Part 6
Il y eut au dehors un bruit de pas légers, presque furtifs: une ombre s’encadra dans la porte, descendit deux marches et s’arrêta sur la troisième, en pleine lumière, et quand le tapotement du marteau se fut arrêté, une voix de femme, claire et douce, se fit entendre. Elle dit: «Je viens à vous de la part de Christ, qui est mort pour nous.»
Le père Gudelsky leva les veux vers l’apparition, la regarda un instant, et se courba de nouveau sur son ouvrage. A chaque geste, il secouait un peu la tête avec un sourire faible de vieil homme plein d’expérience et les coups de marteau tombèrent plus drus et plus forts comme pour noyer l’écho des mots enfantins.
L’inconnue restait immobile sur le seuil, très droite, dans une attitude d’assurance paisible. Elle enveloppa du même regard la lumière et l’ombre, les murs écaillés et suintants, le sol malpropre, la silhouette cassée du vieillard, et fit offrande de cette misère et de sa piété à Celui qui l’envoyait. Sa voix s’éleva de nouveau, assurée et douce:
--Je viens à vous de la part de Christ qui est mort pour nous.
Le cordonnier haussa les épaules d’un geste las et dit sans colère:
--Vous êtes sûre que vous ne vous êtes pas trompée de rue? Nous sommes tous des hérétiques par ici.
Elle répondit doucement:
--Il y a place pour tous dans la paix du Seigneur!
Il soupira un instant sans rien dire et mania le soulier qu’il venait d’achever: il le tenait tout près de son visage, pour bien voir, car sa vue n’était plus très bonne, et ses lèvres remuaient doucement. Peut-être se félicitait-il seulement d’une besogne bien faite; peut-être était-ce une protestation timide contre les visites d’apôtres importuns. Cette silhouette haute et mince, en pleine lumière sur le seuil, le gênait. De l’évangéliste se dégageait un appel qui ne se laissait pas étouffer, une sorte d’_alleluia_ de silence; une foi sans bornes luisait dans ses yeux clairs, revêtait de dignité confiante ses traits encore enfantins. Elle se savait chargée d’un message irrésistible, porteuse du philtre qui guérit tous les maux, et semblait attendre d’un moment à l’autre un miracle certain. Le respect de sa mission la tenait droite, presque immobile, de peur qu’un geste sans beauté ne vînt déparer son divin fardeau.
Elle parla de nouveau, d’une voix douce qui s’élevait à la fin de chaque phrase, comme sur le verset d’un psaume.
--A présent, dit-elle, vous êtes dans l’obscurité; mais si vous venez à Christ vous serez dans la lumière, car c’est là qu’est la vérité.
Le vieillard posa l’outil qu’il tenait sur ses genoux, et se passa la main sur le front. Sous la lueur jaune du gaz, sa figure ridée avait une expression de simplicité ingénue, l’air d’attention naïve d’un homme qui cherche laborieusement à bien faire.
--Bien sûr! dit-il, la vérité! bien sûr! mais sait-on jamais? C’est si difficile!
La jeune fille secoua la tête et répondit avec indulgence:
--Ce qui est difficile, c’est de quitter les voies de l’erreur; mais si vous suivez Christ, les voies sont aisées, car il a dit: «Mon joug est facile et mon fardeau est léger. Et il n’y a de mérite qu’en lui».
Il soupira encore, choisit une chaussure dans le tas, et l’installant entre ses genoux, la regarda d’un air rêveur; puis il se parla à lui-même, plissant le front et de temps à autre levant vers la lumière ses yeux candides.
--C’est ça, fit-il, bien sûr! Nous sommes tous après la vérité; mais c’est si difficile! Il y en a de toutes sortes des vérités, des petites et des grandes, et il y a une vérité pour chacun, mais combien est-ce qu’elles durent? Moi qui vous parle, j’ai vu la vérité face à face, comme vous, même plusieurs fois et, chaque fois, c’était une vérité différente; mais j’ai vécu trop vieux et mes vérités sont mortes. Oui! vous allez me dire qu’il n’y a qu’une vérité, la vôtre; et que vous en êtes sûre; mais moi aussi j’ai été sûr; j’ai été sûr plusieurs fois!
