Chapter 22
--Il n'est pas là, non; mais vous serez bientôt au Louvre, et le moyen de refuser? Oui, vous serez au Louvre. Sa Majesté m'a commandé de vous amener le plus tôt possible, et ce sera aujourd'hui même, s'il vous plaît.
--J'irai donc, dit Espérance avec une secrète joie de rencontrer sitôt une occasion de revoir Gabrielle.
--Quelle chance! si l'on offrait quelque chose à Espérance dans les gardes, dit Pontis, et si j'étais désormais sous ses ordres; le doux service, les beaux congés que j'aurais! quelles aubaines, et qu'on se donnerait de bon temps!
--Là, là, là! dit Crillon, paresseux que tu es; ne prévoyons pas de si loin. Si Espérance entre aux gardes, il sera d'abord sous mes ordres, et je lui défendrai absolument de gâter un drôle comme toi: ta gangrène est déjà bien assez profonde.
--Eh! mais notre palais, il le faudrait donc abandonner? Et nos cuisiniers, et notre cave, et toutes les douceurs de la vie, sambioux! Espérance, pas de faiblesse, au moins; n'accepte pas les honneurs à la place du bonheur! Comment irais-je, si vous étiez mon chef, dans le carrosse de mon chef? Comment dirais-je: toi à celui qui pourrait me mettre aux arrêts? Pas de faiblesse! Espérance.
--Ne crains rien, repartit celui-ci avec un sourire, je me garderai comme du feu de ces tentations d'orgueil. Les honneurs! ah bien oui. Ceci est du foin pour les gens heureux.
--Du vrai foin, répéta Pontis, _foenum_, en latin.
--Voilà de plaisants philosophes! s'écria le chevalier.
--Désintéressés, monseigneur, comme Aristides et Curius.
--Marauds! quand vous ne serez plus jeunes, quand vous perdrez vos cheveux ou ne les pourrez plus perdre, ainsi des dents, quand vous ne ferez plus baisser les yeux à une seule femme, vous verrez si l'ambition ne vous pousse pas. Que faire! dans cette vie, sans cheveux, sans dents et sans amour, si l'on n'avait pas les glorioles et les sonnettes de l'ambition? D'ailleurs je ne sais pas pourquoi ce Pontis parle toujours pour deux. Tu es gueux, cadet, tu es râpé, raflé; tu as pour perspective un lit gratis sur quelque champ de bataille, un de ces lits d'où l'on ne se relève pas, à moins que tu n'ailles retrouver la paille d'avoine de ton castel en poudre. Espérance, au contraire, est riche, reluisant et renté; il a tout ce que tu as et tout ce que tu n'as pas. Parle pour toi seul, cadet.
--Mais non, interrompit Espérance, Pontis, au contraire, a tout ce que j'ai.
--C'est juste, dit le garde.
--Allons donc! aura-t-il l'héritière qui tôt ou tard sera trop heureuse d'épouser Espérance?
--Tard! dit Espérance en riant de si bon coeur, que Pontis fit chorus, et que le chevalier, forcé de les imiter, s'écria:
--Je ne sais ce qu'il y a aujourd'hui dans les yeux du seigneur Espérance, mais on dirait de la flamme vive.
--C'est le contentement, monsieur.
--Harnibieu! le contentement d'avoir été en prison! vous n'êtes pas difficile. Si la prison vous profite ainsi, pourquoi ne demanderions-nous pas au roi qu'il vous en fasse tâter de temps en temps, pour vous remettre en belle humeur? Voilà un chrétien qui m'arrive d'Italie tout blême, tout lugubre; il soupirait à fendre des arbres; il ne parlait que de choses mortuaires; tout à coup on le jette en prison comme un bohème, je me figure qu'il en mourra, vu les dispositions que je lui connaissais à la mélancolie... je n'en ai pas dormi deux jours! et, regardez... le voilà....
Espérance continuait à rire, et Pontis s'en crevait sans savoir pourquoi.
