La belle que voilà...

Part 7

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Pas un mot ne fut prononcé entre nous sur ce qui s’était passé, ni dans la soirée, ni le lendemain; mais quand vint le soir, je refusai net de l’accompagner à l’étang et lui laissai entendre que, vu l’état de ses nerfs, il ferait mieux de m’imiter. Il secoua la tête sans rien dire et partit seul. Pendant qu’il était absent, je fus saisi par l’énorme ridicule de la situation et, lui laissant un mot, je bouclai ma valise et partis sans plus de formalités.

Un mois et demi plus tard, le hasard me fit passer sous les yeux un bref «fait divers» qui annonçait que M. Silver, de Sherborne (Devon), avait été trouvé mort dans un étang qui lui appartenait. Lorsque le cadavre fut découvert, il était à moitié sorti de l’eau, les mains étaient cramponnées désespérément aux branches d’un saule qui surplombait, et la figure était figée dans une grimace d’effroyable horreur. La mort était attribuée à un accident cardiaque.

Ma version à moi... était légèrement différente; mais je n’ai pas cru devoir la donner sur le moment, pour la simple raison que l’on ne m’aurait pas cru, pas plus que vous ne me croirez.

LIZZIE BLAKESTON

Faith Street donne dans Cambridge Road, et Cambridge Road aboutit à Mile End Road. Au numéro 12 de Faith Street, habitait la famille Blakeston. Le père et la mère étaient venus du Lancashire peu après leur mariage, et la nouvelle génération des Blakeston n’avait jamais connu comme horizon que les rangées de maisons sales et de boutiques douteuses qui s’étendent entre Mile End et Bethnal Green. A l’est, c’était Bromley et Bow; à l’ouest, Whithechapel, puis la Cité, et plus loin encore, entouré d’un nuage d’irréelle splendeur, le West-End, où une aristocratie légendaire vivait parmi les ors et les pourpres, dans la mollesse et les plaisirs.

Les jeunes Blakeston n’avaient sur l’existence de cette aristocratie lointaine que des données assez vagues, et ne s’en souciaient guère. Tout l’intérêt de la vie se concentrait pour eux dans la question sans cesse renaissante des comestibles, question dont les ressources cruellement irrégulières de la famille faisaient trop souvent un insoluble rébus. Quand les fonds étaient bas, et le crédit épuisé, les repas se composaient uniformément de thé faible et de pain vaguement frotté de margarine; encore les tranches étaient-elles parfois d’une minceur criminelle.

Ces contretemps affligeaient surtout Bunny, gros garçon mélancolique, dont les huit ans étaient hantés par des rêves d’abondante nourriture. Aux époques de famine, il promenait sa tristesse devant la boutique où l’on vend du poisson frit et des pommes de terre, ou devant celle encore où s’étalent, à côté des quartiers de viande, de massifs puddings au suif parsemés de raisins rares; et l’odeur délicieuse de la graisse chaude augmentait son désespoir. Aux jours d’abondance, il mangeait avec une résolution sauvage, et même repu, il était sans gaieté, prévoyant les jeûnes à venir.

Sa sœur Lizzie était, comme il convient à son sexe, moins exclusivement préoccupée de ce genre de choses. Elle n’hésitait nullement, à l’occasion, à repousser par la violence les incursions tentées par son jeune frère sur sa part de victuailles; mais quand les victuailles manquaient, elle affectait volontiers, et sans grand effort, une légèreté de cœur qui remplissait Bunny d’admiration. Il ne pouvait comprendre que sa sœur avait pour la soutenir au milieu des privations et des déboires, son art, qui lui était un idéal et une consolation: Lizzie était danseuse.

Dans n’importe quel quartier populeux de Londres on peut voir, autour des Italiens et de leurs pianos mécaniques, de petites filles évoluer par paires, convaincues et solennelles, levant légèrement sur l’asphalte grasse des souliers éculés. Elles méprisent la polka enfantine et la valse langoureuse: leur danse est un curieux mélange de gigue, de pavane et de cake-walk; mais la cadence est impeccable, la souplesse du genou et de la cheville révèle de longues années d’entraînement, et elles apportent à l’accomplissement du rite une gravité qui impose le respect.

