Part 9
Il lui parut plus proche et plus certain encore quand elle fut rentrée dans la petite maison de Faith Street où la plate-forme neuve, poussée dans un coin, semblait attendre. La chambre n’était éclairée que par la lumière incertaine qui venait de la rue, et il n’y avait pas de glace; mais Lizzie traîna le carré de planches au milieu de la pièce, et de là, tournée vers la fenêtre, elle esquissa quelques saluts gracieux et peupla l’obscurité de ses sourires.
Ce n’était toujours que Faith Street: on entendait par intervalles un bruit de querelles lointaines, le cri d’un enfant, les plaintes d’un ivrogne, qui, poussé au dehors, se lamentait et menaçait tour à tour devant sa porte fermée; le silence lui-même était peuplé de modulations vagues, des mille craquements anxieux des fragiles maisons de pauvres, et la faible clarté de la rue n’éclairait que les murs écaillés, des fenêtres borgnes, l’étroite chaussée jonchée de détritus; mais Lizzie pouvait maintenant contempler tout cela avec sérénité. Elle n’en voulait plus à personne, elle songeait déjà à l’heure présente avec une sorte d’attendrissement anticipé, et n’éprouvait qu’une immense pitié pour tous ceux qui n’avaient rien à attendre.
Elle se répéta doucement: «Dans quinze jours!» et esquissa un pas plein d’allégresse. Le claquement léger de ses semelles sur le plancher troubla le silence de la nuit et elle s’arrêta court, ayant cru entendre quelqu’un remuer en haut. La seule idée que Mr. Blakeston père était peut-être rentré et pouvait être dérangé dans son sommeil glaça son enthousiasme. Elle sortit, referma la porte avec précaution, et retira ses chaussures avant de monter l’escalier.
* * * * *
Cette quinzaine ne lui parut pas très longue. Elle avait attendu si longtemps que deux semaines de plus ou de moins n’avaient vraiment pas grande importance, et ces deux semaines étaient différentes de toutes celles qui les avaient précédées. Il ne s’agissait plus de songes creux ni d’espérances improbables. L’événement merveilleux qui devait inaugurer l’ère nouvelle avait pris forme, une forme vraisemblablement et indiscutablement réelle. Ce n’était plus qu’une date sur le calendrier, une date soulignée à l’encre, que rien ne pouvait empêcher d’arriver.
Et puis Lizzie était bien trop occupée pour être impatiente.
Il fallait d’abord choisir l’air de danse, l’air irrésistible qui devait assurer le triomphe; il fallait en copier la musique sur du papier soigneusement rayé pour l’orchestre du «Paragon». C’était long, on devait s’appliquer terriblement, éviter les pâtés, ne pas se tromper de ligne, et l’ouvrage fait, enlever avec une gomme les traces de doigts. Et avec tout cela il fallait encore trouver le temps de travailler plus que jamais, d’apprendre par cœur toutes les nuances du morceau, d’en donner à l’exécution le «fini» brillant et sûr qui devait trancher sur la médiocrité des exhibitions rivales. Les heures d’atelier ne s’écoulaient qu’avec une lenteur fastidieuse, mais les soirées passaient dans la fièvre.
Ce ne fut que dans le courant de la dernière semaine que Lizzie s’avisa qu’il était une question capitale qu’on avait jusque-là négligée: le costume. Elle y songea pour la première fois un matin en s’habillant, récapitula mentalement le contenu de sa garde-robe et s’abandonna au plus complet désespoir. L’insuffisance de son trousseau était si évidente qu’il semblait impossible d’arriver à une solution satisfaisante. Elle agita le problème toute la journée et décida qu’il faudrait recourir à des emprunts: une camarade de l’usine avait un chapeau orné de plumes jaunes qu’elle consentirait peut-être à prêter, une autre possédait une robe de satin noir d’une grande beauté.
Lizzie se rasséréna quelque peu, mais quand elle fit part de son projet à l’oncle Jim, il réfléchit quelques instants, et exposa des vues surprenantes.
