Part 6
--Je suis une écolière très médiocre. Je ne crois pas que vous ayez pu goûter le moindre plaisir à m'entendre.
Il protesta:
--J'ai goûté beaucoup de plaisir. Et je souhaite que maintenant vous chantiez une autre chanson.
Elle se fit prier. Il insista.
--Oui, une autre chanson; et cette fois, une chanson japonaise...
Elle tressaillit légèrement. Sa voix se posa, pour répondre après un court silence:
--Je n'ai pas de musique japonaise dans mon casier. Et comment pourrais-je, sur un piano?...
--Prenez votre _koto_...
Elle leva sur lui des yeux grand ouverts:
--Il n'y a point ici de koto.
Il cessa de sourire. Il était Anglais, peu enclin aux rêveries et aux spéculations de la pensée. Mais beaucoup de siècles civilisés avaient tout de même affiné sa race. Et il ne passait pas devant les spectacles extraordinaires de la vie sans en apercevoir la grandeur ou le mystère...
Elle avait dit: «Il n'y a point ici de koto». Le koto est une sorte de harpe très ancienne et très vénérable, dont l'usage fut jadis réservé aux plus nobles dames japonaises et aux courtisanes du premier rang. Née comme elle était, la marquise Yorisaka avait certes appris le koto dès sa plus petite enfance. Et sans nul doute, sa jeunesse s'était assidûment employée à pincer avec l'ongle d'ivoire les cordes sonores. Mais les temps modernes étaient venus. Et «il n'y avait plus ici de koto...»
Herbert Fergan, tout à coup, secouant sa brève songerie, baisa une fois encore la nuque de sa maîtresse.
--Mitsou, petite chose aimée, chantez tout de même, je vous en prie...
Elle consentit:
--Je chanterai... Voulez-vous... voulez-vous une _tanka_ très vieille? Vous savez, une tanka? cette ancienne poésie de cinq vers que les princes et les princesses d'autrefois, échangeaient entre eux, à la cour du Mikado ou du Shôgoun... Celle-ci date de plus de mille ans. Je l'ai apprise quand j'étais encore un bébé. Et je me suis amusée à la traduire en anglais...
Ses doigts coururent sur le piano, inventant une harmonie triste et bizarre. Mais elle ne chanta pas, d'abord. Elle semblait hésiter. Et, pour l'engager à vaincre cette hésitation, Fergan, une fois encore, appuya longuement ses lèvres sur le cou tiède et duveté.
Alors la voix douce murmura très lente:
--Le temps des cerisiers en fleurs N'est pas encore passé. Maintenant cependant les fleurs devraient tomber, Tandis que l'amour de ceux qui les regardent Est à son extrême exaltation...
La chanteuse s'était tue et demeurait immobile. Herbert Fergan, debout tout près d'elle, allait la remercier d'un nouveau baiser...
A cet instant, quelqu'un parla, au fond du salon:
--Mitsouko, pourquoi chantez-vous ces petits refrains absurdes?
Herbert Fergan se redressa soudain, une sueur aux tempes. Le marquis Yorisaka, silencieusement, était entré. Avait-il vu?... Qu'avait-il vu?...
Il n'avait pas vu, sans doute. Car il parla, absolument calme:
--Mitsouko, vous ne dînerez pas avec nous, ce soir?
Elle s'était levée. Elle répondit, les yeux fixés vers la terre:
--Je suis très lasse. Je désirerais, en effet, si cela ne vous contrarie pas, être servie chez moi.
--Comme il vous plaira...
Elle était sortie. La porte, sans bruit avait glissé dans sa rainure. Herbert Fergan respira avec effort et passa sa main sur son front.
Amical et insinuant, Yorisaka Sadao fit quatre pas, et s'accouda au piano.
--Kimi, nous dînerons donc tête à tête, et nous causerons...
Il s'interrompit, plongea son regard au fond des yeux de l'Anglais:
--Nous causerons. J'ai beaucoup d'enseignements à recevoir encore de vous, beaucoup de conseils à vous demander. Il ne faut pas, il ne faut pas que nous recommencions la bataille du 10 août... Vous ne refuserez pas à un allié...
Herbert Fergan baissa le front. Ses joues rasées rougirent. Et, docilement, il commença de parler:
--Le 10 août ... le 10 août, vous avez été timides, très timides... Vous ne saviez pas, vous ne sentiez pas que vous étiez les plus forts. Vous n'avez pas eu foi en vous. Et vous vous êtes battus comme des gens qui ont peur de la défaite: trop sagement, trop habilement, de trop loin. Le seul secret anglais, c'est l'audace. Pour vaincre cette mer, il faut d'abord se préparer avec méthode et prudence, puis se ruer avec fureur et folie. Ainsi firent Rodney, Nelson et le Français Suffren... Par conséquent, pour la conduite du feu...