--Quels bélîtres! s'écria le chevalier; on voudrait les égayer qu'on n'y parviendrait pas, et pour une pauvre fois qu'on veut les assombrir, ils rient comme un tas de mouches au soleil. Allons, mordieu! allons au Louvre regarder la moustache grise du roi et sa lèvre fendue. Cela vous fera penser, d'abord à la Ramée qu'on écartèlera quelque jour s'il ne vous a pas dévorés avant, puis au petit serpenteau de Châtel qu'on est en train d'écorcher tout doucement pour extraire de lui quelques bonnes vérités. Vous penserez aussi à votre amie d'Entragues, qui vous veut tant de bien, aux petits couteaux de la mère Touchet, toutes choses gaies, et si vous riez au nez du roi, nous le verrons bien, et le Châtelet est toujours là-bas avec son brave homme de gouverneur.... À propos! il s'appelle du Jardin! Et il était le père de son fils, vous savez ce que je veux dire, Espérance. Riez encore de celui-là si vous voulez!
Les deux jeunes gens se calmèrent pour faire plaisir à Crillon, et l'on partit pour le Louvre où Pontis vit bien que l'égalité est une fiction sur cette terre, car, il resta dehors tandis que ses deux compagnons entraient dans le cabinet du roi.
Espérance eut lieu d'être satisfait de sa visite. Henri, tout en le caressant beaucoup, ne lui fit aucune ovation publique. L'attirant à part:
--L'affaire, lui dit-il avec son aimable sourire, s'est passée entre nous, qu'elle reste entre nous. On ne sait pas que vous avez été jeté dans les fers par Henri le tyran, ne l'apprenons pas au monde. Il faudrait aussi lui dire, à ce monde bavard et curieux, que le roi s'est conduit comme un écolier, que l'écolier s'est conduit en roi. Or, ma royauté n'est pas assez solide pour affronter de tels chocs. Demeurons bons amis, jeune homme. J'ai eu besoin de vous, et vous m'eussiez rendu un grand service sans le démon familier des femmes qui trahit toujours les maris. Cependant, votre bonne volonté comptera pour le fait. Ainsi demandez-moi ce que vous voudrez, pourvu que je puisse vous l'accorder, c'est acquis. Es-tu content, Crillon?
--Espérance l'est-il? demanda le chevalier.
--Je suis comblé, répondit le jeune homme en fléchissant le genou.
--Allons, demandez, mon beau confident, s'écria le roi, pourvu que ce ne soit pas de l'argent!
--Eh! sire, il vous en prêtera si vous voulez, dit Crillon.
--Peste! je n'ai garde de refuser, répliqua le roi. Mais que veut-il 2
--Rien, sire, que l'honneur de vos bonnes grâces.
--C'est trop peu, dit Henri, un peu gêné de n'avoir rien à offrir.
Espérance sentit cette nuance avec son exquise délicatesse.
--Sire, dit-il, je suis grand chasseur, et n'ai pas présentement de terres.
--Vous aimeriez à chasser sur les miennes? dit Henri.
--De temps en temps, sire, avec l'agrément de Votre Majesté.
--C'est accordé, répliqua le roi, sans voir que derrière la tapisserie, un divin profil, visible pour Espérance tout seul, venait d'apporter au jeune homme le sourire promis à défaut de la parole.
Le sourire était malicieux à faire le désespoir d'un lutin. Car Gabrielle avait entendu cette autorisation donnée à Espérance de chasser sur les terres du roi. Craignant de rire au point d'être découverte, et de rougir si elle était aperçue, Gabrielle aima mieux disparaître, et la vision échappa aux regards avides d'Espérance.
L'audience était finie, Crillon emmena son protégé.
--Maintenant, dit-il, vous voilà commensal du roi. Le droit de chasse dans les bois de Sa Majesté vous ouvre les maisons royales en tout temps.
--Ah! dit Espérance avec une feinte naïveté; en tout temps?
--Oui, que le roi y soit ou n'y soit pas. C'est un privilège que n'ont pas toujours les princes du sang. Il vous plairait courir un cerf la nuit, aux lanternes, que le roi ne vous en empêcherait pas.
--J'userai, répondit Espérance avec un soupir, et tâcherai de n'abuser jamais.
Je verrai Gabrielle quand je voudrai, pensa-t-il, sans même qu'elle le sache. Je la verrai sans que nul puisse croire que je la cherche... Allons, c'est un vrai bonheur.
Au sortir du cabinet royal, Crillon et le jeune homme se quittèrent. Pontis reprit son compagnon, et le voyant aussi radieux qu'à l'arrivée:
--Puisque tu es dans une bonne veine, dit-il, joue quitte ou double.
--Qu'est-ce à dire?
--Amusons-nous.
--Soit. Mais comment?
--J'ai une idée. Donne une fête pour inaugurer ton palais. Nous y recevrons tous les bons compagnons et toutes les aimables femmes de Paris; il faut se faire un cercle, sambioux!
