La belle Gabrielle — Tome 2

Chapter 20

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--Eh bien! mon ami, répliqua tranquillement Espérance, s'il est défendu d'écrire, je n'écrirai pas. Mais il ne vous est pas défendu à vous de me rendre service, un service bien simple et qui sera bien payé.

--Cela dépend, monsieur. De quoi s'agit-il?

--D'aller trouver M. de Crillon.

--Le brave Crillon? s'écria le geôlier.

--Lui-même.

--Vous le connaissez?

--C'est mon ami. Dites-lui seulement que je suis au Petit-Châtelet. Vous vous rappellerez bien mon nom: Espérance.

--Un beau nom de prisonnier, dit le geôlier avec un sourire railleur.

--N'est-ce pas? répondit Espérance, sans témoigner ni chagrin ni amertume. Eh bien, ferez-vous ce que je vous demande?

--Je verrai, dit le geôlier, qui sortit pensif, car tant de patience, de douceur et de beauté l'avaient frappé d'un respect involontaire.

Cet homme n'alla pas trouver Crillon, mais il conta au gouverneur sa conversation avec le prisonnier, et le gouverneur, en qui déjà la figure du prisonnier avait éveillé quelque sympathie, arriva quelques heures après dans la chambre d'Espérance.

--Vous vous dites ami de M. de Crillon? dit-il.

--Oui, monsieur.

--Mais alors vous êtes un grand coupable, car M. de Crillon vous abandonne, puisque vous voilà en prison, et ce n'est pas un homme à laisser ses amis dans l'embarras. Je le connais, moi, qui ai fait la guerre avec lui pendant dix ans.

Espérance raconta ce qu'il savait, ce qu'il faisait, qui il était, il mit dans son récit la sincérité, la pureté de son âme tout entière. Il s'étonnait d'une arrestation sans motif et l'attribuait à un malentendu qui ne pouvait manquer de s'éclaircir aux premières explications.

--En attendant, ajouta-t-il, je vous supplie, monsieur, de ne pas me laisser ici dans ce taudis noirci nauséabond. Je quitte le grand air, le soleil, et si j'étais une femme, je vous dirais que j'ai peur ici. D'ailleurs, le logement que vous me donnerez je ne l'occuperai pas longtemps, et sitôt que M. de Crillon sera prévenu....

--Mais, jeune homme, il ne le sera pas. Tout prisonnier d'État entre ici inconnu. Je n'ai pas le droit de révéler sa présence à qui que ce soit; car ce peut être un secret entre le roi et ce prisonnier, un secret que le roi me fait l'honneur de me confier et que je n'ai pas le droit de trahir. Ici, je n'ai affaire qu'au roi, puisqu'il a signé l'ordre de votre arrestation.

Espérance baissa la tête. Il lui sembla que la porte un instant ouverte, et par laquelle il revoyait le jour et la liberté, se refermait plus lourdement que jamais.

--Comme il vous plaira, monsieur, murmura-t-il. Je ne veux point vous causer de gêne ou heurter vos scrupules. Je souffrirai, et ne dirai plus rien.

Le vieux gentilhomme se connaissait en prisonniers, il savait distinguer la résignation d'avec l'hypocrisie, la patience d'avec la lâcheté.

--Voilà un aimable caractère, pensa-t-il. C'est peut-être un enfant gâté que le roi veut redresser par quelques jours d'abstinence. Ne forçons point la dose. Il a déjà pris son parti le pauvre garçon; il s'est installé sur le grabat.

Il frappa du poing sur la porte, le geôlier reparut.

--Conduis monsieur au comble, dit-il.

Espérance se leva, et devinant qu'une faveur venait de lui être accordée, remercia le gouverneur avec effusion. Il serra la main du vieillard qui lui dit en se dégageant doucement:

--La chambre du comble est bonne. J'y mettais mon fils en pénitence. C'est une prison paternelle.

--Vous avez un fils, monsieur?

--J'en avais un... qui serait de votre âge.

--Vous l'avez perdu?

--À dix-huit ans, d'un coup de mousquet... après la bataille d'Aumale. M. de Crillon le connaissait bien, car il l'avait pris dans ses gardes. Mon pauvre Urbain!...

--Urbain, s'écria Espérance, Urbain du Jardin peut-être?

--Vous l'avez connu?

--Oh! le page huguenot assassiné par la Ramée, pensa le jeune homme.

