La Bête humaine

Part 28

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Ce ne fut que plus d'une heure après qu'on vint ramasser le cadavre de Flore. Le mécanicien avait bien vu cette grande figure pâle marcher contre la machine, d'une étrangeté effrayante d'apparition, sous le jet de clarté vive qui l'inondait; et, lorsque, brusquement, la lanterne éteinte, le train s'était trouvé dans l'obscurité profonde, roulant avec son bruit de foudre, il avait frémi, en sentant passer la mort. Au sortir du tunnel, il s'était efforcé de crier l'accident au gardien. Mais, à Barentin seulement, il avait pu raconter que quelqu'un venait de se faire couper, là-bas: c'était certainement une femme; des cheveux, mêlés à des débris de crâne, restaient collés encore à la vitre brisée du fanal. Et, quand les hommes envoyés à la recherche du corps le découvrirent, ils furent saisis de le voir si blanc, d'une blancheur de marbre. Il gisait sur la voie montante, projeté là par la violence du choc, la tête en bouillie, les membres sans une égratignure, à moitié dévêtus, d'une beauté admirable, dans la pureté et la force. Silencieusement, les hommes l'enveloppèrent. Ils l'avaient reconnue. Elle s'était sûrement fait tuer, folle, pour échapper à la responsabilité terrible qui pesait sur elle.

Dès minuit, le cadavre de Flore, dans la petite maison basse, reposa à côté du cadavre de sa mère. On avait mis par terre un matelas, et rallumé une chandelle, entre elles deux. Phasie, la tête penchée toujours, avec le rire affreux de sa bouche tordue, semblait maintenant regarder sa fille, de ses grands yeux fixes; tandis que, dans la solitude, au milieu du profond silence, on entendait de tous côtés la sourde besogne, l'effort haletant de Misard, qui s'était remis à ses fouilles. Et, aux intervalles réglementaires, les trains passaient, se croisaient sur les deux voies, la circulation venant d'être complètement rétablie. Ils passaient, inexorables, avec leur toute-puissance mécanique, indifférents, ignorants de ces drames et de ces crimes. Qu'importaient les inconnus de la foule tombés en route, écrasés sous les roues! On avait emporté les morts, lavé le sang, et l'on repartait pour là-bas, à l'avenir.

XI

C'était dans la grande chambre à coucher de la Croix-de-Maufras, la chambre tendue de damas rouge, dont les deux hautes fenêtres donnaient sur la ligne du chemin de fer, à quelques mètres. Du lit, un vieux lit à colonnes, placé en face, on voyait les trains passer. Et, depuis des années, on n'y avait pas enlevé un objet, pas dérangé un meuble.

Séverine avait fait monter dans cette pièce Jacques blessé, évanoui; tandis qu'on laissait Henri Dauvergne au rez-de-chaussée, dans une autre chambre à coucher, plus petite. Elle gardait pour elle-même une chambre voisine de celle de Jacques, dont le palier seul la séparait. En deux heures, l'installation fut suffisamment confortable, car la maison était restée toute montée, il y avait jusqu'à du linge au fond des armoires. Un tablier noué par-dessus sa robe, Séverine se trouvait changée en infirmière, après avoir télégraphié simplement à Roubaud qu'il n'eût pas à l'attendre, qu'elle demeurerait là sans doute quelques jours, pour soigner des blessés, recueillis chez eux.

Et, dès le lendemain, le médecin avait cru pouvoir répondre de Jacques, même en huit jours il comptait le remettre sur pied: un véritable miracle, à peine de légers désordres intérieurs. Mais il recommandait les plus grands soins, l'immobilité la plus absolue. Aussi, lorsque le malade ouvrit les yeux, Séverine, qui le veillait comme un enfant, le supplia-t-elle d'être gentil, de lui obéir en toute chose. Lui, très faible encore, promit d'un signe de tête. Il avait toute sa lucidité, il reconnaissait cette chambre, décrite par elle, la nuit de ses aveux: la chambre rouge, où, dès seize ans et demi, elle avait cédé aux violences du président Grandmorin. C'était bien le lit qu'il occupait maintenant, c'étaient les fenêtres par lesquelles, sans même lever la tête, il regardait filer les trains, dans le brusque ébranlement de la maison tout entière. Et, cette maison, il la sentait à son entour, telle qu'il l'avait vue si souvent, lorsque lui-même passait là, emporté sur sa machine. Il la revoyait, plantée de biais au bord de la voie, dans sa détresse et dans l'abandon de ses volets clos, rendue, depuis qu'elle était à vendre, plus lamentable et plus louche par l'immense écriteau, qui ajoutait à la mélancolie du jardin, obstrué de ronces. Il se rappelait l'affreuse tristesse qu'il éprouvait chaque fois, le malaise dont elle le hantait, comme si elle se dressait à cette place pour le malheur de son existence. Aujourd'hui, couché dans cette chambre, si faible, il croyait comprendre, car ce ne pouvait être que cela: il allait sûrement y mourir.