Il se pencha un peu en avant, les mains sur ses genoux, et sur sa vieille figure jaune et plissée, passa une grimace de détresse touchante, la morsure d’une faim inapaisée qui se serait réveillée tout à coup.
--A Varsovie, fit-il, à Varsovie, j’étais sûr, et les vérités de là-bas sont plus fortes que celles d’ici. Celles d’ici n’ont pas tant d’importance après tout, elles peuvent attendre; mais là-bas, il semblait que si tout n’était pas changé sans retard, le monde allait s’écrouler dans sa propre pourriture et qu’il y avait tant d’injustice et de misère et de mensonges, que cela ne pouvait durer un jour de plus. Oui! j’étais sûr, et ils étaient beaucoup comme moi. Nous avions des réunions, voyez-vous, dans une boutique, en cachette, et tous ceux qui venaient là étaient sûrs; c’étaient des paysans, et des ouvriers, et des étudiants de l’Université, et même leurs professeurs; et il y en avait parmi eux qui savaient parler de telle manière qu’ils nous faisaient pleurer et crier de colère, à cause de l’injustice et de la méchanceté de ceux qui étaient au pouvoir. Et quand ils disaient comment cela devait forcément finir et que la cause du peuple allait inévitablement triompher parce que la justice et la vérité étaient avec lui; et comment les temps nouveaux allaient venir, et la tyrannie succomber; et comment chacun vivrait sa vie librement et sans querelles, il semblait que cela fût si simple et si facile à comprendre qu’il suffirait de le répéter au dehors pour que tout fût changé en une seule fois. Ou bien, ils nous lisaient des livres, et alors c’était plus clair encore: il y avait des phrases qui vous sautaient dans la tête, qui sortaient des pages comme des flammes, comme l’éclair d’une arme jaillit du fourreau; et même quand ceux d’entre nous qui ne savaient pas si bien parler tenaient à faire des discours, on les comprenait sans écouter les mots qu’ils disaient. C’était comme un hymne dont les cœurs chantaient le refrain: «Liberté... corruption vaincue... assez de misère... Liberté... propagande irrésistible... l’armée avec nous... fin prochaine... Liberté!»
Le vieillard s’arrêta court et soupira doucement; puis il se pencha en avant et prit une poignée de clous dans sa main. L’évangéliste, toujours immobile, le regardait en ouvrant des yeux surpris; dans le silence, le halètement faible de Leah et le craquement du sac de papier sous sa main, annoncèrent que l’appel ne venait pas encore, que les Dieux la toléraient un peu plus longtemps.
D’une voix plus basse, toujours se parlant à lui-même, le vieillard reprit:
--C’était la vérité, ça, pourtant; nous étions sûrs, mais ces choses-là n’arrivent jamais comme il faudrait! Elles viennent trop tôt, avant qu’on soit prêt, et jamais comme on les avait prévues; certains sont surpris et se taisent, et d’autres agissent trop tôt et vont trop loin. Au dernier moment, on découvre que l’autre parti a peut-être aussi des raisons, tout au moins des excuses, que toute la misère ne vient pas du même côté; et puis, il y eut trop de sang, de sang versé aussi par les nôtres, qui ne semblait pas servir à grand’chose, et nous sommes d’une race qui n’aime pas le sang. Des cris et la fusillade, la réplique des bombes et encore des cris; les ruisseaux de pétrole en feu charriant la ruine d’une maison à l’autre, nos magasins brûlés ou pillés, et nos jeunes filles hurlant d’horreur aux mains des soldats... Ce soir-là, ma vérité est morte: il s’est passé trop de choses terribles, qui n’étaient pas toutes de la faute des mêmes. Elle est morte. Tant qu’elle a duré, c’était une vérité forte et belle; mais après cela je n’ai jamais pu la revoir.