--Monsieur, murmura-t-il, M. de Crillon m'en a parlé quelquefois.

Le vieillard, ému, se hâta de répondre:

--C'est le brave Crillon qui a relevé Urbain expirant et a reçu son dernier soupir. Qu'il ne soit pas dit que le nom de Crillon a été devant moi invoqué en vain. Allez, monsieur, allez avec le guichetier.

Et il redescendit sans ajouter une parole laissant Espérance plongé dans sa surprise douloureuse. Quoi! lui, victime échappée au couteau dirigé par Henriette, il allait remplacer dans sa chambre la victime tombée sous le plomb du même assassin.

Cette prison du comble, effrayante pour un enfant rebelle, sembla un paradis à Espérance, après l'enfer qu'il venait d'habiter. La voûte en était basse, le carreau glacé, mais l'air y circulait librement, largement, le soleil couchant l'emplissait de ses rayons rouges, et par deux fenêtres semblables à des yeux de pierre, le prisonnier, en se haussant, voyait à travers les barreaux ce magnifique panorama de la ville antique, et ses collines, que la brume du soir commençait à baigner, et, sur la droite, Notre-Dame qui dominait, et la Seine, charriant ses glaçons sous les arches.

Espérance poussa un cri de joie. Son palais, trouvé la veille, lui avait fait moins de plaisir.

Ce fut bien autre chose encore, lorsque le guichetier, désormais aussi empressé à plaire qu'il l'avait été peu d'abord, leva les barres d'une porte massive qui donnait sur un petit balcon entièrement fermé de barreaux comme une cage. De là la vue était admirable et facile, pour peu que le prisonnier s'assît sur le banc formé par la saillie circulaire. Le treillage de ce balcon était disposé de façon que nul du dehors ne pût voir a l'intérieur; mais l'habitant du donjon, suspendu au-dessus du vide, voyait et respirait sans danger et sans gêne.

Espérance fouilla dans sa poche et donna au guichetier la moitié des pistoles qu'elle renfermait.

Cet homme prépara le lit, alluma le feu dans la cheminée, déposa sur une table assez propre un souper raisonnable, et se retira en fermant les verrous dont Espérance charmé ne remarqua pas même le grincement lugubre.

La nuit était venue. Un silence glacé montait de la ville au faite du Châtelet. Le jeune homme, après avoir rempli ses poumons d'air pur, ferma la porte du balcon et vint s'asseoir devant le feu, dans un fauteuil où le pauvre Urbain avait sans doute passé plus d'une nuit de pénitence.

Et là, malgré l'odeur du souper qui fumait dans un grand plat de terre, malgré la bonne apparence d'une bouteille aux flancs larges, au long col, malgré la douce influence du feu qui pétillait joyeusement et ronflait dans l'âtre sonore, Espérance perdit peu à peu son humeur sereine, et sa gaieté, retrouvée un instant, s'envola par bouffées avec les tourbillons gris de la fumée qui escaladait le ciel.

Il pensait, le pauvre enfant, à cette punition si prompte que lui envoyait Dieu après un bonheur exagéré. La compensation ne s'était pas fait attendre. On n'atteint pas impunément le sommet des prospérités humaines, à plus forte raison, quand on le dépasse, doit-on s'attendre à recevoir tous les éclats de la foudre.

Espérance, cherchant à creuser les causes de sa disgrâce, ne trouvait obstinément que ceci: Une imposture lui avait donné la jouissance du palais de la Cerisaie, cette imposture, qui cachait peut-être un crime, avait été découverte. Le roi, instruit de tout et honteux d'avoir été un moment protégé par ce faux propriétaire, s'en vengeait en réduisant le fanfaron à l'état d'un simple voleur.

Quant au silence de Crillon, comment l'interpréter, sinon par le même motif? Crillon aussi avait pu se considérer comme le jouet d'une supercherie destinée à usurper sa protection, et convaincu par le roi, il se taisait. Quant à Pontis... hélas! le noble Espérance accusa Pontis d'ingratitude ou de faiblesse!

