La Bête humaine

Part 30

Chapter 30 3,843 words Public domain Markdown

Séverine, dans ce lit, où ils s'étaient aimés pendant les heures brûlantes et noires de la nuit précédente, ne bougeait toujours pas. La tête immobile sur l'oreiller, elle le suivait d'un va-et-vient du regard, anxieuse elle aussi, agitée de la crainte que, cette nuit-là encore, il n'osât point. En finir, recommencer, elle ne voulait que cela, au fond de son inconscience de femme d'amour, complaisante à l'homme, toute à celui qui la tenait, sans coeur pour l'autre qu'elle n'avait jamais désiré. On s'en débarrassait, puisqu'il gênait, rien n'était plus naturel; et elle devait réfléchir, pour s'émouvoir de l'abomination du crime: dès que l'image du sang, des complications horribles s'effaçait de nouveau, elle retombait à son calme souriant, avec son visage d'innocence, tendre et docile. Cependant, elle, qui croyait bien connaître Jacques, s'étonnait. Il avait sa tête ronde de beau garçon, ses cheveux frisés, ses moustaches très noires, ses yeux bruns diamantés d'or; mais sa mâchoire inférieure avançait tellement, dans une sorte de coup de gueule, qu'il s'en trouvait défiguré. En passant près d'elle, il venait de la regarder, comme malgré lui, et l'éclat de ses yeux s'était terni d'une fumée rousse, tandis qu'il se rejetait en arrière, d'un recul de tout son corps. Qu'avait-il donc à l'éviter? Était-ce que son courage, une fois de plus, l'abandonnait? Depuis quelque temps, dans l'ignorance du continuel danger de mort où elle était avec lui, elle expliquait la peur sans cause, instinctive, qu'elle éprouvait, par le pressentiment d'une rupture prochaine. Brusquement, elle eut la conviction que, si, tout à l'heure, il ne pouvait frapper, il fuirait pour ne plus jamais revenir. Alors, elle décida qu'il tuerait, qu'elle saurait lui en donner la force, s'il en était besoin. A ce moment, un nouveau train passait, un train de marchandises interminable, dont la queue de wagons semblait rouler depuis une éternité, dans le silence lourd de la chambre. Et, soulevée sur un coude, elle attendait que cette secousse d'ouragan se fût perdue au loin, au fond de la campagne endormie:

--Encore un quart d'heure, dit Jacques tout haut. Il a dépassé le bois de Bécourt, il est à moitié route. Ah! que c'est long!

Mais, comme il revenait vers la fenêtre, il trouva, debout devant le lit, Séverine en chemise.

--Si nous descendions avec la lampe, expliqua-t-elle. Tu verrais l'endroit, tu te placerais, je te montrerais comment j'ouvrirai la porte et quel mouvement tu auras à faire.

Lui, tremblant, reculait.

--Non, non! pas la lampe!

--Écoute donc, nous la cacherons ensuite. Il faut pourtant se rendre compte.

--Non, non! recouche-toi!

Elle n'obéissait pas, elle marchait sur lui, au contraire, avec le sourire invincible et despotique de la femme qui se sait toute-puissante par le désir. Quand elle le tiendrait dans ses bras, il céderait à sa chair, il ferait ce qu'elle voudrait. Et elle continuait de parler, d'une voix de caresse, pour le vaincre.

--Voyons, mon chéri, qu'as-tu? On dirait que tu as peur de moi. Dès que je m'approche, tu sembles m'éviter. Et si tu savais, en ce moment, comme j'ai besoin de m'appuyer à toi, de sentir que tu es là, que nous sommes bien d'accord, pour toujours, toujours, entends-tu!

Elle avait fini par l'acculer à la table, et il ne pouvait la fuir davantage, il la regardait, dans la vive clarté de la lampe. Jamais il ne l'avait vue ainsi, la chemise ouverte, coiffée si haut, qu'elle était toute nue, le cou nu, les seins nus. Il étouffait, luttant, déjà emporté, étourdi par le flot de son sang, dans l'abominable frisson. Et il se souvenait que le couteau était là, derrière lui, sur la table: il le sentait, il n'avait qu'à allonger la main.

D'un effort, il parvint encore à bégayer:

--Recouche-toi, je t'en supplie.