Le marteau s’abattit avec un son mat sur le cuir, enfonça un clou, puis un autre, et d’autres encore, et à chaque fois le vieillard hochait la tête et soupirait un peu, comme s’il clouait là le cercueil du rêve glorieux qu’il avait fallu mettre en terre. En silence il rogna, lima, polit le cuir, contempla la besogne terminée d’un air songeur, et posa la chaussure à côté de lui; puis il en prit une autre et parla de nouveau:
--Cette vérité-là, je ne l’ai jamais revue; mais quand j’ai quitté Varsovie et que je suis venu ici, j’en ai vu une autre, et celle-là aussi était une vérité réelle, et j’en étais sûr. Il ne s’agissait plus que de travailler dur et d’obéir aux lois, car cette fois j’étais dans un pays libre, où un homme en valait un autre, et il y avait de la justice pour tous, et à chacun sa chance.
«Tout le temps que je travaillais, ma vérité était là avec moi, et elle me répétait que ceci était le royaume de paix qui nous avait été promis, et que si j’étais courageux et patient, j’entrerais dans mon héritage, et une fois de plus j’ai été sûr. Mais celle-là est morte aussi. Elle a mis des années à mourir, en s’effaçant un peu chaque jour. Ma première vérité était morte en un soir, au milieu des cris et du sang versé, et l’autre s’est usée lentement parce que les choses que j’attendais étaient trop longtemps à venir. J’ai travaillé, et travaillé, et attendu, et chaque matin quand je m’installais à mon ouvrage, elle était un peu plus loin de moi, et chaque fois moins certaine et moins claire.
«A présent je suis vieux, et je n’attends plus rien, rien que ce qui doit forcément venir. Mais j’ai sept enfants. Ils prendront leur tour, et peut-être ils trouveront ce que je n’ai pas pu trouver, ils auront plus de chance, ou bien ils verront plus clair. Voyez-vous, on cherche, on cherche de toutes ses forces, aussi longtemps qu’on peut; mais ceux qui trouvent sont rares, parce que la vie n’est pas assez longue, et c’est pour cela qu’il faut avoir des enfants. Ils essayent à leur tour; souvent ils ne vont guère plus loin, parce qu’il faut qu’ils recommencent, et alors ce sera pour leurs enfants à eux. Moi j’en ai sept.»
L’évangéliste écarquillait ses yeux pâles sur un monde obscur et compliqué. Elle savait qu’elle avait raison; mais elle sentait aussi qu’il était des choses qu’elle ne pouvait expliquer ni comprendre. Elle secoua la tête et dit simplement:
--Il n’y a de vérité qu’en Christ!
Et après cela, elle ne trouva plus rien à dire. Elle mit une brochure pieuse sur une caisse, près du vieillard, entre ses outils, traversa la pièce et en posa une autre sur les genoux de Leah, et sortit.
Longtemps encore retentirent sous le plafond bas les bruits du travail; longtemps brûla la lumière qui annonçait à tous l’existence d’un vieil homme las pour qui l’heure du repos n’était pas encore venue, et chaque fois qu’il s’arrêtait un instant pour redresser son échine cassée ou se frotter les yeux, il se demandait lequel des sept enfants auxquels il avait donné la vie et qui l’avaient quitté, mènerait à bien la lourde tâche, atteindrait la certitude qui lui avait échappé. Serait-ce Benjamin qui était parti pour l’Amérique, où il gagnait beaucoup d’argent? Serait-ce Lily ou bien Deborah, deux belles filles avisées et prudentes? Un peu plus tard, il jeta un regard rapide vers le coin d’ombre où Leah s’était assoupie dans le grand fauteuil de cuir, la bouche ouverte mais respirant à peine, monstrueuse et pétrifiée, si peu semblable à une créature vivante qu’il semblait impossible qu’elle pût se réveiller jamais. Peut-être serait-ce celle-là, songea-t-il, qui trouverait le plus tôt la vérité!
Et il se dit que lui aussi, la trouverait bientôt, sans doute, et qu’ainsi sa grande faim serait apaisée.
LA PEUR
Je vais, suivant la phrase d’un personnage de Kipling, le naturaliste Hans Breitmann, vous raconter une histoire que vous ne croirez pas.
Elle concerne un homme qui vécut fort paisiblement de ses rentes, fut considéré toute sa vie comme parfaitement normal et bien équilibré, jouit jusqu’au bout de l’estime de ses égaux et du respect de ses fournisseurs, et mourut étrangement.