Mais ce qui domina toutes ses douleurs, ce qui résista aux luttes que soutenait le jeune homme contre sa mauvaise fortune, ce fut l'idée qu'il allait être raillé, méprisé partout, et que le bruit de son écroulement parviendrait aux oreilles d'Henriette et de Gabrielle. Henriette rirait et se réjouirait. C'était une vengeance. Gabrielle se dirait que l'aventurier Espérance ne valait plus un souvenir. Alors, du haut de sa grandeur, de sa beauté bienheureuse, elle laisserait tomber la sentence infamante qui, à jamais, exclurait Espérance de son esprit et de son coeur. Cette figure du blessé de Bezons, auquel pendant trois jours elle s'intéressa, auquel, naïvement tendre, elle demanda et offrit une éternelle amitié, cette figure s'effacerait souillée, et Gabrielle chercherait autour d'elle d'autres amis, dans cette foule de beaux gentilshommes moins délicats qu'il ne l'avait été à ménager les amours et l'amour-propre du roi.

Cette idée arracha non pas des larmes mais du sang aux yeux gonflés du pauvre jeune homme, car il s'avoua, en présence de cet affreux malheur, que depuis une année son coeur n'avait pas battu sans qu'un seul battement n'eût répété comme écho une syllabe du nom de Gabrielle. Cette immense douleur, cette soif de mouvement et de sanglots, c'était la maladie d'amour: le besoin d'appeler une mère à jamais perdue, c'était le tourment de l'âme en peine; et cette folle joie de revoir Paris après une absence volontaire, c'était l'espoir mal dissimulé de retrouver la femme qu'il avait fuie par-delà les mers.

Un moment, il s'était dit en se mirant dans l'or et le marbre de son palais, que Dieu semblait compatir à ses chagrins d'amour; que Gabrielle, dans sa cour du Louvre, dont les rayons éblouissaient, ne serait pas plus brillante ni plus recherchée que lui; qu'elle entendrait parler de sa richesse, du goût de sa maison, du bien qu'il ferait aux pauvres, et que le concert des louanges et des bénédictions arrivant aux oreilles de cette femme adorée, conserverait à son âme le doux et poétique souvenir qu'elle avait dû garder de son ami d'un jour.

Il s'était bercé de ces rêves charmants, s'excusant de son orgueil sur la complaisance de Dieu, qui les lui avait envoyés, et voilà que d'un revers terrible de sa main, Dieu renversait l'édifice et l'architecte, et tout cela s'en allait, poussière et fumée, rejoindre dans l'éternité passée tous les rêves d'ambition qu'a fait naître et qu'a détruits l'amour.

Plus de palais, plus de louanges, plus de richesse, plus de bruits caressants pour l'oreille de Gabrielle. Rien que le silence de la honte ou le bruit d'un écroulement scandaleux, que couvrent d'ordinaire les éclats de rire de la foule.

Telles étaient les pensées d'Espérance. Cependant les heures marchaient. La braise sifflait avec de petits murmures et se couvrait de flocons blancs, précurseurs d'une extinction prochaine. Déjà la lampe exhalait ses dernières lueurs; bientôt l'obscurité, le froid, allaient envahir la chambre.

Espérance demanda pardon à Dieu de sa vanité, se recommanda pieusement à sa miséricorde, et s'étendit sur le lit en songeant au pauvre Urbain du Jardin, dont l'ombre mélancolique venait peut-être chaque nuit visiter cet asile heureux de ses premières années. Le sommeil succéda à ces agitations, et le seigneur de la Cerisaie oublia sous la voûte de pierre le velours, l'ébène et les franges d'or de son lit de prince.

Le lendemain fut un jour malheureux. Espérance après avoir reçu son déjeuner et sa provision de bois vit disparaître le guichetier qui ne reparut pas, même à l'heure du dîner. Il vit comme un mouvement étrange dans les rues éloignées, car il ne pouvait voir que loin, tout ce qui avoisinait le Châtelet lui étant caché par la convexité de la tour. Il remarqua des gens qui levaient les bras au ciel, d'autres qui semblaient s'essuyer les yeux; il entendit un bruit d'armes dans la forteresse; d'autres bruits également belliqueux autour des portes. Bon nombre de cavaliers, à la tête desquels il crut reconnaître vaguement M. de Rosny, traversèrent le quai à l'extrémité du Petit-Pont, et se perdirent dans la Cité. Que signifiaient ces bruits, ces promenades militaires? Que signifiait surtout l'oubli dans lequel on le laissait, sans feu, sans vivres, sans nouvelles, sans amis, même irrités? M. de Crillon, Pontis, que ne lui faisaient-ils traduire au moins leur mécontentement?