Mais elle ne s'y trompait pas: c'était la trop grande envie d'elle qui le faisait ainsi trembler. Elle-même en avait une sorte d'orgueil. Pourquoi lui aurait-elle obéi, puisqu'elle voulait être aimée, ce soir-là, autant qu'il pouvait l'aimer, jusqu'à en être fou? D'une souplesse câline, elle se rapprochait toujours, était sur lui.

--Dis, embrasse-moi... Embrasse-moi bien fort, comme tu m'aimes. Cela nous donnera du courage... Ah! oui, du courage, nous en avons besoin! Il faut s'aimer autrement que les autres, plus que tous les autres, pour faire ce que nous allons faire... Embrasse-moi de tout ton coeur, de toute ton âme.

Étranglé, il ne soufflait plus. Une clameur de foule, dans son crâne, l'empêchait d'entendre; tandis que des morsures de feu, derrière les oreilles, lui trouaient la tête, gagnaient ses bras, ses jambes, le chassaient de son propre corps, sous le galop de l'autre, la bête envahissante. Ses mains n'allaient plus être à lui, dans l'ivresse trop forte de cette nudité de femme. Les seins nus s'écrasaient contre ses vêtements, le cou nu se tendait, si blanc, si délicat, d'une irrésistible tentation; et l'odeur chaude et âpre, souveraine, achevait de le jeter à un furieux vertige, un balancement sans fin, où sombrait sa volonté, arrachée, anéantie.

--Embrasse-moi, mon chéri, pendant que nous avons une minute encore... Tu sais qu'il va être là. Maintenant, s'il a marché vite, d'une seconde à l'autre, il peut frapper... Puisque tu ne veux pas que nous descendions, rappelle-toi bien: moi, j'ouvrirai; toi, tu seras derrière la porte; et n'attends pas, tout de suite, oh! tout de suite, pour en finir... Je t'aime tant, nous serons si heureux! Lui, n'est qu'un mauvais homme qui m'a fait souffrir, qui est l'unique obstacle à notre bonheur... Embrasse-moi, oh! si fort, si fort! embrasse-moi comme si tu me mangeais, pour qu'il ne reste plus rien de moi en dehors de toi!

Jacques, sans se retourner, de sa main droite, tâtonnante en arrière, avait pris le couteau. Et, un instant, il resta ainsi, à le serrer dans son poing. Était-ce sa soif qui était revenue, de venger des offenses très anciennes, dont il aurait perdu l'exacte mémoire, cette rancune amassée de mâle en mâle, depuis la première tromperie au fond des cavernes? Il fixait sur Séverine ses yeux fous, il n'avait plus que le besoin de la jeter morte sur son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres. La porte d'épouvante s'ouvrait sur ce gouffre noir du sexe, l'amour jusque dans la mort, détruire pour posséder davantage.

--Embrasse-moi, embrasse-moi...

Elle renversait son visage soumis, d'une tendresse suppliante, découvrait son cou nu, à l'attache voluptueuse de la gorge. Et lui, voyant cette chair blanche, comme dans un éclat d'incendie, leva le poing, armé du couteau. Mais elle avait aperçu l'éclair de la lame, elle se rejeta en arrière, béante de surprise et de terreur.

--Jacques, Jacques... Moi, mon Dieu! Pourquoi? pourquoi?

Les dents serrées, il ne disait pas un mot, il la poursuivait. Une courte lutte la ramena près du lit. Elle reculait, hagarde, sans défense, la chemise arrachée.

--Pourquoi? mon Dieu! pourquoi?

Et il abattit le poing, et le couteau lui cloua la question dans la gorge. En frappant, il avait retourné l'arme, par un effroyable besoin de la main qui se contentait: le même coup que pour le président Grandmorin, à la même place, avec la même rage. Avait-elle crié? il ne le sut jamais. A cette seconde, passait l'express de Paris, si violent, si rapide, que le plancher en trembla; et elle était morte, comme foudroyée dans cette tempête.

