Part 8
Elle s’arrêta un instant, et ouvrant la main elle contempla son trésor; il y avait deux demi-couronnes et trois shillings séparés. Alors, une vague d’héroïsme l’envahit toute, et elle décida soudain qu’elle ne garderait pour elle que les trois shillings. Elle sacrifiait ainsi toute idée d’achats magnifiques, car on ne peut avoir grand’chose pour trois shillings, mais il y aurait de quoi acheter des portions de poisson frit et de pommes de terre pour Bunny et elle, puis deux glaces, deux places au théâtre, et peut-être resterait-il encore de quoi acquérir un collier de perles, le lendemain matin, dans Middlessex Street.
Quand elle arriva chez elle, elle trouva Mr. Blakeston père qui semblait attendre. Il fit observer que c’était vraiment agréable d’être ainsi libre la moitié de la journée; puis il demanda avec simplicité:
--Où est l’argent?
Lizzie lui remit les deux demi-couronnes; il les regarda un instant en haussant les sourcils, les fit passer dans sa paume gauche, et tendit de nouveau la main.
Si Lizzie avait parlé, elle aurait probablement formulé un vain appel à la justice, une protestation indignée, peut-être aussi des propos qui eussent appelé un châtiment; mais elle ne dit rien. Elle ouvrit la main gauche, sa pauvre main moite où les trois pièces d’argent avaient laissé leur empreinte sur les doigts crispés, et quand sa main fut vide, elle comprit définitivement que ce monde n’était qu’une erreur, le produit d’un gigantesque malentendu dont il lui fallait souffrir. Blakeston père fit sauter l’argent dans sa main, donna deux shillings à sa femme pour acheter des provisions, puis, laissant tomber le reste dans sa poche, sortit en sifflotant.
Lizzie, restée seule avec Bunny dans la pièce, s’assit sur une chaise et regarda par la fenêtre. Un grand morceau de carton, appuyé contre un côté de la vitre, servait à la fois de volet et de rideau; sur l’autre moitié il y avait un chiffon de toile bleue, fixé avec deux épingles et relevé en partie. Le soleil avait déjà disparu de Faith Street; il devait luire encore quelque part, de l’autre côté des maisons, mais sa lumière avait abandonné les deux rangées rapprochées de façades moisies, et déjà régnait un demi-jour morne qui annonçait avant l’heure l’approche du soir. Après un silence, Lizzie dit d’une voix tremblante:
--S’ils m’avaient laissé l’argent, je vous aurais payé un grand dîner, Bunny, et le théâtre.
Bunny répondit faiblement:
--Ça ne fait rien.
Et Lizzie se mit à pleurer.
Elle pleurait doucement, presque sans bruit, comme un enfant fatigué. L’ombre arriva lentement cacher les murs sales et emplir la chambre; de la pièce voisine vint d’abord un bruit de pas et de portes secouées, puis celui de la graisse qui fondait en grésillant. Bunny malgré lui prêta l’oreille, et Lizzie, cessant de pleurer, croisa les bras sur le dossier de sa chaise, et appuya le menton sur ses poignets.
--Leur sale usine! dit-elle. Faut pas qu’ils s’imaginent que je vais y rester toute ma vie!
Bunny répondit:
--Bien sûr!
Après un silence, elle reprit avec plus d’assurance:
--Qu’est-ce que ça peut me faire, après tout? Leur sale usine! C’est pas comme si ça devait durer toujours, pas?
Et Bunny, faute de mieux répéta:
--Bien sûr!
* * * * *
Lizzie était depuis quelque temps à l’usine, quand le cours monotone de sa vie fut interrompu par un événement, un gros événement: l’oncle Jim vint à Londres. Elle avait à peine soupçonné son existence; il n’avait jamais été pour elle qu’un personnage légendaire et lointain, obstinément attaché au pays noir qui avait été le berceau de sa famille; et voilà qu’en rentrant un soir, elle le trouva installé sur la meilleure chaise de la maison, partageant un pot d’ale avec Blakeston père et proclamant à haute voix avec un formidable accent du Lancashire son mépris irréductible de la capitale et de ses habitants. Il faisait d’ailleurs exception pour la famille de sa sœur: les Blakeston, à ses yeux, n’étaient comme lui que des colons, contraints par les nécessités de la vie à l’exil parmi les barbares. Au premier coup d’œil, il discerna que Lizzie était restée une véritable fille du Lancashire, et il s’en tint à cette affirmation.
