Chapter 22
--Dès que vous le prenez ainsi, monsieur, ajouta Gabrielle devenue plus sérieuse, dès qu'il ne s'agit plus de raisonner avec un père, mais d'obéir à un maître, je me tais et j'obéis. Mes oeillets, Gratienne!
M. d'Estrées aimait cette charmante fille, et redoutait précisément de lui paraître un tyran. Mais la faiblesse paternelle luttait en ce moment contre une impérieuse nécessité de se montrer surveillant sévère: cette nécessité l'emporta.
--Vous voulez me forcer à vous parler du roi, dit-il, et je le sens bien; mais comme je découvre chaque jour que pour parler du roi, ou même pour parler avec lui, vous n'avez aucun besoin de votre père, il est inutile que je me fasse votre interprète ou que je vous apporte les nouvelles. Vous les apprendrez bien sans moi.
Gabrielle rougit.
--Monsieur, murmura-t-elle, voila encore vos soupçons.
--Osez me dire que vous n'étiez pas avec le roi au moulin, quand je vous ai tant appelée du bord de l'eau?
Gabrielle devint pourpre et baissa la tète.
--Si vous aviez du moins la pudeur de mentir.
--Eh! monsieur, refuse-t-on d'entendre un roi qui parle? Chasse-t-on un roi qui vous rencontre?
--On fait tout pour obéir à son père, mademoiselle. Le père est au-dessus du roi.
--D'accord, monsieur. Je ne l'ai jamais contesté. Je ne crois pas vous avoir jamais prouvé que je fusse mauvaise fille et désobéissante.
--Je sais à quoi m'en tenir à cet égard. Au temps où nous vivons, beaucoup d'époux et de pères font aussi bon marché de l'honneur de leurs familles que les filles et les femmes, pour peu que le galant soit riche et titré. Un roi, c'est la fleur des galants, n'est-ce pas? même lorsqu'il est marié, même lorsqu'il est fameux par ses aventures, même lorsqu'il grisonne? Eh bien, mademoiselle, que le roi vous agrée ainsi, je m'en soucie peu. Je ne suis pas le père de Marie Touchet, moi, je ne suis pas un complaisant, et vous l'éprouverez: que dis-je? vous l'éprouvez déjà.
Gabrielle regarda son père avec des yeux pleins de larmes.
--Pour un bon serviteur du roi, dit-elle, vous traitez mal Sa Majesté.
--Il y a en moi un père et un sujet. Le père est libre de juger la prud'homie du prince qui menace l'honneur de sa fille. Quant au sujet, il est dévoué, il est fidèle.
Gabrielle secoua sa tête charmante.
--Beau dévouement, murmura-t-elle, qui se cache au jour du danger! belle fidélité qui déserte la maison où peut-être un roi fugitif eût trouvé son plus sûr asile!
M. d'Estrées commençait à s'irriter. L'oeil brillant, la main tremblante:
--Je vous trouve hardie, s'écria-t-il, de blâmer votre père en ses desseins.
--Mon père ne m'avait pas accoutumée à traiter le roi comme un ennemi.
--Il fallait m'obéir quand je vous ai défendu de le recevoir.
--Il fallait que vous eussiez le courage de chasser le roi quand il nous a fait l'honneur de sa visite.
--Peut-être aurai-je ce courage plus tard. Mais pour n'avoir pas besoin de recourir à de pareilles extrémités, j'ai pris mes mesures.
--Nous nous cachons dans un couvent d'hommes!
--J'irai, moi, mademoiselle, prendre place aux côtés du roi, s'il y a bataille. Mais au moins le surveillerai-je en le défendant. Et tandis que nous sommes en paix, je défends mon honneur contre ce roi lui-même. J'amène ma fille en un couvent, d'où elle ne sortira....
--Que le roi mort, peut-être, dit Gabrielle essuyant ses larmes.
--Que mariée! s'écria M. d'Estrées, en observant la portée du coup sur sa malheureuse fille.
Le coup fut terrible, Gabrielle se leva comme si elle eût été frappée au coeur.
--Mariée ... balbutia-t-elle, est-ce possible!
--C'est certain. Votre mari se défendra du roi comme il pourra. Si vous le secondez, tant mieux pour lui; s'il vous abandonne, cela le regarde.
--Oh! monsieur, dit Gabrielle en s'approchant les mains jointes de son père, qui arpentait la chambre à grands pas, aurez-vous cette cruauté de sacrifier votre fille. Me marier! mais je n'aime personne.