Immobile, Jacques maintenant la regardait, allongée à ses pieds, devant le lit. Le train se perdait au loin, il la regardait dans le lourd silence de la chambre rouge. Au milieu de ces tentures rouges, de ces rideaux rouges, par terre, elle saignait beaucoup, d'un flot rouge qui ruisselait entre les seins, s'épandait sur le ventre, jusqu'à une cuisse, d'où il retombait en grosses gouttes sur le parquet. La chemise, à moitié fendue, en était trempée. Jamais il n'aurait cru qu'elle avait tant de sang. Et ce qui le retenait, hanté, c'était le masque d'abominable terreur que prenait, dans la mort, cette face de femme jolie, douce, si docile. Les cheveux noirs s'étaient dressés, un casque d'horreur, sombre comme la nuit. Les yeux de pervenche, élargis démesurément, questionnaient encore, éperdus, terrifiés du mystère. Pourquoi, pourquoi l'avait-il assassinée? Et elle venait d'être broyée, emportée dans la fatalité du meurtre, en inconsciente que la vie avait roulée de la boue dans le sang, tendre et innocente quand même, sans qu'elle eût jamais compris.

Mais Jacques s'étonna. Il entendait un reniflement de bête, grognement de sanglier, rugissement de lion; et il se tranquillisa, c'était lui qui soufflait. Enfin, enfin! il s'était donc contenté, il avait tué! Oui, il avait fait ça. Une joie effrénée, une jouissance énorme le soulevait, dans la pleine satisfaction de l'éternel désir. Il en éprouvait une surprise d'orgueil, un grandissement de sa souveraineté de mâle. La femme, il l'avait tuée, il la possédait, comme il désirait depuis si longtemps la posséder, tout entière, jusqu'à l'anéantir. Elle n'était plus, elle ne serait jamais plus à personne. Et un souvenir aigu lui revenait, celui de l'autre assassiné, le cadavre du président Grandmorin, qu'il avait vu, par la nuit terrible, à cinq cents mètres de là. Ce corps délicat, si blanc, rayé de rouge, c'était la même loque humaine, le pantin cassé, la chiffe molle, qu'un coup de couteau fait d'une créature. Oui, c'était ça. Il avait tué, et il y avait ça par terre. Comme l'autre, elle venait de culbuter, mais sur le dos, les jambes écartées, le bras gauche replié sous le flanc, le droit tordu, à demi arraché de l'épaule. N'était-ce pas cette nuit-là que, le coeur battant à grands coups, il s'était juré d'oser à son tour, dans un prurit de meurtre qui s'exaspérait comme une concupiscence, au spectacle de l'homme égorgé? Ah! n'être pas lâche, se satisfaire, enfoncer le couteau! Obscurément, cela avait germé, avait grandi en lui; pas une heure, depuis un an, sans qu'il eût marché vers l'inévitable; même au cou de cette femme, sous ses baisers, le sourd travail s'achevait; et les deux meurtres s'étaient rejoints, l'un n'était-il pas la logique de l'autre?

Un vacarme d'écroulement, une secousse du plancher tirèrent Jacques de la contemplation béante où il restait, en face de la morte. Les portes volaient-elles en éclat? Étaient-ce des gens pour l'arrêter? Il regarda, ne retrouva autour de lui que la solitude sourde et muette. Ah! oui, un train encore! Et cet homme qui allait frapper en bas, cet homme qu'il voulait tuer! Il l'avait oublié complètement. S'il ne regrettait rien, déjà il se jugeait imbécile. Quoi? que s'était-il passé? La femme qu'il aimait, dont il était aimé passionnément, gisait sur le parquet, la gorge ouverte; tandis que le mari, l'obstacle à son bonheur, vivait encore, avançait toujours, pas à pas, dans les ténèbres. Cet homme que, depuis des mois, épargnaient les scrupules de son éducation, les idées d'humanité lentement acquises et transmises, il n'avait pu l'attendre; et, au mépris de son intérêt, il venait d'être emporté par l'hérédité de violence, par ce besoin de meurtre qui, dans les forêts premières, jetait la bête sur la bête. Est-ce qu'on tue par raisonnement! On ne tue que sous l'impulsion du sang et des nerfs, un reste des anciennes luttes, la nécessité de vivre et la joie d'être fort. Il n'avait plus qu'une lassitude rassasiée, il s'effarait, cherchait à comprendre, sans trouver autre chose, au fond même de sa passion satisfaite, que l'étonnement et l'amère tristesse de l'irréparable. La vue de la malheureuse, qui le regardait toujours, avec son interrogation terrifiée, lui devenait atroce. Il voulut détourner les yeux, il eut la sensation brusque qu'une autre figure blanche se dressait au pied du lit. Était-ce donc un dédoublement de la morte? Puis, il reconnut Flore. Elle était revenue, pendant qu'il avait la fièvre, après l'accident. Sans doute, elle triomphait, vengée à cette heure. Une épouvante le glaça, il se demanda ce qu'il faisait, à s'attarder ainsi, dans cette chambre. Il avait tué, il était gorgé, repu, ivre de l'effroyable vin du crime. Et il trébucha dans le couteau resté par terre, et il s'enfuit, descendit en roulant l'escalier, ouvrit la grande porte du perron comme si la petite porte n'eût pas été assez large, se lança dehors, dans la nuit d'encre, où son galop se perdit, furieux. Il ne s'était pas retourné, la maison louche, plantée de biais au bord de la voie, restait ouverte et désolée derrière lui, dans son abandon de mort.