Lizzie Blakeston était, à l’âge de douze ans, la meilleure danseuse de Faith Street, de Cambridge Road et peut-être de tout Mile End, simplement. Qu’un orgue se fît entendre dans un rayon d’un quart de mille autour de sa demeure, et elle arrivait en courant, assujettissant d’une main sur sa tête un canotier délabré. Elle réparait rapidement le désordre de sa toilette, tirait un bas, relevait une manche, repoussait dans le rang un faisceau de mèches rebelles, puis elle dansait et les ballerines locales rentraient dans l’ombre.

Pas un piano mécanique dans Londres ne jouait un air sur lequel elle ne pût broder quelques pas ingénieux: _Geneviève_, _Blue Bell_, le _Miserere du Trouvère_ ou la _Marseillaise_, tout servait indifféremment à son jeune génie. La grâce mièvre du menuet et l’excentrique audace du cake-walk se fondaient dans les évolutions de ses jambes minces revêtues de bas troués. L’harmonie exorbitante qui s’échappait à flots du piano mécanique s’emparait d’elle comme une main impérieuse, faisait monter vers le ciel en geste d’offrande ses minces souliers jaunes, rythmait le mouvement de ses bras balancés, la courbait et la relevait, enveloppait ses moindres gestes dans une irrésistible cadence, et saisie d’une glorieuse ivresse, Lizzie sautait, pirouettait et se trémoussait dans l’étau de la mesure, offrant au monde obscurci un sourire vague et des yeux hallucinés.

Puis c’était le silence. L’Italien reprenait sa place entre les brancards et s’éloignait; il ne restait plus que quelques passants attardés, des gamins gouailleurs, Bunny, assis sur le trottoir, sortant périodiquement de poches invisibles des victuailles inattendues, et Mile End Road par un soir d’hiver, la chaussée gluante et les lumières clignotant dans le brouillard.

* * * * *

Les années passèrent; mais les années ne comptent guère dans Faith Street. Au dehors peut se déchaîner le tumulte des catastrophes ou des guerres, les souverains ou les ministres peuvent lancer des proclamations, les banques crouler, les industriels faire fortune et les actrices épouser des pairs; toutes ces choses ne pénètrent pas le cœur de Faith Street. Loin dans l’ouest se déroulent les pompes des couronnements et des funérailles, les candidats aux élections prochaines implorent au long d’affiches fulgurantes les votes du peuple souverain, les vendeurs de journaux passent en courant dans Cambridge Road, hurlant des nouvelles de défaites, mais Faith Street n’en a cure; et quand la nuit tombe elle sort des maisons, et d’une porte à l’autre, commente d’une voix lamentable les thèmes éternels: la rareté du travail, la cherté du lard et l’iniquité des époux.

Ce n’est pas que les époux soient en réalité plus coupables là qu’ailleurs; seulement ils sont généralement sans travail,--c’est une circonstance curieuse que tous les hommes sont sans travail dans Faith Street,--et comme il n’y a rien chez eux qui les porte à la joie, ils s’en vont poursuivre leur idéal de la seule manière qui leur soit possible, deux pence le verre, au-dessus d’un comptoir de bois. Quand l’argent manque, ils s’adossent au mur du «pub» et contemplent le trafic en fumant des pipes résignées; ou bien ils s’en vont chercher du travail, n’en trouvant jamais, et reviennent vers le soir, altérés, naturellement, et pleins d’une tristesse légitime; ils sont reçus avec des reproches et des injures, donnent libre cours à leur indignation, et Faith Street s’emplit de clameurs aiguës et du bruit de chaises renversées.

Les enfants sont dehors: ils ramassent dans les voies adjacentes des débris de bois et de papier, font un feu au beau milieu de Faith Street, et jouent à essayer de s’y pousser l’un l’autre. A des intervalles irréguliers, ils rentrent dans les maisons pour voir s’il y a quelque chose à manger, mais sans grand espoir.

