Chapter 23
La nuit était magnifique. Les fenêtres du bâtiment neuf scintillaient des premiers rayons de la lune; tout le jardin attenant au couvent était plongé dans une obscurité d'autant plus profonde.
La tête seule de Pontis dépassait l'appui de la croisée; encore l'avait-il cachée derrière un gros vase de faïence à fleurs qui contenait des plantes grasses.
Espérance, lui aussi, passait sa tête curieuse par l'ouverture de ses rideaux, et avait allongé hors du lit son bras armé.
Pontis, comme un braconnier à l'affût, étendit derrière lui sa main droite, ce qui voulait dire à Espérance:
--Je vois quelque chose.
En effet, un homme dont les longues jambes arpentaient le sentier près du mur, dont le gros dos se courbait comme pour laisser moins de prise à la lumière du ciel, traversa le parterre et entra dans l'allée bordée d'orangers, qui longeait le bâtiment du couvent.
Il vint s'arrêter à vingt pas de la fenêtre où guettait Pontis.
On eût pu entendre craquer ses pas sur le sable.
Le coeur des deux jeunes gens battait de telle force qu'en dépit de toutes les précautions de Pontis, la santé d'Espérance ne devait pas s'en trouver meilleure.
L'homme s'accroupit derrière un oranger dont la vaste caisse le cachait tout entier, puis, après des regards multipliés qu'il adressait, tantôt devant, tantôt derrière, soit au zénith, soit au nadir, comme font les passereaux qui craignent d'être pris en flagrant délit de vol, il se rapprocha de la maison, à une distance de cinq ou six pas de la fenêtre.
Pontis, bouillant d'impatience, de colère, de toutes les passions féroces qui allument chez l'homme la soif du sang naturelle aux tigres, n'attendit pas plus longtemps. Son épée nue dans les dents, se ramassant pour prendre un élan plus nerveux, il alla sauter presque sur le dos du mystérieux visiteur, le saisit d'une main à la gorge, selon son programme, de l'autre à la ceinture, et l'élevant en l'air, l'apporta et le jeta comme une masse dans la chambre d'Espérance. En un clin d'oeil il ferma la fenêtre, et approchant ses yeux ardents du visage de l'ennemi dont sa pointe menaçait la coeur:
--Nous te tenons, brigand! murmura-t-il.
Espérance dégagea promptement la lampe de l'alcôve. et alors s'offrit à leurs yeux un bien curieux spectacle.
--Ce n'est pas lui! s'écria Espérance en apercevant une maigre et bizarre figure, hideuse de pâleur et d'effroi, un dos voûté, des genoux cagneux qui s'entre-choquaient avec épouvante.
--C'est un bossu! dit Pontis.
--Sans armes! ajouta Espérance.
--Oui, sans armes, messieurs, sans armes et sans mauvaises intentions, articula faiblement une voix chevrotante, tandis que les jambes se redressaient, que l'homme se relevait et que les deux amis le considéraient, prêts à éclater de rire en présence de cette cigale qu'ils trouvaient à la place de l'hydre.
Pontis mit son épée sous son bras, ajusta ses cheveux hérissés, et dit à l'étranger:
--D'abord, qui êtes-vous?
--Un honnête gentilhomme, monsieur.
--Il me semble que les honnêtes gens ne se promènent pas la nuit en rampant dans les jardins. Vous me faites plutôt l'effet d'un voleur.
L'étranger tira de sa poche une énorme bourse dont la rotondité, la sonorité métallique firent dire à Pontis:
--Ce n'est point en effet la bourse d'un voleur; mais cependant, vous ne méditiez pas une bonne action en rôdant ainsi sous nos fenêtres!
--Vos fenêtres, dit l'étranger... Ah! monsieur, ce n'était pas à vos fenêtres que j'en voulais.
--Cependant, vous étiez dessous.
~-Parce que, monsieur, c'est d'ici qu'on peut le mieux guetter l'endroit où je guettais.
--Quel endroit?
--La petite porte du bâtiment là-bas, celle qui donne dans le jardin.
--Le bâtiment neuf? dit Espérance, se mêlant pour la première fois à l'entretien, celui où il y a des femmes?
--Précisément, monsieur, répliqua l'étranger en adressant un salut courtois au malade, qui le lui rendit civilement.
--Quand je te disais, ajouta Espérance en regardant Pontis. Monsieur vient pour....