Cabuche, cette nuit-là comme les autres, avait franchi la haie du terrain, rôdant sous la fenêtre de Séverine. Il savait bien que Roubaud était attendu, il ne s'étonnait pas de la lumière qui filtrait par la fente d'un volet. Mais cet homme bondissant du perron, ce galop enragé de bête s'éloignant dans la campagne, venaient de le clouer de surprise. Et il n'était déjà plus temps de se mettre à la poursuite du fuyard, le carrier restait effaré, plein d'inquiétude et d'hésitation devant la porte ouverte, bâillant sur le grand trou noir du vestibule. Qu'arrivait-il donc? devait-il entrer? Le lourd silence, l'immobilité absolue, pendant que cette lampe continuait à brûler, là-haut, lui serraient le coeur d'une angoisse croissante.

Enfin, Cabuche se décida, monta à tâtons. Devant la porte de la chambre, laissée ouverte elle aussi, il s'arrêta de nouveau. Dans la clarté tranquille, il lui semblait voir de loin un tas de jupons, devant le lit. Sans doute Séverine était déshabillée. Doucement, il appela, pris de trouble, les veines battant à grands coups. Puis, il aperçut le sang, il comprit, s'élança, avec un terrible cri qui sortait de son coeur déchiré. Mon dieu! c'était elle, assassinée, jetée là, dans sa nudité pitoyable. Il crut qu'elle râlait encore, il avait un tel désespoir, une honte si douloureuse, à la voir agoniser toute nue, qu'il la saisit d'un élan fraternel, à pleins bras, la souleva, la posa sur le lit, dont il rejeta le drap, pour la couvrir. Mais, dans cette étreinte, l'unique tendresse entre eux, il s'était couvert de sang, les deux mains, la poitrine. Il ruisselait de son sang. Et, à cette minute, il vit que Roubaud et Misard étaient là. Ils venaient, eux également, de se décider à monter, en trouvant toutes les portes ouvertes. Le mari arrivait en retard, pour s'être arrêté à causer avec le garde-barrière, qui l'avait ensuite accompagné, en continuant la conversation. Tous deux, stupides, regardaient Cabuche, dont les mains saignaient comme celles d'un boucher.

--Le même coup que pour le président, finit par dire Misard, en examinant la blessure. Roubaud hocha la tête sans répondre, sans pouvoir détacher ses regards de Séverine, de ce masque d'abominable terreur, les cheveux noirs dressés sur le front, les yeux bleus démesurément élargis, qui demandaient pourquoi.

XII

Trois mois plus tard, par une tiède nuit de juin, Jacques conduisait l'express du Havre, parti de Paris à six heures trente. Sa nouvelle machine, la machine 608, toute neuve, dont il avait le pucelage, disait-il, et qu'il commençait à bien connaître, n'était pas commode, rétive, fantasque, ainsi que ces jeunes cavales qu'il faut dompter par l'usure, avant qu'elles se résignent au harnais. Il jurait souvent contre elle, regrettant la Lison; il devait la surveiller de près, la main toujours sur le volant du changement de marche. Mais, cette nuit-là, le ciel était d'une douceur si délicieuse, qu'il se sentait porté à l'indulgence, la laissant galoper un peu à sa fantaisie, heureux lui-même de respirer largement. Jamais il ne s'était mieux porté, sans remords, l'air soulagé, dans une grande paix heureuse.

Lui qui ne parlait jamais en route, plaisanta Pecqueux, qu'on lui avait laissé pour chauffeur.

--Quoi donc? vous ouvrez l'oeil comme un homme qui n'a bu que de l'eau.