--Si vous n'aimez personne, il vous sera indifférent de vous marier.
-Voilà votre morale?
--Chacun pour soi; je sacrifie tout à mon honneur.
--Ayez pitié de votre enfant.
--C'est parce que j'en ai pitié que je la marie.
--Vous me réduirez au désespoir.
--Votre désespoir me fera moins souffrir que votre honte.
--J'en mourrai.
--Mieux vaut que vous mouriez de cette douleur que de mourir de ma main, ce qui fût arrivé si je vous eusse convaincue d'ignominie.
Gabrielle se redressa, blessée.
--Un père Romain, dit-elle; c'est beau. Mais la fille est Française.
--Elle se vengera à la française, n'est-ce pas?
--Elle se vengera comme elle pourra.
--Cela regarde votre mari, mademoiselle.
--Le mari sera-t-il aussi Romain?
--Non, il est Picard. Il ne vaut pas un roi, mais c'est un seigneur de mérite. Il ne vous plaira peut-être pas, mais il me convient.
--Il s'appelle?
--Il s'appelle de Liancourt, seigneur d'Armeval, gouverneur de Chauny.
Gabrielle poussa un cri d'épouvante. La délicatesse de la femme se révoltait.
--Il est bossu, monsieur, dit-elle.
--Il se redressera à votre bras.
--Il a les jambes de travers.
--Et vous l'esprit.
--Les enfants le suivent quand il marche.
--Il ira à cheval.
--Monsieur, c'est un crime, c'est une atrocité. Il est veuf et a onze enfants.
--Autant que de mille pistoles de revenu.
Gabrielle, indignée, se dirigea vers la porte de la chambre voisine.
--Ce n'est plus mon père le gentilhomme qui parle, dit-elle avec un dédain superbe, c'est Zamet le prêteur et le financier. Je pouvais discuter avec M. d'Estrées au sujet du roi de France, mais je n'ai rien à dire à Zamet sur les pistoles et les turpitudes de M. de Liancourt.
En achevant ces paroles, elle poussa la porte, et entra toute pâle chez elle.
--Soit, dit le père en la suivant, révoltez-vous, mais vous obéirez! et dès ce soir vous recevrez la visite de M. de Liancourt.
--Vous me mépriseriez vous-même, si j'obéissais, dit-elle.
--Pas de bruit, pas de scandale ici, ajouta M. d'Estrées un peu inquiet, car Gabrielle avait élevé la voix, et quelques éclats de cette scène avaient pu franchir les limites du parterre attenant au bâtiment neuf. Commencez par fermer les fenêtres.
--Bien, faites-les mûrer, dit Gabrielle.
M. d'Estrées grinça des dents, Gabrielle continua:
--Si l'on demandait à dom Modeste une place pour moi dans l'_in pace_ du couvent?
Et après cette surexcitation qui avait brisé ses nerfs, la pauvre Gabrielle s'assit, toute pantelante et ruisselant de larmes.
Gratienne s'élança, la prit dans ses bras, et la couvrit de ses baisers en grommelant mille malédictions contre le tyran qui faisait mourir sa chère maîtresse.
M. d'Estrées, après s'être rongé les doigts et avoir mis ses manchettes en pièces, sortit furieux contre sa fille et plus encore contre lui-même.
--Allons, dit-il, voilà que tout le monde se met aux fenêtres, il ne me manquait plus que cela. Du scandale dans un couvent où l'on me reçoit par faveur!
Plusieurs fenêtres s'étaient ouvertes, en effet, soit dans les chambres des religieux, donnant sur les jardins, soit dans le corridor, où l'on vit apparaître çà et là une figure de génovéfain curieux.
Mais ce qui contraria le plus M. d'Estrées, ce fut d'apercevoir en compagnie d'un jeune homme, à l'une des fenêtres du premier étage, la sévère et longue silhouette du frère Robert, dont on devinait sous le capuchon le regard inquisiteur.
Le père féroce rougit, se sentit mal à l'aise et s'enfonça dans le taillis qui avoisinait le bâtiment neuf, pour cacher sa confusion et dévorer en paix sa mauvaise humeur.
Ce jeune homme qui regardait de loin avec Robert, c'était Pontis, distrait des soins qu'il prodiguait à Espérance par l'éclat des voix qui se querellaient dans le bâtiment neuf.
Frère Robert fit son profit de cet incident, et questionné par le garde, lui répondit quelques banalités avec la plus parfaite indifférence. Puis il sortit de la chambre.
Pontis fut questionné à son tour par Espérance.
