La belle Gabrielle — Tome 1

Chapter 24

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Il leur sembla entendre un pas léger dans l'allée voisine; ce pas s'approcha rapidement, et Pontis dit tout bas à Espérance:

--La voici.

Gratienne accourait en effet, se glissant derrière les arbustes. Elle arriva devant la fenêtre et dit d'une voix presque fâchée:

-Mais, si vous avez de la lumière, mademoiselle ne pourra pas approcher.

--Mademoiselle! s'écria Pontis. Elle est donc là?

--Tenez, entre ces deux caisses.

Espérance aperçut une ombre. D'un revers de main il aplatit la lampe. Gratienne retourna vers sa maîtresse.

--Eh bien! quand je le disais, murmura Pontis, les femmes sont des serpents.

--Et vous, Pontis, un imbécile, répliqua Espérance, qui se releva sur ses coussins.

Les deux femmes s'arrêtèrent devant la fenêtre. L'une, plus près, c'était Gratienne; l'autre à moitié cachée par sa compagne, sur l'épaule de laquelle elle s'appuyait.

--Allons, dit Espérance à Pontis immobile, offre un siège.

Pontis enleva une chaise qu'il fit passer par-dessus l'appui de la croisée, et qu'il déposa devant la tremblante visiteuse.

--Veille, Gratienne, dit celle-ci.

Gratienne s'avança avec précaution dans le jardin.

--Veille, Pontis, dit Espérance au garde qui, enjambant la fenêtre, rejoignit la jeune camériste à quelque distance du bâtiment, et on eût pu les voir tous deux, pareils à deux statues, se dessiner en noir sur le fond gris de l'horizon.

Espérance, voyant que Gabrielle n'avait pas encore osé s'approcher:

--Mademoiselle, dit-il, veuillez vous asseoir, on vous verra moins que si vous demeuriez debout. Je vous prie de m'excuser si je ne vais à vous; mais le froid du soir est mauvais pour les blessures, et je reste bien à regret dans la chambre.

L'ombre était si épaisse, que le jeune homme ne put rien distinguer sous la mante dont Gabrielle enveloppait sa tête.

--Ah! monsieur, murmura une si douce voix qu'elle pénétra jusqu'au coeur d'Espérance, c'est donc vous qui voulez m'avertir d'un danger? Vous vous intéressez donc à une pauvre jeune fille sans défense? Votre secours imprévu m'a donné bien du courage. Il peut me sauver, le voulez-vous, monsieur?

--Oui, mademoiselle; mais je vous prie, asseyez-vous.

--M'asseoir!... oh! je ne sais pas même si j'aurai le temps d'achever ce que je voulais vous dire! Vous trouvez ma démarche bien hardie, n'est-ce pas? Si vous saviez combien je suis malheureuse!

Espérance se rapprocha d'elle attendri par ces accents qui n'avaient rien d'humain.

--Je devine, dit-il.

--Oh! non, vous ne pouvez pas deviner. Mon Dieu! qui vient là? n'est-ce pas mon père?

--Non, ce n'est personne; ne craignez rien, vos gardiens veillent.

--C'est que mon père vient de me quitter seulement pour quelques minutes. Il est allé voir sur la route si ces détachements de huguenots occupent toujours les environs, et il pourrait revenir à l'improviste. Voyons, que je rassemble mes idées.

Gabrielle cacha son visage dans ses mains. Espérance eût donné beaucoup pour voir si les traits étaient aussi doux que la voix.

--Je voulais vous instruire, dit-il, de l'espionnage qu'une certaine personne dirige contre vous.

Et en peu de mots il conta ce qu'il savait à Gabrielle: il énuméra les dangers qu'il avait entrevus. Elle l'interrompit.

--Oui, dit-elle avec précipitation, oui, ce sont des dangers, mais j'en cours bien d'autres encore, et de bien plus terribles. Ce mariage dont mon père m'a menacée, ce n'est plus dans quinze jours, dans huit jours que M. d'Estrées veut me l'imposer, c'est tout de suite!

Gabrielle, en prononçant ces paroles, fut prise d'un tremblement nerveux, et suffoquée par les larmes.

--Du courage! mademoiselle, s'écria Espérance, ne pleurez pas ainsi, vous me déchirez le coeur. Vous disiez tout à l'heure que mon secours pourrait vous sauver. Comment? Quand? Quel secours? Parlez, ne pleurez pas.