Toutes les vertus qu’il estimait être l’apanage exclusif des comtés du Nord se trouvaient réunies en Lizzie, et sur ses défauts évidents, il ferma les yeux. La vérité était qu’il avait conçu tout de suite pour sa nièce une tendresse profonde de vieil homme solitaire, et les avantages de son affection protectrice se firent promptement sentir. D’abord, il fit savoir à tous qu’il ne tolérait pas qu’on ennuyât Lizzie; et l’autorité d’un homme qui gagne cinq shillings par jour est une chose que Faith Street ne discute pas. De plus, il décréta qu’il prenait en main l’éducation de sa nièce et que, avant toutes choses, il était urgent et indispensable qu’elle apprît à jouer de l’accordéon.
Il possédait un de ces instruments et le maniait avec une virtuosité étonnante. C’était son unique talent et sa distraction principale; et il remarquait lui-même volontiers que pour avoir atteint sans instruction musicale une semblable maîtrise, il fallait que ses aptitudes naturelles eussent été bien au-dessus de l’ordinaire. Quand il jouait de la musique sacrée, les airs des hymnes et des psaumes sortaient de l’accordéon avec tant de force et de majesté qu’il semblait que ce fût la voix de l’Éternel lui-même tonnant entre les nuages; et quand il redescendait vers les mélodies sentimentales du moment, la plainte traînante de l’instrument se faisait si touchante et si tendre qu’on était forcé de croire que le soufflet de cuir vert contenait une âme prisonnière, qui, pétrie entre ses paumes impitoyables, exhalait sa douleur harmonieuse sur un rythme approprié.
Quand Lizzie l’entendit exécuter pour la première fois _Geneviève, sweet Geneviève_, avec des ralentissements langoureux aux bons endroits, elle retint son souffle et pensa défaillir. Elle avait toujours conservé une tendresse secrète pour les pianos mécaniques, les orgues et les fanfares; mais ceci était différent: c’était l’enchaînement miraculeux des sons, la vraie musique enchanteresse et poignante, qui lui était révélée, et la seule idée qu’elle, Lizzie, pouvait aspirer à produire ces harmonies quasi divines la remplit d’un trouble profond. Ce ne fut donc pas la bonne volonté qui lui manqua, et elle eut en l’oncle Jim un professeur admirable, plein du feu sacré et d’une patience infinie; pourtant ses progrès furent presque insensibles, et l’oncle lui-même, tout en l’encourageant à persévérer, dut avouer que Lizzie ne semblait pas destinée à jamais devenir une des gloires de l’accordéon.
Même après qu’elle eut à peu près compris le maniement subtil des poignées et des trous, les premiers rythmes rudimentaires qu’elle sut évoquer manquaient absolument de vie. L’instrument, qui sous les doigts experts du professeur venait de mugir avec majesté ou de soupirer avec tendresse, ne produisait entre ses mains qu’une plainte anémique, une pauvre mélodie heurtée et faible, moins un chant qu’une lamentation molle, interrompue, malhabile, l’appel d’une petite âme élémentaire et triste. L’oncle Jim reprenait l’accordéon, faisait une démonstration, donnait quelques conseils, prêchait la force et l’audace; et Lizzie recommençait courageusement, serrant les lèvres et ouvrant des yeux étonnés sur ses insuccès.
Quand il la voyait prête à se décourager, l’oncle interrompait la leçon et jouait un des airs de son répertoire pour terminer agréablement la soirée. D’autres fois, il condescendait pour amuser Bunny, à reproduire avec son instrument des piaillements d’oiseau, des grondements de tonnerre et des clameurs aiguës de chien écrasé, et Lizzie oubliait son désespoir et riait aux larmes.