--Petite! dit-il, si vous avez le beau chapeau et la robe de satin noir, peut-être que ça fera plaisir à la galerie, mais vous pouvez être sûre que les gens des places chères ne trouveront pas ça superbe! Ils ont vu mieux que cela, cela ne les étonnera pas, et peut-être bien que ça ne leur plaira pas du tout. Il ne faut pas oublier qu’ils auront payé deux ou trois shillings pour leur place, et que c’est leur opinion qui comptera aux yeux de la direction.
Il délibéra quelques minutes, et dit avec décision:
--Vous ne savez pas ce que vous allez faire, petite? Vous allez danser en costume d’atelier. Parfaitement, avec une blouse de toile, bien blanche, les manches relevées jusqu’aux coudes, et sans chapeau.
Lizzie le regarda avec horreur, parut se soumettre lentement et dit d’une voix tremblante:
--Et la jupe?
L’oncle eut un moment d’hésitation.
--Ah! la jupe! dit-il. Il faudra voir.
Il se gratta la tête d’un air rêveur, et songea:
--La jupe, reprit-il, ça n’a pas grande importance. N’importe quel jupon court pas trop mauvais fera l’affaire; tout ce qu’il faut, c’est qu’il soit assez court pour ne pas vous gêner et pour bien laisser voir le travail des pieds.
Comme Lizzie ne paraissait pas convaincue, il continua d’une voix persuasive:
--Voyez-vous, petite, ce que vous voulez montrer, c’est quelque chose de distingué. Pas un numéro de danseuse nègre, avec des robes à paillettes, des coups de rein et des hurlements. Non, rien que la plate-forme, l’orchestre qui jouera un air, et vous. Vous avez des dispositions, et je vous ai montré du mieux que j’ai pu.
L’oncle sembla se débattre avec son vocabulaire, plein d’un grand désir d’exprimer sa pensée, il déploya les psaumes et devint solennel.
--De la danse comme ça, petite, ça n’est pas tout le monde qui peut la comprendre! Mais ça vaut mieux, c’est décent, et c’est distingué. D’abord, s’il s’agissait de faire des singeries sur la scène, vous ne sauriez pas: ça n’est pas dans la famille. Au lieu de ça vous allez leur montrer ce que vous savez faire: du travail propre et joli, et ceux qui n’y verront rien, c’est tant pis pour eux. Mais il ne faut pas oublier une chose, petite! C’est que si vous voulez avoir les deux livres, et peut-être quelque chose avec, il faut leur montrer de la danse pour de vrai, et pas des singeries!
Lizzie hocha la tête, sérieuse: elle avait compris. Mais ces conseils étaient superflus, elle avait une mission, qui n’était certes pas de faire des grimaces et des cabrioles. L’oncle lui-même ne considérait l’épreuve de samedi que comme une occasion heureuse dont il fallait essayer de profiter. Elle, Lizzie, en savait davantage. A partir de samedi tout allait changer, l’horloge du temps allait s’arrêter une seconde et repartir, allègre, pour battre la cadence heureuse des jours nouveaux; c’était un miracle authentique, révélé à elle seule, qui venait en secret et dont il faudrait se réjouir en cachette: la réalisation d’une promesse faite il y avait longtemps, longtemps, à une petite fille sage qui avait patiemment attendu.
* * * * *
C’était l’impression qui la dominait encore quand elle fit son entrée sur la scène du «Paragon», le sentiment confus qu’elle avait attendu toute sa vie, au long des interminables années grises, et que le moyen était enfin venu. Elle n’avait aucun doute sur le résultat: en un quart d’heure passé dans la coulisse elle venait de voir défiler sur les planches une douzaine de concurrentes dont les romances nasillées plaintivement ou les monologues éventés n’avaient suscité qu’une hilarité peu flatteuse ou des murmures impatients. Il n’y avait eu qu’un succès: un menuisier qui jonglait avec ses outils, mais Lizzie n’avait pas peur.
