La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 21

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--En regardant ma prison à moi....

Elle lui montra le Louvre profilant sur l'eau glacée sa colonnade noire, abandonnée par le soleil.

--Vous allez sortir de celle-ci, murmura-t-elle, et moi je vais rentrer dans celle-là!

Il poussa un soupir douloureux, et dit:

--On n'est pas reine sans être un peu esclave.

--Je ne suis pas reine, s'écria-t-elle amèrement, mais esclave, oh! oui, je le suis bien!

--Par votre volonté, ajouta-t-il le coeur palpitant.

--C'est vrai.

--Vous ne vous repentez pas, j'espère?

--Non, dit-elle si bas et d'une voix si brève que les lèvres seules parlaient.

Mais se remettant avec effort:

--Vous avez une délicieuse habitation, monsieur Espérance, reprit Gabrielle.

--On vous l'a dit, madame!

--Je l'ai vue.

--Vous?

--Sans doute, ne vous ai-je pas expliqué tout à l'heure que pour mieux surprendre le roi, j'étais entrée chez vous.

--Je n'avais pas bien compris.

--Je vous ai dit que j'avais surpris le roi dans votre maison.

--C'est-à-dire sortant de chez moi.

--C'est-à-dire sortant par votre maison, tandis qu'il était entré par la rue Lesdiguières.

--Je ne sais d'où Sa Majesté venait.

--Pas de délicatesse. Il l'a avoué lui-même. Il venait de voir chez Zamet une femme.

--Ah! madame, si vous laissez pénétrer dans votre coeur ce serpent qu'on nomme la jalousie!

--Je ne suis pas jalouse! s'écria-t-elle.

--Alors, pourquoi vouliez-vous surprendre le roi?

--Vous avez raison, dit-elle froidement.

Et son regard vacillant chercha l'Arsenal comme pour découvrir derrière les arbres de la Cerisaie.

--Je cherche votre maison, interrompit-elle, la voit-on d'ici?

--Non, madame.

--Vous allez être bien heureux, là, n'est-ce pas? C'est riche, c'est charmant.

--On le dit.

--Le jardin est-il beau?

--Très beau.

--Vaut-il celui des Génovéfains? Vous savez... à Bezons?

Espérance tressaillit.

--Avec ses lis qui semblent de grands cierges la nuit, avec ses roses et ses jasmins qui embaument au soleil, et ces oeillets enivrants qui retombaient dans les bordures de thym, où vers midi bourdonnaient tant d'abeilles. Vous rappelez-vous ce beau jardin?

--Oui, madame, dit Espérance, frissonnant.

--J'oubliais les grands orangers, dans l'allée, près du couvent; je ne me promenais pas de ce côté-là sans être inondée de leurs fleurs. Un soir, en revenant à ma chambre, j'en trouvai qui étaient tombées dans mes cheveux et dans ma gorgerette. Ce fut le soir où vous me rendîtes service. Vous étiez bien souffrant, alors; je vous trouvai fort bon pour moi et très-délicat.

Espérance se renversa derrière l'angle de la porte. Il était devenu si pâle, qu'il le sentait et ne voulait pas laisser voir sa pâleur.

--On était heureux dans ce temps-là, dit Gabrielle.

--Ne l'êtes-vous plus? murmura-t-il. Vous avez, dit-on, un fils beau comme vous?

--Un petit ange! dit-elle en rougissant.

--C'est plus qu'il n'en faut pour être heureuse.

--Voilà trois fois que vous me répétez le même mot, dit Gabrielle en se retournant vers Espérance, et vous savez pourtant que vous me faites mal.

--Moi?

--Me croyez-vous heureuse? est-ce possible? Appuyez la main sur votre coeur, et répondez.

--Oh! madame, je ne sais pas, moi.

--Puisque vous ne savez pas, ne dites pas que je suis heureuse. Si je vous ai parlé de votre bonheur à vous, c'est que j'ai la certitude qu'il n'est troublé par aucun nuage, c'est que je sais....

--Que savez-vous, vous-même, je vous prie?

--Que vous avez voyagé gaiement, insoucieusement, au point d'oublier tous ceux qui s'inquiétaient de vous à Paris. M. de Crillon l'a dit souvent en ma présence. Et au retour, vous avez trouvé toute prête la maison que vous vous étiez bâtie. Riche, jeune, libre, que manquait-il? La liberté, je vous la rends. Et si désormais je passe encore devant votre porte, je me dirai avec certitude: Là demeure un homme heureux.

