La belle que voilà...

Part 10

Chapter 102,721 wordsPublic domain

Lizzie se souvint du soir où l’oncle Jim avait éveillé son grand désir en parlant des duchesses qui n’auraient pas su danser. Eh bien, elle savait danser, elle, danser comme les grandes dames n’auraient jamais pu, jamais; mais elles s’en moquaient pas mal! Elles n’étaient même pas venues au «Paragon» pour lui voir gagner le premier prix, et si elles étaient venues, elles l’auraient oubliée en moins d’une heure, retournant à leurs plaisirs, à leurs jolies choses et à leurs jolies vies, pendant que la petite Lizzie rentrait dans les régions noires, avec ses deux souverains, et au dedans d’elle quelque chose de cassé qui criait son agonie. L’argent était déjà en partie dépensé; il lui avait donné quelques heures de satisfaction, et voici que c’était déjà fini, et l’autre voix au dedans d’elle recommençait sa clameur lamentable, lui rappelait sans répit son désespoir, semblait la pousser vers quelque redoutable asile.

Elle se leva aussi et s’en alla vers la grille; elle n’essayait plus d’avoir l’air distingué. D’abord elle sentait qu’elle n’était même pas bien habillée; elles n’avaient pas de fourrures les autres, et probablement si elles avaient vu la sienne, avant qu’il fît nuit, elles auraient ri. Elles auraient ri doucement, sans éclats, par politesse, et elles auraient passé en balançant les hanches dans leurs jupes soyeuses et molles vers les équipages qui les attendaient certainement un peu plus loin. Le beau mérite de savoir danser! C’était moins difficile que d’être riche, et moins spirituel que de porter de jolies toilettes et de ne rien faire!

Dans les allées sombres du parc, et plus tard sur l’omnibus qui la ramenait vers Mile End, Lizzie sentit au milieu de son souci se lever en elle un étrange orgueil: l’orgueil de ceux qui ont nourri de grands rêves et n’ont pas été compris. Il y aurait une sorte de noblesse amère à promener dans Faith Street, même dans la corderie, la conscience d’aspirations méconnues. Elle se sentait maintenant délivrée des obligations mesquines et des devoirs vulgaires, appelée à marcher dans ces sentiers semés de lauriers et de ronces où s’en vont les grandes âmes que la vie a traitées injustement.

Cet orgueil tomba quelque peu quand elle arriva à la maison, où le reste de la famille était rassemblé. Sur la table, il y avait un pot de bière et des verres; même Bunny avait auprès de lui un peu de bière dans le fond d’un gobelet et mangeait des noix avec diligence. Blakeston vit du premier coup d’œil les ornements nouveaux et fronça les sourcils; mais l’oncle Jim admira sincèrement:

--C’est étonnant, dit-il, la différence que ça fait tout de suite, un peu de toilette chez une jeune fille!

Lizzie garda un silence tragique, et Bunny, devinant sa tristesse, lui offrit des noix.

L’oncle poursuivit placidement:

--A la bonne heure! On s’amuse quand on peut, et puis le lundi au travail! S’pas, petite?

La «petite», les lèvres serrées, retira son chapeau, posa sa fourrure; puis s’abandonnant soudain, elle se laissa aller sur la table, et la tête entre les coudes, sanglota éperdument. Les noix échappées de sa main rebondirent sur la table et roulèrent par terre, où Bunny les ramassa.

Au milieu du silence stupéfait, la voix mouillée de Lizzie prononça piteusement:

--Je ne veux pas! Oh! je ne veux pas!

L’oncle qui ne comprenait pas encore, demanda avec lenteur:

--Qu’est-ce qu’elle ne veut pas?

Entre deux hoquets désespérés, elle répondit faiblement:

--Travailler. Oh! je ne veux pas!

Entendant cette prétention éhontée, Blakeston père voulut protester avec indignation. Mais l’oncle l’arrêta de la main.

Il chercha laborieusement quelque chose à dire, et ne trouva rien. Mrs. Blakeston qui ne prenait pas au sérieux les nerfs de jeune fille, examinait la fourrure avec intérêt. Au bout de quelque temps, l’oncle Jim, ayant définitivement reconnu son impuissance à trouver des paroles de consolation, offrit un peu de bière, et voyant que ce subterfuge ne suffisait pas à arrêter les larmes, il lui conseilla d’aller se coucher.