--Bah!... interrompit Pontis brutalement, car il lui en coûtait trop d'abandonner ainsi tout de suite ses beaux rêves de vengeance. Monsieur ne nous fera pas accroire qu'il muguettait au bâtiment neuf. Un amant, avec ce dos et ces jambes!
--Pontis!... dit Espérance.
L'étranger fit la grimace pour essayer de bien prendre la plaisanterie et répondit:
--Ce n'est pas comme amant, monsieur, que je viens, c'est comme mari.
--Ah! s'écrièrent les deux jeunes gens, dites-nous donc cela tout de suite.
--Vous guettez votre femme? ajouta Pontis.
--Ma future femme.
--Une personne qui criait l'autre jour très-fort contre un homme assez vieux?
--Mon futur beau-père, le comte d'Estrées, dit l'étranger. Quant à moi, messieurs, je ne suis pas un voleur, comme vous avez pu vous en convaincre, ni un homme de mauvaises moeurs; je m'appelle Nicolas d'Armeval de Liancourt.
--Très-bien! très-bien! monsieur; prenez donc la peine de vous asseoir, s'écria Pontis en offrant un siège à l'étranger.
--Et recevez tous nos regrets, ajouta Espérance. Nous vous avions pris pour un malfaiteur.
--Nous avions formé le projet de vous massacrer, monsieur, dit Pontis. Ce m'est une joie sensible de vous voir sain et sauf. Une seconde de plus vous étiez mort.
Nicolas d'Armeval de Liancourt se frotta, en souriant, les genoux et le dos.
--Vous êtes peut-être froissé? demanda Espérance.
--Je le crains. Mais cela se passera. Il me restera, messieurs, l'éternel plaisir d'avoir fait votre connaissance.
Et il se frotta la peau de plus belle.
--M. de Pontis, dit Espérance en présentant son ami, garde de Sa Majesté, favori de M. le chevalier de Crillon.
Nicolas d'Armeval se leva pour saluer.
--Le seigneur Espérance, l'un des plus riches gentilshommes de France, dit Pontis à son tour.
--Qui regrette que sa blessure ne lui permette pas de vous saluer debout, ajouta Espérance avec sa riante et séduisante physionomie. Mais maintenant que nous vous connaissons mieux, pourrions-nous faire quelque chose qui vous fût agréable?
Le seigneur de Liancourt se tournant vers les deux amis alternativement:
--Oui, messieurs, vous pourriez d'abord me laisser accomplir paisiblement la tâche que je m'étais imposée.
--De surveiller votre future femme? dit Pontis. Faites, monsieur, faites, et prenez-la en faute, monsieur, je vous le souhaite de tout mon coeur.
Nicolas d'Armeval salua gracieusement.
--Mais, dit Espérance, je ne vois pas bien ce que monsieur pouvait surveiller derrière cette caisse d'oranger. Le bâtiment où loge mademoiselle sa future est très-loin. De loin on voit mal.
--Messieurs, vous me paraissez de si aimables jeunes gens, dit le seigneur de Liancourt, que je me sens pour vous plein de confiance.
Il se frotta l'épaule avec une grimace de douleur.
--Nous la justifierons, dit Pontis.
--Il faut vous dire d'abord que M. d'Estrées et moi, nous désirons vivement ce mariage, mais que la future ne paraît pas aussi enchantée.
--Les jeunes filles ont parfois des caprices, dit Espérance.
--Mais savez-vous pourquoi Mlle d'Estrées me refuse?
Espérance et Pontis, après avoir toisé M. de Liancourt de la tête aux pieds, échangèrent un regard qui signifiait:
--Nous le devinons bien!
--Elle refuse, poursuivit le futur mari, parce qu'en ce moment quelqu'un lui fait la cour.
--Bah!
--Un très-grand personnage qui lui envoie des messagers, des billets.
--Êtes-vous bien sûr?
--L'autre jour j'en ai surpris un.
--Un billet?
--Non, un messager. Un homme trop connu, messieurs, pour qu'on ne le reconnaisse pas....
M. de Liancourt poussa un soupir.
--M. de la Varenne, dit-il.
--Le porte-poulets du roi? s'écria Pontis.
--Lui-même, dit piteusement le futur.
--Eh bien! alors le galant serait donc....
--Chut! dit M. de Liancourt en se tournant vers le jardin.
--Qu'y a-t-il?
--Pendant que nous causons, la chose que je voulais empêcher s'est faite.
--Quelle chose, cher monsieur Nicolas? demanda Espérance.
--Mlle d'Estrées avait dit au messager: « Demain, à neuf heures et demie, ma réponse à la petite porte! »
--Eh bien!