--Qu'y a-t-il là-bas, demanda le blessé, et qu'as-tu été voir avec le frère à la fenêtre?
--Rien, des femmes qui disputent.
--Il y a donc des femmes en ce couvent? dit Espérance.
--Malheureusement oui. A ce qu'il paraît, il faut qu'on en trouve partout.
--Et elles disputent?
--Est-ce que cela ne dispute pas toujours. Quelle espèce!
Espérance sourit tristement.
--Vous êtes payé pour en penser du bien, des femmes, ajouta Pontis. Hein! comme vous allez les aimer!
--Le fait est que je m'y sens peu de penchant.
--Sambioux! rien que la vue, rien que l'idée d'une femme me met en fureur.
Pontis ferma violemment la fenêtre.
--Pourquoi me prives-tu d'air et de soleil? dit Espérance.
--Tiens, c'est vrai. Eh bien, c'est encore la faute de ces enragées créatures.
--Là! là! ne crie pas si haut; tu me fais mal à la tête, elle est vide, ma tête, vois-tu, puisque par crainte de la fièvre, mes chirurgiens me refusent à manger.
--Ils ont raison. Fuyons la fièvre comme nous fuirions une femme. La fièvre est femme! Sambioux! dit Pontis en approchant sa chaise du chevet d'Espérance, causons des crimes de la femme; j'en sais quelques abominables scélératesses que je vais vous raconter pour vous entretenir dans de bonnes dispositions. Allons! allons! vous riez, c'est bon signe!
C'était bon signe en effet, Henri avait pronostiqué juste. Espérance ne se sentait aucune envie de mourir, et il vécut. Les soins combinés du frère chirurgien et du frère parleur éloignèrent de lui la fièvre, et à mesure que celle-là fuyait, la faim arrivait à grands pas. Les élixirs de l'infirmerie que prodiguait Robert et les blancs de poulet que Pontis allait voler à la cuisine rétablirent peu à peu la poitrine et restaurèrent l'estomac. La flamme revint dans les yeux, une vapeur rosée remonta sur les pommettes jaunes.
A quelques jours delà, Crillon reparut chez les génovéfains. Il raconta de la part du roi au frère Robert l'enthousiasme des catholiques qui gardaient Henri et faisaient tendre la cathédrale de Saint-Denis. Il raconta la rage des huguenots qui rôdaient toujours autour de leur proie, et la fureur de Mme de Montpensier dont le premier coup avait échoué.
Puis il alla vers son malade qu'il trouva en voie de guérison.
--Grâce aux bons soins de Pontis et des frères génovéfains, dit Espérance, grâce à l'intérêt dont m'honore M. le chevalier de Crillon; cela seul suffirait pour ressusciter un mort!
Crillon était pressé, il combla d'amitiés le blessé, remercia militairement Pontis et leur dit à tous deux:
--Dépêchons-nous de guérir; il faut être sur pied bientôt pour une belle occasion. Entre nous, et bien bas, il s'agit d'aider Sa Majesté à entrer dans Paris! Chut... Rétablissez-vous bien vite, Espérance, car vous priveriez ce garçon qui vous veille, de l'honneur du premier assaut que je réclame ce jour-là pour mes gardes. Ce sera un grand spectacle, Espérance, et je veux que vous en jouissiez. Je veux que vous voyiez Crillon, l'épée à la main, sur une brèche! Chacun dit que c'est beau à voir. Rétablissez-vous!
Le coeur du vieux soldat palpitait d'orgueil à l'idée d'un nouveau triomphe qu'il remporterait devant le fils de la Vénitienne.
Pontis, en songeant à cette prise de Paris, bondissait comme un jeune lion.
--Oui, dit-il, oui; rétablissez-vous bien vite, monsieur Espérance.
--Ah çà, dit Crillon au blessé, vous êtes toujours content de ce drôle?
Espérance prit la main de Pontis en souriant.
--Il ne crie pas? il ne boit pas? il est sage comme une fille?
--Sambioux! s'écria Pontis, si j'étais sage comme de certaines filles, ce serait joli!
Espérance lui ferma la bouche d'un regard que surprit Crillon.
--Mes coquins s'entendent à ce qu'il paraît, se dit-il; nous allons bien voir....
--Allons, allons, s'écria-t-il d'un air dégagé, tout va bien. Adieu, Espérance; à bientôt. Venez, Pontis, me tenir l'étrier. J'ai bien ici la Varenne, qui m'a accompagné au couvent par ordre du roi, mais le porte-poulets de Sa Majesté est sans doute occupé quelque part. Venez.