Elle monta l’escalier en sanglotant toujours, se déshabilla et pleura longtemps sur l’oreiller. La vie était trop dure; le chemin des grandes âmes était tout en ronces, sans aucuns lauriers; et même l’oubli du sommeil ne lui était d’aucun réconfort, à cause du lendemain qui venait déjà.

* * * * *

A cinq heures un quart, Lizzie se leva, descendit allumer le fourneau à essence et emplir la bouilloire, et remonta s’habiller. A côté de son lit, il y avait un morceau de miroir pendu à un clou; quand elle s’en servit pour arranger ses cheveux, elle constata qu’elle avait les yeux rouges, et dit à haute voix: «Ça m’est bien égal!» En regardant avec plus d’attention, elle découvrit autre chose: c’est qu’elle ne pourrait jamais avoir l’air d’une héroïne, d’une héroïne de rien.

Les héroïnes du crime et du vice, les révoltées avaient une mine altière, des yeux profonds au regard dominateur, un teint mat, des lèvres de carmin, un port de tête arrogant, enchanteur et cruel. Elle, Lizzie, n’avait rien de tout cela. Comme héroïne vertueuse, innocente et persécutée, elle eût été plus vraisemblable, mais celles-là avaient toujours un air de distinction chaste, de vertu éclatante qui les marquait pour le triomphe inévitable de la fin. Ce qu’elle voyait dans les débris de miroir c’était, sans illusion possible, la figure d’une petite jeune fille ennuyée et lasse, qui se préparait à travailler toute la journée, pour huit shillings par semaine, et n’aimait pas cela. Il n’y avait donc pour elle aucun espoir! Quand elle eut fait cette constatation, elle s’aperçut qu’elle n’avait plus que juste le temps de boire son thé en toute hâte et d’emporter un morceau de pain pour manger en route.

Elle arriva en grignotant dans Mile End Road, et la gloire du soleil levant au-dessus des maisons la frappa comme une offense. Elle se dit: «Elles sont encore au lit, les grandes dames!» et regarda le ciel rose avec hostilité; le fait d’être levée à temps pour voir l’aurore était la preuve amère de sa servitude. Mais ce ne fut que quand elle se retrouva à l’atelier, à sa place coutumière, attelée de nouveau à la longue tâche fastidieuse, qu’elle goûta tout à fait l’horreur de la vie qui recommençait.

Il se pourrait fort bien que dans vingt-cinq ans elle fût encore là. Vingt-cinq ans! Elle essaya de se représenter combien cela faisait de jours, et abandonna bientôt le calcul, arrivée à des chiffres tels qu’ils cessaient d’avoir aucun sens. Le ronronnement continu des machines semblait le symbole même de l’éternité. Elles marchaient sans heurts, inlassables, rapides, exemptes des imperfections et des faiblesses d’une humanité précaire, et toutes ces choses qui tournaient sans arrêt, les volants, les longues tiges d’acier, les courroies et les engrenages, c’étaient des vies, des vies, des vies, des vies qui passaient. Elles se suivaient en longues files inépuisables, faisaient quelques tours rapides, s’usaient et passaient dans le vide, remplacées par d’autres, toutes résignées et dociles. D’innombrables générations se succédaient sans plainte, et déjà la machine appelait de son ronronnement doux les petites filles qui avaient cru lui échapper.

L’heure du déjeuner amena toutes les amies, qui exigeaient le récit détaillé de tout ce qui s’était passé, de ce qu’avait dit le directeur du «Paragon» et de la façon dont elle allait dépenser les deux souverains. Mais Lizzie n’était pas en humeur de causer; la curiosité de ces prétendues amies lui parut sotte et vulgaire, et leurs exclamations diverses, qui se traduisaient toutes par: «A-t-elle de la chance, cette Lizzie!» la choquèrent comme des propos déplacés au cours de funérailles. Car elle portait en terre ce jour-là un grand secret plein d’orgueil, quelque chose comme les restes d’une personne de haute naissance qui aurait vécu en exil et dont, même après sa mort, il serait interdit de révéler le nom. Elles ne comprenaient pas, les autres; elles ne comprendraient jamais, et elles l’ennuyaient. Naturellement, quand elle montra sa mauvaise humeur, on l’accusa de vanité ridicule, et les camarades coupèrent court à leurs félicitations pour dire d’un ton moqueur:

--Ah! ça paraît dur de se remettre au travail quand on a passé sur les planches! Il faudra pourtant s’y faire, ma fille!

Lizzie répondit:

--Peut-être!