--Eh bien, j'avais projeté de m'embusquer, de surprendre la Varenne. Or, il est neuf heures et demie, la petite porte vient de se refermer et la réponse est donnée; je suis perdu.
--Bon! Cher monsieur, dit Pontis, vous rattraperez cela. Est-ce que vous vouliez tuer la Varenne, par hasard?
--Non, oh! non. Tuer un officier de Sa Majesté! non, certes, telle n'était pas mon intention.
--Je comprends, dit Espérance, vous vouliez profiter de la surprise pour tout rompre avec votre beau-père.
--Oh! pas davantage! rompre avec M. d'Estrées, perdre Mlle d'Estrées! une si charmante fille, un si beau parti!
--Alors, que vouliez-vous donc faire, demanda Pontis, voyant Espérance froncer le sourcil.
--Je voulais être sûr ... bien sûr: cela m'eût servi plus tard.
Les deux jeunes gens se regardèrent.
--Ne vous affligez donc pas, répliqua Pontis, c'est comme si vous l'étiez.
--Je recommencerai mon épreuve, dit le seigneur d'Armeval, et maintenant que nous sommes amis, vous m'aiderez au besoin.
--Pour être désagréable à une femme, dit Pontis, il n'est rien que je ne fasse.
--Merci, merci, mon cher monsieur; et vous, seigneur Espérance?
--Moi, je suis blessé, je ne puis bouger de mon lit, dit Espérance d'un ton sec.
--Ainsi, je circulerai tant que je voudrai dans le jardin, la nuit, vous n'y ferez pas obstacle?
--Pas le moins du monde, répliqua Pontis
--Alors donc je m'en retourne pour cette fois, je serai plus heureux demain. Adieu, messieurs, adieu. Bonne santé, seigneur Espérance; gardez-moi le secret, n'est-ce pas?
--Oh! sambioux! je le jure, dit Pontis.
--Et moi non, murmura Espérance, tandis que le garde faisait repasser obligeamment le seigneur Nicolas par la fenêtre.
Pontis rentra en se frottant les mains.
--Bonne affaire, s'écria-il, voilà déjà que nous nous vengeons des femmes. Et d'une!
--Viens ici, Pontis, dit Espérance, tu parles comme un croquant, comme un bélître, comme un Nicolas d'Armeval, mais non comme un gentilhomme; assieds-toi près de moi, je vais te le prouver en deux mots.
--Tiens! dit Pontis surpris et calmé dans ses transports.
Et il s'assit au chevet d'Espérance.
XXVI
SERVICE D'AMI
Pontis semblait ne pas comprendre pourquoi Espérance avait interprété autrement que lui la scène précédente.
--Nous étions résolus, dit-il, à profiter de toutes les occasions pour rendre aux femmes ce qu'elles nous ont fait.
--Et d'abord, répliqua Espérance, que t'ont-elles fait, à toi, les femmes?
--Elles m'ont tué mon ami, ou à peu près.
--Ceci est une raison; mais toutes n'ont pas commis ce crime, et, du jour où je leur pardonnerai, force te sera bien de leur pardonner aussi.
--Ainsi vous pardonnez! s'écria Pontis avec un grognement de colère, dites-nous cela tout de suite, et alors, au lieu de garder dans notre âme cette mémoire du mal qui fait l'homme fort et respectable, nous nous mettrons à écrire des rondeaux, des triolets et des virelais en l'honneur de ces dames; nous leur ferons des guirlandes entrelacées, nous broderons le chiffre d'Entragues avec celui de la Ramée, un couteau en sautoir, sambioux!
--Tu es ridicule, mon pauvre garçon, dit Espérance, et si tu t'en vas toujours ainsi aux extrêmes, nous ne nous rencontrerons jamais. Oui, je hais les femmes, oui, j'en suis las, oui, je me vengerai lorsque l'occasion se présentera, mais la bonne occasion, entends-tu? Et pour réparer le dommage que l'une d'elles a fait à ma peau, je n'irai pas endommager mon honneur, ma conscience. D'ailleurs, apprends une chose, si tu ne la sais pas, un gentilhomme se laisse battre par les femmes, mais il ne bat que les hommes.
--Ah! grommela Pontis, voilà une théorie que ces dames mettront à la mode si vous la produisez. L'impunité! Très-bien!
--Qui te parle d'impunité? Impunie la femme qu'on méprise? Oh! tu verras si celle dont nous parlons ne se trouve pas cruellement punie.