Pontis suivit Crillon l'oreille basse; il se doutait bien du motif qui poussait le chevalier à le mener à l'écart. Dès qu'ils furent au fond du corridor, dans un endroit bien désert:
--Et ma commission? dit Crillon.
--Quelle commission, monsieur?
--Ce billet, que je t'avais chargé de prendre....
--Ah! oui, dans les habits de M. Espérance. Eh bien, monsieur, je n'en ai pas trouvé.
--Tu mens! dit Crillon.
--Je vous assure, monsieur....
--Tu mens!
--Enfin, monsieur, il se peut qu'en chemin ce billet ait été perdu.
--Je te dis que tu es un menteur et un maraud! tu as été conter à Espérance ce que je t'avais ordonné de lui taire. Le généreux Espérance t'a fait promettre de me dépister comme un vieux limier.
--Mais, monsieur....
--Assez! je n'aime pas les gens qui me bravent ou qui me trahissent.
--Trahir, monsieur le chevalier, moi!
--Sans doute, puisque tu as révélé ce que je t'avais confié; tu me devais deux fois obéissance, comme à ton colonel, comme à ton protecteur; tu me devais ta vie si je te l'eusse demandée, et je te croyais assez brave homme pour payer ta dette à l'occasion.
--Ah! monsieur, épargnez-moi.
--Si nous étions au camp, dit Crillon s'animant par degrés et tortillant sa moustache, je te ferais arquebuser. Ici, de gentilhomme à gentilhomme, je te blâme; de maître à serviteur, je te chasse! Ramasse tes hardes, si tu en as, et sors!
--Oh! monsieur de Crillon, dit Pontis pâle et décontenancé, ayez pitié d'un pauvre garçon sans défense!
--Je le veux bien. Donne-moi ce billet.
Pontis baissa la tête.
--Donne, ou non-seulement tu perdras le poste de confiance que je t'avais fixé ici, mais tu perdras encore ta pique de garde. Je suis ton colonel et je te casse! Tu n'es plus au service du roi!
Pontis s'inclina humblement, les traits bouleversés par le désespoir.
--Le billet? demanda encore une fois Crillon.
Pontis se tut.
--Monsieur de Pontis, ajouta Crillon furieux de cette résistance, je vous donne huit jours pour avoir regagné votre province. Je vous donne cinq minutes pour avoir quitté le couvent!
Les larmes débordèrent des yeux du jeune homme, et il put à peine murmurer ces mots:
--Permettez au moins que j'embrasse M. Espérance pour la dernière fois.
Crillon ne répondit pas.
--Une seule minute et je reviens, ajouta Pontis en se dirigeant vers la chambre du blessé.
Il entra le coeur gonflé, se pencha sur le lit de son ami.
--Qu'as-tu donc? s'écria Espérance.
--Rien ... rien ... dit Pontis d'une voix entrecoupée. Reprenez votre billet, reprenez-le vite, cachez-le bien.
--Pourquoi? demanda Espérance en se soulevant.
--M. de Crillon me chasse, s'écria Pontis, éclatant comme un enfant en soupirs et en sanglots.
Espérance poussa un cri et serra Pontis entre ses deux mains tremblantes.
--Eh non! animal, dit tout à coup le chevalier, qui apparut en poussant la porte d'un coup de poing; non, je ne te chasse pas. Reste ... tu es un honnête garçon. Voilà-t-il pas qu'ils pleurent tous les deux, les imbéciles. Gardez vos petits papiers, puisque cela vous convient. Harnibieu! que ces garçons-là sont bêtes!
Et il s'enfuit à grands pas, honteux de sentir lui-même une vapeur humide au bord de ses paupières. Après qu'Espérance eut tout fait raconter à Pontis, les deux amis demeurèrent longtemps embrassés.
--Oui, je me rétablirai vite, dit Espérance, pour bien t'aimer d'abord, pour assister au siège ensuite.
--Et pour nous venger des femmes! dit Pontis.
XXV
LE SEIGNEUR NICOLAS
Le lendemain, Pontis, qui était tout rêveur et singulièrement préoccupé, demanda au frère Robert, lorsqu'il rendit sa visite à Espérance, s'il ne serait pas possible d'échanger la chambre du premier étage contre une autre au rez-de-chaussée, attendu que le blessé auquel on permettrait bientôt quelques pas dans le jardin, n'aurait plus d'escalier à descendre.
