La belle que voilà...

Part 5

Chapter 53,726 wordsPublic domain

Elle était, cette serre, comme tapissée de tiges grêles, dénudées, anémiques, portant des vrilles qui se tendaient comme des mains suppliantes; mais dans un coin quelque inexplicable miracle avait fait pousser des plants plus robustes, dont l’un portait une grappe... Une gentille grappe, pas très lourde, pas très belle, pas très mûre, mais qui promettait, une gentille petite grappe, enfin, aux grains ronds, opaques et violets... Cette grappe, il l’avait désignée à Miss Winthrop-Smith d’un simple signe de tête, sans rien dire, et il s’était oublié à la contempler longuement, les mains dans les poches de son tablier, rêveur, comme un artiste en face du chef-d’œuvre ébauché. Cela sentait bon la terre humide; il faisait tiède, une tiédeur alanguie et voici qu’un petit rayon de soleil pâle était venu par le vitrail, en ami, pour dorer et faire valoir la jolie grappe unique...

Miss Winthrop-Smith releva les yeux, avec un petit rire contenu qui était presque un soupir, et vit que le tramway entrait en pleine nuit. Par derrière, Mile End Road s’allongeait interminablement, à peine emplie d’une brume légère, et cinquante mètres plus loin, tout cela avait disparu, et l’on n’avançait plus qu’à l’aveuglette, avec des précautions infinies, au milieu d’une atmosphère obscure, presque tangible, suffocante, qui semblait mystifier tous les sens à la fois. Des lueurs atténuées se laissaient voir vaguement, lointaines, détachées du monde, qu’on devinait pourtant toutes proches, et des appels de timbre venaient de distances infinies annoncer l’approche de masses sombres qui surgissaient aussitôt.

Miss Winthrop-Smith songea: «Encore le brouillard!» et consulta sa montre avec ennui. L’intérieur éclairé du tramway donnait une impression d’Arche guidée lentement dans les ténèbres; les voyageurs regardaient à travers les carreaux l’air opaque avec des mines résignées, et le wattman qui coupait le courant toutes les secondes et sondait l’inconnu à coups de timbre incessants semblait les emmener, perdu lui-même, vers des sorts aventureux. Elle ouvrit de nouveau machinalement la lettre qu’elle tenait à la main, et cette fois la vignette du haut de la page, les deux haies bien taillées, les pots de fleurs et le coin de serre, et aussi les phrases humbles, calligraphiées avec tant de soin, la remplirent d’attendrissement. William George Firkins... Il avait une bonne figure honnête, de couleur saine, mi-rose et mi-hâle, et des yeux bleu clair, pleins de bonne volonté candide. On le disait bien dans ses affaires, sobre et consciencieux; ce serait un mari dévoué, fidèle, plein d’égards respectueux, qu’il serait plaisant de gouverner sans arrogance et de récompenser gentiment; et la vie serait tranquille et douce, à la lisière des plantations...

* * * * *

Le tramway s’arrêta, le conducteur sonda le brouillard, appela: «Aldgate!... All change!» Et les voyageurs descendirent un par un et s’en allèrent en tâtonnant vers le trottoir. Il était tard: Miss Winthrop-Smith dut, pour abréger son chemin, passer par Middlesex Street qu’elle ne pouvait souffrir. Cette fois le brouillard eut au moins l’avantage de lui épargner le spectacle de l’activité sordide des ateliers et des boutiques, des façades moisies, et de l’étalage des pâtisseries juives où s’alignent des gâteaux qui semblent faits de boules visqueuses agglutinées. Puis ce fut Bishopsgate Street et les bureaux de Harrison, Harrison and Cº Limited, où, à vrai dire, il semblait qu’elle occupât un poste un peu moins chargé de gloire que ses relations de Leytonstone ne l’imaginaient.

A peine arrivée, elle fut, d’un coup de sonnette bref, mandée par Mr. Harrison Junior, un très jeune homme qui s’efforçait de déguiser sa jeunesse et son inexpérience touchantes sous des dehors de rigidité solennelle. Sans un regard pour la grâce virginale de Miss Winthrop-Smith, ni le tapotement gracieux dont elle faisait rentrer dans l’ordre une mèche rebelle, il récita d’une voix monotone, sans inflexion ni pause:

--Bonjour. Cablez: «Muller, Odessa. Avons offre ferme vapeur trois mille six cents tonnes chargement prompt...»