Un soir, il attaqua un air de cake-walk, et Lizzie, entraînée par la musique, se leva d’un saut, empoigna sa jupe à pleine main et se mit à danser. Voilà longtemps, bien longtemps qu’elle n’avait pas dansé; mais tous les pas qu’elle exécutait jadis lui revinrent à la mémoire en un instant; et quand elle eut parcouru deux fois d’un mur à l’autre la pièce étroite, elle était redevenue la petite fille aux bas troués que la ritournelle d’un piano mécanique grisait comme un philtre puissant.
L’oncle, qui l’avait d’abord regardée faire avec un sourire, fit signe à Bunny d’écarter les chaises, et accentuant la cadence du heurt de ses gros souliers sur le plancher, il joua tous les airs de danse qu’il connaissait, valses, polkas et gigues, en fredonnant et dodelinant de la tête. Et Lizzie dansa.
Elle dansa parce que chacune des mesures de la musique lui parlait avec une voix différente, lui chuchotait de tourner, de sauter d’un pied sur l’autre, de faire claquer ses talons sur le plancher, ou de s’avancer en tendant les bras. Elle suivait le rythme parce qu’elle s’y sentait contrainte, et le rythme rentrait en elle et lui suggérait les gestes nécessaires, soulevait ses pieds et les forçait à suivre à pas précis un tracé invisible, faisait monter les genoux, balançait le torse frissonnant sur les hanches raidies, ployait le cou mince sous un lourd vertige. Il y avait des cadences vives et claires qui semblaient remplir la chambre de joie et donner aux membres une légèreté surnaturelle, des cadences délirantes qui exigeaient des gestes brusques et le martèlement brutal des pieds fiévreux sur les planches. Lizzie les suivait toutes aveuglément, déroulant d’un mur à l’autre sa danse sans nom et sans règles, grave comme un rite, primitive comme le vol ivre d’un moucheron dans une traînée de lumière.
Puis le monde s’arrêta avec un choc; et il sembla que l’ombre descendait tout d’un coup, inexorable, après une longue attente.
La musique s’était tue, et Lizzie était assise sur une chaise, haletant un peu, avec un faible sourire étonné.
L’oncle posa l’accordéon par terre, appuya les mains sur ses genoux et poussa un long sifflement.
--Mais, petite, dit-il, c’est que vous savez bien danser!
* * * * *
L’oncle Jim comprit tout de suite qu’il avait fait jusque-là fausse route en essayant d’enseigner la musique à sa nièce; il était clair qu’elle n’était pas née pour l’accordéon, mais bien pour la danse, et c’était de ce côté qu’ils devaient diriger tous deux leurs efforts.
Lizzie fut un peu étonnée et presque offensée de l’entendre insinuer qu’elle avait encore beaucoup à apprendre; elle se souvenait des triomphes de son enfance et protestait que quelques semaines de pratique lui rendraient toute la souplesse d’antan. Mais l’oncle avait des idées sur la danse, des idées particulières et très arrêtées, et quand il les exposa à Lizzie, ce lui fut une révélation presque aussi complète que quand elle l’avait entendu pour la première fois jouer de l’accordéon.
Elle avait accompli sous sa direction quelques exercices et se reposait. C’était l’heure où le marchand de sable passe pour les enfants et où les petites travailleuses fatiguées songent qu’il n’y a plus qu’une courte nuit entre l’heure présente et le travail du lendemain. L’oncle Jim était assis, penché en avant, les coudes sur les genoux, maniant rêveusement l’accordéon d’où sortaient à chacun de ses gestes des plaintes étouffées.
--Voyez-vous, petite, n’importe quelle jeune oie qui n’a pas les genoux trop raides ni la taille en bois peut donner des coups de pied en l’air, se casser en deux et appeler ça de la danse. Mais nous pouvons faire mieux que cela, petite, beaucoup mieux! Les gens du grand monde s’attrapent par la taille et tournent en rond en faisant des manières, et ils appellent ça aussi de la danse. Mais si vous prenez une duchesse et si vous la mettez sur une plate-forme de deux pieds de côté, bien sonore, et si vous lui jouez un air de danse, un vrai, qui vous enlève comme feraient des coups de fouet dans les jambes, et que vous lui disiez de chanter cet air-là avec ses pieds, eh bien, elle ne saura pas, la duchesse! elle ne saura pas, petite! Et toutes ses manières ne l’empêcheront pas d’avoir l’air d’une sotte, parce qu’elle ne saura pas.