Dès qu'elle l'avait vu en état de l'entendre, Séverine s'était empressée de le rassurer, en lui disant à l'oreille, pendant qu'elle remontait la couverture:

--Ne t'inquiète pas, j'ai vidé tes poches, j'ai pris la montre.

Il la regardait, les yeux élargis, faisant un effort de mémoire.

--La montre... Ah! oui, la montre.

--On aurait pu te fouiller. Et je l'ai cachée parmi des affaires à moi. N'aie pas peur.

Il la remercia d'un serrement de main. En tournant la tête, il avait aperçu, sur la table, le couteau, trouvé également dans une de ses poches. Lui, seulement, n'était pas à cacher: un couteau comme tous les autres.

Mais, le lendemain déjà, Jacques était plus fort, et il se reprit à espérer qu'il ne mourrait pas là. Il avait eu un véritable plaisir à reconnaître, près de lui, Cabuche, s'empressant, assourdissant sur le parquet ses pas lourds de colosse; car, depuis l'accident, le carrier n'avait pas quitté Séverine, comme emporté lui aussi dans un ardent besoin de dévouement: il lâchait son travail, revenait chaque matin l'aider aux gros travaux du ménage, la servait en chien fidèle, les yeux fixés sur les siens. Ainsi qu'il le disait, c'était une rude femme, malgré son air mince. On pouvait bien faire quelque chose pour elle, qui faisait tant pour les autres. Et les deux amants s'habituaient à lui, se tutoyaient, s'embrassaient même, sans se gêner, lorsqu'il traversait la chambre discrètement, en effaçant le plus possible son grand corps.

Jacques, cependant, s'étonnait des fréquentes absences de Séverine. Le premier jour, pour obéir au médecin, elle lui avait caché la présence d'Henri, en bas, sentant bien de quelle douceur apaisante lui serait l'idée d'une absolue solitude.

--Nous sommes seuls, n'est-ce pas?

--Oui, mon chéri, seuls, tout à fait seuls... Dors tranquille.

Seulement, elle disparaissait à chaque minute, et dès le lendemain, il avait entendu, au rez-de-chaussée, des bruits de pas, des chuchotements. Puis, le jour suivant, ce fut toute une gaieté étouffée, des rires clairs, deux voix jeunes et fraîches qui ne cessaient point.

--Qu'y a-t-il? qui est-ce?... Nous ne sommes donc pas seuls?

--Eh bien! non, mon chéri, il y a en bas, juste sous ta chambre, un autre blessé que j'ai dû recueillir.

--Ah!... Qui donc?

--Henri, tu sais, le conducteur-chef?

--Henri... Ah!

--Et, ce matin, ses soeurs sont arrivées. Ce sont elles que tu entends, elles rient de tout... Comme il va beaucoup mieux, elles repartiront ce soir, à cause de leur père qui ne peut se passer d'elles; et Henri restera deux ou trois jours encore, pour se remettre complètement... Imagine-toi, il a sauté, lui, et rien de cassé; seulement, il était comme idiot; mais c'est revenu.

Jacques se taisait, fixait sur elle un regard si long, qu'elle ajouta:

--Tu comprends? s'il n'était pas là, on pourrait jaser de nous deux... Tant que je ne suis pas seule avec toi, mon mari n'a rien à dire, j'ai un bon prétexte pour rester ici... Tu comprends?

--Oui, oui, c'est très bien.