Pecqueux, en effet, contre son habitude, semblait à jeun et très sombre. Il répondit d'une voix dure:

--Faut ouvrir l'oeil, quand on veut voir clair.

Défiant, Jacques le regarda, en homme dont la conscience n'est point nette. La semaine précédente, il s'était laissé aller aux bras de la maîtresse du camarade, cette terrible Philomène, qui, depuis longtemps, se frottait à lui, comme une maigre chatte amoureuse. Et il n'y avait pas eu là seulement une minute de curiosité sensuelle, il cédait surtout au désir de faire une expérience: était-il définitivement guéri, maintenant qu'il avait contenté son affreux besoin? celle-là, pourrait-il la posséder, sans lui planter un couteau dans la gorge? Deux fois déjà, il l'avait eue, et rien, pas un malaise, pas un frisson. Sa grande joie, son air apaisé et riant devait venir, même à son insu, du bonheur de n'être plus qu'un homme comme les autres.

Pecqueux ayant ouvert le foyer de la machine, pour mettre du charbon, il l'arrêta.

--Non, non, ne la poussez pas trop, elle va bien.

Alors, le chauffeur grogna de mauvaises paroles.

--Ah! ouitche! bien... Une jolie farceuse, une belle saloperie!... Quand je pense qu'on tapait sur l'autre, la vieille, qui était si docile!... Cette gourgandine-ci, ça ne vaut pas un coup de pied au cul.

Jacques, pour ne pas avoir à se fâcher, évitait de répondre. Mais il sentait bien que l'ancien ménage à trois n'était plus; car la bonne amitié, entre lui, le camarade et la machine, s'en était allée, à la mort de la Lison. Maintenant, on se querellait pour un rien, pour un écrou trop serré, pour une pelletée de charbon mise de travers. Et il se promettait d'être prudent avec Philomène, ne voulant pas en arriver à une guerre ouverte, sur cet étroit plancher mouvant qui les emportait, lui et son chauffeur. Tant que Pecqueux, par reconnaissance de n'être point bousculé, de pouvoir faire de petits sommes et d'achever les paniers de provisions, s'était fait son chien obéissant, dévoué jusqu'à étrangler le monde, tous deux avaient vécu en frères, silencieux dans le danger quotidien, n'ayant pas besoin de paroles pour s'entendre. Mais cela allait devenir un enfer, si l'on ne se convenait plus, toujours côte à côte, secoués ensemble, pendant qu'on se mangerait. Justement, la Compagnie avait dû, la semaine précédente, séparer le mécanicien et le chauffeur de l'express de Cherbourg, parce que, désunis à cause d'une femme, le premier brutalisait le second qui n'obéissait plus: des coups, de vraies batailles en route, dans l'oubli complet de la queue de voyageurs roulant derrière eux, à toute vitesse.

Deux fois encore, Pecqueux rouvrit le foyer, y jeta du charbon, par désobéissance, cherchant une dispute sans doute; et Jacques feignit de ne pas s'en apercevoir, l'air tout à la manoeuvre, avec l'unique précaution chaque fois de tourner le volant de l'injecteur, pour diminuer la pression. Il faisait si doux, le petit vent frais de la marche était si bon, dans la chaude nuit de juillet! A onze heures cinq, lorsque l'express arriva au Havre, les deux hommes firent la toilette de la machine d'un air de bon accord, comme autrefois.

Mais, au moment où ils quittaient le dépôt pour aller se coucher rue François-Mazeline, une voix les appela.

--On est donc bien pressé? Entrez une minute!

C'était Philomène, qui, du seuil de la maison de son frère, devait guetter Jacques. Elle avait eu un mouvement de contrariété vive, en apercevant Pecqueux; et elle ne se décidait à les héler ensemble, que pour le plaisir de causer au moins avec son nouvel ami, quitte à subir la présence de l'ancien.

--Fiche-nous la paix, hein! gronda Pecqueux. Tu nous embêtes, nous avons sommeil.

--Est-il aimable! reprit gaiement Philomène. Mais monsieur Jacques n'est pas comme toi, il prendrait tout de même un petit verre... N'est-ce pas, monsieur Jacques?

Le mécanicien allait refuser, par prudence, quand le chauffeur, brusquement, accepta, cédant à l'idée de les guetter et de se faire une certitude. Ils entrèrent dans la cuisine, ils s'assirent devant la table, où elle avait posé des verres et une bouteille d'eau-de-vie, en reprenant à voix plus basse:

--Faut tâcher de ne pas faire trop de bruit, parce que mon frère dort, là-haut, et qu'il n'aime guère que je reçoive du monde.