--Oh! oh! tant de monde....
--Crois-moi, Espérance, répandons-nous un peu, je te conterai pourquoi.
--Conte.
--C'est mon tour de garde et je n'ai pas le temps aujourd'hui, mais fais préparer un bon déjeuner demain et je veux t'en raconter de belles.
--C'est conclu.
Espérance rentra chez lui par le chemin le plus long, lentement, à petits pas, incapable de contenir son ivresse s'il n'eût pas respiré le grand air pendant deux longues heures.
Dans son vestibule il aperçut, attachée à la taille de marbre et broutant des fleurs dans une corbeille, une charmante biche portant collier de cuir de Cordoue avec une plaque d'argent sur laquelle était gravée cette inscription: Chasse du roi.
Ses gens lui annoncèrent orgueilleusement que c'était un présent qui venait d'arriver du Louvre.
--Encore Gabrielle! tant d'esprit avec tant d'âme, murmura-t-il, dans une si parfaite beauté. Oh! mon Dieu, est-ce que je ne suis pas trop heureux!
XXV
INTRIGUES DE BAL ET AUTRES
On sera peut-être surpris que nous n'ayons pas encore ramené le lecteur chez ce voisin d'Espérance, le riche Zamet, seigneur des fameux dix-sept cent mille écus, dont l'hôtel, rue de Lesdiguières, avait à Paris une réputation universelle.
Zamet, que sa fortune faisait rechercher de toute la noblesse et des ministres, qui lui empruntaient de l'argent, était une de ces étranges figures dont l'histoire ne suffit pas toujours à bien crayonner la ressemblance. Ce qu'un pareil personnage fait ouvertement tient peu de place dans les annales d'une époque, mais quiconque retrouverait ses traces dans les marches souterraines qu'il a faites pour arriver à son but mystérieux, quiconque saurait éclairer ce type obscur d'un reflet de la vérité, s'étonnerait, d'après l'importance de l'oeuvre, des proportions gigantesques que prend tout à coup la figure de l'ouvrier.
Zamet, Florentin, dévoué aux Médicis et leur agent en France, les servait avec un dévouement qu'il disait inspiré par la reconnaissance, et qu'on peut, sans calomnie, attribuer à l'ambition la plus effrénée comme la plus intelligente. Il devait sa fortune à Catherine de Médicis, et s'était promis qu'une autre Médicis décuplerait cette fortune. Seulement, pour atteindre un tel résultat, les forces d'un homme eussent été à peine suffisantes. Il n'y avait plus de Médicis en France. Catherine était morte avec toute sa postérité peu regrettée, il faut le dire, et la nation française ne paraissait pas disposée à replacer son front sous le joug des Italiens.
Médicis était un nom qui signifiait alors: Guerre religieuse, Saint-Barthélémy, guerre civile, guerre étrangère. Il signifiait encore: Famine, corruption, crimes de famille. Trente ans de meurtres, de spoliations, faisaient un cortège sanglant et infâme à ce nom, devenu à peu près impossible. Cependant Zamet avait besoin de rapprocher les besants d'or de la fleur de lis de France. Il prit ses mesures; l'histoire est là pour nous apprendre s'il se trompa.
Quelque temps après les scènes que nous avons tracées dans nos derniers chapitres, le seigneur Zamet, en son hôtel de la rue Lesdiguières, se promenait un soir de long en large dans la grande salle voisine de sa galerie. Il était soucieux, et méditait avec soin l'analyse d'une lettre qui lui était arrivée de Florence.
Assise auprès d'une table, sur laquelle ses deux coudes étaient appuyés, la signora Leonora méditait aussi, et son oeil pétillant de génie, interrogeait vaguement par les airs le démon rebelle de l'inspiration.
A l'angle de la salle, un homme plus somnolent que rêveur, un beau paresseux, ayant tournure de gentilhomme et timidité de laquais, attendait un mot de Zamet ou de Leonora pour se décider à mettre en mouvement son corps voluptueusement engourdi par la chaleur et le _far niente_.
--Le courrier attend, murmura Zamet en italien, et il faut que la dépêche soit expédiée ce soir même. Que dire de nouveau là-bas! Avez-vous une idée, Leonora?
--J'en aurais si nous voulions mentir, répondit la Florentine. Mais à quoi bon mentir? Ce qu'il faut là-bas, c'est la vérité.