Déjà le crayon de Miss Winthrop-Smith courait sur les lignes de son carnet, agile, précis, traçant en hiéroglyphes sûrs la destinée probable d’une cargaison d’orge à destination de Liverpool, dont les sucs nourrissants trouveraient leur emploi ultime dans les biberons de millions de petits enfants. A Leytonstone, Mrs. Winthrop-Smith, ignorante de la tâche grandiose que sa fille remplissait avec zèle, lisait paisiblement le _Daily Mirror_, cependant que William George Firkins huilait son sécateur, distrait, avec de profonds soupirs.

Et toute la matinée le trafic du monde filtra entre les doigts roses de Miss Winthrop-Smith, sous forme de lettres, de circulaires, de câbles qu’il fallait décoder, coder, sténographier et dactylographier, et soumettre finalement à l’examen de Mr. Harrison Junior, seul en son sanctuaire, prestigieux, immobile, austère, et caressant peut-être, à l’abri de son masque impénétrable, on ne sait quel rêve ingénu.

* * * * *

A une heure, elle alla déjeuner. Dehors, c’était encore la nuit, mais le manteau de brouillard avait quitté la terre: il planait maintenant au-dessus des maisons comme une menace céleste ou l’effet de quelque enchantement terrible, interceptant toute lumière, laissant à découvert le ras du sol, où les piétons et les voitures fourmillaient comme une nappe d’insectes sous l’effroi d’une semelle gigantesque, vaquant en hâte à leur besogne en attendant que le fléau ne redescendît sur eux.

Sur la table de marbre du «Lyons» où elle prenait son repas, Miss Winthrop-Smith contempla presque avec répugnance la portion de viande froide qu’elle avait commandée, et même le petit pain poudré de farine et la tomate coupée en deux qui l’accompagnaient. Peut-être était-ce le brouillard qui lui enlevait l’appétit, ou bien l’ironie acerbe avec laquelle Mr. Harrison Junior avait relevé quelques erreurs légères, ou était-ce encore l’effet inconscient de la vision qui l’avait hantée à plusieurs reprises ce matin-là, venant sournoisement interposer entre ses yeux et le clavier de sa machine un coin de serre, touffu de feuilles et de pousses vertes, un carré de vitrail par où venait le soleil, et des arbustes en rangées, s’allongeant à l’infini sous le ciel tendre... Elle soupira encore une fois, mania sa fourchette mollement, leva les yeux vers la vitre de la devanture à travers laquelle on voyait les lumières de la rue danser sous le ciel opaque, et sentit la hideur du monde.

La tranche de bœuf de conserve qui séchait sur son assiette lui rappela les révélations horribles des abattoirs de Chicago; dans l’innocente tomate, à peine trop mûre, elle vit un légume blet et gâté, dont le centre n’était déjà plus qu’une vase brunâtre saupoudrée de graines; enfin les bonnes qui allaient et venaient, échangeant avec les habitués des propos plaisants, lui parurent définitivement des créatures grossières, sans tact ni décence, plus occupées de fleureter avec leurs clients du sexe masculin que d’assurer convenablement leur service. Et les plantations de Leytonstone, la petite maison tapissée de plantes grimpantes, les châssis et les pépinières, la serre au raisin, les allées qui faisaient le tour des carrés et semblaient inviter à des promenades paisibles de propriétaire, une badine à la main, les cheveux s’ébouriffant sous le vent frais, de bons souliers forts foulant la terre molle... tout cela se présenta à l’esprit de Miss Winthrop-Smith comme un Eden rustique, un asile de paix où William George Firkins la suppliait d’entrer en maîtresse, débordant d’amour respectueux, une grande prière dans ses yeux ingénus.