Et, jusqu'au soir, Jacques écouta les rires des petites Dauvergne, qu'il se souvenait d'avoir entendus, à Paris, monter ainsi de l'étage inférieur, dans la chambre où Séverine s'était confessée, entre ses bras. Puis, la paix se fit, il ne distingua plus que le pas léger de cette dernière, allant de lui à l'autre blessé. La porte d'en bas se refermait, la maison tombait à un silence profond. Deux fois, ayant très soif, il dut taper avec une chaise sur le plancher, pour qu'elle remontât. Et, quand elle reparaissait, elle était souriante, très empressée, expliquant qu'elle n'en finissait pas, parce qu'il fallait entretenir sur la tête d'Henri des compresses d'eau glacée.

Dès le quatrième jour, Jacques put se lever et passer deux heures dans un fauteuil, devant la fenêtre. En se penchant un peu, il apercevait l'étroit jardin, que le chemin de fer avait coupé, clos d'un mur bas, envahi d'églantiers aux fleurs pâles. Et il se rappelait la nuit où il s'était haussé, pour regarder par-dessus le mur, il revoyait le terrain assez vaste, de l'autre côté de la maison, fermé seulement d'une haie vive, cette haie qu'il avait franchie, et derrière laquelle il s'était heurté à Flore, assise au seuil de la petite serre en ruine, en train de démêler des cordes volées, à coups de ciseaux. Ah! l'abominable nuit, toute pleine de l'épouvante de son mal! Cette Flore, avec sa taille haute et souple de guerrière blonde, ses yeux flambants, fixés droit dans les siens, l'obsédait, depuis que le souvenir lui revenait, de plus en plus net. D'abord, il n'avait pas ouvert la bouche de l'accident, et personne autour de lui n'en parlait, par prudence. Mais chaque détail se réveillait, il reconstruisait tout, il ne songeait qu'à cela, d'un effort si continu, que, maintenant, à la fenêtre, son occupation unique était de rechercher les traces, de guetter les acteurs de la catastrophe. Pourquoi donc ne la voyait-il plus, elle, à son poste de garde-barrière, le drapeau au poing? Il n'osait poser la question, cela aggravait le malaise que lui causait cette maison lugubre, qui lui semblait toute peuplée de spectres.

Un matin pourtant, comme Cabuche était là, aidant Séverine, il finit par se décider.

--Et Flore, elle est malade?

Le carrier, saisi, ne comprit pas un geste de la jeune femme, crut qu'elle lui ordonnait de parler.

--La pauvre Flore, elle est morte!

Jacques les regardait, frémissant, et il fallut bien alors lui tout dire. A eux deux, ils lui contèrent le suicide de la jeune fille, comment elle s'était fait couper, sous le tunnel. On avait retardé l'enterrement de la mère jusqu'au soir, pour emmener la fille en même temps; et elles dormaient côte à côte, dans le petit cimetière de Doinville, où elles étaient allées rejoindre la première partie, la cadette, cette douce et malheureuse Louisette, emportée elle aussi violemment, toute souillée de sang et de boue. Trois misérables, de celles qui tombent en route et qu'on écrase, disparues, comme balayées par le vent terrible de ces trains qui passaient!

--Morte, mon Dieu! répéta très bas Jacques, ma pauvre tante Phasie, et Flore, et Louisette!

Au nom de cette dernière, Cabuche, qui aidait Séverine à pousser le lit, leva instinctivement les yeux sur elle, troublé par le souvenir de sa tendresse d'autrefois, dans la passion naissante dont il était envahi, sans défense, en être tendre et borné, en bon chien qui se donne dès la première caresse. Mais la jeune femme, au courant de ses tragiques amours, restait grave, le regardait avec des yeux de sympathie; et il en fut très touché; et, sa main ayant, sans le vouloir, effleuré la sienne, en lui passant les oreillers, il suffoqua, il répondit d'une voix bégayante à Jacques qui l'interrogeait.

--On l'accusait donc d'avoir provoqué l'accident?

--Oh! non, non... Seulement, c'était sa faute, vous comprenez bien.