Entendant cette parabole, Lizzie perçut clairement que sa mission en ce monde était de faire ce que la duchesse n’aurait pas su faire: de monter sur une plate-forme bien sonore et de chanter un air avec ses pieds; et qu’en dehors de cela, la vie ne serait jamais pour elle qu’une chose incolore et sans joie.
* * * * *
Pour la première fois de sa vie, Lizzie sut ce que c’est que d’avoir un vrai désir, un désir qui vous hante et qui vous mène, et qui, oublié un instant, revient vous éveiller avec un sursaut au milieu de la routine du jour. Elle avait des moments de terreur affolée, la terreur d’avoir commencé trop tard, alors qu’il n’était plus temps, ou la terreur encore de quelque chose d’inattendu et d’inévitable qui viendrait tout à coup l’arrêter. Puis sa peur se dissipait, et son calme coutumier revenant, elle se sentait envahie d’un grand espoir. Elle allait ce jour-là revenir de l’usine à la maison en toute hâte, boire son thé, manger une tartine et l’oncle arriverait pour la leçon du soir. Elle écouterait tous ses conseils et s’appliquerait très fort, sans perdre une minute, afin de hâter ses progrès. Et elle recommencerait le lendemain et les jours suivants, et bien d’autres jours encore, jusqu’à celui où elle pourrait enfin monter sur la plate-forme, son rêve, le carré de planches compact et sonore qui serait son piédestal; et là, scandant la musique miraculeuse du choc précis des talons et des pointes, répandre sur le monde l’ivresse du rythme qui la grisait.
Lorsqu’elle fixait un certain point sur le mur pendant assez longtemps sans penser à rien, elle voyait son rêve se réaliser en image. Tout y était: la plate-forme glorieuse, Lizzie, une Lizzie un peu transformée, qui avait des cheveux d’aurore, un sourire vainqueur et pourtant très doux, et probablement un collier de perles au cou; et tout autour, il y aurait... elle ne savait pas au juste quoi, mais ce serait glorieux aussi. Certainement pas les murs resserrés et humides ni les vitres sales de la corderie; c’étaient peut-être des figures, d’innombrables rangées de figures claires qui formaient un amphithéâtre, mais quoi que ce fût, ce serait bien; car il n’y aurait plus rien d’ennuyeux ni de laid. Et les belles juives de Whitechapel Road jauniraient d’envie.
Elle était généralement rappelée à la réalité par un bruit quelconque ou le coup de pied charitable d’une voisine qui voulait lui éviter une amende; et elle se remettait au travail de bonne grâce, avec un sourire un peu supérieur, parce qu’elle était seule à savoir ce qui allait arriver.
Et l’été vint. Il vint tout à coup, après un printemps tardif et froid, et peut-être qu’il remplit les campagnes de merveilles, mais dans Mile End et Stepney il pesa lourdement. Le soleil chauffa à blanc le toit de zinc de la corderie et transforma en étuve le long atelier où flottaient des poussières de chanvre, et les heures chaudes se traînaient l’une après l’autre au long des interminables journées.
Le soir arrivait pourtant, mais il n’apportait à Lizzie que Faith Street, pareille à un long couloir tiède et sans soleil, emplie d’une atmosphère stagnante où se fondaient tous les relents du jour. Quand l’oncle Jim tardait à venir, elle montait pour l’attendre dans la pièce du premier, et s’asseyait à sa place favorite près de la fenêtre. A cette heure-là, il venait souvent par-dessus les toits des maisons d’en face une brise un peu plus fraîche, qui annonçait l’approche de la nuit; et même quand la brise manquait, les teintes douces du ciel entre les cheminées étaient une sorte de réconfort.