De deux heures à cinq heures, la balance oscilla sans trêve. Tantôt les regards de Miss Winthrop-Smith se posaient sur les rangées parallèles de pupitres alignés d’un bout à l’autre des bureaux, sur les hauts tabourets semés de distance en distance, sur les nombreux employés de tout âge, attelés à des besognes soigneusement distribuées; elle entendait la sonnerie incessante des téléphones, le claquement de la porte, les monosyllabes indistincts avec lesquels les télégraphistes jetaient en hâte sur le comptoir leurs enveloppes orange, le cliquetis des autres machines à écrire dans le compartiment voisin, et son cœur s’emplissait d’un grand orgueil: Harrison, Harrison and Cº Limited! Cet organisme complexe et puissant; ce nom qui s’étalait en haut des lettres, sur les enveloppes, à toutes les pages de la _Shipping Gazette_, sur la gigantesque plaque de cuivre qui décorait l’entrée du bâtiment dans Bishopsgate Street, sans autres renseignements, sans commentaires, rien que le nom, majestueux, solitaire, en mots graves et sonores comme les sons d’un bourdon de cathédrale: «Harrison... Harrison... and Cº... Limited!» Tout cela, c’était un peu elle, en somme! Et, quand elle y songeait, l’idée de Mr. William George Firkins, pépiniériste, lui offrant son cœur et sa main, semblait d’un comique achevé.

Et puis un peu plus tard voici qu’un petit employé impertinent lui apportait un modèle de circulaire à copier à la machine à d’innombrables exemplaires: une heure durant, ses doigts s’agitaient sur le clavier pendant que ses lèvres répétaient machinalement, à mesure, les formules fastidieuses; le calorifère chauffait trop, des poussières flottantes lui grattaient la gorge, les sonneries de téléphone et les claquements de portes tombaient comme des coups de marteau sur ses nerfs exaspérés, la pile de feuilles à remplir semblait ne diminuer qu’à peine... Elle s’arrêtait une seconde dans son travail, s’étirait pour chasser de ses épaules les crampes de lassitude, fermait les yeux sous la lumière aveuglante des ampoules électriques, et les visions revenaient la hanter un moment, des visions de coins de serre avec des feuilles découpant la lumière des vitres et de jolies tiges vert tendre jaillissant du terreau; d’arbustes alignés s’inclinant sous le vent l’un après l’autre, comme en révérences de cour; d’une petite maison proprette, bien rangée, dont la façade est verte au printemps et d’autres visions encore, douces, rafraîchissantes, symboles d’une vie tranquille, simple, tout près de la terre; de liberté, de petites besognes accomplies à loisir...

La journée tirait à sa fin: déjà Mr. Harrison Junior, ayant signé le courrier, consultait sa montre et songeait à partir, quand un télégraphiste apporta soudain dans le bureau paisible de Bishopsgate Street l’écho de la querelle qui mettait en ce même moment aux prises, en rade de Hongkong, le capitaine du vapeur _Arundel Castle_ (4 tonnes 500, 4 panneaux, classe A. 1 à Lloyds) et le directeur d’une firme allemande. En quelques lignes d’un câblogramme à cinq shillings le mot, l’honnête marin britannique avait tenté de condenser l’indignation véhémente que lui causait la conduite de ces étrangers sans scrupules, qui, sous des prétextes fragiles, prétendaient rompre la charte-partie dûment signée, et lui refusaient sa cargaison.

Mr. Harrison Junior, happé par son employé principal au moment même où il se croyait enfin libre de s’en aller, partagea cette indignation sans peine. Sur-le-champ, il somma par câble la maison-mère de Hambourg et sa succursale de Hongkong de respecter la foi jurée et d’emplir de riz et d’arachides les cales de l’_Arundel Castle_, sous menace d’indemnités colossales; le capitaine reçut l’ordre d’insister sur ses droits et de préparer une note de frais copieuse, et, par mesure de précaution, cinq courtiers de Londres et du Continent furent invités à offrir des cargaisons nouvelles.