Puis, comme elle les servait, tout de suite elle ajouta:

--A propos, vous savez que la mère Lebleu est claquée, ce matin... Oh! ça, je l'avais dit: ça la tuera, si on la met dans ce logement du derrière, une vraie prison. Elle a encore duré quatre mois, à se manger le sang de ne plus rien voir que du zinc... Et ce qui l'a achevée, dès qu'il lui est devenu impossible de bouger de son fauteuil, ç'a été sûrement de ne plus pouvoir espionner mademoiselle Guichon et monsieur Dabadie, une habitude qu'elle avait prise. Oui, elle s'est enragée de n'avoir jamais rien surpris entre eux, elle en est morte.

Philomène s'arrêta, avala une gorgée d'eau-de-vie; et, avec un rire:

--Sans doute qu'ils couchent ensemble. Seulement, ils sont si malins! Ni vu ni connu, je t'embrouille!... Je crois tout de même que la petite madame Moulin les a vus un soir. Mais pas de danger qu'elle cause, celle-là: elle est trop bête, et d'ailleurs son mari, le sous-chef...

De nouveau, elle s'interrompit pour s'écrier:

--Dites donc, c'est la semaine prochaine que ça se juge, à Rouen, l'affaire des Roubaud.

Jusque-là, Jacques et Pecqueux l'avaient écoutée, sans placer un mot. Le dernier la trouvait simplement bien bavarde; jamais, avec lui, elle ne faisait tant de frais de conversation; et il ne la quittait pas des yeux, peu à peu échauffé de jalousie, à la voir ainsi s'exciter devant son chef.

--Oui, répondit le mécanicien d'un air de parfaite tranquillité, j'ai reçu la citation.

Philomène se rapprocha, heureuse de le frôler du coude.

--Moi aussi, je suis témoin... Ah! monsieur Jacques, lorsqu'on m'a interrogée à propos de vous, car vous savez qu'on a voulu connaître la vraie vérité sur vos rapports avec cette pauvre dame; oui, lorsqu'on m'a interrogée, j'ai dit au juge: «Mais, monsieur, il l'adorait, c'est impossible qu'il lui ait fait du mal!» N'est-ce pas? je vous avais vus ensemble, moi, j'étais bien placée pour en parler.

--Oh! dit le jeune homme avec un geste d'indifférence, je n'étais pas inquiet, je pouvais donner, heure par heure, l'emploi de mon temps... Si la Compagnie m'a gardé, c'est qu'il n'y avait pas le plus petit reproche à me faire.

Un silence régna, tous trois burent lentement.

--Ça fait frémir, reprit Philomène. Cette bête féroce, ce Cabuche qu'on a arrêté, encore tout couvert du sang de la pauvre dame! Faut-il qu'il y ait des hommes idiots! tuer une femme parce qu'on a envie d'elle, comme si ça les avançait à quelque chose, quand la femme n'est plus là!... et ce que je n'oublierai jamais de la vie, voyez-vous, c'est lorsque monsieur Cauche, là-bas, sur le quai, est venu arrêter aussi monsieur Roubaud. J'y étais. Vous savez que ça s'est passé huit jours après seulement, lorsque monsieur Roubaud, au lendemain de l'enterrement de sa femme, avait repris son service d'un air tranquille. Alors donc, monsieur Cauche lui a tapé sur l'épaule, en disant qu'il avait l'ordre de l'emmener en prison. Vous pensez! eux qui ne se quittaient point, qui jouaient ensemble, les nuits entières! Mais, quand on est commissaire, n'est-ce pas? on mènerait son père et sa mère à la guillotine, puisque c'est le métier qui veut ça. Il s'en fiche bien, monsieur Cauche! je l'ai encore aperçu au café du Commerce, tantôt, qui battait les cartes, sans plus s'inquiéter de son ami que du grand Turc! Pecqueux, les dents serrées, allongea un coup de poing sur la table.

--Tonnerre de Dieu! si j'étais à la place de ce cocu de Roubaud!... Vous couchiez avec sa femme, vous. Un autre la lui tue. Et voilà qu'on l'envoie aux assises... Non, c'est à crever de rage!