En phrases coupées, il dit ce qu'il savait. Lui, n'avait rien vu, car il était dans la maison, quand les chevaux avaient marché, amenant le fardier en travers de la voie. C'était bien là son sourd remords, ces messieurs de la justice le lui avaient reproché durement: on ne quittait pas ses bêtes, l'effroyable malheur ne serait pas arrivé, s'il était resté avec elles. L'enquête avait donc abouti à une simple négligence de la part de Flore; et, comme elle s'était punie elle-même, atrocement, l'affaire en demeurait là, on ne déplaçait même pas Misard, qui, de son air humble et déférent, s'était tiré d'embarras, en chargeant la morte: elle n'en faisait jamais qu'à sa tête, il devait sortir à chaque minute de son poste pour fermer la barrière. D'ailleurs, la Compagnie n'avait pu qu'établir, ce matin-là, la parfaite correction de son service; et, en attendant qu'il se remariât, elle venait de l'autoriser à prendre avec lui, pour garder la barrière, une vieille femme du voisinage, la Ducloux, une ancienne servante d'auberge, qui vivait de gains louches, amassés autrefois.

Lorsque Cabuche quitta la chambre, Jacques retint Séverine du regard. Il était très pâle.

--Tu sais bien que c'est Flore qui a tiré les chevaux, et qui a barré la voie, avec les pierres.

Séverine blêmit à son tour.

--Chéri, qu'est-ce que tu racontes!... Tu as la fièvre, il faut te recoucher.

--Non, non, ce n'est pas un cauchemar... Tu entends? je l'ai vue, comme je te vois. Elle tenait les bêtes, elle empêchait le fardier d'avancer, avec sa poigne solide.

Alors, la jeune femme défaillit sur une chaise, en face de lui, les jambes cassées.

--Mon Dieu! mon Dieu! ça me fait peur... C'est monstrueux, je ne vais plus en dormir.

--Parbleu! continua-t-il, la chose est claire, elle a tenté de nous tuer tous les deux, dans le tas... Depuis longtemps, elle me voulait, et elle était jalouse. Avec ça, une tête détraquée, des idées de l'autre monde... Tant de meurtres d'un coup, toute une foule dans du sang! Ah! la bougresse!

Ses yeux s'élargissaient, un tic nerveux tirait ses lèvres; et il se tut, et ils continuèrent à se regarder, toute une grande minute. Puis, s'arrachant aux visions abominables qui s'évoquaient entre eux, il reprit à demi-voix:

--Ah! elle est morte, c'est donc ça qu'elle revient! Depuis que j'ai repris connaissance, il me semble toujours qu'elle est là. Ce matin encore, je me suis retourné, en la croyant au chevet de mon lit... Elle est morte, et nous vivons. Pourvu qu'elle ne se venge pas, maintenant!

Séverine frissonna.

--Tais-toi, tais-toi donc! Tu me rendras folle.

Et elle sortit, Jacques l'entendit qui descendait près de l'autre blessé. Lui, resté à la fenêtre, s'oublia de nouveau à examiner la voie, la petite maison du garde-barrière, avec son grand puits, le poste de cantonnement, cette étroite baraque de planches, où Misard semblait sommeiller, dans sa régulière et monotone besogne. Ces choses l'absorbaient maintenant pendant des heures, comme à la recherche d'un problème qu'il ne pouvait résoudre, et dont la solution pourtant importait à son salut.