La journée parut bien longue au pauvre prisonnier; tous ses fantômes noirs que le jour avait dissipés revinrent lorsqu'il sentit que dans une ou deux heures la nuit allait revenir. Cette vie serait-elle donc sa vie? Dormir, souffrir, c'était donc désormais pour lui le chemin et le but! Peu s'en fallut qu'il ne tombât dans le désespoir quand il vit le soleil, tournant derrière le Louvre, abaisser ses rayons de pourpre sur les cheminées des maisons et venir caresser de son adieu quotidien les treillis de fer et le balcon de sa chambre.

--Quoi! s'écria-t-il, personne ne m'aimait donc en ce monde? Quoi! des pierres entassées suffisent à séparer un homme de tous ceux qui l'ont connu, et pas un coeur n'aura eu la force de lancer un soupir qui franchisse ces murailles et parvienne jusqu'à mon coeur! Je fais bien voler, moi, mes voeux et mes prières par delà l'horizon; ne se trouvera-t-il personne qui me le rende?

En disant ces mots, il s'assit découragé sur le banc, derrière le treillage du balcon, et appuya dans ses mains, en la serrant bien fort pour qu'elle n'éclatât point en sanglots, sa tête lourde de douleurs qu'il n'avait pas méritées.

Cependant, les verrous avaient grincé, la porte s'était ouverte, le guichetier avait traversé toute la chambre pour venir frapper sur l'épaule du prisonnier.

Ce contact de la grosse main qui voulait être caressante réveilla Espérance.

--Ah! s'écria-t-il, vous voilà enfin.

--Un peu tard, n'est-ce pas, monsieur? mais j'avais bien d'autres soucis, allez!

--C'est peu poli, dit Espérance en souriant.

--Vous ne savez donc pas, vous, qu'on a failli tuer le roi?

--Mon Dieu! s'écria le jeune homme avec consternation, est-ce possible!

--Un roi si bon!

--Oh! oui, dit le généreux Espérance, la perle des rois!

--Et vous comprenez qu'en apprenant cela, je n'avais pas le coeur à nourrir les prisonniers, ajouta naïvement le guichetier.

--Pas plus que les prisonniers n'auraient eu de coeur à manger. Mais, le roi, comment va-t-il?

--Trêve de détails... on monte, et vous en saurez assez long tout à l'heure.

--On monte?... ici?... quelqu'un vient me voir?

--Le gouverneur.

--Ah! dit Espérance désappointé, le gouverneur.

--Oui, il accompagne naturellement les visites qui arrivent.

--Il m'en arrive donc, des visites?

--Pardieu! sans cela notre seigneur se dérangerait-il? Le donjon est trop élevé pour ses vieilles jambes.

--Oh! mon ami, laissez-moi aller au-devant de ceux qui viennent.

--Inutile, dit le geôlier, ils sont arrivés.

Espérance dévorait des yeux l'entrée de sa prison. Il y vit apparaître le gouverneur, et puis derrière le vieillard, une femme dont la mante de velours cachait la tête, dont un masque couvrait le visage. Cette femme, à l'aspect du triste réduit, fit un geste d'effroi et de compassion. Elle s'arrêta comme si ses petits pieds eussent refusé de la porter plus loin.

Le gouverneur s'avança, le visage riant, vers Espérance, qu'il amena par la main en face de la dame inconnue. Celui-ci se laissait guider, le coeur doucement ému de reconnaissance et de curiosité. Lorsqu'il fut à deux pas de la visiteuse, le vieillard salua, et partît laissant le cachot ouvert, tandis que le guichetier, sur un signe de l'inconnue, s'asseyait au seuil de la porte.

--Vous êtes libre, monsieur Espérance, dit la dame d'une voix tremblante qui fit courir un frisson dans les veines du prisonnier.

Il s'avança, les bras étendus; elle ôta son masque dont la pression, sans doute, avait rougi légèrement son visage d'ange.

--Gabrielle!... s'écria Espérance en joignant les mains... Oh! pardon, madame!

Et il recula éperdu devant son rêve, qui surgissait vivant et embaumé du sol de l'obscur cachot.

XXIII

UN DES MILLE COUPLETS DE LA CHANSON DU COEUR

Espérance et Gabrielle se regardèrent un moment en silence, cédant, l'un et l'autre à l'irrésistible attrait d'une beauté que ni l'un ni l'autre n'avait jamais trouvée aussi complète ailleurs.