--La vérité, c'est que le roi n'est pas mort.
--Cela peut s'écrire, et faire plaisir à Florence.
--La vérité, c'est aussi que le roi est revenu plus que jamais à la marquise de Monceaux. Quand on a été si près de les voir brouillés! Quand j'avais déjà entamé des négociations avec M. de Sully!
--Voilà qui sera désespérant, dit Leonora. Cependant il le faut mander à Florence.
--On verra chez nos princes que rien de nouveau n'a été fait. En attendant, le temps passe.
Leonora haussa les épaules d'un air qui voulait dire:
--Qu'y puis-je faire?
--La lettre sera bientôt écrite alors, dit Zamet.
--Et bientôt lue, surtout.
--Écrivez donc, répéta Leonora. Les premières nouvelles que nous enverrons seront meilleures. Écrivons!
Zamet, en rechignant, grommela:
--Faites!
--Vous ne me le diriez pas deux fois, si je savais écrire. Prenez la plume, vous.
--Moi, j'ai ma goutte, répliqua Zamet.
Leonora souriant:
--Voilà une goutte qui n'oserait pas se montrer, si vous aviez de belles nouvelles à envoyer. Allons, Concino, tu n'as pas la goutte, toi, écris.
Le paresseux étendit les bras et fit craquer toutes ses articulations, comme un chien au sortir du chenil. Leonora lui tendit la plume, qu'il prit de la main gauche.
--Vous dicterez, au moins, dit-elle à Zamet.
Celui-ci, en effet, dicta un résumé des faits qui s'étaient accomplis dans la dernière période: la blessure du roi, sa réconciliation avec Gabrielle, la déclaration du prétendu Valois.
Concino écrivait lentement, mal, et avec hésitation, de la main gauche. Zamet le lui ayant reproché, il prétexta une brûlure au pouce droit.
Le fait est qu'il voulait que son écriture ne pût être reconnue en cas de surprise, et il y réussissait à merveille; son grimoire n'eût pas été déchiffrable pour un des plus rusés greffiers de la Tournelle.
Lorsqu'il crut comprendre que la dictée était finie, il jeta la plume et se secoua comme après une rude corvée.
--Suis-je libre? demanda-t-il.
--Va! dit Leonora.
--Où va-t-il tous les soirs ainsi avec tant de précipitation dans sa lenteur? demanda Zamet.
--Il va jouer, répliqua Leonora, pour nous amasser une dot, que nul ne nous donnera, je le vois bien, si nous ne la gagnons nous-mêmes.
Cette attaque au coffre-fort de Zamet n'eut pas de succès, mais elle décida la fin de l'entretien. Concino se leva et sortit.
Zamet relut la dépêche, la scella d'un certain cachet composé de plusieurs lettres juxtaposées, et Leonora se chargea de la remettre au courrier prêt à partir.
--Maintenant, dit Zamet, il est temps, je crois, que l'on m'habille si je veux assister au bal que donne le voisin, ce voisin tombé du ciel et qu'on dit plus riche que moi.
Il rentra chez lui en disant ces mots avec une amertume manifeste. Leonora fut à peine seule, qu'elle ouvrit délicatement la dépêche, y écrivit d'une main rapide deux ou trois lignes sous le revers de l'enveloppe, sans rompre le cachet, et descendit pour donner elle-même le message à celui qui l'attendait.
Elle remontait dans le vestibule quand un bruit de chevaux retentit au dehors. Leonora se hâta de rentrer chez elle, où, dix minutes après, une voix jeune et vibrante l'appela par son nom.
C'était Henriette, enveloppée d'un manteau, pâle comme si elle eût souffert, embarrassée comme si elle fût venue dans quelque grand dessein.
Leonora l'accueillit avec cette politesse empressée des Italiennes, la fit asseoir, la caressa, lui plaça une peau de loup sous les pieds, et lui fit mille compliments sur sa beauté. Henriette écoutait d'un air distrait, ou plutôt n'écoutait pas.
--Qu'avez-vous, lui dit enfin Leonora, qui vous amène?
--Mon père d'abord, répliqua Henriette en italien. Il est chez M. Zamet avec lequel il cause un peu tandis que je vais t'entretenir. Faisons vite, et surtout faisons bien.
--Qu'y a-t-il, signora?
--Oh!... presque rien, mais ce rien me sera utile si tu veux l'entreprendre.
--Je suis prête.