D’un bout à l’autre des bureaux, des employés qui s’étaient préparés secrètement à s’en aller, restaient assis sur leurs tabourets et maniaient d’un air affairé des papiers sans importance, pendant que Miss Winthrop-Smith, les yeux brillants, une rougeur de fièvre aux joues, répandait par le monde le courroux majestueux de Harrison, Harrison and Cº Limited. Les télégrammes jaillirent de sa machine l’un après l’autre, complets, corrects, en longs mots inintelligibles de code, que l’employé principal, debout à son côté, vérifiait à mesure; et, à peine était-ce fait, que déjà les lettres les confirmant naissaient l’une après l’autre sous ses doigts, en lignes que scandait le cliquetis des leviers actionnés à toute allure, se fondant en un roulement ininterrompu qui toutes les vingt secondes s’arrêtait net, et repartait aussitôt, après le bruit sec de cran qui annonçait le passage d’une ligne à l’autre.

La dernière lettre était déjà entamée quand Mr. Harrison Junior vint en personne, son chapeau sur la tête, voir où l’on en était. Lorsqu’il eut fini d’apposer son paraphe sur les lettres déjà prêtes, Miss Winthrop-Smith terminait la dernière ligne et, debout, il contempla un instant les doigts minces qui martelaient le clavier, agiles, sûrs, disciplinés, manœuvrant sans accroc ni retard sous les regards chargés de zèle de Miss Winthrop-Smith, et sa moue affairée de bonne ouvrière. La lettre finie, elle l’arracha de la machine, et la lui tendit d’un geste assuré.

L’employé principal, qui s’empressait, une feuille de papier buvard à la main, dit d’une voix obséquieuse:

--Voilà de l’ouvrage vite fait! Et ce n’est pas la première venue qui peut écrire à cette vitesse-là sans faire de fautes!

Avec un sourire auguste, Mr. Harrison Junior jeta son paraphe sur la feuille, et répondit en se levant:

--Oui! Miss Winthrop-Smith est une virtuose, une vraie virtuose.

* * * * *

Restée seule, la virtuose se passa les mains sur les tempes, ferma les yeux un instant, et se souvint alors qu’il lui restait quelque chose à faire.

L’approbation de Mr. Harrison Junior lui résonnait encore aux oreilles comme une musique glorieuse. En dépit du commencement de migraine qui lui pinçait les tempes, elle se sentait singulièrement alerte, les nerfs tendus, surexcitée et pourtant lucide. Chacun de ses gestes lui semblait prodigieusement exact, calculé, comme le déclenchement d’une machine dont on attend des travaux essentiels.

Elle étendit la main, prit une feuille de papier, l’introduisit dans sa machine et martela la date en une seconde. Ensuite elle sauta une, deux, trois lignes, mit la marge à «quinze» et s’arrêta, la main levée... Mais sa décision fut vite prise, et de tous points digne du rôle important qu’elle jouait chez Harrison, Harrison and Cº Limited, qui menaçait les firmes allemandes avec un glaive de feu... D’une traite elle écrivit: «Dear Mr. Firkins,» sauta une ligne, fit encore une très courte pause, et commença:

«I fully appreciate...»

Deux ou trois fois elle hésita une seconde, cherchant les expressions élégantes et polies qui feraient, sans arrogance, comprendre à Mr. Firkins qu’il avait nourri des ambitions un peu trop hautes... et quand la lettre fut terminée, relue et signée, elle se dit qu’il eût été difficile de faire mieux.

Cinq minutes plus tard elle sortait, l’enveloppe à la main, allait la jeter dans la boîte la plus voisine, et se retournait pour gagner Aldgate.

Et voici qu’avant qu’elle n’eût fait un pas le panorama de Bishopsgate Street vint lui emplir les yeux de sa laideur morne: la pluie fine qui tombait, la boue gluante sur les trottoirs, les mélancoliques becs de gaz veillant en sentinelles sur les bâtisses sombres, le trot découragé des chevaux sur l’asphalte mouillée, et les gens qui sortaient de toutes les portes, les yeux creux, les traits tirés, se sauvant en hâte, le dos rond sous l’averse, avec une grimace involontaire de fatigue et de délivrance. Elle se souvint de ce qu’était la pluie dans les pépinières de Leytonstone, en gouttes fraîches, chassées par le vent, qui sont comme de petits baisers sains sur les feuilles et sur la peau, les fortes semelles foulant la terre élastique, et puis le grand feu derrière les volets clos... ou bien l’abri des serres, où l’air est tiède et doux, souvent parfumé, comme en un petit monde de féerie, mieux ordonné que le monde du dehors, et les raisins mûrissant sous le vitrail...