Je fis sa connaissance à Hastings, ville qui donna son nom à une bataille célèbre, plage élégante qui est à peu près, de tous les endroits que je connais, celui où l’homme a le plus scientifiquement défiguré la mer. Il serait coûteux et peu pratique d’amener la mer dans Piccadilly, mais il est une solution très simple, c’est de transporter Piccadilly près de la mer. Le résultat est une admirable promenade longue de cinq milles, large comme les Champs-Elysées, bordée d’un côté par des villas, des hôtels et des boutiques de toute sorte, et de l’autre côté par un mur en très belle maçonnerie qui, à marée basse, forme pour la grève un «fond» très satisfaisant et, à marée haute, maintient dans l’ordre les vagues, tour à tour humiliées et rageuses. C’est un endroit sans pareil pour fumer un cigare dans un complet de flanelle de bonne coupe, entre le clapotis des flots domestiqués et les accords d’un orchestre hongrois; mais pour les gens qui aiment l’eau libre et les coins de falaise tranquilles, «ça n’est pas ça.»
«Ça n’était pas ça», évidemment, pour un homme d’élégante apparence que je rencontrais jour après jour sur cette grève-boulevard, et ce fut probablement ce qui nous attira l’un vers l’autre. Nous échangeâmes, une après-midi, des opinions sévères sur la localité et ses habitants, et, le lendemain, nous trouvant ensemble à l’heure du bain, nous allâmes de compagnie, à brasses tranquilles, vers le large où la mer, loin des petits enfants qui jouent sur le sable, des jeunes dames trop bien habillées et des orchestres à brandebourgs, ressemble vraiment à la mer et reprend son indépendance.
Il nageait dans la perfection: ce n’était ni le style impeccable d’un Haggerty, ni le coup de pied formidable d’un Jarvis mais l’allure d’un homme qui a l’habitude de l’eau et s’y trouve à son aise. Dès lors, nous prîmes régulièrement nos bains ensemble. Il n’était pas bavard et j’étais encore moins curieux, de sorte que plusieurs semaines s’écoulèrent sans qu’aucun de nous deux se souciât d’apprendre sur l’autre autre chose que ce qu’il avait bien voulu raconter. Il m’annonça un matin qu’il partait le soir même, et quelque peu à ma surprise, ajouta qu’il habitait une petite propriété du Devon, et qu’il serait heureux de me voir, si je pouvais trouver le temps d’aller passer quelques jours avec lui. Il fit miroiter à mes yeux les délices des pipes fumées à plat ventre dans l’herbe drue et me parla d’une pièce d’eau qui lui appartenait, auprès de laquelle la mer, à Hastings, n’était qu’un bassin malpropre et sans charme. J’acceptai son invitation et je m’y rendis un mois plus tard.
Il vivait dans une maison absolument quelconque, brique et plâtre, assise au flanc d’un coteau. Il me fit voir, derrière la maison, un jardin qui descendait le long de la pente et indiqua d’un geste vague la vallée au-dessous de nous, en me disant que c’était là que se trouvait l’eau. Je proposai un bain immédiat, mais il me répondit d’un ton embarrassé, qu’il était préférable d’attendre le soir et que d’ailleurs, c’était l’heure du thé. Nous rentrâmes; son thé se composait de brandy et soda, mélangés par moitié. Il en but trois verres et nous parlâmes de bains et de natation. Les courses et les records ne l’intéressaient pas; il nageait l’«over and stroke» dans la perfection,--je l’avais vu à l’œuvre,--mais il n’en savait même pas le nom. Il me raconta d’un air rêveur que tous les hommes de sa famille avaient beaucoup aimé l’eau: son père était mort d’une congestion à l’âge de soixante-douze ans, en se baignant dans les environs de Maidenhead, et son frère encore enfant, s’était noyé dans les herbes,--il ne désigna pas l’endroit. Je voulus, par politesse, donner aussi mon histoire, et lui parlai d’un homme que j’avais connu, qui nageant dans une crique sur la côte d’Irlande, avait distinctement vu, à quelques mètres de lui, une pieuvre de six pieds d’envergure collée contre un rocher. Il en conçut une si effroyable peur qu’il revint vers la terre, à brassées affolées, voulut se hisser sur une pierre, qui tourna en lui cassant la jambe, et resta un quart d’heure dans l’eau, cramponné à la roche, incapable de remuer et hurlant d’épouvante.