La jeune fille, s'approchant à son tour, s'assit ou plutôt se pencha sur l'appui de la fenêtre, et joignant les mains:

--Promettez-moi de m'écouter favorablement, dit-elle avec véhémence, sinon je suis perdue, car tout m'abandonne et me trahit.

--Oh! de toute mon âme. Mais qui donc vous trahit?

--Jugez-en. Mon père m'a déclaré aujourd'hui qu'il avait tout préparé pour mon mariage. Éperdue, j'ai couru consulter mon vieil ami dom Modeste, le prieur, assisté de l'excellent frère Robert, qui a tant de fois été ma providence. Je leur ai expliqué ma triste situation. J'espérais en eux; ils ont tant de pouvoir sur l'esprit de M. d'Estrées!

--Eh bien! mademoiselle?

--Ils m'ont abandonnée! Ils m'ont déclaré qu'ils n'iraient jamais contre la volonté d'un père! J'ai eu beau prier, supplier, ils sont demeurés inflexibles. Alors, le désespoir m'a inspiré de venir vous trouver, vous, monsieur, protecteur inconnu qui ce matin m'aviez fait donner un avis par Gratienne. J'ai su que vous êtes gentilhomme, que vous êtes garde du roi.

--Pas moi, mon ami, interrompit Espérance.

--N'importe, j'ai su que vous étiez ami de M. de Crillon, le plus loyal et le plus généreux chevalier qui soit au monde. Un ami de Crillon, me suis-je dit, ne laissera jamais une pauvre femme dans la douleur, dans l'embarras, et au lieu de vous envoyer Gratienne, je suis venue vous demander avec franchise un service qui peut seul me sauver. Promettez-moi de consentir.

--Si ce que vous demandez est possible.

--C'est facile. Toutefois il faudrait bien du secret et de la diligence. Je n'ai qu'un seul ami, mais c'est un ami puissant. Il est absent et ignore à quelle extrémité je suis réduite. S'il le savait, il accourrait ou m'enverrait délivrer. Il peut tout, lui!...

--Ah!... le roi? dit Espérance, avec une légère nuance de froideur qui n'échappa point à Gabrielle.

--Oui, monsieur, le roi, dit-elle en baissant la tête.

--Je croyais qu'hier M. de la Varenne était venu en ce couvent. N'a-t-il point apporté des nouvelles de Sa Majesté?

--Hier, balbutia Gabrielle, il n'était pas question de précipiter ainsi ce mariage. Et d'ailleurs, M. de la Varenne ne reviendra plus ici avant que le roi n'y vienne lui-même. Quand sera-ce? Le roi est tout entier aux préparatifs de son abjuration. Si j'allais être mariée pendant son absence! pauvre prince!

Espérance étouffa un soupir,

--Que ne résistez-vous? dit-il.

--Je l'ai tenté, mais la lutte m'a brisée. Je n'ai plus de force. On ne résiste pas à son père, quand il s'appelle M. d'Estrées. Et si le roi ne vient pas à mon aide, c'est fait de moi.

--Que faut-il faire, mademoiselle? demanda Espérance.

--J'ai écrit à la hâte quelques lignes qu'il faudrait faire tenir à Sa Majesté sur-le-champ. Ah! monsieur, quel service! et comme je vous bénirai toute ma vie!

--Ce sera peut-être un bien mauvais service, mademoiselle, murmura Espérance; mais je n'ai pas le droit de vous faire part de mes observations. Vous aimez le roi.

--C'est un si grand prince! un héros!

--Je comprends votre enthousiasme, votre amour....

--Mon admiration pour Sa Majesté.

--Vous n'avez pas à vous en défendre, mademoiselle. Pour moi, je partirais sur-le-champ porter au roi votre billet. Mais je suis blessé, mademoiselle, souffrant. Je ne saurais me tenir debout, à plus forte raison monter à cheval; mais mon ami est libre et capable de galoper à cent lieues si vous voulez lui confier le billet. Je réponds de sa discrétion, de sa promptitude.

--Oh! comment jamais payer tant d'obligeance? Voici le billet. Je vous souhaite la santé, monsieur.

--Mademoiselle, je vous souhaite le bonheur.

On entendit aboyer des chiens du côté du bâtiment neuf; les deux surveillants se replièrent avec précipitation comme des sentinelles sur le poste.

Les tremblantes mains de Gabrielle assurèrent, par une affectueuse pression, la petite lettre dans la main d'Espérance.

Déjà les deux jeunes filles s'étaient envolées comme des hirondelles, et la tiède pression, au lieu de s'effacer, dégénérait en une brûlure dévorante qui montait du bras au coeur.