Lizzie Blakeston grandit parmi toutes ces choses. A treize ans, elle était chargée de tous les travaux du ménage, pendant que sa mère nettoyait des magasins dans Bethnal Green. L’entretien sommaire des quatre pièces de la maison, la confection occasionnelle des repas, la séduction quotidienne de l’épicier et du boulanger qui refusaient de continuer leur crédit, prirent désormais le plus clair de son temps, et il ne lui resta plus guère de loisirs à consacrer à son art. D’ailleurs Lizzie prenait au sérieux ses devoirs et en tirait une dignité de manières qui provoquait parmi ses connaissances de Cambrige Road d’amères railleries. Quand elle regagnait sa demeure, Bunny trottant sur ses talons, portant une miche ou le pot de bière paternel, elle n’accordait qu’une attention distraite aux jeunes personnes qui évoluaient autour d’un piano mécanique, exhibant devant des spectateurs plutôt narquois toute la gamme de leurs pas et de leurs attitudes. Invariablement, une des danseuses s’arrêtait et disait d’un ton mi-aimable et mi-moqueur: «Hallo! Lizzie!» Lizzie renfonçait un vestige de regret, répondait gracieusement «Hallo!» et passait avec un sourire. Ce sourire disait aussi clairement qu’auraient pu le faire des mots: «Amusez-vous, mes filles, mais la vie n’est pas un jeu, comme vous vous en apercevrez tôt ou tard. D’ailleurs si Mr. Blakeston père ne trouve pas à manger quand il rentrera, ça fera des histoires!»

La vie avait pourtant ses bons moments. Le samedi soir Lizzie revêtait une robe de velours groseille, trop vieille pour pouvoir être engagée ou vendue, mais qui produisait encore une certaine impression de splendeur. Ses cheveux roulés en papillotes toute la semaine, étaient enfin déroulés et formaient une frange gracieusement ondulée qui cachait son front, sans compter deux rouleaux disciplinés au-dessus de chaque oreille. Les débris de son canotier étaient rassemblés sur sa tête et maintenus au moyen d’une longue épingle dont la tête de verre scintillait aux lumières des boutiques comme un authentique diamant. S’il se trouvait que ses bottines étaient trouées ou avaient égaré leurs semelles, elle se contentait de les ignorer. Bunny, dédaigneux de ces frivolités, ne songeait même pas à modifier sa toilette; mais il la suivait aveuglément, et tous deux s’en allaient vers Mile End Road, dont les larges trottoirs, la veille du sabbat, se bordaient de merveilles.

Les boutiques n’avaient rien de changé. C’étaient toujours les mêmes étalages qui, du lundi au vendredi, avaient présenté dans le même ordre immuable les mêmes marchandises, mais le samedi soir leur prêtait une majesté spéciale. Cinq jours sur sept, ce n’étaient après tout que des magasins où les gens qui avaient de l’argent pouvaient entrer et acquérir contre espèces des choses assurément enviables; le samedi soir, leur caractère vulgaire de boutiques disparaissait et chaque vitrine devenait une des attractions d’une grande foire merveilleuse.

Certaines de ces vitrines excitaient pourtant chez Lizzie et Bunny une convoitise directe et qui n’allait pas sans amertume. Il était un restaurant dans Whitechapel Road dont la vue les retenait longtemps captifs, suçant lentement leur salive et soupirant par intervalles. Derrière la vitre s’étalait une rangée de plats de fer-blanc carrés qu’un foyer invisible chauffait doucement par dessous. Dans un des plats, des saucisses rissolaient dans la graisse; dans un autre c’étaient des portions de viande de forme variée; d’autres encore contenaient des pommes de terre en purée ou des oignons frits. Sur une plaque de tôle, des puddings bouillis ou cuits au four, montrant leurs raisins, fumaient lentement. Derrière les plats se mouvait un homme d’aspect auguste, revêtu d’un tablier, en bras de chemise et les manches relevées jusqu’au coude. Il piquait les viandes d’une fourchette attentive, élevait où démolissait au gré de son caprice les montagnes d’oignons, empoignait les puddings à pleine main pour les mieux partager. Des pancartes pendues au mur vantaient la modicité des prix: saucisse et purée, deux pence et demi; légumes ou pâtisserie, un penny la portion; thé, café ou cacao, un penny la tasse.