Quand son tour fut venu, elle attendit qu’un domestique en livrée chamarrée eût traîné sa plate-forme au milieu de la scène; puis elle fit son entrée à pas rapides, affairée et digne, s’assura que le carré de planches était posé bien d’aplomb, et s’y campa. Elle s’aperçut alors que son entrée avait été accueillie par une grande clameur, une clameur née quelque part au fond de la salle béante, qui venait franchir la rampe comme une avalanche de bruit.
Toutes les amies de la corderie étaient là-haut, dans la galerie à six pence: le bar était déserté, celles qui n’avaient pu trouver de sièges s’entassaient autour des balustrades, et elles criaient toutes à tue-tête: «Lizzie! Ohé, Lizzie! Hooray!» Les spectateurs des autres places commencèrent à appeler aussi: «Lizzie! Ohé, Lizzie!» au milieu des rires. L’orchestre étonné ne jouait pas encore. Lizzie restait immobile sur sa plate-forme, impatientée et presque en colère. Mais l’occasion était si solennelle qu’elle ne pouvait pas se contenir et attendre encore un peu.
Peut-être était-ce la fragilité de sa silhouette, du corps menu, seul au milieu de la scène; peut-être l’humilité naïve du costume, du jupon court à fleurs, du corsage pauvre aux manches relevées; ou bien encore était-ce la simplicité enfantine de sa figure blanche sous les cheveux légers, son air solennel d’attente... Mais Lizzie, toujours immobile, figée et digne sous les appels familiers, avait quelque chose d’étrangement pathétique.
L’orchestre attaqua un air de danse, et l’auditoire, amusé et sympathique, se tut tout à fait en voyant que la petite poupée s’était mise à danser.
* * * * *
Elle dansa avec soin, suivant exactement la cadence, un peu ennuyée parce que l’orchestre jouait à son gré trop fort et qu’elle craignait de n’être pas entendue.
En face d’elle, il y avait une vaste salle presque comble; d’innombrables rangées de sièges occupés par des spectateurs, hommes et femmes, qui étaient silencieux. Tout cela était exactement comme elle se l’était imaginé. Après les premières mesures, sa vue se troubla un peu, et elle ne vit plus devant elle qu’un grand espace béant peuplé de figures attentives, vers lesquelles le tapotement léger de ses pieds sur les planches s’en allait comme un appel poignant.
Il y eut un passage difficile, très vif, et la peur désespérée d’être en retard sur la mesure la remplit d’une angoisse fiévreuse; mais après cela, c’était un rythme plein et facile, un chant clair, léger, joyeux, qui l’emporta tout entière. Elle eut envie de tendre les mains pour offrir ses paumes ouvertes, de se laisser osciller avec la mesure, de chanter avec tout son corps l’hymne de désir et d’allégresse. Tous ces gens qui écoutaient, comment pourrait-elle leur faire comprendre? Mais les paroles de l’oncle Jim lui revinrent à la mémoire: «Surtout, petite, pas de singeries!» Et elle laissa retomber ses bras à ses côtés.
Il fallait pourtant bien qu’elle se fît entendre, et elle essaya de faire passer dans sa danse tout ce qu’il lui était interdit d’exprimer autrement. D’une cadence preste et légère, elle fit un naïf _alleluia_, le psaume délirant d’une petite créature jeune et grisée de soleil; et quand le rythme retomba, languit, se traîna un peu, elle leva vers la salle béante ses yeux enfantins, et raconta d’un tapotement incertain et monotone sa courte vie incolore, longue d’ennui, son espérance découragée, le rêve encore mal défini, obscur et fragile.
Et c’était fini! Elle entendit arriver la dernière mesure avec une surprise affolée, fit claquer ses derniers coups de talon très fort en guise d’appel, de protestation,--c’était trop court; on ne pouvait pas la juger là-dessus; c’était si important pour elle; elle aurait dû...--et l’orchestre était silencieux, la salle était sortie de son immobilité, emplie soudain de mouvements divers et d’un grand bruit confus. Lizzie, oubliant la révérence gracieuse qu’elle avait projetée, descendit de la plate-forme et rentra dans la coulisse, un peu étourdie, la gorge serrée, prenant les dieux à témoin que c’était trop court et qu’elle pouvait faire beaucoup mieux.