--Ce billet, murmura Espérance surpris, c'est donc du feu qu'il renferme!

Il se souvint alors qu'avant de passer dans sa main le papier s'était échauffé sur le sein de Gabrielle.

Le lendemain matin, Espérance s'habillait mélancoliquement, roulant mille pensées ternes dans son esprit qui lui paraissait plus malade que son corps; soudain la porte s'ouvrit et un capuchon apparut.

Il n'y avait qu'un seul capuchon au monde qui eût cet air pédant et ces balancements majestueux. Espérance reconnut frère Robert, qui apportait le cordial accoutumé.

Celui-ci promena ses regards dans la chambre comme quelqu'un qui cherche.

--Je ne vois pas, dit-il, votre aimable compagnon, mon cher frère?

--Pontis est sorti, mon cher frère, répliqua Espérance.

--Ah! sorti ... je le regrette. Il y a ici pour faire les commissions de nos hôtes des servants et des valets. On eût épargné un dérangement à monsieur votre ami.

Espérance se tut. Il ne savait pas mentir.

--D'autant mieux, ajouta frère Robert, que M. de Pontis a dû monter à cheval. Car, en faisant ma ronde aux écuries, c'est le jour de provision, je n'ai plus vu son cheval au râtelier.

Frère Robert attachait en parlant ainsi un regard pénétrant sur Espérance, toujours muet.

--Il paraîtrait qu'il va loin, dit le moine.

--Assez loin, cher frère.

Le moine s'assit sur la fenêtre, à l'endroit où la veille Gabrielle avait serré la main d'Espérance.

--M. de Crillon, ajouta frère Robert, lui avait bien recommandé de ne vous pas quitter. N'est-ce pas un tort que la désobéissance aux ordres de M. de Crillon?

Espérance rougit.

--Souvent, poursuivit le moine, les jeunes gens font bien des fautes, par trop peu d'esprit ou par trop de coeur. Ne va droit que qui va simplement.

Espérance, fort embarrassé, répliqua:

--Croyez, mon cher frère, que Pontis ira toujours droit.

--Tout dépend du chemin, dit frère Robert.

Espérance tressaillit.

--Vous savez tout? demanda Espérance, à qui le secret pesait, et qui eût voulu en être soulagé.

-Je ne sais absolument rien, dit froidement le moine, sinon que M. de Pontis est parti à cheval, mais je conjecture que pour vous avoir abandonné ainsi, il devait avoir de sérieux motifs.

--Très-sérieux!

--Tant pis! répéta le moine, mauvais ouvrage!

--Jugez-en, cher frère, dit Espérance, heureux de se dégager d'une part de responsabilité, plus heureux encore de ne pas mentir: deux gens de coeur pouvaient-ils voir de sang-froid les injustices qui se commettent ici.

--Il se commet des injustices? demanda frère Robert avec candeur.

--Vous y êtes bien pour quelque chose, vous qui les avez sinon conseillées, du moins interprétées; vous qui pouviez sauver cette jeune fille et qui la laissez sacrifier.

--Je ne comprends pas un mot, mon cher frère....

--Au malheur de Mlle d'Estrées? A la violence qu'on lui fait?

--J'ignorais que vous connussiez cette demoiselle, dit le moine avec un regard qui fit encore rougir Espérance.

--Je la connais maintenant.

--Et vous blâmez son père?

--Moins que son futur mari. Se faire l'instrument avec lequel un père torture sa fille, c'est odieux!

--Un remède qui sauve n'est jamais trop amer.

--Soit; mais un mari est quelquefois trop bossu.

Frère Robert prit un air béat et répondit:

--Voilà des distinctions trop mondaines pour de pauvres moines comme nous, dont le devoir est de ne pas prendre parti dans les affaires d'autrui.

--Heureusement, s'écria Espérance, que je ne suis pas moine.

Frère Robert leva la tête comme s'il avait mal entendu.

--A l'heure qu'il est, continua Espérance, bien des choses que vous avez nouées se dénouent, et je vous en fais l'aveu sans remords, persuadé qu'au fond du coeur vous m'approuvez, car vous êtes un digne religieux, humain, charitable, spirituel, et votre capuchon ne sait qu'à moitié votre pensée sur nos faiblesses mondaines. Cependant, dussiez-vous me blâmer, je répondrai que j'ai eu compassion d'une pauvre jeune fille sacrifiée, et que j'ai fait un petit complot contre la bosse de son futur mari.