Le jeune homme revoyait Gabrielle femme accomplie après l'avoir laissée jeune fille parfaite. Rien de plus suavement pur que les lignes de son visage, dont la pensée et les soucis avaient, s'il eût été possible, ennobli l'expression. Quant au corps, type autrefois irréprochable de grâce et de finesse virginales, il avait gagné en se développant, ce charme voluptueux qui change en frénésie chez l'amant les mélancolies de l'amour. Espérance en voyant ces cheveux dorés aux riches tresses de soie, cette peau d'un blanc frais et moelleux sous laquelle courait l'existence en longs rameaux d'azur, l'oeil bleu dont la langueur fascinait, les lèvres rouges comme un fruit, le sein palpitant qui repoussait la dentelle, Espérance recula, nous l'avons dit, et appuya ses deux mains sur sa poitrine où s'allumait le triple amour de l'imagination, de l'âme et des sens.

Elle aussi, avait admiré dans le prisonnier cette douce noblesse des traits, leur éloquente pâleur, l'expression de tristesse amère qui avait plissé un instant les coins délicats de sa bouche. La vigueur élégante de cette mâle jeunesse lui rappelait les images des dieux anciens, dont le seul aspect révélait la céleste origine.

Espérance ayant rejeté en arrière les cheveux magnifiques qui ombrageaient son front, ce mouvement gracieux et fier remua le coeur de Gabrielle comme tremblait l'Olympe dans Virgile au simple geste de Jupiter.

Le jeune homme rompit le silence.

--Vous ici, madame, murmura-t-il, dans une prison!

--C'était mon devoir, dit-elle vivement. Si je me fusse contentée de vous envoyer délivrer, si je ne vous eusse donné moi-même des explications, peut-être la faute que j'ai commise se fût-elle à bon droit appelée d'un autre nom.... Or, vous avez déjà assez de sujets de m'en vouloir.

--Moi, madame?

--Je suis donc venue: la faute subsiste, mais j'espère que vous voudrez bien me la pardonner.

--J'ignore absolument, madame, dit Espérance, de quelle faute vous voulez parler.

--Mettez-y de la discrétion, monsieur, je mérite cette réserve, mais n'exagérez pas, je vous prie, car sans méchanceté vous blesseriez un coeur, ami malgré tout ce que vous pouvez croire.

--Je ne crois rien, je vous jure.

--Oh! vos yeux parlent un langage contraire. Je sais combien ces yeux disent franchement votre pensée.... Vous m'en voulez. Je vous assure cependant qu'en répondant au roi, j'ignorais que vous fussiez établi dans cette maison de la rue de la Cerisaie; j'ignorais plus: j'ignorais même votre retour à Paris, et, à propos de ce retour, je pourrais parler aussi de votre départ, départ étrange, brusque, mystérieux; mais ce sont des affaires qui ne regardent que vous, monsieur, ainsi, je n'insisterai pas.

--Mon Dieu! madame, s'écria Espérance, je proteste devant vous que je ne comprends pas un mot à ce que vous me faites l'honneur de me dire. Vous daignez vous accuser de torts que je n'eusse jamais songé à vous reprocher. Ces torts, je vous demanderai même de vouloir bien me les expliquer, si toutefois ils existent.

--Mais, dit Gabrielle embarrassée, car elle croyait encore cette ignorance affectée, je veux parler de votre arrestation.

--Elle n'est pas votre fait, je suppose, le roi aura eu des motifs que je ne connais pas, mais qui doivent vous être absolument étrangers.

Gabrielle raconta au jeune homme le malentendu qui avait irrité le roi et l'avait poussé à la vengeance. Elle s'accusa de n'avoir pas éclairci ce quiproquo, source de la désagréable aventure d'Espérance.

--Mais, ajouta-t-elle, à partir du moment où votre nom a été prononcé, où j'ai su que vous étiez celui à qui le roi avait parlé, celui que la colère royale avait injustement frappé, oh! à partir de ce moment je n'ai plus rien à me reprocher, pas même un retard. En effet, je fusse venue plus tôt sans l'horrible événement qui a failli enlever le roi à son État.

--J'ignore même cet événement, dit Espérance, un prisonnier ignore tout.