--Si elle a fait ce qu'elle a fait, c'est qu'elle ne vous aimait pas. Admettez-vous?
--Soit. Eh bien?
--Eh bien, si elle ne vous aime pas, que lui importe que vous la méprisiez?
Espérance frappa doucement sur l'épaule de Pontis.
--Gageons, dit-il, que dans ta province tu n'as connu que des chambrières?
Pontis fit le gros dos.
--Des couturières, allons, ajouta Espérance, je veux bien faire cette concession à ton juste orgueil. Mon cher, il en est de certaines femmes comme de certains chevaux. Pour punir ceux-ci, tu prends ton plus gros fouet, ton plus lourd bâton, un nerf de boeuf; mais cette bonne jument que j'avais, qu'on m'a volée là-bas, Diane, essaye de la battre!... Je n'avais pour la mettre au désespoir, qu'à dire: Voilà une bête paresseuse, je la vendrai. Diane eût fait alors le tour du monde. C'est qu'elle est de race noble et qu'elle sent l'outrage. Proportionne donc toujours la peine à la créature.
--Belle créature que celle d'Ormesson.
--Il a été dit, mon maître, qu'on n'en parlerait jamais, reprit Espérance avec une sorte de hauteur qui témoignait chez lui d'un vif déplaisir. Ainsi, plus un mot. Parlons de la dame qui habite le bâtiment neuf, et à laquelle un bossu tend des pièges nocturnes, ce qui est laid et indigne d'un homme. Je n'ai jamais aimé l'affût, même à la chasse. Il me faut la lutte. Je veux que mon ennemi, fût-ce un sanglier, me voie en face et choisisse parmi ses chances de salut ou de défense celle qui lui paraît la meilleure. Ici, la bête est inoffensive. Le chasseur est un petit monstre dont l'âme, j'en ai peur, est difforme comme l'échine. Mais, la partie est inégale entre ces deux adversaires. Rétablissons l'égalité.
Pontis allait s'écrier, gesticuler, Espérance lui saisit les bras.
--Je sais ce que tu vas dire, je vois les mots s'arranger sur tes lèvres: Ce brave bossu est sur le point d'épouser une femme, et on le trompe.
--Précisément.
--Mais triple Pontis que tu es, il veut épouser de force, puisque la future ne veut pas de lui.
--Elle a un amant.
--Raison de plus pour qu'elle refuse ce bossu.
--Elle le refuse par vanité, par ambition, car, entre nous et bien bas, le roi n'est pas un beau seigneur: il a le nez prodigieux, les jambes sèches, le cuir basané; il est gris de poil comme un hérisson. Toujours à cheval et suant sous le harnais; c'est un étrange mignon de couchette. Il a quarante ans....
--Je donnerais cent écus pour que M. de Crillon fût caché dans un coin, s'écria Espérance, il t'écorcherait vif, et tu l'aurais bien mérité, petit Iscariote qui trahis ton maître.
--Oh! dit Pontis confus et effrayé, bien que le ton d'Espérance n'eût pas annoncé la colère, ce n'est point trahison, c'est raillerie; mon coeur est bon, si ma langue est mauvaise.
La boiserie craqua comme un fugitif éclat de rire.
Pontis, effaré, fit un bond dans la chambre. Espérance, égayé par cette terreur, eut toutes les peines du monde à empêcher le garde d'aller sonder tous les coins et recoins.
--Cela t'apprendra, dit-il, à proférer des blasphèmes qui révoltent jusqu'aux murailles. Chaque fois qu'on dit du mal d'une femme ou d'un roi, il y a là une oreille pour entendre. Tu disais du mal de cette demoiselle du bâtiment neuf, et elle t'a peut-être entendu.
--Impossible, dit Pontis avec une crainte naïve. C'est plutôt du roi que j'aurai dit certaines choses qui ne sont pas du tout l'expression de ma pensée.
--A la bonne heure! s'écria Espérance en riant aux larmes. Rassure-toi, je vais te fournir l'occasion de réparer tout cela. Demain matin, tu vas aller au bâtiment neuf.
Pontis ouvrit de grands yeux.
--Tu demanderas à parler à Mlle d'Estrées. Tu es un garçon d'esprit, tous les gens de ton pays sont orateurs. Tu raconteras à la demoiselle purement et simplement la scène de ce soir. Tu ne nommeras pas M. Nicolas de Liancourt. Tu ne diras pas non plus qu'il est bossu. Tu ne feras aucune allusion à Fouquet la Varenne, ni par conséquent à celui qui l'envoie.