Après une longue contemplation, Lizzie disait invariablement d’un ton détaché: «Bah! vous n’avez pas réellement faim, Bunny!» Bunny répondait: «Non» sans conviction, et finissait par se persuader lui-même. N’ayant pas réellement faim, il pouvait donc contempler d’un œil égal les petites voitures où des marchands ambulants débitaient des coquillages empilés dans une soucoupe et arrosés de vinaigre, ou des morceaux d’anguille flottant dans une gelée molle; et aussi les tas de bananes et de pommes, les gâteaux recouverts de sucre et les débris de chocolat suisse vendus au rabais.

D’ailleurs, il y avait bien d’autres choses à voir dans Mile End Road. Devant les portes du «Pavillon» des affiches illustraient les phases les plus tragiques du drame en cours. L’une d’elles, montrait le bandit mondain, revêtu d’un habit de chasse écarlate, serrant sur sa poitrine, avec un rictus hideux, l’héroïne dont le visage se convulsait d’indignation. Une autre représentait le «ring» et deux pugilistes aux torses nus; l’un deux, qui venait de jeter son adversaire à terre, étendait le bras vers un homme dans la foule et prononçait d’une voix terrible: «Voilà l’homme qui a volé mon épouse!» La terreur abjecte du misérable et le juste courroux du boxeur étaient reproduits en tons vifs et d’une façon saisissante.

Enfin il y avait la foule: le flot incessant d’humanité qui oscillait entre Whitechapel et Stepney, passant, regardant, marchandant, passant sans relâche. Il semblait que toute la lumière fût concentrée sur le trottoir et que le reste ne fût qu’un grand noir profond. Des gens sortaient de l’obscurité: sous la clarté des vitrines ou les flammes fumeuses des lampes de forains, leurs figures s’illuminaient, devenaient un instant proches et vivantes, et disparaissaient de nouveau. La plupart n’offraient pour Lizzie aucun intérêt: c’étaient des gens comme on en voit tous les jours, même dans Faith Street: des ouvriers qui passaient avec leurs femmes, une pipe en terre à la bouche et un enfant dans les bras, des amoureux, des mères de famille achetant leurs provisions du dimanche, la jeunesse dorée de Mile End, flânant indolemment sous la voûte de la brasserie où l’on débite de la bière par deux fenêtres. Lizzie n’y faisait pas attention. Mais quand passait un groupe de jeunes juives, portant avec aisance leurs toilettes cossues, elle les suivait d’un regard hostile et pourtant chargé d’admiration.

* * * * *

Mr. Blakeston père, dans ses moments d’éloquence, se plaisait à tonner contre ces étrangers, importés évidemment de pays à demi sauvages, qui venaient s’établir par myriades dans l’East End et arracher leurs moyens d’existence aux honnêtes travailleurs. Il ne se lassait jamais de les flétrir conjointement, eux et le gouvernement qui les tolérait. Le mépris héréditaire de l’ouvrier anglais contre les «forriners» se mêlait chez lui à l’âpre rancune des dépossédés envers les concurrents plus économes ou plus habiles. Lizzie l’avait entendu maintes fois traiter ce thème, et elle embrassait tous les émigrés de Whitechapel et d’alentours dans le même écrasant dédain, qui se mélangeait de crainte presque superstitieuse.

Envers les hommes le dédain prédominait; leur nez charnu, leurs yeux encore inquiets, leur lippe parfois arrogante et parfois servile les marquaient, aux yeux de Lizzie, du sceau indiscutable des races inférieures, mal connues, latines, turques ou nègres, qui s’agitent dans les contrées vagues du Sud, sur lesquelles ne règne pas encore la paix britannique. Mais quand des jeunes filles de la deuxième génération passaient ensemble, roulant des hanches dans leurs robes opulentes, copieusement poudrées, un soupçon de rouge aux lèvres, les yeux profonds, grasses et fortes, l’air insolent, le cœur de Lizzie débordait d’amertume et d’envie. C’était l’injustice écrasante du sort, le crève-cœur du bonheur immérité d’autrui, le fardeau d’extravagants désirs et la certitude de leur futilité, car Lizzie ne croyait guère aux miracles. Et elle s’en allait.