Frère Robert répondit que précisément au-dessous, au rez-de-chaussée, se trouvait une chambre moins belle sans doute et dont le lit n'était pas historique, mais qui offrirait à ces messieurs la facilité qu'ils désiraient.
La journée fut employée au transport d'Espérance dans cette nouvelle chambre. Le soir, Espérance venait de se remettre au lit, après quelques heures passées sur un fauteuil; c'était la première faveur de son médecin. Il était un peu las, un peu étourdi. Il avait besoin de repos, et, ni les charmes puissants de la soirée, si belle et si fraîche, ni l'attrait d'une collation préparée par Pontis ne réussissaient à le distraire des promesses d'un bon sommeil.
--Tu souperas seul, près de mon lit, dit-il à son compagnon; tu me conteras quelque bonne histoire, pendant laquelle je m'endormirai. Allons, installe toi à table, et fais honneur au bon vin du couvent, toi qui n'as pas été blessé par M. la Ramée.
Pontis posa un doigt sur ses lèvres.
--Silence! dit-il; à présent que nous sommes au rez-de-chaussée, il faut parler bas. Non, dit-il, je ne souperai pas: merci.
Espérance le regarda, étonné.
--Je vous demanderai même, ajouta Pontis, la permission de rester à la fenêtre, et par conséquent de tenir la fenêtre ouverte. Tâchez de vous garantir du frais pour ce soir, mais il faut que la fenêtre reste ouverte.
--Je ne comprends pas, mon cher Pontis.
--Plus tard, plus tard, dit le garde.
--Ah çà, mais, s'écria Espérance en se soulevant, tu as depuis hier des allures de mystère qui m'étonnent. Hier soir, tu regardais déjà comme aujourd'hui par la fenêtre de notre ancienne chambre; tout à coup je t'ai vu te pencher, observer, puis faire le plongeon, puis éteindre la lampe et recommencer à guetter.
--C'est vrai, dit Pontis agité.
--Et aujourd'hui, ton refus de souper, cette demande d'ouvrir la fenêtre....
Pontis prit la lampe qu'il cacha tout allumée dans l'alcôve d'Espérance, de façon à tenir la chambre obscure, sans se priver pour cela de lumière à l'occasion.
--Voilà que tu recommences ton manège ... Il y a quelque chose, Pontis!
--Sambioux! s'il y a quelque chose, répliqua le garde à voix basse. Mais il y a des choses qui ne regardent pas les gens blessés, les gens à qui les émotions peuvent nuire.
--C'est donc bien terrible, ce qu'il y a?
--Cela peut le devenir.
--Serait-ce pour cela que tu as demandé au frère Robert de nous déménager, car le prétexte de l'escalier m'a paru un peu frivole.
--Il y a un fait, monsieur Espérance, c'est qu'au premier étage on a plus de chemin à faire qu'au rez-de-chaussée, si l'on veut tout à coup sauter dans le jardin.
--Eh! mon Dieu! sauter dans le jardin! Vite, vite, conte-moi ce dont il s'agit.
--Plus tard! après l'événement.
--Tu vois bien qu'en me tenant ainsi en haleine, tu me fais cent fois plus de mal; l'impatience est une fièvre. Tu me donnes la fièvre.
--Eh bien! voici, monsieur Espérance.
Espérance l'arrêta.
-Avant tout, nous sommes convenus que puisque je t'appelle Pontis, tu m'appelleras Espérance; pas de monsieur.
--C'était le respect... Mais puisque vous le voulez absolument, j'en raconterai plus vite.
--Qu'y a-t-il?
--Il y a que, depuis deux jours, chaque soir, un homme se glisse dans le parterre.
--Quel homme?
--Si je le savais, je vous prie de croire que je n'aurais ni ce frisson, ni cette incertitude.
--Il faut prévenir les frères....
--Ah! bien oui, pour me faire manquer mon coup. Non pas, non pas!
--Quel coup!
--L'homme apparaît là-bas, tenez, au bout du petit mur. Vous saisissez bien la topographie, n'est-ce pas?
--Parfaitement. J'ai passé aujourd'hui toute la journée derrière la fenêtre, et j'ai vu, j'ai admiré ces beaux jardins.
--Vous savez que nous avons en face le bâtiment neuf.
--Où l'on se querelle?
--Oui, ces oiseaux méchants qu'on appelle femmes. Eh bien! ce bâtiment est tout a fait séparé du couvent par un mur, ce mur couvert de ces beaux pêchers....
--Fort bien. Mais cependant une porte ouvre dans ce mur pour communiquer de la cour aux bâtiments neufs.