Henriette recueillit ses idées, ou plutôt les disposa en bon ordre pour ne les exposer qu'avantageusement. Tactique de diplomate qui se propose de mentir pour faire dire la vérité à l'adversaire.
--M. Zamet, dit-elle, ne va-t-il pas au bal ce soir?
--Oui, signora.
--Chez un seigneur voisin?
--Mur à mur. Un très-beau bal, dit-on, dont tout le monde se promet merveille. C'est un événement dans le quartier.
--Qui donc a invité M. Zamet? Le seigneur voisin, probablement?
--Je ne crois pas. C'est un grand guerrier; _illustrissima spada_, qui vint ici l'autre soir.
--M. de Crillon, peut-être?
--Précisément.
--En sorte que tu n'as pas vu ce voisin?
--Jamais, et ne sais pas même comment il s'appelle.
--C'est inutile. J'espérais seulement que tu l'aurais vu.
--Pourquoi faire?
--Pour le reconnaître au besoin.
--N'est-ce que cela? Je puis le voir ce soir, si cela me fait plaisir.
--Comment donc?
--En plaçant une échelle au long du mur de notre jardin qui est contigu au sien. La fête aura lieu dans les jardins. Le seigneur en question s'y promènera, et je le verrai.
Les yeux d'Henriette étincelèrent.
--C'est une idée, dit-elle, oui, en effet, une échelle....
Puis amèrement:
--Le moyen n'est pas noble, ajouta-t-elle, mais quand on n'est pas invité, on s'arrange comme on peut.
--Voilà qui m'étonne, demanda Leonora. Beaucoup de personnes de la cour sont conviées, dit-on. Pourquoi ne l'êtes-vous pas avec votre famille?
Henriette rougit.
--Je ne sais, mais que m'importe, Leonora; il ne s'agit pas de cela.
--Il paraîtrait que cela lui importe beaucoup, pensa l'Italienne en voyant se froncer les sourcils de Mlle d'Entragues.
--Nous disons, reprit Henriette, que tu pourras voir ce personnage... c'est beaucoup déjà que de le voir, mais cela ne suffit pas.
--Ah!
--Quand tu l'auras bien vu, de façon à être certaine de le reconnaître partout et toujours, il faudra que tu étudies la maison.
--Sa maison, à lui?
--Et que tu puisses observer ses démarches ou les faire observer.
Leonora devint sérieuse.
--Vous ne m'en dites pas assez ou vous m'en dites trop, répliqua-t-elle. L'ordre qu'on ne comprend qu'à demi est presque toujours mal exécuté. Observer est un mot vague; précisez-le. Quand observerai-je? Où? Pourquoi?
Henriette regarda fixement la pénétrante italienne.
--Je croyais, Leonora, qu'en m'adressant à une devineresse, je serais dispensée de la moitié des explications.
--Avec une moitié d'explications, je devinerai un tout, mais avec un quart, je ne devinerai qu'une moitié tout au plus.
--Eh bien! dit Henriette en cherchant avec soin chaque parole, je suis chargée par une de mes amies qui aime ce jeune homme....
--C'est un jeune homme?
--Je le suppose. Je suis chargée, dis-je, de savoir si elle peut espérer d'être aimée. Il faut te dire que mon amie en doute.
--Est-elle belle?
--Mais oui.
--Eh bien! pourquoi ne l'aimerait-il pas?
--Ce n'est pas une raison.
--Oh! cela dépend du genre d'amour que votre amie réclame.
--Elle n'est pas des plus exigeantes; cependant, Leonora, si le coeur du jeune homme est pris d'ailleurs?
--Ah! voilà.
--C'est ce que je veux savoir... pour mon amie.
--C'est entendu. Et pour savoir cela, vous désirez que j'observe ou fasse observer le jeune homme?
--Précisément.
--Que je sache où il va.
--Oui, Leonora.
--Qui il voit?
--Oui.
--Qui il aime, enfin?
--Tu as deviné. Mon amie te sera reconnaissante. Je lui ai dit que tu habitais à cent pas de la maison du seigneur en question.
--À trente pas, signora.
--Que tu plongeais de ta fenêtre dans son jardin.
--Presque dans sa chambre.
--Et ces nouvelles ont tellement enchanté mon amie qu'elle m'a donné pour toi ces vingt ducats, en attendant la récompense des peines que tu vas prendre.
Leonora prit les ducats, qu'elle serra dans sa poche avec une cupidité mal dissimulée.