--Vous venez de parler comme je parlais tout à l'heure, dit Espérance, et vos calculs vont être bien dérangés, madame, car si vous passez encore devant ma maison, ce n'est pas cela que vous direz.

--Pourquoi?

--Parce que, d'abord, je n'y demeurerai pas.

--Qu'est-ce à dire?

--J'y coucherai ce soir pour la dernière fois, ajouta Espérance.

--Je ne vous comprends pas, monsieur. Quel logis plus charmant trouverez-vous dans Paris?

--Demain, poursuivit-il, j'aurai quitté Paris.

--Par exemple!...

--Je m'y ennuie. Oui, madame, l'homme heureux par excellence s'ennuie.

--Ah!... et... vous retournez à vos voyages, peut-être.

--Probablement, madame.

--Pour longtemps?

--Mais pour toujours.

Elle fit un mouvement plein de trouble et d'inquiétude.

--À votre âge, dit Gabrielle, a-t-on des affaires si sérieuses qu'elles prennent toute la vie?

--Je n'ai pas d'affaires, non.

--Ah! je comprends... Pardon, c'est qu'en vérité, j'ai l'air de vous questionner. Mais, si je suis curieuse, c'est un peu par amitié. Nous avions fait certain pacte d'amitié, autrefois; vous l'avez oublié, sans doute?

--Non, assurément, murmura Espérance.

--Je disais donc que cette absence éternelle ne peut avoir pour cause qu'un établissement... éternel aussi.

--Je ne saisis pas bien.

--Peut-être vous vous mariez, voilà ce que je veux dire, ajouta-t-elle d'un ton bref.

--Nullement.

--Il est vrai que sans se marier on peut aller rejoindre pour ne les plus quitter des personnes qu'on aime.

--La personne que je veux rejoindre, dit gravement Espérance, je l'aime en effet; mais c'est ma mère et elle est morte.

--Oh! alors, s'écria Gabrielle en lui prenant les mains, alors vous ne pouvez partir, car rien ne vous y force et tout vous le défend.

--Qui donc, madame, m'ordonnerait de rester en une ville où chaque bruit, chaque voix m'apporte une souffrance nouvelle. Je vous ai dit que je suis malheureux ici, que j'y mourrais de douleur. Pourquoi donc y resterais-je?

--Mais vous y êtes revenu, mais vous y étiez installé hier?

--Hier, c'était possible... Aujourd'hui plus.

--Mais vous avez des amis ici!

--M. de Crillon et Pontis: un protecteur et un protégé, deux mémoires éphémères.

--N'en avez-vous pas d'autres?

--Qui ne pensaient pas à moi hier, qui m'auront oublié demain.

Elle baissa la tête avec une mélancolie profonde.

--Vous avez raison, dit-elle. Il faut savoir se passer d'appui en ce monde. Elle est rude, mais salutaire, votre leçon!

--Vous ne dites point cela pour vous, madame, vous toute-puissante, vous que le monde invoque, et qui n'avez besoin de personne.

--Ah! s'écria-t-elle le coeur brisé, nommez-moi donc un seul ami!... nommez! je n'ai pas même mon fils, car ses yeux sont encore fermés pour moi comme son coeur. Tout le monde m'attaque, tout le monde me hait. Nul ne me défend, nul ne peut même faire cet effort de mentir poliment pour m'offrir un peu d'amitié. Vous qui me l'aviez jurée, vous reprenez votre serment!

--Ah! madame, dit Espérance d'une voix éteinte, il est des serments qui engagent au delà de notre puissance, et l'homme est parfois une créature trop faible pour tenir ce qu'il promet.

--Quoi! vous m'abandonnerez! vous me verrez souffrir et vous ne me tendrez pas votre main?

--Si je voyais ce triste spectacle, je ne le supporterais pas, aussi refusé-je de le voir.

--Ainsi, quelqu'un de vos amis serait menacé de mort, vous craindriez ce triste spectacle; et pour ne pas le voir, vous partiriez, abandonnant au lieu d'aider. Je vous croyais un coeur.

--J'en ai un, madame, que vos reproches injustes déchirent. En effet, pourquoi resterais-je, à quoi puis-je vous servir? Est-ce vous qui désirez de me voir souffrir?

--Souffrir... de quoi?

--Par grâce, ne m'arrachez pas une parole de plus. Vous voyez combien je lutte.

--Dites-moi votre souffrance, et vous verrez si je suis lâche et faible pour vous seconder ou vous guérir.