Gabrielle fit le récit de l'assassinat et des troubles qui l'avaient suivi. Elle glissa sur le prétendant, sur le faux Valois, tout au plus quelques mots. Ce n'était là que de la politique, et Gabrielle semblait chercher un sujet de conversation.

--Eh bien! dit Espérance en remuant tristement sa tête, voilà comment, soit qu'on habite une prison, soit qu'on parcoure des pays lointains, on vit, le temps passe et change tout sans que nous le sachions, fortunes, existences, affections.

Il étouffa un soupir, et prenant un visage indifférent:

--Enfin, madame, continua-t-il, bénissons le ciel, le roi est sauf, et vous êtes plus heureuse et plus belle que jamais.

Elle ne répondit pas. Elle avait penché sa tête charmante. D'un bras elle s'appuyait au dossier de la grande chaise; l'autre retombait languissant.

--Vous venez de prononcer, reprit-elle, des paroles que j'ai trouvées amères.

--Moi, madame!

--Oui, le sens ne m'en a pas échappé. Vous venez de dire que, dans l'absence, les coeurs sur lesquels on comptait sont changés.

--L'ai-je dit?

--Je l'ai entendu. Ce n'est pas à moi, je suppose, que ce reproche s'adresse?

--Oh! madame... et pourquoi aurais-je la témérité de vous adresser même l'ombre d'un reproche? De quel droit? dans quel but? Un reproche!... Mais j'étais pour vous tout respect, et depuis que je sais votre bonté pour moi, je suis toute reconnaissance.

--Monsieur, dit-elle avec une angélique douceur, le temps me manque pour subtiliser avec vous sur ce texte; je suis d'ailleurs trop ennemie des circonlocutions en usage à la cour. Tenez, regardez le soleil qui se couche et qui jette sur nous ses dernières clartés; il m'avertit que j'ai un moment au plus à passer ici, et qu'après ce moment je ne retrouverai peut-être jamais l'occasion de vous convaincre.

--De quoi? madame.

--De mon regret de vous avoir causé tant d'ennuis.

--Ils sont oubliés! s'écria Espérance; votre démarche eût comblé les voeux d'un prince, d'un empereur. Moi, pauvre étranger obscur, vous m'en voyez ébloui de joie et d'orgueil.

Il mit peut-être à ces mots une véhémence dont elle s'étonna, car aussitôt, se repliant avec la réserve habituelle des femmes qui se sont laissé entraîner par le coeur, elle reprit:

--Je devais à M. de Crillon de vous voir et de vous faire mes excuses. Il m'a reproché mon étourderie. Il a couru, ce matin, pour vous chercher, sans rencontrer le gouverneur, et, en ce moment, forcé par le service de vous négliger encore, il me saura gré de ne pas avoir oublié toute l'amitié qu'il vous porte. Allons, monsieur, vous êtes libre. Tout le grand air de cette ville vous appartient. Retournez à votre petit palais; soyez heureux.... Eh bien! vous hésitez? Ressembleriez-vous déjà à ces prisonniers dont j'ai ouï parler, qui regrettaient leur cachot et refusaient la liberté?

Ce ton d'enjouement affecté fit froncer le sourcil à Espérance. Il s'assombrit.

--Voilà, dit-il, madame, que vous vous repentez d'avoir été trop bonne et trop familière avec moi. Vous vous excusez de la grâce que vous m'avez faite. Cependant, je ne voulais pas en abuser. Je vous écoutais, je me payais par chaque syllabe tombée de vos lèvres des heures tristes que j'ai passées ici. Mais puisque vous l'ordonnez, je suis prêt à sortir.

Elle reprit sa douce humeur à mesure qu'Espérance perdait la sienne. Rêveuse, souriante, le visage illuminé par les feux roses du soleil mourant, elle fit quelques pas vers la fenêtre, en franchit le petit seuil, et trouvant le banc de pierre qui, l'instant d'avant, servait de siège à Espérance, elle s'y plaça les mains pendues au treillis de fer, la tête adossée à la muraille. Puis son visage changea graduellement d'expression. Il pâlit, les prunelles s'éteignirent.

Alors le jeune homme qui la suivait comme si elle eût été l'âme et lui le corps, s'arrêta près d'elle et s'agenouilla sur le seuil en la regardant, les mains jointes.

--Vous vous dites, n'est-ce pas, madame, que l'on peut être bien heureux en prison?

--Oui, c'est précisément cela que je pensais, répondit-elle.

--Et cette idée vous est venue....