* * * * *

Elle resta immobile, les pieds dans la boue, le cœur serré, songeant à toutes ces choses inestimables qu’on refuse un jour, et qui ne reviennent jamais plus.

LA FOIRE AUX VÉRITÉS

Le passage menait dans une cour étroite, une sorte de boyau tronqué qui comportait, de chaque côté, deux maisons basses aux façades moisies et, au fond, un hangar où quelques voitures à bras achevaient de se délabrer. La première porte dans le passage, en sortant de Brick Lane, donnait dans l’arrière-boutique de Petricus, le boulanger; un peu plus loin s’ouvrait une seconde porte et une fenêtre, dont le milieu, défoncé, s’ornait d’un large pansement de papier gris. Au-dessus du papier se balançait une pancarte qui portait en lettres dorées les mots: «_S. Gudelsky, Shœmaker_»; au-dessous, une ligne de caractères hébreux et, plus bas encore, écrit à la craie d’une main inhabile: «_Repairs done_». Deux paires de chaussures, usées mais reluisantes, une de chaque côté du carreau de papier, formaient l’étalage, et la porte toujours ouverte laissait voir les murs de plâtre écaillé de la boutique où le vieillard se courbait du matin au soir sur sa forme, maniant les chaussures à gestes hâtifs, essayant de racheter, à force d’application industrieuse, la faiblesse qui faisait trembler ses mains usées sur les outils et les morceaux de cuir.

La pièce était de deux pieds au-dessous du niveau du passage, d’où on descendait par trois marches de pierre; elle était extraordinairement basse de plafond, mais assez grande pour que la lumière de l’unique bec de gaz ne pût l’éclairer qu’en partie. Il couvrait d’une lueur vive le crâne poli du vieillard, le raccourci de sa face jaune et ridée penchée sur son ouvrage, ses bras nus jusqu’aux coudes, maigres, où saillaient les veines gonflées; il jetait aussi sa clarté cruelle sur la redingote pendue au mur: une vieille lévite râpée, tachée, d’une vétusté prodigieuse; mais, deux pas plus loin, l’ombre commençait, et elle couvrait à demi l’extrémité opposée où on ne distinguait qu’un vieux fauteuil de cuir qu’occupait une forme indécise, enveloppée presque entièrement dans des pièces d’étoffe dépareillées. Un examen plus attentif révélait que c’était une forme humaine, une forme lourde, où ne vivaient que deux yeux d’onyx ternis, un souffle bref, et une main qui voyageait paresseusement, mais sans relâche entre le visage et un sac de papier placé sur un escabeau. On ne voyait tout cela qu’avec peine, mais les gens qui venaient dans cette boutique n’avaient pas besoin de voir; ils savaient tous que la forme épaisse dans le fauteuil était Leah Gudelsky, qui achevait de mourir. Elle était monstrueusement grasse, d’une graisse qui bourrelait ses mains et tendait sur une figure énorme la peau couleur de cire, mais il était facile de voir que sa vie s’en allait. Cela se voyait à sa respiration faible et rapide, au cerne profond de ses yeux ternis, à la lassitude extrême que montrait chaque mouvement des mains monstrueuses.

Toutes les matrones de Brick Lane avaient dit, l’une après l’autre, d’un air entendu: «C’est une langueur, les médecins n’y comprennent rien!» Le père Gudelsky et Leah elle-même avaient répété chaque fois: «Oui, c’est une langueur!» et tous savaient que la fin ne pourrait tarder beaucoup. Il ne restait plus d’humain en elle que la passion des sucreries, et elle ne vivait guère que de cela. Chaque matin, son père allait faire, dans une boutique voisine, provision de fondants à trois pence la livre et de miettes de caramel balayées après la vente. Parfois, quelque voisine compatissante apportait son offrande dans un cornet de papier.