--Eh bien! s'écria-t-il, vaincu par la passion, vaincu par la généreuse opiniâtreté de Gabrielle, je vais vous le dire, puisque vous m'y forcez; aussi bien, après m'avoir entendu, ne pourrez-vous plus m'arrêter dans mon dessein, ni me reprocher ce que vous m'aurez contraint de faire. Si je suis parti brusquement, étrangement, l'année dernière, c'est que je vous avais vue sortir de chez le roi le lendemain de la prise de Paris, c'est que mon courage était épuisé, c'est que je vous accusais de trahison et de mensonge, c'est que je vous maudissais de m'avoir promis l'amitié et de ne pas m'avoir donné l'amour; je sais bien qu'en parlant ainsi je me sépare à tout jamais de vous; mais la destinée m'entraîne, ce que je vous dis, je ne le répéterai plus, mon coeur y perdra tout son sang, mais avec le sang la douleur s'échappe. Oui, je suis parti malheureux, et plus malheureux je suis revenu. Si je vous eusse trouvée heureuse, enivrée, sans mémoire, oh! je l'espérais, j'avais préparé à mon coeur la consolation de l'oubli, celle du mépris... Oui du mépris... pardonnez-moi si je me perds tout à fait, madame.... Mais au lieu de cela, vous m'apparaissez douce, tendre et bonne; je vous vois malheureuse; tout en vous intéresse mon coeur et mon âme; je sens que je vais vous aimer si follement que j'en perdrai le respect comme j'en ai perdu le repos. Or, vous n'êtes pas libre et vous aimez le roi, c'est donc pour moi deux fois la mort au bout de chaque pensée; et qui sait si ma mort même ne vous perdrait pas? J'ai fini; mon coeur est vide; encore un jour, et peut-être j'y sentirais entrer le désespoir. Ne vous irritez pas, plaignez-moi; faites-moi la grâce de me laisser ensevelir ma folie dans un coin du monde où vous ne m'entendrez pas si je soupire, où vous ne saurez pas si je vous aime.

Gabrielle, pâle et la tête renversée, avait fermé les yeux. On eût dit que cet ouragan de passion l'avait brisée, qu'elle ne respirait plus, qu'elle était morte.

Espérance, honteux de sa faiblesse, cachait son visage dans ses mains. Il ne vit pas la jeune femme se ranimer peu à peu, passer une main glacée sur son front, et se tourner vers lui pour lui dire:

--Vous m'aimiez donc, à Bezons?

--Oui, madame.

Elle leva les yeux au ciel et soupira. Sans doute elle se disait que des deux routes ouvertes alors devant ses pas, elle avait choisi la moins heureuse. Mais cette âme ne savait pas composer avec la loyauté.

--Je m'étais promise au roi, répondit-elle simplement, comme pour se répondre à elle-même.

--Oh! voudriez-vous dire, s'écria Espérance, que sans cela vous m'eussiez aimé?

--Oui, et il y a plus, je vous aime tendrement.

--L'amitié, toujours!

--Je ne sais pas si c'est de l'amitié ou de l'amour, je n'y cherche point de différence. Je ne savais même pas que je vous aimais. Seulement, quand vous m'avez dit que vous alliez partir pour ne plus revenir, je m'en suis aperçue. Ne partez point.

--Vous m'avez entendu, et vous parlez ainsi?