--Un complot?

--A l'heure qu'il est, Pontis a prévenu quelqu'un, quelqu'un de très-puissant, qui prend ses mesures.

--Il faudra qu'elles soient promptes, dit laconiquement frère Robert.

--Elles le seront, et décisives aussi.

--N'avez-vous besoin de rien ce matin, mon cher frère; pour remplacer près de vous votre compagnon, vous faut-il de la société?

--Merci, dit Espérance, qui devina le désir du moine et laissa tomber la conversation.

Tout à coup on heurta la porte et une voix aigrelette cria du dehors:

--Cher frère Robert, êtes-vous là?

--Entrez, dit Espérance.

Le seigneur Nicolas d'Armeval entra, tout sautillant, tout effarouché.

--Ah! je vous trouve enfin, cher frère, dit-il au moine; j'ai couru depuis une demi-heure, ce que j'ai à vous dire était si grave ... Non, ne sortons pas. Bonjour, monsieur Espérance, comment va, ce matin?... Très-bien! j'en suis charmé. Et votre ami aussi? Allons, c'est à merveille. Non, cher frère Robert, ne sortons pas pour causer, nous ne saurions avoir de plus aimable compagnie que celle de monsieur; monsieur est de mes amis. Il faut donc vous dire, mon très-cher frère, que nous avons découvert un complot, quand je dis nous, c'est M. d'Estrées ... ce n'est pas même M. d'Estrées, c'est un ami anonyme qui lui a fait donner avis,--je soupçonne ce cher prieur,--un avis de la plus haute importance. Ce doit être le révérend dom Modeste, l'homme qui sait tout et qui est pour moi une Providence! Enfin, je vous cherchais, je vous trouve, tout est arrangé.

Ce flux de paroles et cette bruyante pantomime n'arrachèrent au moine ni un geste ni un mot. Il regarda et attendit.

--Qu'y a-t-il d'arrangé, demanda Espérance?

--Cela se devine, nous agissons: on attaque, nous parons. Allez, cher frère Robert, donner les derniers ordres, je vous prie.

--Quels ordres, demanda le moine.

--M. d'Estrées a été de grand matin trouver le prieur; mais dom Modeste n'était pas visible. M. d'Estrées lui a fait remettre alors l'avis mystérieux, en demandant un conseil sur la situation qui est critique. En effet, si le donneur d'avis est bien renseigné, si l'on nous enlève mademoiselle d'Estrées avant le mariage....

Espérance fit un mouvement que le futur époux interpréta comme un geste de condoléance.

--Oui, monsieur, dit-il, rien que cela! On veut nous l'enlever! Et sans l'ami inconnu, c'était fait!

Espérance regarda le moine impassible sous son capuchon.

--Qu'a fait répondre le prieur? dit Espérance dont le coeur battait.

--Deux mots seulement; mais quels mots! _Avancez l'heure_! Et nous l'avançons!

Espérance se leva effrayé.

--Les brusques mouvements sont nuisibles, dit frère Robert en contenant le jeune homme par le simple contact de son doigt.

--Ah! ajouta-t-il en se tournant vers le seigneur d'Armeval, nous l'avançons?

--Et je viens au nom du prieur et au nom de M. d'Estrées vous prier de tout ordonner à cet effet.

--J'obéirai au révérend prieur, dit frère Robert. Venez, monsieur de Liancourt.

--Je voudrais dire deux mots à monsieur, s'écria Espérance en arrêtant le futur époux. Mais je ne vous retiens pas, cher frère.

--J'attendrai que vous ayez fini, dit le moine tranquillement.

--Avez-vous aussi un avis à me donner? demanda le seigneur d'Armeval à Espérance.

--Peut-être.

--Je vous écoute.

--C'est un bon avis, en effet, ajouta Espérance, que d'engager un gentilhomme à réfléchir au moment de prendre une si dure résolution.

M. de Liancourt ouvrit des yeux étonnés.

--Il y va de votre honneur, continua le jeune homme.

--N'est-ce pas, s'écria le futur, n'est-ce pas qu'il y va de mon honneur? Figurez-vous que tous mes amis attendent la fin de cette ridicule affaire. On me sait fiancé à mademoiselle d'Estrées; on peut avoir deviné les poursuites du roi. Chacun se dit en raillant, vous savez, l'épousera-t-il? l'épousera-t-il pas? C'est fatigant. Au moins, quand ce sera fini nous verrons.

--Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, dit Espérance; il y va de votre honneur si vous épousez une femme qui refuse votre alliance.

--Oh! par exemple! dit le petit homme, voilà qui m'est bien égal! C'est toujours de même avec les jeunes filles. Monsieur, ma première femme a fait les mêmes difficultés; il a fallu la contraindre à se marier. Un mois après elle se serait jetée dans le feu pour me suivre. Allons, frère Robert, allons faire nos préparatifs.

--Je vous supplie encore une fois de réfléchir, dit Espérance, il se pourrait que vous vous fissiez des ennemis mortels.

--Nous avons des lois! dit le petit homme avec emphase.

--Les lois ne vous sauveront pas du mépris public, dit Espérance indigné.

--Monsieur! si vous n'étiez pas blessé, malade! s'écria Nicolas d'Armeval en se dressant sur ses ergots avec une pantalonnade toute gasconne.

Espérance allait s'irriter. Frère Robert intervint, arrêtant le petit homme d'un regard.

--Mon frère, dit-il au futur, vous ne comprenez point les sages paroles de M. Espérance. C'est un gentilhomme trop bien élevé pour provoquer des querelles dans une sainte maison dont il est l'hôte. Il veut vous dire seulement que si, par hasard, votre femme se vengeait plus tard, il en résulterait pour votre considération un ou plusieurs échecs....

--Très-bien! très-bien! dit le petit homme, vaincu par l'attitude calme et inoffensive que venait de prendre Espérance. Oh! plus tard comme plus tard, je réponds de la seconde madame de Liancourt comme de la première. Et puisque M. Espérance n'a que de bonnes intentions pour moi, rien ne m'arrête plus pour lui dire en ami:--Venez ce soir souper avec nous à Bougival chez le beau-père, où nous nous rendrons après la cérémonie. Pour ne point attirer imprudemment l'attention, nous aurons peu d'amis à l'église, beaucoup au festin de noces; on rira, c'est moi qui en réponds, on rira et l'on narguera les envieux! C'est convenu, monsieur Espérance, vous êtes des nôtres, vous et l'autre gentilhomme, le garde du roi! Ah! j'aurai à ma noce un garde du roi c'est piquant. Je ne le vois pas, ce gentilhomme, où est-il donc?

--En courses, dit vivement frère Robert.

--Il n'est pas moins bien invité. Vite, cher frère, obéissons au révérend prieur, et que dans une heure tout soit terminé. Monsieur Espérance, au revoir. Ne vous fatiguez pas à venir à la chapelle. Réservez vos forces pour la soirée.

Il partit en disant ces mots. Frère Robert attacha sur Espérance un long regard, comme pour lire au fond de son âme, et il suivit le futur époux.

--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour elle, se dit Espérance lorsqu'il fut seul. C'est au roi de la secourir. C'est à elle de se défendre, de gagner du temps. Oh! elle saura s'en tirer, les femmes ont toujours quelque ressource.

Il n'avait pas achevé qu'un léger coup frappé sur les vitres de sa fenêtre le fit tressaillir; il regarda, vit Gratienne qui montrait sa tête derrière une caisse d'orangers. Aussitôt il ouvrit et un petit paquet vint tomber au milieu de la chambre. Déjà Gratienne fuyait dans l'allée ombreuse, et il la perdit de vue en un moment.

Espérance ouvrit d'abord une enveloppe qui renfermait une lettre; l'écriture heurtée, trempée de larmes, lui révéla les angoisses du coeur qui l'avait pensée, le tremblement de la main qui l'avait écrite. Il lut avidement:

«J'ai été trahie. Pour m'enlever ma dernière ressource, après une nouvelle discussion violente et décisive, mon père me traîne à l'autel. Je fusse déjà morte, si je n'avais à expliquer ma conduite à quelqu'un qui a reçu mes serments. Merci, monsieur, pour votre générosité. Remerciez votre ami qui aura pris une peine inutile. Je n'ai plus à vous demander qu'une grâce. Tout à l'heure, à cette chapelle où Dieu même m'abandonnera, ne m'abandonnez pas. Que j'aie près de moi un ami dont la compassion soulage ma peine. Et comme je n'ai jamais vu votre visage, comme je veux vous connaître pour ne jamais vous oublier, tâchez de vous trouver sur mon passage dans le jardin que je vais traverser; que je vous voie assis au banc de la fontaine, mes yeux en pleurs vous diront tout ce qu'il y a de reconnaissante amitié dans mon coeur.»