Bunny, qui lui tenait généralement compagnie, se laissait parfois attendrir par la paix du soir et lui révélait ses aspirations. Il désignait le couchant par un geste vague et disait pensivement: «Tu vois, là où c’est vert. Hein! et ce que ça doit être loin!» Et après un silence: «Je voudrais bien y aller voir!» Il ne songeait probablement qu’à cette partie du monde qui devait se trouver directement au-dessous de l’horizon aux nuances d’aigue-marine; mais Lizzie, s’imaginant qu’il aspirait au firmament même, le regardait d’un air soupçonneux et se contentait de secouer la tête.
Elle n’éprouvait aucun désir de ce genre. L’idée de déplacement s’associait dans son esprit à des embarras nombreux, une grande fatigue, l’intrusion dans un milieu inconnu et probablement hostile. Non, elle préférait attendre son bonheur sur place... Elle sentait confusément qu’elle avait une quantité de souhaits à formuler; mais elle ne pouvait guère les séparer l’un de l’autre. Ils formaient un tout, un régime complet dont l’avènement viendrait modifier un état de choses par trop défectueux; mais séparés, ils perdaient leur prestige.
L’obscurité venait peu à peu, peuplée de formes vagues, tachée de lumières, et Lizzie se prenait à songer que si un de ses désirs pouvait être réalisé, elle souhaiterait avant tout que le soir durât plus longtemps. D’abord le soir était souvent frais et agréable; on avait fini de travailler et il y avait encore toute la nuit avant qu’il fallût recommencer. Toutes les dures nécessités du jour, les abus odieux, les flagrantes injustices cessaient, après tout, d’être si intolérables. Peut-être que le lendemain, ou un peu plus tard, tout s’arrangerait; et en tout cas, tant que le soir durait, on n’avait pas besoin d’y songer. Le soir était une heure de repos et de dédommagement, il venait rectifier d’une pesée légère les balances irrémédiablement faussées, et donner au pauvre monde presque toute sa mesure de paix. Lizzie aurait bien aimé qu’il durât plus longtemps; pour le moment, elle n’en demandait pas davantage.
Le grincement d’une porte poussée annonçait l’arrivée de l’oncle, et elle descendait le retrouver. Quelques instants plus tard Faith Street était secoué dans sa torpeur par un refrain qui montait alerte et léger, un air de danse qui semblait lancer un défi à toutes les lourdes choses immobiles et emporter le reste dans une irrésistible ronde. Et bientôt se mêlait à la musique un autre son plus alerte encore, le tapotement de deux pieds vivants sur les planches.
Ils suivaient d’abord la cadence timidement, hésitant un peu; puis quand elle se faisait plus allègre et plus forte, leur battement s’élevait aussi, précis et clair, scandant le refrain, découpant en chocs nets chaque phrase de musique; et ils finissaient par dominer la voix de l’accordéon, emplir la maison d’une grande clameur rythmée qui se fondait en roulements ou s’espaçait en intervalles, marmottait une prière à petits coups discrets, s’affolait, se muait en défi, sortait par la fenêtre, insistante et brave, pour apprendre à l’univers indifférent que là-dedans, derrière les murs pelés et la porte vermoulue, il y avait Lizzie Blakeston, la petite Lizzie, qui dansait, dansait, dansait...
* * * * *
Un samedi soir en rentrant, Lizzie trouva l’oncle installé dans la pièce du rez-de-chaussée; sa figure et son maintien dégageaient une impression de mystérieux contentement. Il accueillit sa nièce d’un hochement de tête amical, et lui montra des yeux quelque chose qui occupait le fond de la chambre.
Lizzie suivit son regard, et joignant les mains, poussa un «Oh!» de surprise exultante: le mobilier sommaire de la pièce s’était enrichi depuis la veille, d’une plate-forme carrée formée de planches assemblées avec art, une petite plate-forme qu’on devinait au premier coup d’œil bien assise, forte et légère, élastique comme un tremplin et sonore comme un tambour.
Lizzie s’y campa d’un saut, arracha son chapeau et le lança sur la table, donna quelques coups de talon d’essai, poussa un éclat de rire aigu, reprit aussitôt un air de gravité surnaturelle et dit: «Y a du bon!» Et l’oncle Jim empoigna l’accordéon avec un large sourire.