Faith Street s’ouvrait dans la nuit comme un couloir obscur; il y avait une attente prudente, au bas de l’escalier, l’oreille tendue, afin d’apprendre si Mr. Blakeston père n’avait pas, ce soir-là, l’humeur mauvaise. Et si rien n’indiquait un danger immédiat, on allait se coucher sans bruit.

* * * * *

Un jour vint où la robe de velours groseille se révéla vraiment par trop insuffisante: Lizzie avait grandi, et comme fort naturellement, elle continua à grandir, laissant derrière elle les ornements éclatants qui avaient été le seul orgueil de son enfance, elle entra dans la maturité de ses quinze ans.

Les quinze ans de Lizzie n’eurent rien d’impertinent ni de frivole. A cet âge, les jeunes beautés de Mile End Road se préparent à l’amour, en échangeant avec les représentants du sexe ennemi, au hasard des rencontres, des grimaces, des bourrades ou des propos facétieux hurlés d’un trottoir à l’autre, et quand, cédant à l’inéluctable, elles entrent, vaincues et dociles, au «pays du tendre», les premières haltes sont faites devant la petite voiture du marchand de glaces, dans la boutique où l’on vend des oranges ou la galerie à six pence du «Pavillon».

Au milieu de ces tentations affolantes, Lizzie passa comme une héroïne de sonnet, doucement indifférente, supputant le prix du lard et la quantité de pain nécessaire à la famille. A vrai dire, elle ne mettait aucun amour-propre à remplir en conscience ses fonctions de ménagère, elle avait seulement très peur des brutalités et des scènes, et s’efforçait d’y échapper; une fois l’indispensable fait, elle contemplait avec une sérénité parfaite le désordre et le délabrement du logis. Elle l’avait toujours connu ainsi, et n’éprouvait aucun désir de réforme. Elle préférait s’asseoir près de la fenêtre et laisser couler les minutes et les heures sans penser à rien, avec le sentiment obscur que chaque moment représentait quelque chose de gagné, un peu de vie passé sans ennuis graves, une étape de plus accomplie sans effort vers cette chose qu’elle attendait et qui ne pouvait manquer de venir.

Ce n’était pas le Prince Bleu qu’elle attendait. Si l’événement qui était en route s’était révélé comme l’apparition d’un jeune cavalier d’une beauté merveilleuse, Lizzie eût été cruellement désappointée. Ce serait quelque chose de bien mieux: quelque chose qui changerait tout, qui changerait à la fois Lizzie elle-même, la couleur du ciel, Faith Street, le monde entier et l’humanité qui l’habitait. Cela tirerait au-dessous d’un certain moment de la vie un gros trait définitif, et il y aurait une grande voix exultante qui annoncerait: «Maintenant nous allons tout recommencer!» Et le recommencement serait quelque chose de si merveilleux qu’elle n’essayait même pas de l’imaginer.

Quand elle se sentait fatiguée d’être assise, Lizzie se levait et s’étirait doucement. Elle n’avait ni retour morose à la vie, ni réveil amer, car elle n’avait pas rêvé: elle n’avait fait qu’attendre. Et comme rien n’était venu cette fois encore et qu’il se faisait tard, elle allumait un fourneau à pétrole pour préparer le repas du soir.

* * * * *

C’était une vie monotone; mais elle ne songeait pas à s’en plaindre; et quand un changement survint, ce fut sous une forme qui ne lui apporta que de l’ennui. Mr. Blakeston père, à qui l’expérience de toute sa vie avait sans doute enseigné les dangers de l’oisiveté, s’avisa que les soins du ménage ne constituaient vraiment pas une occupation assez sérieuse pour absorber tout le temps de sa fille; et après quelques aphorismes sur la sainteté du travail, il se mit en quête. Ses efforts furent couronnés d’un succès inespéré; car après quelques semaines de recherches poursuivies avec une belle activité, il put annoncer à Lizzie qu’il avait obtenu pour elle un emploi dans une corderie de Commercial Road, aux gages de huit shillings par semaine.