Ce Misard, il ne se lassait pas de le regarder, cet être chétif, doux et blême, continuellement secoué d'une petite toux mauvaise, et qui avait empoisonné sa femme, et qui était venu à bout de cette gaillarde, en insecte rongeur, entêté à sa passion. Sûrement, depuis des années, il n'avait pas eu d'autre idée dans la tête, de jour et de nuit, pendant les douze interminables heures de son service. A chaque tintement électrique qui lui annonçait un train, sonner de la trompe; puis, le train passé, la voie fermée, pousser un bouton pour l'annoncer au poste suivant, en pousser un autre pour rendre la voie libre au poste précédent: c'étaient là des mouvements simplement mécaniques, qui avaient fini par entrer comme des habitudes de corps dans sa vie végétative. Illettré, obtus, il ne lisait jamais, il restait les mains ballantes, les yeux perdus et vagues, entre les appels de ses appareils. Presque toujours assis dans sa guérite, il n'y prenait d'autre distraction que d'y déjeuner le plus longuement possible. Ensuite, il retombait à son hébétude, le crâne vide, sans une pensée, tourmenté surtout de terribles somnolences, s'endormant parfois les yeux ouverts. La nuit, s'il ne voulait pas succomber à cette irrésistible torpeur, il lui fallait se lever, marcher, les jambes molles, ainsi qu'un homme ivre. Et c'était ainsi que la lutte avec sa femme, ce sourd combat pour les mille francs cachés, à qui les aurait après la mort de l'autre, devait avoir été, durant des mois et des mois, l'unique réflexion, dans ce cerveau engourdi d'homme solitaire. Quand il sonnait de la trompe, quand il manoeuvrait ses signaux, veillant en automate à la sécurité de tant de vies, il songeait au poison; et, quand il attendait, les bras inertes, les yeux vacillants de sommeil, il y songeait encore. Rien au-delà: il la tuerait, il chercherait, c'était lui qui aurait l'argent.

Aujourd'hui, Jacques s'étonnait de le trouver le même. On tuait donc sans secousse, et la vie continuait. Après la fièvre des premières fouilles, Misard, en effet, venait de retomber à son flegme, d'une douceur sournoise d'être fragile qui craint les chocs. Au fond, il avait eu beau la manger, sa femme triomphait quand même; car il restait battu, il retournait la maison, sans rien découvrir, pas un centime; et ses regards seuls, des regards inquiets et fureteurs, disaient sa préoccupation, dans sa face terreuse. Continuellement, il revoyait les yeux grands ouverts de la morte, le rire affreux de ses lèvres, qui répétaient: «Cherche! cherche!» Il cherchait, il ne pouvait maintenant donner à sa cervelle une minute de repos; sans relâche, elle travaillait, travaillait, en quête de l'endroit où le magot était enfoui, reprenant l'examen des cachettes possibles, rejetant celles qu'il avait fouillées déjà, s'allumant de fièvre dès qu'il en imaginait une nouvelle, brûlé alors d'une telle hâte, qu'il lâchait tout pour y courir, inutilement: supplice intolérable à la longue, torture vengeresse, sorte d'insomnie cérébrale qui le tenait éveillé, stupide et réfléchissant malgré lui, sous le tic-tac d'horloge de l'idée fixe. Quand il soufflait dans sa trompe, une fois pour les trains descendants, deux fois pour les trains montants, il cherchait; quand il obéissait aux sonneries, quand il poussait les boutons de ses appareils, fermant, ouvrant la voie, il cherchait; sans cesse, il cherchait, cherchait éperdument, le jour, pendant ses longues attentes, alourdi d'oisiveté, la nuit, tourmenté de sommeil, comme exilé au bout du monde, dans le silence de la grande campagne noire. Et la Ducloux, la femme qui, à présent, gardait la barrière, travaillée du désir de se faire épouser, était aux petits soins, inquiète de ce que jamais plus il ne fermait l'oeil.

Une nuit, Jacques, qui commençait à faire quelques pas dans sa chambre, s'étant levé et approché de la fenêtre, vit une lanterne aller et venir chez Misard: sûrement, l'homme cherchait. Mais, la nuit suivante, comme le convalescent guettait de nouveau, il eut l'étonnement de reconnaître Cabuche, dans une grande forme sombre, debout sur la route, sous la fenêtre de la pièce voisine, où dormait Séverine. Et cela, sans qu'il sût pourquoi, au lieu de l'irriter, l'emplit de commisération et de tristesse: un malheureux encore, cette grande brute, plantée là, ainsi qu'une bête affolée et fidèle. Vraiment, Séverine, si mince, pas belle lorsqu'on la détaillait, était donc d'un charme bien puissant, avec ses cheveux d'encre et ses pâles yeux de pervenche, pour que les sauvages eux-mêmes, les colosses bornés, eussent ainsi la chair prise, jusqu'à passer les nuits à sa porte, en petits garçons tremblants! Il se rappela des faits, l'empressement du carrier à l'aider, les regards de servitude dont il s'offrait à elle. Oui, certainement, Cabuche l'aimait, la désirait. Et, le lendemain, l'ayant surveillé, il le vit qui ramassait furtivement une épingle à cheveux, tombée de son chignon, en faisant le lit, et qui la gardait dans son poing, pour ne pas la rendre. Jacques songeait à son propre tourment, tout ce qu'il avait souffert du désir, tout ce qui revenait en lui de trouble et d'effrayant, avec la santé.