Et elle rentra la première à l’atelier.

Les machines tournaient toujours; il semblait qu’elles dussent continuer ainsi pendant des siècles et des siècles et que toutes les générations à venir suffiraient à peine à assurer leur besogne; mais Lizzie n’était plus disposée à se résigner. Une fièvre de révolte haletait en elle et faisait trembler ses mains, et toute sa volonté frêle se cabrait contre le destin. Ce qui l’exaltait surtout, c’était l’inégalité de la lutte: d’un côté, il y avait une grande loi irrésistible et peut-être juste qui, depuis le commencement du monde, ployait sous le même joug les résignés et les réfractaires, et de l’autre côté, il y avait la petite Lizzie qui se dressait en face de l’inévitable et prétendait échapper au sort commun. Pourtant, il lui faudrait céder tôt ou tard, à moins... Elle s’arrêta un instant dans son travail, les yeux ouverts sur la muraille; et quelque chose de grand et de solennel entra dans la longue salle emplie de poussières, voila le décor mesquin, couvrit tous les bruits de la vie vulgaire, et lui chuchota à l’oreille des promesses d’évasion.

Elle songea: «Comme c’est simple!» et s’étonna de n’y avoir pas songé plus tôt. C’était une revanche, en somme, la seule possible, mais éclatante; un défi lancé à toutes les grandes puissances oppressives; une fin tragique et belle qui terminerait sans déchéance un grand chagrin... et elle avait lu dans les journaux que cela ne faisait presque pas mal. Les grandes dames elles-mêmes, si elles apprenaient cela, seraient contraintes au respect; les amies de la corderie percevraient confusément qu’elles avaient caché au milieu d’elles une âme plus haute et plus pure; et quand sonnerait le glas de son départ, il y aurait quelque part dans l’infini une voix juste et compatissante qui annoncerait:

--Celle qui s’en va, c’est la petite Lizzie, qui savait danser!

Une fois que l’idée fut venue, elle ne songea même pas qu’il pût y avoir la moindre hésitation: c’était la solution glorieuse et simple, qui répondait à tout, et pour laquelle elle n’avait besoin de la permission de personne. Et elle serait une héroïne, après tout!

Les heures qui passèrent après cela furent douces et faciles, et les moindres choses prirent un sens mystérieux, comme ennoblies par le reflet de ce qui allait venir. Quand la journée de travail fut finie, Lizzie quitta l’usine avec un sourire affable et s’en alla le long de Commercial Road vers les docks, un peu émue, mais pleine de fierté. Elle sentait qu’elle allait faire là quelque chose de grand et d’héroïque, qui devait la relever à jamais au rang dont elle avait cru un moment déchoir, et mettre un sceau de noblesse authentique sur ses opérations avortées. Les gens diraient: «Il fallait vraiment qu’elle eût une nature supérieure au vulgaire, puisqu’elle est morte d’avoir été méconnue!» Et la mort lui donnerait ainsi son auréole plus facilement et plus sûrement que le succès.

Elle avait marché assez vite et s’aperçut qu’il était encore trop tôt; la nuit ne faisait que commencer. La rivière serait sillonnée de chalands et de vapeurs; elle pourrait être dérangée, et elle désirait finir sans hâte, doucement, dans un cadre auguste de silence et de paix. Elle s’en alla donc par les rues, regardant autour d’elle par curiosité: tout ce qu’elle voyait, gens, maisons et boutiques, était laid, indistinctement laid; il n’y avait rien là qui valût un regret. D’ailleurs elle le comprenait maintenant, même les maisons de West-End avec leurs façades à colonnes, les squares tranquilles et distingués, les magasins aux épais tapis, et même bijoux et fourrures n’auraient pu la satisfaire tout à fait. Elle disait cela sans envie et sans dépit et elle en donnait la preuve, puisqu’elle allait renoncer à jamais à l’espérance de toutes ces choses, que personne n’aurait pu lui retirer.

Quand la nuit fut un peu avancée, elle se dirigea de nouveau vers la rivière, longea l’église de Limehouse et suivit les rues obscures en cherchant l’endroit qu’elle avait en vue. Elle le trouva bientôt: c’était un passage étroit entre deux murailles qui menait à un tronçon de quai; des deux côtés l’eau du fleuve clapotait doucement contre les hautes parois de wharfs déserts; du quai partait une passerelle qui conduisait à un ponton ancré dans le courant, où s’amarraient les vapeurs.