Lizzie ne montra aucune joie: elle se contenta d’obéir. Il lui fallut désormais se lever très tôt, ce qu’elle n’aimait pas, et sortir encore mal éveillée dans le froid du matin blafard. Il lui fallut travailler onze heures par jour, dans un atelier obscurci de poussières flottantes, entre des cloisons qui vibraient perpétuellement sous le ronflement des machines qui tournaient au-dessous, et Lizzie n’aimait pas le travail. Elle se résigna pourtant, d’abord parce qu’elle était riche de toutes les vertus passives, et puis parce qu’elle ne pouvait rien faire d’autre.

Ses compagnes de l’usine la regardèrent d’abord avec méfiance. Lizzie ne faisait que de faibles tentatives pour rehausser d’artifices de toilette ses charmes naturels. Elle préférait à tous autres les amusements simples et qui ne demandent que peu d’effort, les plaisirs placides de petite fille paresseuse; enfin aux propos facétieux ou galants des jeunes hommes, elle ne trouvait d’autre réponse qu’un sourire pâle ou une phrase de politesse dérisoire. Elle n’éprouvait aucune confusion, et ils étaient tous très gentils... Mais tout cela ne tirait pas à conséquence. Les lionnes de la corderie la jugèrent en peu de temps et sans appel: elle ne serait jamais qu’une petite dinde. D’autres prirent pour de la hauteur son détachement candide et parlèrent avec une moue dédaigneuse de cette petite qui faisait des manières.

Mais rancune et dédain vinrent s’émousser peu à peu sur l’inaltérable simplicité de Lizzie. On se fatigue de prodiguer des moues arrogantes à quelqu’un qui ne semble pas s’en offenser; et Lizzie ne s’offensait de rien. Son souci principal était de n’être pas en retard le matin et d’éviter les histoires, et elle était toujours prête à rendre service, non pas tant par désir d’obliger que parce que sa propre peine la laissait presque indifférente. Quand les hostilités du début disparurent et qu’on prit l’habitude de lui donner des tapes amicales sur l’épaule en disant d’un ton mi-attendri et mi-moqueur: «Bah! elle n’est pas méchante Lizzie!», ces témoignages d’amitié ne l’atteignirent guère plus profondément que ne l’avaient fait les offenses. Elle les reçut avec le même sourire faible, qui semblait une façade de charme inoffensif et doux devant des espaces vagues, des limbes obscurs qu’elle-même ne connaissait pas.

* * * * *

Le samedi où elle toucha pour la première fois son salaire de la semaine, la journée de travail avait été courte; et quand elle sortit de l’usine, c’était encore le grand jour de l’après-midi, un jour clair qui donnait à Commercial Road un air de fête. Tous ces gens qui passaient sur le trottoir avaient comme elle fini leur travail et rentraient chez eux. Les voitures et les camions passaient très vite, bruyamment, dans la hâte de la dernière course, et toutes les figures avaient déjà pris leur air de vacances. Lizzie s’en alla par les rues, contente de sentir le bon soleil sur sa nuque, et songeant aux huit shillings qu’elle tenait dans sa main fermée. Les poches n’étaient pas assez sûres: il s’y trouverait probablement quelque trou insoupçonné, et l’idée de sa semaine de travail semée au hasard des ruisseaux la secouait d’un frisson d’horreur. Il était à la fois plus prudent et plus agréable de tenir l’argent dans le poing bien serré.

Ce ne fut qu’après un peu de temps qu’elle s’avisa que cet argent étant bien à elle; elle pouvait se demander comment elle allait le dépenser, et il lui vint presque tout de suite à l’idée que ses parents s’attendraient certainement à en recevoir une partie. Elle n’était pas très sûre que ce fût juste, et elle savait fort bien que cela lui serait désagréable; mais elle savait aussi qu’il serait inutile de résister.