--Pourquoi non? Que vous m'aimiez à mille lieues ou ici, qu'importe? C'est mon âme que vous aimez, puisque ma personne ne vous appartient pas. Oh! rien ne vous empêchera d'aimer mon âme. Quant aux souffrances dont vous avez peur, est-ce que mon sourire, est-ce que la pression de ma main ne vous guériront pas? Quand vous serez sûr d'être mon ami le plus cher, d'occuper ma pensée, d'embellir ma triste vie, quand vous me consacrerez toute la vôtre, m'aidant, me conseillant, me défendant, n'aurez-vous point assez de plaisir et de peine pour défrayer les journées? Ne me quittez pas, je n'ai plus de père; le mien m'a reniée, il ne m'aime plus, il ne m'estime même pas, puisqu'il use de ma protection pour avoir une charge à la cour. J'ai le roi, me direz-vous. Eh bien, il me trompe, vous le savez mieux que personne, et sans mon enfant, à qui je me dois, sans la blessure faite par l'assassin d'hier, j'allais me séparer à jamais du roi et m'ensevelir dans une retraite éternelle. Maintenant, voyez tout ce qui m'entoure, des ambitieux que je gêne, ou des ambitieux que je sers, des femmes qui m'envient ma place, des prétendus amis du roi qui lui conseillent de me quitter; ici des perfidies, là des embûches, plus loin des coups de poignard ou du poison, voilà ma vie en attendant la mort.... Oh! ne jugez-vous pas que j'ai besoin d'un ami qui soutienne mon coeur et m'empêche de désespérer à mon âge? J'ai lu, dès le premier jour, dans vôtre âme, et vous avez cru comprendre la mienne, vous ne vous êtes pas trompé; je suis tendre, je suis fière, j'ai de la force pour aimer. N'êtes-vous pas de même, et ne donnerons-nous pas à Dieu le spectacle de deux coeurs si tendrement unis, si noblement dévoués, qu'il ne puisse refuser à notre amitié sainte ses bénédictions et son sourire? Oh! depuis hier, cette idée a grandi dans mon sein, elle m'a épurée comme une flamme divine, elle me dévore; c'est une joie ineffable!... Si vous saviez comme je vous aimerai! Vous sentirez les rayons de cette tendresse qui vous ira chercher partout pour vous pénétrer comme un soleil vivifiant. Songez que j'ai vingt ans, que mon coeur déborde, et que je mourrai jeune. Aimez-moi! secourez-moi!... ne me laissez pas seule en ce monde, vous dont l'âme, je le sens, a été faite pour la mienne!

--Ah! s'écria Espérance éperdu de joie et de douleur tout ensemble, vous me demandez là toute ma vie!

--Toute!

--Bien! vous l'aurez! C'était ainsi qu'il fallait me parler pour être comprise. Je me donne à vous pour jamais; mon esprit, mon corps et mon âme, prenez!... mais voici mon marché, je fixe le salaire.

--Dites.

--Vous me parlerez quand vous pourrez, vous me sourirez quand vous ne pourrez pas m'adresser la parole, vous m'aimerez quand vous ne pourrez pas me sourire.

--Oh! murmura Gabrielle les yeux mouillés de larmes, Dieu est bien bon de vous avoir créé pour moi.

Des pas pesants l'interrompirent. Le guichetier, engourdi sans doute d'être resté longtemps assis, marchait dans la chambre et cherchait à rallumer le feu.

--Nous avions oublié cet homme, dit Espérance.

--Allons!... s'écria Gabrielle radieuse, la liberté est là-bas! Allumez un flambeau, brave homme, et nous éclairez l'escalier.

Le guichetier se hâta d'obéir. Tous trois descendirent. Gabrielle, précédée du porte-flambeau, précédait elle-même Espérance. Tout en descendant, elle se retournait lui souriant incessamment, comme eût fait un ange; et rien n'était si beau que cette lumière et cet amour rayonnant sur ces deux jeunes fronts.

Arrivée aux portes, où le gouverneur l'attendait pour la conduire jusqu'à sa litière, elle jeta sa bourse pleine d'or aux pauvres qui regardaient et admiraient l'équipage.

--Jour de joie! dit-elle.

Quand elle eut monté dans sa litière, et que ses gens à cheval commencèrent à marcher, elle tendit ses deux mains brûlantes à Espérance, et l'attira si près d'elle qu'il respira son souffle parfumé.

--À ma libératrice, merci! dit-il à haute voix en s'inclinant avec respect.

--Merci à mon ami, dit-elle tout bas.

Et en se baissant elle appuya ses lèvres sur la main d'Espérance.

Sa litière était déjà loin, que le jeune homme cherchait encore ses idées et son chemin.

XXIV

DROIT DE CHASSE

Quand Espérance rentra chez lui, croyant surprendre son monde, il fut surpris lui-même, on l'attendait. Un avis envoyé deux heures avant était parvenu au maître d'hôtel qui, sur-le-champ, passant, ainsi que toute la maison, d'une vive inquiétude à une joie immodérée, avait préparé le service comme si le maître n'eût fait qu'une absence ordinaire et rentrait pour dîner.

À cette prévenance du donneur d'avis, Espérance reconnut bien sa libératrice, qui ne voulait pas l'exposer aux hasards d'un retour en plein désordre.

C'était bien la même femme qui venait de lui promettre une vigilance de tous les moments, et qui, avant de promettre, avait déjà tenu parole.