Un gros monsieur l’arrêta par le poignet, et sans lâcher prise, avança de deux pas et prêta l’oreille. Elle écouta aussi, et se dit qu’il y avait beaucoup de gens qui applaudissaient, mais qu’ils n’avaient pas l’air de claquer bien fort. Une voix de femme, aiguë comme un sifflet, cria au-dessus du tumulte:
--Lizzie!... Lizzie!... Engcôo!
Le gros monsieur se retourna, hocha la tête d’un air paternel et dit:
--C’est un succès, petite, un vrai succès!
Et une jongleuse américaine montra des dents éblouissantes en un sourire protecteur.
Après? Eh bien, après il y eut la délibération du Jury; la proclamation du résultat, accueillie par de nouveaux cris d’enthousiasme de la galerie; et on amena Lizzie au milieu de la scène pour lui remettre deux souverains neufs dans une petite bourse de peluche bleue. Après il y eut toutes les amies qui attendaient à la porte, débordant d’une affection jusque-là insoupçonnée et de félicitations suraiguës; et il y eut l’oncle Jim, souriant et supérieur, qui demanda à voir les souverains, et méfiant, les fit sonner sur le trottoir.
Mais au milieu de tout cela, Lizzie ne pouvait se défaire d’une inexplicable angoisse et elle se répétait doucement à elle-même tout le long de Mile End Road, que c’était trop court et que cela ne pouvait pas compter. Comment? C’était déjà fini? Les figures familières, les voix connues, le décor de chaque jour, rien de tout cela n’avait changé; tout était comme auparavant, et voilà que Faith Street s’ouvrait de nouveau devant elle, étroite et sombre, ramassant entre ses murailles souillées l’air étouffant du soir, tous ses relents pauvres, et la tristesse de la nuit.
* * * * *
Quand Lizzie s’éveilla, elle eut tout de suite conscience du grand calme qui régnait à la fois dans la maison et au dehors; le silence de la rue n’était troublé que par de vagues bruits domestiques et l’écho lointain d’une voix paresseuse. Elle se frotta les yeux, murmura: «Dimanche» et se renfonça dans l’oreiller. Un peu plus tard, elle rouvrit les yeux sans bouger, et tout ce qui s’était passé la veille lui revint à la mémoire par images successives. Elle se souvint des deux souverains qu’elle avait confiés à l’oncle Jim pour plus de sûreté, et l’importance de la somme lui fit chaud au cœur. Après quelques instants de réflexion, elle se dit que le mal qu’elle s’était donné valait vraiment bien cela; et après quelques instants encore, elle se trouva assise dans son lit, les genoux sous le menton, tremblant d’indignation.
Pour deux livres, quarante shillings, deux petites pièces d’or, qui ne lui serviraient à rien, elle avait vendu son avenir! Voilà ce qu’elle avait fait. Elle s’était perfectionnée dans un art d’agrément à force de labeur et de persévérance; elle avait acquis un talent, un talent rare, qui lui avait coûté de longs efforts et avait par conséquent beaucoup de valeur; une grande espérance, l’espérance de jours meilleurs, d’une vie différente, de la revanche qui devait tôt ou tard venir, l’avait pénétrée, accompagnée partout et toujours, lui avait fait supporter les injustices des hommes et du sort, les longues heures d’atelier, les souliers percés, la margarine rance, les chapeaux sans plumes, et bien d’autres choses: et puis les événements avaient suivi leur cours, le jour de l’apothéose était venu, et voilà que tout était fini! De tout ce que lui avait promis sa juste espérance, il ne restait qu’une bourse de peluche bleue qui contenait deux souverains; rien n’était changé; la vie allait reprendre comme autrefois, avec cette différence qu’elle n’avait plus rien à attendre.
Elle ne comprenait pas bien ce qui s’était passé. Elle ne savait pas à qui s’en prendre; mais il y avait eu quelque part une malhonnêteté, un vol; et comme ce qu’on lui avait escroqué était son dû, son unique bien et l’essence de sa vie, l’injustice était si criante et le vol si cruel qu’un Dieu juste n’aurait jamais dû les tolérer.