Les enfants qui jouaient au milieu de Faith Street s’arrêtèrent tout à coup dans leurs ébats et, après une courte quête, vinrent écraser contre la vitre des figures multicolores. Ils arrivèrent juste à temps pour voir la danseuse s’arrêter, car l’oncle venait de reposer son instrument sur la table, et se renversant sur sa chaise, regardait son ouvrage d’un air de satisfaction modeste.
--Et voilà! dit-il. C’est moi qui l’ai faite, cet après-midi. Elle est bonne. Ça n’a l’air de rien, comme ça; mais il faut savoir. Puis il se leva et reprit son air mystérieux. «Ce n’est que le commencement, reprit-il. Remettez votre chapeau, petite, nous allons sortir.» Lizzie écarquilla les yeux et obéit.
Ils descendirent Cambridge Road, tournèrent à gauche dans Mile End Road et suivirent le large trottoir jusqu’au «Paragon». L’oncle dit négligemment: «Nous n’entrerons pas ce soir; mais on peut toujours regarder le programme.» Lizzie lut les noms l’un après l’autre, saluant ceux des étoiles d’exclamations admiratives: «George Mozart! Will Evans!... Chirgwin! Oh! oncle! Chirhwin!...
L’oncle eut une moue évasive:
--Oui, ça n’est pas mauvais; mais voyons qu’est-ce qu’ils donnent la semaine prochaine. Et ça! Qu’est-ce que c’est que ça?
«Ça» était une affiche jaune qui annonçait que la direction, afin de mettre au jour des talents nouveaux susceptibles d’orner la scène d’un music-hall, organisait pour la quinzaine suivante un grand concours ouvert aux seuls amateurs des deux sexes, qui étaient invités à présenter devant le jury formé de personnalités du quartier un numéro de leur composition.
Lizzie lut l’affiche à demi-voix, d’un ton placide, distraitement, et se retournant, rencontra le regard de l’oncle, qui se frottait le menton en la contemplant d’un air gouailleur. Ce fut seulement alors qu’elle comprit, et la chose lui parut sur le moment d’une si prodigieuse énormité qu’elle ne put qu’arrondir les yeux, hausser les épaules, et les doigts raidis d’émotion, laisser échapper un long soupir, pendant que tous les becs de gaz de la façade entamaient devant ses yeux une sarabande hystérique. Puis elle demeura immobile sur le trottoir, la tête encore vide de toute idée, la bouche ouverte et arrondie en _O_, retenant son souffle; et le bruit des voitures et des tramways sur la chaussée, un moment suspendu, revint remplir ses oreilles comme un tonnerre confus.
Le premier instant de stupeur passé, elle comprit plus clairement, et embrassant d’un regard le large trottoir inondé de lumière, la façade imposante et le portier en uniforme, douta d’elle-même.
--Oh! oncle! fit-elle. Vous croyez?
L’oncle eut un sourire supérieur.
--J’en fais mon affaire, dit-il. Nous avons encore quinze jours, petite, et vous êtes en bonnes mains!
Après un instant de silence il ajouta:
--Et le premier prix est de deux livres.
Ils allèrent un peu plus loin dans Mile End Road, revinrent sur leurs pas et s’arrêtèrent de nouveau pour lire l’affiche avec attention, puis ils rentrèrent. Lizzie marchait avec assurance au milieu du trottoir; elle se tenait très droite et les joues lui cuisaient un peu, mais sa surprise s’était tout à fait dissipée.
Elle se disait à elle-même, très posément, qu’elle aurait bien pu deviner que c’était quelque chose de ce genre qui allait arriver. Une petite fille qui rêve de contes de fées ne se donne guère la peine de calculer exactement comment et quand le miracle va, pour elle, survenir; et elle n’avait pas tenté de se figurer ces détails d’une façon précise. Mais le miracle était là; il n’était pas encore arrivé à vrai dire, mais il était presque à la portée de la main, tangible, immanquable. L’oncle Jim, qui ne croyait pas aux fées, en répondait.