Au fond de l'enveloppe, Espérance trouva un bracelet sur l'agrafe duquel était écrit en petites perles le nom de Gabrielle.

--Moi non plus, pensa-t-il, je ne l'ai jamais vue, faut-il que nous nous connaissions en un si triste jour!

Déjà la cloche tintait, le jeune homme attendri se dirigea vers le lieu du rendez-vous, et s'assit rêveur sur le banc de la fontaine.

A peine avait-il laissé s'engourdir sa pensée au murmure de l'eau, que des voix retentirent dans le parterre du bâtiment neuf. La porte s'ouvrit, et l'on vit s'avancer par la grande allée dont cette fontaine formait le centre, tout le cortége qui accompagnait les époux à la chapelle.

M. d'Estrées donnait la main à sa fille. Il était soucieux, inquiet. On lisait sur son visage la fatigue du combat dont il était sorti vainqueur.

Gabrielle pâle, les yeux brillants de colère et de désespoir, regardait autour d'elle, soit pour chercher un secours inattendu, un miracle du ciel, soit au moins pour trouver l'ami qu'elle avait convoqué. Elle atteignit enfin la fontaine que masquait un massif d'églantiers et de lierres.

Espérance se leva pour qu'elle le vit mieux. Mais alors il l'aperçut lui-même. Tous deux, en échangeant leurs regards furent frappés du même coup. Jamais elle n'avait soupçonné cette beauté noble, cette expression de douleur touchante, cette grâce majestueuse de tout le corps.

Quant à lui, la femme qui resplendissait à ses yeux était au-dessus de tout les rêves d'un poëte: l'ensemble parfait de cette divine créature ne s'était jamais rencontré depuis la création. Ébloui, éperdu, il fit un pas vers elle. Elle s'arrêta sous son regard, fascinée, ravie. Ses yeux désolés avaient voulu dire: Adieu! Ils s'épanouirent pour dire: Au revoir!

M. d'Estrées emmena sa fille qui, la tête tournée, regardait toujours en arrière. Espérance, entraîné par ce regard, ne s'aperçut pas même que M. de Liancourt le conduisait par les mains vers la chapelle.

Une demi-heure après, Gabrielle s'appelait madame de Liancourt. Espérance priait, la tête cachée dans ses mains.

Le beau-père et le gendre se félicitaient avec effusion.

--Maintenant, s'écria M. d'Estrées, l'honneur est sauf. A vous de le maintenir, mon gendre!

--Maintenant, disait le gendre, qu'on nous l'enlève! qu'on y vienne!

Gabrielle éplorée, appuyée sur un des piliers de la chapelle, échangeait avec le frère parleur quelques mots qui la ranimèrent peu à peu comme la rosée redresse les fleurs.

--Allons, mes amis! s'écria le seigneur d'Armeval, de la joie! et faisons tant de bruit autour de la nouvelle épouse, qu'elle oublie tout à fait les petits chagrins de la jeune fille.

--Ma fille, dit M. d'Estrées à Gabrielle, il n'était qu'un moyen de vous sauver l'honneur, je l'ai employé. Pardonnez-moi. Je vous aimais trop pour supporter votre honte. Maintenant vous ne me devez plus l'obéissance. Accordez-moi toujours votre amitié. L'estime publique vous dédommagera de quelques songes ambitieux.... Retournons à notre maison de Bougival.

Le frère parleur s'approcha de M. d'Estrées.

--Pas encore! lui dit-il tout bas avec mystère. On a vu des cavaliers suspects rôder autour du couvent. Attendez d'avoir parlé au prieur et gardez soigneusement votre fille au bâtiment neuf.

Et il s'éloigna lentement, après avoir fait un signe à M. de Liancourt, qui le suivit hors de la chapelle.

--Qu'y a-t-il donc? demanda ce dernier, papillonnant autour de frère Robert.

--Presque rien, sinon que les cavaliers du roi sont arrivés.

--Quels cavaliers? dit le petit homme, fort ému au nom du roi.

--Ceux qui devaient enlever mademoiselle d'Estrées.

--Ils arrivent trop tard! s'écria M. de Liancourt en riant du bout des dents.

--Pour l'enlever, elle, oui, mais assez à temps pour vous enlever, vous.

--Moi!

--Sans doute! c'est leur plan, et ils vous cherchent à cet effet.

--Ils me cherchent! s'écria le bossu épouvanté; mais alors, je vais m'enfuir, et je gagnerai la maison de Bougival par certains détours que je connais.