Lizzie se disait toutes ces choses, assise sur son lit, les bras autour de ses genoux repliés, et une crise de colère impuissante contre l’iniquité des hommes lui fit monter les larmes aux yeux. Le passé étant plein de mélancolie et le présent incertain, elle essaya pour se consoler de se figurer encore une fois le futur sous des couleurs éclatantes: mais après un court effort d’imagination, son pauvre courage s’écroula, et l’idée des longues années à venir la secoua d’un frisson d’horreur. Elles se présentaient comme une longue trame grise, tissée de travail et d’ennui, où la suite interminable des jours traçait le même dessin monotone. Elle pouvait se figurer très exactement ce que serait l’avenir, parce qu’il serait tout pareil à l’autrefois; seulement autrefois, il y avait au bout des longs jours mornes la clarté consolante d’une promesse, la promesse de toutes les choses qui n’étaient pas arrivées... Lizzie se souvint d’avoir lu dans un livre, imprimé en grosses lettres pour les petits enfants, l’histoire d’une fée qui marchait «au milieu d’un nuage doré»; elle ressentit une sorte de vanité amère à songer qu’elle avait, elle aussi, marché dans un nuage doré, éblouie et aveugle; et il ne restait plus du beau nuage que deux fragments dérisoires, enfermés dans une bourse de peluche bleue.
Au milieu de son désespoir, il lui vint à l’idée qu’il y avait, comme chaque dimanche, le marché de Middlesex Street, à quelques minutes de chez elle, et que les deux souverains tant méprisés, employés judicieusement, pouvaient après tout faire bien des choses. Elle se leva, fit sa toilette avec le plus grand soin et descendit. Sa mère lui fit observer que quand on sortait de son lit à cette heure-là, il était absolument futile d’espérer trouver quelque chose à manger. Lizzie sourit avec hauteur, et alla s’asseoir sur le pas de la porte pour attendre l’oncle. Il arriva bientôt, et sur sa demande, lui remit le trésor avec un sourire d’indulgence.
En descendant Mile End Road, Lizzie songeait que c’était quelque chose d’étonnant et de presque tragique, la petitesse du prix en quoi s’était résumé son rêve. Elle tenait là dans sa paume fermée tout ce qui restait d’un monde de mirage, échafaudé lentement et dissipé en un soir; ces deux pièces d’or étaient en quelque sorte des reliques, tout ce qui restait pour prouver aux autres et lui rappeler à elle-même l’existence du bel édifice fauché.
Quand elle arriva à Middlesex Street, elle se souvint tout à coup qu’elle n’avait encore rien mangé, et elle déjeuna sur le champ d’une portion d’anguille à la gelée, de deux glaces et d’une tablette de chocolat; ensuite elle se laissa prendre dans la foule et suivit la rue jusqu’au bout, regardant les étalages.
Elle était encore perplexe quand une poussée subite la projeta vers un coin de trottoir où s’alignaient des paires de chaussures; à vrai dire, elle eût préféré réserver son argent pour des objets moins utiles, mais la voix de la raison se fit entendre, et elle fit l’acquisition d’une paire de souliers jaunes un peu usés, mais pointus à ravir. Refusant l’offre d’un journal pour les emballer, elle alla s’asseoir sur le trottoir dans une petite rue latérale, mit les souliers jaunes et abandonna les vieux. Quand celle eut fait cela, elle se dit qu’elle venait d’être pratique, prévoyante et sage, et elle décida que le prochain achat aurait pour objet un article d’ornement. Après une longue hésitation, elle se décida pour une fourrure. On était en août, mais le marchand dissipa ses derniers doutes en lui assurant que les fourrures vraiment belles se portaient toute l’année. Elle acheta encore un collier de perles, une broche, un nœud de velours rose dont elle orna son chapeau, et un mouchoir de soie safran avec son initiale brodée en bleu. Après cela, elle ne pouvait vraiment plus s’apitoyer sur elle-même; et son souci principal fut de disposer ces divers ornements avec assez d’art pour qu’on pût les voir tous au premier coup d’œil.