Puis, jusqu’au soir, le vieux cordonnier besognait sans répit, taillant, clouant, rognant le cuir, harcelant les chaussures calées entre ses genoux, appuyant chaque geste affairé d’un balancement du corps, d’une saccade brève, comme pour accélérer les mouvements trop lents de ses mains usées et, jusqu’au soir aussi, Leah suçait ses bonbons sans rien dire, comblant de sa masse déjà presque insensible le grand fauteuil de cuir, semblant toujours prêter l’oreille, attendre d’un moment à l’autre, en mâchonnant, l’appel qui devait venir.

Au dehors, à l’issue du passage obscur, c’était Brick Lane et l’angle de Thrasol Street. La première boutique sur la gauche était celle de Rappoport, le tailleur; ensuite venaient Agelowitz, le charcutier; Pomerantz, coiffeur et parfumeur, et Sunasky, dont la vitrine étalait des châles à prière et des pamphlets en hébreu. Un peu plus loin, Dean et Flower Street allongeait ses deux rangées de maisons sordides, où la foule des submergés de l’East End s’en allait chercher asile, moyennant quatre pence la nuit; ceux qui n’avaient pu réunir cette somme erraient, au hasard des rues, en attendant l’aube, traînant entre Whitechapel et Hoscton leurs pieds meurtris et leur rêve confus d’un Eden où il y aurait un grand feu et des matelas pour s’étendre. Ils suivaient le trottoir en clochant, le dos rond, le coude au mur, laissant tomber dans les porches déserts des lambeaux de soliloques, suivant du même regard sournois et hostile les boutiques et les passants, toute cette autre portion de l’humanité qui avait mangé et savait où dormir; et s’il pouvait y avoir des degrés dans leur malveillance jalouse, les mieux haïs devaient être ces gens, dont les noms si peu britanniques s’inscrivaient aux devantures des magasins, car ceux-là n’étaient certes pas des submergés. Hier encore, semblait-il, on les avait vus débarquer de la cale des vapeurs allemands ou russes, déguenillés et lamentables, couvant d’un œil anxieux les ballots et les caisses qui contenaient tout leur avoir; et la seconde génération les trouvait solidement établis dans ces rues du Ghetto débordé, certains besogneux encore, d’autres déjà cossus, mais presque tous bien vêtus, gras et prolifiques, amis de l’ordre et respectueux des lois. Ils étaient chez eux dans Brick Lane: les magasins étalaient pour eux les denrées familières, les affiches même y parlaient leur langue; c’étaient leurs jeunes gens qui, le travail fini, fumaient indolemment des cigarettes, accoudés au seuil des boutiques, et c’étaient leurs jeunes filles qui passaient par deux ou trois, dans leurs robes les plus neuves, pour le pèlerinage du vendredi soir, s’en allant vers l’ouest, chercher des rues mieux éclairées et plus belles, contempler les palais qui pourraient être un jour la demeure de leur race, choisir le campement des hordes du futur, des tribus nombreuses que promettaient leurs vastes hanches.

A deux pas de la rue, dans le sous-sol où le vieux cordonnier usait ses mains sur les durs souliers de pauvres, le futur n’était pas parmi les choses qui comptent: c’était le présent qui comptait, le présent qui renaissait avec le tic-tac de chaque seconde et contre lequel il fallait se débattre sans fin. Pour le vieillard, il représentait une alternative de travail maigrement payé et de repos précurseur de famine; les prétentions exorbitantes des clients pauvres eux-mêmes, économes et durs aux autres, qui exigeaient pour très peu d’argent beaucoup de cuir et de dur labeur, terminé sans faute pour le lendemain, jour de sabbat; et pour Leah chaque minute du présent représentait encore un peu de lumière et de souffle gagnés, un geste qui était un effort, et la sensation douce au palais du fondant qui faisait vivre une fois de plus les nerfs engourdis. Les coups de marteau sonnaient mat sur le cuir, pressés et rapides; quand ils s’arrêtaient un instant, on n’entendait plus que le bruit lointain des passants dans Brick Lane, plus près le susurrement du gaz et le halètement faible qui venait de l’ombre; et bientôt le tapotement repartait de plus belle, hâtif, affolé, de peur que le premier moment d’oisiveté ne fût pris pour un abandon, n’ouvrît la porte à toutes les choses irréparables qu’il importait de retarder encore un peu.