Il remercia ses gens de leur intérêt, de leur empressement, se laissa soigner, adorer, et s'assit devant un admirable repas, auquel il ne toucha que des yeux, parce que, à chaque bouchée, le coeur gonflé de sa secrète joie, contrariait par ses bonds et ses battements fous, les volontés de l'estomac. Doux supplice de l'inanition, bien connu de la jeunesse amoureuse, ces Tantales mourant de faim et de bonheur tout à la fois!

Quel homme ne se souvient d'avoir, au milieu du festin le plus joyeux, repoussé l'assiette ou reposé le verre, en songeant au baiser promis ou reçu de la maîtresse absente. Quiconque une heure après ou avant le rendez-vous ne sent pas son coeur monter jusqu'à ses lèvres, sera peut-être un heureux convive, mais n'est pas un heureux amant.

Espérance se hâta de rentrer dans son appartement pour dormir, disait-il, mais en réalité, pour songer sans trouble et sans témoins. Son esprit frais et tenace, comme il est à vingt ans, lui répéta fidèlement mot par mot, geste par geste, signe par signe, toute la scène de la prison. Le sourire, l'intonation du: oui, je vous aime!--celle du: comme je vous aimerai! repassèrent à ses yeux et à son oreille. Tout son corps frissonna quand il se rappela la pression des mains de Gabrielle et son ineffable regard dans l'escalier. Quant à cette caresse de l'haleine suave de son amie, quant à la pression chaude des lèvres qui avaient effleuré sa main, ce furent, lorsqu'il se les rappela, lorsqu'il en retrouva la sensation par la mémoire, des élans de bonheur, des extases d'amour, dont Espérance savoura vingt fois de suite la volupté toujours nouvelle.

Désormais, quelle occupation dans sa vie! comme elle serait courte et meublée cette vie, soit par le souvenir, soit par l'espoir! Que de trésors à joindre aux trésors déjà recueillis! Quelle source intarissable de jouissances dans cette idée qu'il avait été choisi par Gabrielle, et que rien ne pourrait interrompre la poétique et chaste communication de ces deux âmes à jamais unies; rien, pas même la distance, pas même les obstacles du vouloir et du pouvoir.

Le sommeil qui suivit ces réflexions fut délicieux et continua le rêve, et le lendemain, au réveil, Espérance se rappelant combien il allait être heureux, se figura qu'il vivait pour la première fois, et que jusque-là il n'avait fait que végéter.

Une surprise bien douce encore l'attendait au sortir de sa chambre. Pontis vint l'embrasser avec l'effusion d'un coeur dévoué. Puis, ce fut le tour de Crillon, qui avait été averti par Gabrielle, et à peine revenu de son expédition, avait voulu revoir celui qu'il appelait l'infortuné prisonnier.

Jamais gaieté pareille ne s'était assise au foyer d'un simple mortel. Espérance rayonnait. Pontis fit remarquer au chevalier sa bonne mine et sa faconde intarissable. Pontis trouvait sublime la démarche de Gabrielle. Crillon soutenait qu'elle n'était que due. Espérance souriait, et disait oui à l'un et à l'autre.

Il fut très-fort question ce jour-là, non plus de Gabrielle, car Espérance rompit habilement l'entretien chaque fois qu'il errait de ce côté, mais du faux Valois, de la rusée duchesse, et de tout le tracas qui allait résulter encore pour le roi de cette complication nouvelle de la politique.

Après qu'Espérance et Pontis eurent longuement exprimé leur rage contre la Ramée, et admiré cette puissance vivace de l'ennemi qui, toujours terrassé, se relevait toujours, Espérance demanda au chevalier comment il était possible qu'un pareil drôle occasionnât des ennuis au roi.

Le moucheron était-il à ce point le tyran du lion?

--Le roi, répliqua Crillon, en est fort préoccupé.

--Le roi a pourtant la tête bonne, dit Espérance.

--La tête... la tête... murmura Crillon.

--Si mon colonel me permettait de parler, dit Pontis.

--Parle, cadet, mais parle bien.

--Eh! monseigneur, on dit partout que le roi a été blessé à la tête et que le cerveau s'en ressent.

--C'est un peu exagéré, repartit Crillon, mais le roi paraît affaibli de raisonnement, voilà qui est sûr. Croiriez-vous que nous faillîmes nous quereller hier ensemble à propos de cette coquine d'Entragues?

--En vérité! dit Espérance en rougissant.

--Oui. Le roi soutenait que cette fille s'était réellement évanouie au balcon par amour pour lui, et que je la calomniais en prétendant le contraire.

