin! Voilà, je vais télégraphier à mon mari, en me levant, que sa présence est absolument nécessaire. Il sera là demain soir. Toi, tu partiras dans l'après-midi, et tu pourras être de retour avant qu'il arrive. Il fera nuit, pas de lune, rien qui nous gêne... Tout s'arrange parfaitement.
--Oui, parfaitement.
Et, cette fois, emportés jusqu'à l'évanouissement, ils s'aimèrent. Lorsqu'ils s'endormirent enfin, au fond du grand silence, en se tenant encore à pleins bras, il ne faisait pas jour, la pointe de l'aube commençait à blanchir les ténèbres qui les avaient cachés l'un à l'autre, comme enveloppés d'un manteau noir. Lui, jusqu'à dix heures, dormit d'un sommeil écrasé, sans un rêve; et, quand il ouvrit les yeux, il était seul, elle s'habillait dans sa chambre, de l'autre côté du palier. Une nappe de clair soleil entrait par la fenêtre, incendiant les rideaux rouges du lit, les tentures rouges des murs, tout ce rouge dont flambait la pièce; tandis que la maison tremblait du tonnerre d'un train, qui venait de passer. Ce devait être ce train qui l'avait réveillé. Ébloui, il regarda le soleil, le ruissellement rouge où il était; puis, il se souvint: c'était décidé, c'était la nuit prochaine qu'il tuerait, lorsque ce grand soleil aurait disparu.
Les choses se passèrent, ce jour-là, ainsi que les avaient arrêtées Séverine et Jacques. Elle, avant le déjeuner, pria Misard de porter à Doinville la dépêche pour son mari; et, vers trois heures, comme Cabuche était là, lui, ouvertement, fit ses préparatifs de départ. Même, comme il partait, pour prendre à Barentin le train de quatre heures quatorze, le carrier l'accompagna, par désoeuvrement, par le sourd besoin qui le rapprochait de lui, heureux de retrouver chez l'amant un peu de la femme qu'il désirait. A Rouen, où Jacques arriva à cinq heures moins vingt, il descendit, près de la gare, dans une auberge que tenait une de ses payses. Le lendemain, il parlait de voir des camarades, avant d'aller à Paris reprendre son service. Mais il se dit très fatigué, ayant trop présumé de ses forces; et, dès six heures, il se retira pour dormir, dans une chambre qu'il s'était fait donner au rez-de-chaussée, avec une fenêtre qui s'ouvrait sur une ruelle déserte. Dix minutes plus tard, il était en route pour la Croix-de-Maufras, après avoir enjambé cette fenêtre, sans être vu, en ayant bien soin de repousser le volet, de façon à pouvoir rentrer par là, secrètement.
Ce fut seulement à neuf heures un quart que Jacques se retrouva devant la maison solitaire, plantée de biais au bord de la voie, dans la détresse de son abandon. La nuit était très noire, pas une lueur n'éclairait la façade hermétiquement close. Et il eut encore au coeur le choc douloureux, ce coup d'affreuse tristesse, qui était comme le pressentiment du malheur dont l'inévitable échéance l'attendait là. Ainsi que cela était convenu avec Séverine, il jeta trois petits cailloux dans le volet de la chambre rouge; puis, il passa derrière la maison, où une porte, silencieusement, finit par s'ouvrir. L'ayant refermée derrière lui, il suivit des pas légers qui montaient l'escalier, à tâtons. Mais, en haut, à la lueur de la grosse lampe brûlant sur le coin d'une table, quand il aperçut le lit déjà défait, les vêtements de la jeune femme jetés en travers d'une chaise, et elle-même en chemise, les jambes nues, coiffée pour la nuit, avec ses cheveux épais, noués très haut, dégageant le cou, il resta immobile de surprise.
--Comment! tu t'es couchée?
--Sans doute, ça vaut beaucoup mieux... Une idée qui m'est venue. Tu comprends, quand il arrivera et que je descendrai lui ouvrir comme ça, il se méfiera encore moins. Je lui raconterai que j'ai été prise de migraine. Déjà Misard croit que je suis souffrante. ça me permettra de dire que je n'ai pas quitté cette chambre, lorsque demain matin on le retrouvera, lui, en bas, sur la voie.
Mais Jacques frémissait, s'emportait.
--Non, non, habille-toi... Il faut que tu sois debout. Tu ne peux pas rester comme ça.
Elle s'était mise à sourire, étonnée.
--Pourquoi donc, mon chéri? Ne t'inquiète pas, je t'assure que je n'ai pas froid du tout... Tiens! vois donc si j'ai chaud!
D'un mouvement câlin, elle s'approchait pour se pendre à lui de ses bras nus, levant sa gorge ronde, que découvrait la chemise, glissée sur une épaule. Et, comme il se reculait, dans une irritation croissante, elle se fit docile.
--Ne te fâche pas, je vais me refourrer dans le lit. Tu n'auras plus peur que je prenne du mal.
Lorsqu'elle fut recouchée, le drap au menton, il parut en effet se calmer un peu. D'ailleurs, elle continuait de parler d'un air tranquille, elle lui expliquait comment elle avait arrangé les choses dans sa tête.