--Porte fermée du côté des habitants du pavillon. Ce ne peut être par là que se glisse l'homme en question. Non. Il vient de droite, comme s'il entrait par le couvent.
--Mon Dieu, tu te tourmentes bien vainement. Partout où il y a des femmes, il vient des hommes. Qui dit femme dit intrigue. Qui dit homme, dit papillon nocturne, phalène. Quelque lumière brille dans ce bâtiment neuf, ne fût-ce que dans les yeux de ces femmes, vite une phalène arrive, et s'y mire en attendant qu'elle s'y brûle.
--Oh! je me suis fait tous ces raisonnements-là, répondit Pontis, et avec des variantes beaucoup moins flatteuses pour les femmes. Mais il faut bien se rendre à l'évidence. Si l'homme en question venait pour les gens du bâtiment neuf, c'est au bâtiment neuf qu'il irait, n'est-ce pas?
--Je crois que oui.
--Eh bien! pourquoi l'ai-je vu hier sous nos fenêtres à nous?
--Ah! fit Espérance.
--Regardant, marchant comme un chien d'arrêt qui sent le gibier, faisant le gros dos et choisissant les touffes de lilas ou les orangers pour s'y cacher.
--C'est bizarre.
--Vous croyez que cet homme vient pour le bâtiment neuf, et moi je crois qu'il vient pour nous.
Espérance se redressa.
--Cherchez bien, dit Pontis, si quelqu'un n'a pas intérêt à savoir ce qu'est devenu M. Espérance depuis son singulier départ d'un certain balcon caché sous les marronniers.
--Mais, oui; tu as raison.
--Cherchez bien si quelqu'un n'a pas un intérêt plus cher encore à finir ici ce qui a été si bien commencé là-bas; c'est-à-dire à défaire tout le bel ouvrage de nos bons génovéfains, et à remplacer M. Espérance, le ressuscité, par un beau jeune homme tout à fait et à jamais couché dans la bière.
--Pontis! murmura Espérance, tu n'as pas eu en ce cas une bien heureuse idée en nous logeant à la portée du bras de ce misérable.
--C'est que j'ai voulu le mettre à la portée du mien. Or voici mon idée. Si le rôdeur nocturne est, comme je le suppose, la Ramée ou un de ses complices, il reviendra, il s'embusquera au même endroit, il aura même fait quelque amélioration à son plan, afin de se rapprocher de nous. Tout à coup je lui tombe sur le dos par cette fenêtre, qui n'est qu'à trois pieds du sol. Ce sera un joli coup d'oeil, mon bon monsieur, mon cher Espérance! un coup d'oeil qui ne vaudra pas certainement le spectacle de Crillon sur la brèche, mais tant vaut l'homme, tant vaut la terre; tout est relatif, du creux de votre lit vous aurez de l'agrément.
--Oh! j'en serai, dit Espérance, avec une sombre colère.
--Vous me ferez le plaisir de rester coi, calme, et de ne pas seulement accélérer d'une pulsation les battements de votre coeur. Je ne cours pas le moindre danger; je n'y mettrai pas la moindre courtoisie. Quand on a affaire à un pareil assassin, on ne met pas des gants de gentilhomme. Voici la marche: boum! je saute; crac! je le saisis à la gorge pour bien constater son identité; prrr! je lui passe mon épée au travers du corps jusqu'à la garde. Et je ne vous demande qu'un quart de minute pour faire tout cela.
--D'ailleurs, ajouta Pontis, il faut tout prévoir. Si dans ce combat, le malheur voulait que je fusse vaincu--c'est difficile, c'est impossible,--mais avec les lâches il faut toujours redouter quelque trahison: le pied peut me glisser; je puis m'enferrer dans quelque couteau dont ces coquins ont toujours plein leurs poches; en ce cas, prenez ma dague; vous aurez toujours bien assez de force pour la tenir droite de vos deux mains comme un clou. Le bandit, après m'avoir terrassé, viendrait vous achever. Il rencontrera la pointe et terminera ses destins, comme on dit, entre vos bras. Si je respire encore, avertissez-moi par un cri, et mon dernier souffle sera un joyeux éclat de rire.
--Que d'imagination! allait répondre Espérance.
Neuf heures sonnèrent à la chapelle du couvent.
--Chut! dit Pontis, silence absolu d'abord! c'est à peu près l'heure.
Pontis s'agenouilla devant la fenêtre ouverte, après avoir enveloppé Espérance dans ses rideaux et lui avoir mis le poignard dans les mains.