--Mais alors, que dirai-je, s'écria Pontis, si vous me défendez tout?
--Tu ne peux nommer M. de Liancourt, parce qu'il est incivil de paraître savoir à fond les affaires d'une demoiselle qui va se marier. Tu ne diras pas qu'il est bossu, parce que si elle l'épouse, c'est qu'elle ne s'en est pas aperçue jusqu'à présent. Quant à la Varenne et au roi, si tu en parles, c'est que décidément tu ne tiens pas à ce que ta tête reste sur tes épaules.
--Eh bien! alors, monsieur Espérance, interrompit Pontis piqué, dictez-moi ce qu'il faudra dire.
--Voici: Mademoiselle, j'habite dans ce couvent une chambre avec un gentilhomme, mon ami; nous avons remarqué que chaque soir un homme vient observer ce que vous faites, et que son attention se dirige particulièrement sur cette porte de communication. (Tu lui désigneras la porte.) Cet homme est petit, il a le dos un peu voûté, et il fait sa ronde à neuf heures et demie précises. J'ai pensé que ces renseignements pourraient vous être de quelque utilité. Veuillez les prendre en bonne part, et me croire, mademoiselle, votre bien respectueux serviteur.--Là-dessus, tu feras la révérence et t'en reviendras.
--Respectueux! murmura Pontis ... respectueux pour la future de M. Nicolas! J'aime mieux les laisser démêler leur écheveau de fil?
--Respectueux cent fois, mille fois, un million de fois pour la femme que ton prince honore de son amitié. Ne vois-tu pas, malheureux, combien d'affreuses catastrophes sont suspendues à ton silence? Si le roi vient en ce couvent! si on le guette! si le bossu, qui t'a paru un niais et à moi aussi, est un traître; si sous couleur de punir un rival, l'esprit religieux, l'esprit politique, ces furies altérées de sang, armaient le bras d'un assassin... Pontis! tu n'as donc ni coeur ni intelligence! Tu n'aimes donc et ne devines donc rien! Je voudrais avoir deux jambes capables de me porter, je voudrais qu'il fût jour, je donnerais la moitié de ma vie pour que ces mots que je t'ai dictés fussent déjà parvenus à l'oreille de cette demoiselle.
--Sambiouxl s'écria Pontis, voilà qui est vrai! Le roi....
--Eh bien! puisque tu es convaincu, observe qu'on gagne toujours quelque chose à ne pas accabler les femmes. Souhaite-moi le bonsoir et dormons vite, afin que, demain, tu sois plus tôt debout pour faire ta commission.
--Dès que l'aurore sera levée, dit Pontis.
--Non pas l'aurore, mais la demoiselle, répondit Espérance qui s'endormit bientôt d'un doux sommeil.
Et la nature réparatrice avait prolongé ce sommeil jusqu'à neuf heures du matin, et le blessé ouvrait des yeux brillants et tout chantait autour de lui, oiseaux, zéphyrs et cascades, lorsqu'il aperçut Pontis, le coude sur son genou, le menton sur sa main, près de la fenêtre, sur laquelle les orangers versaient la neige odorante de leurs pétales trop mûrs.
Espérance avait le teint si reposé, si uni, un coloris incarnat vivifiait si heureusement sa poétique physionomie, que Pontis s'écria en le voyant:
--Lequel de nous deux a été blessé, mon maître?
--J'ai faim, dit Espérance, j'ai soif, j'ai envie de me promener, je chanterais volontiers avec les bouvreuils et avec l'alouette. Mon âme est légère et nage dans ce beau ciel bleu.
Pontis ouvrit la porte par laquelle deux religieux apportèrent la petite table garnie du déjeuner de malade qu'on permettait à Espérance.
Celui-ci dévorait, avec le regret de ne pas faire plus pour son estomac irrité, lorsque le frère parleur entra, regarda silencieusement son blessé, et tirant de sa manche un flacon assez long et assez rond pour charmer l'oeil d'un convalescent, fit signe à l'un des frères servants de lui donner un verre.
Le verre était d'un cristal mince et gravé. Svelte, s'évasant comme une campanule, il reposait sur un pied tordu en fine spirale. Déjà le soleil en dorait les facettes et y allumait ses feux prismatiques, lorsque le frère parleur versa lentement dans le cristal un vin jauni, velouté, qui changea l'opale en rubis, et embrassa de ses reflets les lèvres d'Espérance, à qui on présenta le verre.