--Vous prétendiez donc le contraire, monsieur? demanda Espérance.

--Oh! dis-je au roi, si j'eusse voulu la faire revenir à elle, je n'avais qu'un mot à dire, un nom à prononcer.

--Vous n'avez rien dit, j'espère, monsieur le chevalier, répondit Espérance, car ma délicatesse y est engagée.

--Non, je n'ai dit que cela. Le roi a froncé le sourcil, frotté de baume sa lèvre malade et marmonna dans ses dents:

--Chaque fais qu'un pauvre prince est aimé, chacun s'empresse de lui persuader qu'il est....

--Comment? dit Espérance.

--M. le colonel a voulu dire trompé, se hâta d'ajouter Pontis. Mais il est bien dommage que le cher sire ignore ce que M. la Ramée est à Mlle d'Entragues et réciproquement. Car, du caractère qu'a le roi c'est tôt ou tard un commerce qui s'établira. M. le comte d'Auvergne y pousse, toute la famille y pousse et tant pis pour la marquise de Monceaux.

--Un clou chasse l'autre, dit Crillon.

--Monsieur le chevalier, s'écria Espérance, je vous supplie d'être meilleur pour la plus estimable et la plus charmante femme de la cour.

--Il dit cela, parce qu'elle l'a tiré de prison. Mais, malheureux généreux que vous êtes, si elle ne vous y eût pas mis, elle n'aurait pas eu besoin de vous en faire sortir.

--Enfin, permettez-moi de vous faire observer, dit Espérance, qu'entre Mlle d'Estrées et Mlle d'Entragues, il y a la différence d'un ange à une furie. Le jour où Mlle d'Entragues régnera sur le roi, je plains la France.

--Et je plains nous autres, s'écria Pontis, car nous sommes mal notés par là. Tandis que la marquise nous protège, c'est évident, n'est-ce pas, Espérance?

--Encore un mot de ce la Ramée, interrompit le jeune homme. Est-ce qu'il a des partisans, est-ce que son histoire se propage?

--Tous les ligueurs, tous les Espagnols, bon nombre de prêtres ou de moines, et les jésuites surtout le soutiendront.

--C'est un gros parti, murmura Espérance. Mais il faudra combattre.

--À propos de combats, dit tout à coup Crillon, vous savez que le roi en s'éveillant ce matin a songé à vous et parlé de vous.

--Un peu soufflé par Mme la marquise, peut-être bien, dit Pontis, car elle aura voulu raconter ce que tout le monde savait, sa visite au Petit-Châtelet.

--Précisément.

--Et le roi, qu'a-t-il dit?

--Le roi a paru un peu surpris que vous eussiez eu les honneurs d'une telle intervention; puis il s'est ravisé et a trouvé qu'on n'avait pas assez fait pour vous ôter le mauvais goût de la disgrâce passée.

--Pas assez fait?

--Oui, le roi est généreux en de certains jours. Certes, a-t-il dit, le jeune homme doit être flatté de la protection de madame la marquise, mais cela ne lui retire ni la prison qu'il a faite, ni la laide couleur de cette arrestation imméritée.

--Il a dit imméritée? c'est bien! s'écria Pontis.

--Harnibieu! ai-je dit au roi, voilà comment le meilleur prince du monde fait toujours un peu de mal sans s'en apercevoir.

--Il faut lui pardonner, a répondu Sa Majesté, s'il fait le bien en s'en apercevant. Je m'étais trompé sur ce jeune homme, je lui ferai réparation.

--C'est fort beau! dit le garde.

--C'est noble, en effet, ajouta Espérance.

--C'est juste, dit Crillon.

--Mais je ne vois pas trop pourquoi tout ce récit vous est venu à propos de combats, demanda Espérance au chevalier.

--Voici: c'est que Sa Majesté est capable de vous offrir une compagnie en quelque régiment. Il pousse fort à la culture des officiers, notre grand monarque, et s'il les trouve beaux, braves, riches, il s'en empare. Avis à vous, vous voila prévenu.

--Je le défie bien de m'éblouir, dit Espérance.

--Oh! ne dites pas cela; il est séduisant quand il veut affiler sa langue. Je me souviens que cent fois il nous faisait faire, à nous ses amis, des tours de force avec un seul mot prononcé d'une certaine façon. S'il vous offre une compagnie, vous voilà enrôlé.

--Pas encore, dit Espérance en souriant, d'ailleurs, il n'est pas là pour m'offrir.