Deux jours encore se passèrent, la semaine s'achevait, et ainsi que le médecin l'avait prévu, les blessés allaient pouvoir reprendre leur service. Un matin, le mécanicien, étant à la fenêtre, vit passer, sur une machine toute neuve, son chauffeur Pecqueux, qui le salua de la main, comme s'il l'appelait. Mais il n'avait aucune hâte, un réveil de passion le retenait là, une sorte d'attente anxieuse de ce qui devait se produire. Le jour même, en bas, il entendit de nouveau les rires frais et jeunes, une gaieté de grandes filles, emplissant la triste demeure du tapage d'un pensionnat en récréation. Il avait reconnu les petites Dauvergne. Il n'en parla point à Séverine, qui, d'ailleurs, la journée entière, s'échappa, sans pouvoir rester cinq minutes près de lui. Puis, le soir, la maison tomba à un silence de mort. Et, comme, l'air grave, un peu pâle, elle s'attardait dans sa chambre, il la regarda fixement, il lui demanda:

--Alors, il est parti, ses soeurs l'ont emmené?

Elle répondit d'une voix brève:

--Oui.

--Et nous sommes seuls enfin, tout à fait seuls?

--Oui, tout à fait seuls... Demain, il faudra nous quitter, je retournerai au Havre. C'est fini, de camper dans ce désert.

Lui, continuait à la regarder, d'un air souriant et gêné.

Pourtant, il se décida.

--Tu regrettes qu'il soit parti, hein?

Et, comme elle tressaillait, en voulant protester, il l'arrêta.

--Ce n'est pas une querelle que je te cherche. Tu vois bien que je ne suis pas jaloux. Un jour, tu m'as dit de te tuer, si tu m'étais infidèle, et, n'est-ce pas? je n'ai point l'air d'un amant qui songe à tuer sa maîtresse... Mais, vraiment, tu ne bougeais plus d'en bas. Impossible de t'avoir à moi une minute. J'ai fini par me rappeler ce que disait ton mari, que tu coucherais un beau soir avec ce garçon, sans plaisir, uniquement pour recommencer autre chose.

Elle avait cessé de se débattre, elle répéta à deux reprises, lentement:

--Recommencer, recommencer...

Puis, dans un élan d'irrésistible franchise:

--Eh bien! écoute, c'est vrai... Nous pouvons nous dire tout, nous autres. Il y a assez de choses qui nous lient... depuis des mois, il me poursuivait, cet homme. Il savait que j'étais à toi, il pensait que ça ne me coûterait pas davantage d'être à lui. Et, quand je l'ai retrouvé en bas, il m'a parlé encore, il m'a répété qu'il m'aimait à en mourir, l'air si pénétré de reconnaissance pour les soins que je lui donnais, avec une telle douceur de tendresse, que, c'est vrai, j'ai fait un moment le rêve de l'aimer aussi, de recommencer autre chose, quelque chose de meilleur, de très doux... Oui, quelque chose sans plaisir peut-être, mais qui m'aurait calmée...

Elle s'interrompit, hésita avant de continuer.

--Car, devant nous deux, maintenant, c'est barré, nous n'irons pas plus loin... Notre rêve de départ, cet espoir d'être riches et heureux, là-bas, en Amérique, toute cette félicité qui dépendait de toi, elle est impossible, puisque tu n'as pas pu... Oh! je ne te reproche rien, il vaut même mieux que la chose ne se soit pas faite; mais je veux te faire comprendre qu'avec toi je n'ai plus rien à attendre: demain sera comme hier, les mêmes ennuis, les mêmes tourments.

Il la laissait parler, il ne la questionna qu'en la voyant se taire.

--Et c'est pour ça que tu as couché avec l'autre?

Elle avait fait quelques pas dans la chambre, elle revint, haussa les épaules.