--Dès qu'il frappera, je descendrai lui ouvrir. D'abord, j'avais l'idée de le laisser monter jusqu'ici, où tu l'aurais attendu. Mais, pour le redescendre, ça aurait compliqué encore; et puis, dans cette chambre, c'est du parquet, tandis que le vestibule est dallé, ce qui me permettra de laver aisément, s'il y a des taches... Même, en me déshabillant tout à l'heure, je songeais à un roman, où l'auteur raconte qu'un homme, pour en tuer un autre, s'était mis tout nu. Tu comprends? on se lave après, on n'a pas sur ses vêtements une seule éclaboussure... Hein! si tu te déshabillais toi aussi, si nous enlevions nos chemises?
Effaré, il la regarda. Mais elle avait sa figure douce, ses yeux clairs de petite fille, simplement préoccupée de la bonne conduite de l'affaire, pour la réussite. Tout cela se passait dans sa tête. Lui, à cette évocation de leurs deux nudités, sous l'éclaboussement du meurtre, était repris, secoué jusqu'aux os, du frisson abominable.
--Non, non!... Comme des sauvages, alors. Pourquoi pas lui manger le coeur? Tu le détestes donc bien?
La face de Séverine s'était brusquement assombrie. Cette question la rejetait, de ses préparatifs de ménagère prudente, dans l'horreur de l'acte. Des larmes noyèrent ses yeux.
--J'ai trop souffert depuis quelques mois, je ne puis guère l'aimer. Cent fois, je t'ai dit: tout, plutôt que de rester avec cet homme une semaine encore. Mais, tu as raison, c'est affreux d'en venir là, il faut vraiment que nous ayons l'envie d'être heureux ensemble... Enfin, nous descendrons sans lumière. Tu te mettras derrière la porte, et quand je l'aurai ouverte et qu'il sera entré, tu feras comme tu voudras... Moi, si je m'en occupe, c'est pour t'aider, c'est pour que tu n'aies pas le souci à toi seul. J'arrange ça le mieux que je peux.
Devant la table, il s'était arrêté, en voyant le couteau, l'arme qui avait déjà servi au mari lui-même, et qu'elle venait de mettre évidemment là, pour qu'il l'en frappât à son tour. Grand ouvert, le couteau luisait sous la lampe. Il le prit, l'examina. Elle se taisait, regardant elle aussi. Puisqu'il le tenait, il était inutile de lui en parler. Et elle ne continua que lorsqu'il l'eut reposé sur la table.
--N'est-ce pas? mon chéri, ce n'est pas moi qui te pousse. Il en est temps encore, va-t'en, si tu ne peux pas.
Mais, d'un geste violent, il s'entêtait.
--Est-ce que tu me prends pour un lâche? Cette fois, c'est fait, c'est juré!
A ce moment, la maison fut ébranlée par le tonnerre d'un train, qui passait en coup de foudre, si près de la chambre, qu'il semblait la traverser de son grondement; et il ajouta:
--Voici son train, le direct de Paris. Il est descendu à Barentin, il sera ici dans une demi-heure.
Et ni Jacques ni Séverine ne parlèrent plus, un long silence régna. Là-bas, ils voyaient cet homme qui s'avançait par les sentiers étroits, à travers la nuit noire. Lui, mécaniquement, s'était mis à marcher aussi dans la chambre, comme s'il eût compté les pas de l'autre, que chaque enjambée rapprochait un peu. Encore un, encore un; et, au dernier, il serait embusqué derrière la porte du vestibule, il lui planterait le couteau dans le cou, dès qu'il entrerait. Elle, le drap toujours au menton, couchée sur le dos, avec ses grands yeux fixes, le regardait aller et venir, l'esprit bercé par la cadence de sa marche, qui lui arrivait comme un écho des pas lointains, là-bas. Sans cesse un autre après un autre, rien ne les arrêterait plus. Quand il y en aurait assez, elle sauterait du lit, descendrait ouvrir, pieds nus, sans lumière. «C'est toi, mon ami, entre donc, je me suis couchée.» Et il ne répondrait même pas, il tomberait dans l'obscurité, la gorge ouverte.
De nouveau, un train passa, un descendant celui-ci, l'omnibus qui croisait le direct devant la Croix-de-Maufras, à cinq minutes de distance. Jacques s'était arrêté, surpris. Cinq minutes seulement! comme ce serait long, d'attendre une demi-heure! Un besoin de mouvement le poussait, il se remit à aller d'un bout de la chambre à l'autre. Il s'interrogeait déjà, inquiet, pareil à ces mâles qu'un accident nerveux frappe dans leur virilité: pourrait-il? Il connaissait bien, en lui, la marche du phénomène, pour l'avoir suivie à plus de dix reprises: d'abord, une certitude, une résolution absolue de tuer; puis, une oppression au creux de la poitrine, un refroidissement des pieds et des mains; et, d'un coup, la défaillance, l'inutilité de la volonté sur les muscles devenus inertes. Afin de s'exciter par le raisonnement, il se répétait ce qu'il s'était dit tant de fois: son intérêt à supprimer cet homme, la fortune qui l'attendait en Amérique, la possession de la femme qu'il aimait. Le pis était que, tout à l'heure, en trouvant cette dernière demi-nue, il avait bien cru l'affaire manquée encore; car il cessait de s'appartenir, dès que reparaissait son ancien frisson. Un instant, il venait de trembler devant la tentation trop forte, elle qui s'offrait, et ce couteau ouvert, qui était là. Mais, maintenant, il restait solide, bandé vers l'effort. Il pourrait. Et il continuait d'attendre l'homme, battant la chambre, de la porte à la fenêtre, passant à chaque tour près du lit, qu'il ne voulait point voir.