Mon hôte m’écouta avec des yeux égarés, la bouche ouverte et les deux mains crispées sur la table. Je lui demandai s’il était nerveux; il me répondit que non, se versa deux doigts de brandy--sa main tremblait un peu,--les but et regarda par la fenêtre d’un air hébété.
Le soleil était sur le point de se coucher lorsque nous descendîmes vers la vallée. Il nous fallut traverser un taillis inculte, puis dévaler le long d’un talus en pente raide pour arriver à l’eau.
C’était une grande mare d’aspect sauvage, complètement entourée de fourrés et de broussailles et de forme assez curieuse. Elle était longue de cent cinquante mètres environ et, en face du point où nous étions, large d’au moins soixante. Mais l’autre extrémité allait en se rétrécissant progressivement et se terminait par une sorte de canal, mesurant à peine quatre ou cinq mètres d’un bord à l’autre, et complètement obscurci par le feuillage d’un bouquet d’arbres qui le surplombait. L’eau paraissait parfaitement propre et pourtant singulièrement peu transparente, si bien que, sauf sur le bord, il était impossible de distinguer le fond.
Je commençai à me dévêtir tranquillement, savourant d’avance la volupté d’une demi-heure dans l’eau froide, après une chaude journée. Mon hôte resta quelques secondes immobile, puis défit brusquement ses vêtements, les jeta à terre, enfila son caleçon et se tint de nouveau immobile, debout, tourné vers la mare et haletant un peu. J’attribuai à l’influence du brandy son évidente nervosité et ne pus m’empêcher de songer qu’il avait de grandes chances de finir quelque jour par la fâcheuse congestion, comme son père avait fini.
J’entrai dans l’eau d’un saut, et quelques minutes plus tard, il m’y suivit. Après avoir hésité un peu, il s’avança d’abord lentement, par enjambées prudentes, puis, quand la profondeur fut suffisante, il se laissa aller doucement, sans bruit ni éclaboussure et se dirigea aussitôt vers la partie resserrée de l’étang, nageant avec une force et une précision singulières. Il s’arrêta devant l’entrée de cette sorte de couloir dont j’ai parlé et pendant quelques instants se tint presque immobile, ne remuant dans l’eau qu’avec d’infinies précautions et la figure tournée vers la surface, sous laquelle il semblait scruter quelque chose d’invisible pour moi. Ses manières me parurent si étranges que je lui demandai ce qu’il pouvait bien y avoir à cette extrémité de l’étang. Il me répondit très bas: «Il y a... il y a une source,» et se tut de nouveau. Je m’efforçai, moi aussi, de distinguer ce qui se trouvait au-dessous de nous et ne tardai pas à m’apercevoir que la profondeur était beaucoup plus grande que je ne l’avais d’abord supposé.
On ne voyait du fond que l’extrémité de hautes herbes, qui s’arrêtaient à environ un mètre cinquante de la surface et ondoyaient perpétuellement, bien que l’eau fût parfaitement calme en apparence. L’existence d’une source au fond de cet étroit canal, qui pouvait avoir huit à dix mètres de long, expliquait en effet le mouvement qui les agitait. Elles s’écartaient parfois et laissaient alors entre elles une sorte de chenal, dont il était difficile d’évaluer la profondeur, et qui se continuait comme une voie soudainement tracée, jusqu’à la rive verticale du fond où je pouvais discerner vaguement un trou, la source fort probablement, qu’un nouveau mouvement des herbes dissimulait un moment plus tard. C’était bien le plus étrange coin de mare que j’aie jamais vu.