Au coin du quai, il y avait un public-house dont les fenêtres étaient encore éclairées; quand elle se fut assurée qu’il n’y avait plus personne dehors, elle passa vite et sans faire de bruit et franchit la passerelle en courant.

L’eau était parfaitement calme et pourtant le ponton se balançait doucement, en oscillations paresseuses, comme bercé par le remous de quelque chose qui venait de passer. De l’autre côté, c’était la double obscurité de l’eau noire et des murailles sombres des entrepôts; çà et là les lumières de quelques vapeurs immobiles se reflétaient dans le fleuve en longues traînées vacillantes; le sifflement lointain d’un remorqueur s’étouffant dans la nuit; les bruits divers de la cité arrivant par intervalles en échos confus, et c’était tout. Ce ponton qui oscillait doucement sur l’eau sombre avait des airs d’asile, et sa solitude recueillie semblait en vérité une promesse de la paix définitive.

Lizzie arriva là en courant, vit les lumières miroitant dans l’eau, presque sous ses pieds, et s’arrêta. Elle savait qu’à gauche, très loin c’était la mer, et de l’autre côté Londres, et elle fut contente de voir que la marée descendait. Elle songea quelle chose vaste et mystérieuse c’était qu’une rivière, qui traversait d’un bout à l’autre les villes des hommes en poursuivant au milieu d’eux sa vie à elle, que rien n’avait pu changer. Combien en avait-elle déjà porté dans ses eaux troubles et roulé sur ses bancs de vase, de ces choses semblables à ce que la petite Lizzie allait devenir? Pauvres filles qui avaient été poussées au dernier refuge pour avoir cru que l’honneur ou l’amour étaient des choses d’importance; vieilles gens qui avaient trop longuement et trop durement vécu et ne se sentaient pas la force d’attendre davantage; faillis, vaincus et délaissés, ils étaient venus à elle, et ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient, comme elle allait le trouver à son tour.

Elle fit deux pas vers le bord et s’arrêta encore une fois. Elle n’avait pas peur de la mort, Lizzie; seulement... elle avait grand peur de l’eau noire, et elle recula lentement jusqu’au milieu du ponton et s’efforça de se rappeler son grand chagrin afin de s’exalter un peu.

Il vint tout à coup, avec son cortège de désillusions, d’iniquités et d’intolérables ennuis. De toutes celles qui avaient cherché un asile dans l’eau profonde, il n’en était certes pas qui eût pu avoir d’aussi justes raisons que Lizzie! La belle affaire d’avoir été trahie ou délaissée! La grosse douleur de n’avoir pas de quoi manger! Elle! On lui avait volé son espoir: des puissances occultes et malfaisantes lui avaient suggéré un rêve obscur, l’avaient nourri, attisé, fait croître d’un jour à l’autre, pour l’escamoter soudain d’une façon incompréhensible et cruelle! Il ne restait plus qu’une grande détresse, l’avenir interminable et vague, le travail fastidieux... Et les deux souverains déjà dépensés!

Quand elle eut songé à tout cela, Lizzie se couvrit les yeux de ses mains, marcha droit devant elle, sentit le sol manquer sous ses pieds, et se laissa aller en frissonnant...

* * * * *

Au rez-de-chaussée de la maison de Faith Street, le conseil de famille était rassemblé. Mr. Blakeston père regarda la montre de son beau-frère, et dit avec amertume:

--Voilà ce que c’est quand on leur laisse quarante sous à ces petites! Ça passe ses soirées dehors à les dépenser comme des sottes!

Sa femme ajouta:

--Et ce que ça se monte la tête! Vous avez vu cette histoire qu’elle a faite hier, disant qu’elle ne voulait plus travailler!

L’oncle Jim intervint avec bienveillance:

--Bah! dit-il. A cet âge-là, on dit çà, et puis le lendemain on n’y pense plus. Il ne faut pas se plaindre, en somme: tout a bien fini.

Tout avait bien fini, en effet, surtout pour Lizzie, que la marée descendante poussait doucement vers la mer.

TABLE DES MATIÈRES

Pages

La Belle que voilà... 5

Celui qui voit les Dieux 21

Le dernier soir 51

La Vieille 81

La destinée de Winthrop-Smith 97

La foire aux vérités 121

La peur 141

Lizzie Blakeston 155

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 3 MARS 1923 == PAR L’IMPRIMERIE FLOCH == A MAYENNE, POUR BERNARD GRASSET