--Je ferai mieux que de regarder par-dessus un mur, dit-elle, j'irai dans la maison.
--Tu le peux?
--Rien de plus aisé: M. Zamet y entre bien, et il est quatre fois plus gros que moi?
--Mais s'il t'y rencontrait?
--Je saurai l'éviter. D'ailleurs, quand il me verrait? Ne suis-je pas libre?
--Mais tu n'es pas invitée?
--Je vais partout où je veux. Et quand une fois j'aurai pénétré chez le jeune seigneur, je serai bien sotte si je ne parviens pas à lui parler, et il sera bien fin s'il parvient à me cacher quelque chose.
--Leonora, tu es une perle! quand commences-tu?
--Ce soir.
--Un jour de bal?
--Précisément. Si le jeune homme aime quelqu'un, cette personne ne peut manquer d'assister au bal. Pour qui donne-t-on bal, si non pour sa maîtresse. Or, si la maîtresse est là, je vous la nommerai avant qu'il soit minuit.
Henriette avec une voix concentrée:
--Tu as raison, dit-elle. Chacune de tes paroles est une maxime de sagesse. Eh bien! tandis que tu manoeuvreras ainsi, je veux me donner le plaisir de te suivre du regard. Tu m'as éveillé les idées et cette échelle me tente. Ton jardin est noir, désert, n'est-ce pas?
--D'autant plus que M. Zamet sera absent; Concino aussi. Les gens joueront entre eux, ou se coucheront de bonne heure.
--Eh bien! je vais dire à mon père que tu me donnes une leçon de chiromancie, qu'il peut retourner à l'hôtel et m'envoyer prendre dans deux heures. Cependant, tu feindras de t'installer ici avec moi; M. d'Entragues parti, tu pars et te glisses chez le voisin, après m'avoir conduite au mur du jardin et accommodée sur la bien heureuse échelle. Ce sera une partie piquante.
--Assurément, et vous verrez la fête comme si vous y étiez invitée.
Henriette se pinça les lèvres.
--Tu n'y vois aucun obstacle, aucun mécompte, Leonora?
--Aucun. Mais comme il faut tout prévoir, je prendrai mon bel habit florentin, qui me fait si belle, et je réponds d'attirer l'attention d'un roi, s'il s'en trouve au bal.
--Il ne serait pas impossible que le roi y assistât, dit vivement Henriette.
Elles furent interrompues par l'arrivée de M. d'Entragues, qui cherchait sa fille. Tout se passa comme les deux femmes l'avaient concerté. Le père consentit à partir, laissant Henriette plongée dans les explications savantes des lignes, des monts et des planètes.
À peine fut-il dehors que Leonora se fit habiller par sa compagne. Elle couvrit ses beaux cheveux de la coiffure aux longues aiguilles, enferma sa taille dans le corsage broché d'or, et sa jambe fine brilla sous une jupe à bandes bigarrées dans des bas de soie rouge. Ainsi vêtue, elle était belle de ce charme étrange devant lequel pâlissent toujours les beautés régulières; et Henriette avoua que jamais regard plus enchanteur n'avait recelé tant de flammes périlleuses pour le repos des cavaliers.
Leonora conduisit sa compagne au fond du jardin sombre, leva de ses petites mains nerveuses une échelle lourde pour un bras d'homme. Henriette y monta, s'arrangea de manière à voiler à demi sa tête sous des lierres tombant d'un vase sur le chaperon du mur.
--Je vois, je verrai, merci! murmura-t-elle en se penchant vers Leonora qui voulait connaître le résultat de l'épreuve.
Le manteau bien roulé autour de son corps, les bras commodément appuyés sur le mur, la jeune fille se promit d'être patiente. Leonora lui promit de ne pas tarder longtemps à revenir.
De l'autre côté du mur on entendait les instruments préluder, on voyait s'allumer des flambeaux dans les allées.
La nuit était magnifique; les premiers souffles du printemps avaient échauffé la terre: les violettes, pressées d'éclore, envoyaient leur parfum du sein de l'ombre où elles se plaisent. La flamme des torches et des lampes de couleur faisait briller à l'extrémité des branches les premières bourres des feuilles d'un vert d'émeraude; les charmilles alignées dessinaient ainsi leurs courbes élégantes.
Au loin, la maison resplendissait; les vitres ressemblaient à des gerbes de feu. La foule des conviés se répandit hors du foyer de l'incendie et gagna peu à peu le jardin.