Les yeux de Pontis brillèrent comme des escarboucles, mais le frère parleur reboucha soigneusement son flacon, le remit dans sa manche, et sortit après avoir admiré l'effet de son vieux vin de Bourgogne sur les joues du convalescent.
--Je ferais bien un marché avec le frère parleur, dit Pontis: un verre de mon sang pour un verre de ce généreux nectar!
--Le vin est plus vieux que votre sang, mon frère, répondit un des religieux en souriant de voir le garde promener sa langue sur ses lèvres.
--Et s'il est aussi rare que les paroles du frère parleur, ajouta Pontis, je n'ai pas de chance d'y goûter jamais. Quelle singulière idée a-t-on eue, dans le couvent, d'appeler parleur un homme qui n'ouvre jamais la bouche!
Les religieux desservirent, et nos deux amis restèrent.
--Eh bien! s'écria Espérance tout aussitôt, qu'en penses-tu?
--Je pense que ce doit être du pommard, dit Pontis.
--Je te parle de la future. Qu'a-t-elle dit?
--Ah! oui... Eh bien elle n'a rien dit. Je suis arrivé juste au moment où elle se querellait avec son père. Il paraît que c'est leur habitude. En sorte que je n'ai vu qu'une camériste.
--Jolie?
--Ah! très-jolie, la misérable, répondit Pontis. Il est à remarquer que beaucoup trop de femmes sont jolies, c'est l'appât que le diable nous présente.
-Nécessairement. Et cette camériste?
--M'a caché aux premiers mots que je lui ai dits. Ces rusées sont tellement habituées aux intrigues! Elle m'a fourré tout de suite sous un escalier pour causer plus à l'aise; et quand j'ai eu annoncé de quelle part je venais.... Figurez-vous qu'elles nous connaissent.
--Nous?
--Est-ce que les femmes ne savent pas tout. «Ah! s'est écriée la jolie scélérate, c'est de la part du blessé. Très-bien!... Et vous dites que l'affaire est grave?--Des plus graves. Un homme rôde, vous observe, il y a piège... » Enfin, je lui ai fait une peur si épouvantable qu'elle a répondu ceci: « En ce moment et pour toute la journée impossible de causer avec mademoiselle, son père la garde, mais tantôt, à la brune, vers neuf heures, neuf heures et demie... » C'est leur heure, à ce qu'il paraît.
--Tu pourras y retourner?
--Inutile, on viendra.
--Comment, on viendra? la camériste?
--Il ne manquerait plus que ce fût la maîtresse. Au fait, je n'en répondrais pas.
--Tu es fou!
--A neuf heures et demie, on s'approchera de la fenêtre; il fera nuit; on entendra ce que tu as à dire, et voilà ma commission faite.
Espérance baissa la tête.
--Tu trouves cela bien aimable, n'est-ce pas? dit Pontis ironiquement, ces demoiselles qui se dérangent pour que nous ne nous dérangions pas!
--Je trouve cela très-aimable et très-prudent, dit Espérance d'un ton sec. Cette demoiselle sait que je suis blessé, que je ne puis me remuer. Et puis elle ne veut pas qu'une lettre indiscrète promène ainsi sa confidence. Eh mais! s'écria-t-il tout à coup, je ne sais vraiment pourquoi je m'évertue à défendre cette demoiselle. Elle n'en a pas besoin. Qui t'a donné rendez-vous? Est-ce elle? Si tu trouves la démarche inconsidérée, à qui la faute? N'est-ce pas la suivante qui t'a parlé? Cette invention est de la camériste... N'est-ce pas la camériste qui viendra? Quelle nature sévère, bon Dieu!
--Voilà que j'ai tort, murmura Pontis; allons j'ai tort.
Ils passèrent la journée à essayer les forces d'Espérance, soit dans la chambre, soit devant la maison, sous les orangers en fleurs. L'expérience fut heureuse. S'asseyant à chaque instant, humant l'air à longs traits, donnant quelques minutes au sommeil quand les forces s'épuisaient trop vite, ils atteignirent ainsi la soirée. Le mal de tête inséparable des premiers efforts du convalescent avait à peu près disparu. Espérance se sentit assez frais et robuste pour s'étendre sur deux chaises devant la fenêtre, au lieu de reprendre le lit.
Quand l'obscurité fut assez profonde pour que tous les détails se fussent éteints, soit dans le parterre soit dans les bâtiments, les deux amis attendirent paisiblement auprès de leur lampe, sur laquelle venaient tourbillonner les mouches de nuit et les papillons roux.