Je tournai la tête pour faire une observation à ce sujet à mon compagnon, mais la vue de son visage me fit instantanément oublier ce que j’allais dire. Il était pâle, ce qui pouvait s’expliquer par l’extrême froideur de l’eau, mais surtout tiré et plissé de rides soudaines et portait une expression curieusement affairée et inquiète. Je le regardai encore quand il nagea lentement vers moi, toujours à brasses prudentes, et me demanda dans un chuchotement effaré: «Il n’y a rien, hein?» J’allais lui répondre avec douceur qu’il n’y avait rien du tout et que nous ferions peut-être bien de nous habiller, lorsque je sentis les couches profondes de l’étang remuées par une mystérieuse poussée. Les longues herbes du fond s’ouvrirent brusquement, comme écartées par le passage d’un corps, et mon hôte se retourna d’un brusque coup de reins, et, poussant une sorte de gémissement, fila vers l’autre bout de la mare, s’allongeant dans l’eau comme une bête pourchassée. Son affolement devait être contagieux, car je le suivis aussitôt avec la même hâte, mais j’avais conservé assez de sang-froid pour observer qu’il nageait le «trudgeon» (double-over-arm-stroke-single-kick), nage que je ne l’avais jamais vu employer auparavant, et cela avec tant de puissance et d’habileté que, loin de le rattraper, je le voyais, malgré mes efforts, gagner sur moi à chaque instant. Quand j’arrivai à la berge, il était déjà sorti de l’eau, et assis sur l’herbe vaseuse, la bouche ouverte, haletait et râlait de telle manière que je crus qu’il allait mourir sur place.
Il se remit pourtant et, un quart d’heure plus tard, ayant repris nos vêtements, nous retournâmes vers la maison.
Je m’abstins de poser aucune question sur les incidents de la journée à celui que j’avais déjà catalogué comme un alcoolique, affligé de troubles nerveux, et me contentai de l’observer à la dérobée. Il fut pendant toute la soirée parfaitement calme et normal, ne but que quelques verres de bière en dînant, et bien que peu bavard, causa sur divers sujets de la manière la plus raisonnable.
La matinée du lendemain fut également paisible. Après le lunch, je lui demandai s’il ne serait pas préférable de prendre notre bain un peu plus tôt dans la journée que nous ne l’avions fait la veille. Il acquiesça, mais trouva par la suite quelque futile prétexte, et il faisait presque sombre quand nous partîmes. Il était, comme le jour précédent, non pas positivement ivre, mais déséquilibré par la surexcitation continue de l’alcool et donna, en approchant de l’étang, des signes de nervosité maladive; il exécuta devant le trou obscur où se trouvait la source la même pantomime de peur abjecte et de curiosité, et s’avança plus près, puis plus près encore, jusqu’à ce que, devant le recul soudain des herbes, il exécutât dans l’eau un brusque soubresaut, avant de se retourner pour s’enfuir.
Mais j’avais eu soin de me placer un peu en arrière de lui, et, le saisissant au passage par le bras, je l’arrêtai net. Je le tenais encore quand l’eau parut s’agiter derrière lui, et avec une sorte de halètement, il donna un coup de pied brusque qui le jeta contre moi. Alors je sentis distinctement sur ma jambe le frôlement d’une chose longue et rapide qui passait près de mon corps, une chose qui semblait avoir surgi d’entre les herbes épaisses et secouait de son élan brusque les couches profondes de l’étang. Je suis peu impressionnable et aucunement nerveux, mais, à ce simple contact, la peur, l’effroyable peur me bloqua soudain la gorge. Je ne puis me rappeler rien d’autre qu’une fuite affolée, côte à côte avec un homme qui laissait échapper à chaque brassée un gémissement d’angoisse désespérée. Je me souviens confusément qu’il nageait encore le «trudgeon»--nage qu’il m’avait toujours dit ignorer--et la puissance de son effort laissait derrière lui dans l’eau trouble un sillage profond; mais cette fois, la même force nous poussait tous les deux et j’arrivai à la berge avant lui.
Quand nous fûmes habillés, je me retournai une seconde pour regarder la mare, avant de retraverser les fourrés. La surface en était merveilleusement calme et luisait sous la lumière mourante comme une plaque d’étain, mais il me sembla voir à l’autre extrémité, les inexplicables remous qui faisaient osciller les herbes du fond.