Quand cela fut fait, elle remonta Whitechapel Road jusqu’au «Pavillon», puis revint sur ses pas, marchant lentement au milieu du trottoir, mais s’appliquant à ne pas révéler dans son maintien un orgueil de mauvais goût. Une fois revenue, elle comprit que dans ce quartier on ne saurait pas réellement apprécier sa toilette; puisqu’elle se trouvait par hasard bien habillée, elle irait se montrer dans des sphères plus élégantes; et sans attendre plus longtemps, elle empoigna sa jupe à pleine main, prit le coin de sa fourrure entre ses dents pour ne pas la perdre, et rattrapa un omnibus en trois enjambées. Comme ce n’était pas le moment de regarder à la dépense, elle prit un ticket de trois pence, se réservant de descendre quand bon lui semblerait. Elle hésita plusieurs fois et se leva à moitié, mais se contint, et ne quitta l’omnibus que quand le conducteur annonça «Marble Arch!» d’une voix lassée.
Lizzie, débarquée sur le trottoir, regarda la grille et dit «Hyde Park!» à demi-voix, d’un ton chargé de respect; puis elle épousseta sa fourrure à petites tapes tendres, prit le mouchoir de soie safran à la main, et entra dans le grand monde avec simplicité.
Il est bon de se promener dans les rues et de regarder les étalages, il est doux de manger lentement une glace à la framboise, doux aussi de rester tard au lit le dimanche matin, ou bien d’aller en voiture jusqu’à Epping-Forest et de reposer ses yeux sur de l’herbe vraiment verte et des arbres qui ne soient pas plantés en rangées; mais marcher doucement dans les allées d’un parc, par un beau soleil, quand on a une fourrure neuve, des souliers jaunes, un collier de perles et un mouchoir de soie brodé est plus délicieux que tout cela. C’est une joie si complète et si pure que toutes les satisfactions de vanité mesquine finissent par disparaître. On se sent sorti de la dure carapace des jours de travail, installé dans un cercle supérieur où les toilettes éclatantes, le décor ratissé et les manières polies rendent la vie douce, facile et belle; et par sympathie les gestes les plus ordinaires et même le cours naturel des idées prennent une distinction mystérieuse.
Lizzie se promena donc dans Hyde-Park et Kensington-Gardens tant que dura le jour, et fut parfaitement heureuse. A la fin de la journée, elle se dirigea vers le kiosque de la musique et s’assit à quelque distance pour jouir de ses dernières heures. Le soleil descendit derrière les arbres lointains, borda de nuances éclatantes et douces quelques nuages épars et disparut tout à fait. Au milieu de l’ombre qui tombait sur le parc, la musique continuait à se faire entendre, jouant des airs militaires, au rythme martial et gai, auxquels la venue lente du crépuscule prêtait une mélancolie inattendue.
Lizzie restait sans bouger dans son fauteuil, résolue à ne partir que le plus tard possible, et sentant pourtant que son bonheur s’en allait. Il faisait trop sombre maintenant pour qu’on pût voir sa fourrure, ni le nœud rose de son chapeau, ni le mouchoir de soie qu’elle tenait pourtant à moitié déployé sur ses genoux. L’obscurité la repoussait impitoyablement dans sa sphère: elle n’était plus qu’une petite chose insignifiante, perdue dans la nuit.
Quand la musique se tut, des gens qui étaient assis se levèrent et passèrent devant elle pour s’en aller; il y avait surtout des dames, des dames à démarche molle et balancée, dont la silhouette devinée dans l’ombre avait un aspect d’élégance raffinée. C’étaient de grandes dames, assurément, qu’elles fussent ou non titrées; la molle indolence de leurs moindres gestes disait aux tiers: «Maintenant nous rentrons chez nous, dans nos maisons où il y a des lumières douces, des lits à colonnes et de la vaisselle d’argent.»