XII
... La porte, sans bruit, avait glissé dans sa rainure. Et la marquise Yorisaka était sortie.
Hors du salon, elle s'arrêta. Elle écouta, attentive.
Les voix d'Herbert Fergan et du marquis Yorisaka alternaient en phrases paisibles. A travers la cloison mince, des noms historiques passèrent, Rodney, Nelson, Suffren...
La marquise Yorisaka, d'un geste lent, toucha, du bout de ses doigts, ses deux tempes. Puis, marchant à pas muets, elle s'éloigna de la cloison.
La chambre attenant au salon n'était qu'un cabinet étroit, vide de meubles. La marquise Yorisaka traversa ce cabinet, traversa la pièce qui lui faisait suite, et parvint à l'aile extrême du logis.
Là, un couloir presque obscur s'allongeait entre deux panneaux de papier uni, surmonté de frises ajourées. Au fond, deux portes à coulisse se faisaient face. La marquise Yorisaka fit glisser la porte de gauche.
Une sorte d'alcôve était derrière cette porte, une alcôve de simple bois blanc, finement menuisé, mais absolument nu. Le plafond, très bas, montrait ses solives; le plancher, ses tatamis couleur de paille fraîche. Trois grands châssis de papier grenu tenaient lieu de fenêtres et de vitres. Et dans un coin, devant une toilette de poupée posée à même le sol et surmontée d'un miroir à cadre de laque, un coussin de velours noir figurait l'unique siège où l'on pût s'asseoir, s'agenouiller plutôt,--s'agenouiller à la japonaise.
Debout sur le seuil, la marquise Yorisaka frappa deux fois dans ses mains, et deux servantes accoururent.
Il n'y eut point de paroles prononcées. Bouches closes, les mousmés se prosternèrent d'abord, et déchaussèrent la maîtresse. Puis, prestement, elles la dévêtirent, ôtant le corsage de dentelle qui glissa vite le long des bras poudrés, ôtant la jupe de moire et les jupons de soie, ôtant le corset, ôtant la chemise, ôtant les bas d'Europe qui n'ont point de doigts comme les bas nippons.
Toute nue, la marquise Yorisaka s'enveloppa d'un kimono à grands ramages, mit ses pieds dans des sandales à brides d'étoffe, et, quittant d'abord l'alcôve de bois blanc, qui était sa chambre personnelle et intime, s'en fut se baigner dans une cuve d'eau brûlante, comme font toutes les femmes du Japon, chaque soir, un peu avant le coucher du soleil.
Puis elle revint. Elle laissa tomber son kimono. Elle repoussa du pied ses sandales. Et les servantes lui tendirent trois robes de crêpe léger, trois robes japonaises à grandes manches, toutes trois bleu de nuit, toutes trois sobrement semées d'une même rosace bizarre et hiératique,--le _môn_,--le blason.
Habillée, la marquise Yorisaka s'agenouilla devant son miroir. Les robes s'évasaient comme il sied. L'_obi_ les ceinturait largement de son nœud magnifique. A deux mains, la chevelure fut détachée, séparée, lissée en bandeaux larges qui encadrèrent l'impassible visage. La marquise Yorisaka se releva, marcha un moment par la chambre, sortit dans le couloir demi-obscur. Et soudain, frappant encore dans ses paumes, elle ouvrit la porte de droite.
Une deuxième chambre apparut, pareille exactement à la première: mêmes panneaux de bois blanc et nu, mêmes châssis de papier diaphane, mêmes solives et mêmes tatamis. Mais au lieu d'une toilette et d'un miroir, deux tabernacles minuscules flanquaient un autel de cèdre poli, sur lequel s'alignaient des tablettes d'ancêtres.
Toujours silencieuse, la marquise Yorisaka se prosterna d'abord correctement devant les tablettes, et demeura, plusieurs minutes, les mains à plat sur le sol, et le front heurtant les nattes.
Puis elle s'agenouilla sur un coussin, devant une sorte de harpe horizontale qu'une servante, respectueuse, venait d'apporter entre ses bras.
Une musique naquit, lugubre et lente, dont le rythme et l'harmonie ne ressemblaient en rien aux harmonies ni aux rythmes de l'Occident. Des sons mystérieux se succédèrent et se mêlèrent, des phrases sans commencement ni fin s'ébauchèrent, des rêveries, des tristesses, des plaintes lamentables frémirent parmi d'étranges grincements sinistres, qui rappelaient le bruit des bises d'hiver et le cri des oiseaux nocturnes. Sur tout cela, une mélancolie désespérée planait...
Agenouillée à la mode antique dans la salle de ses ancêtres, la marquise Yorisaka jouait du koto...
XIII
La semaine qui suivit, Jean-François Felze ayant achevé le portrait de la marquise Yorisaka, celle-ci ne manqua pas de convier Mrs. Hockley à venir, «sans aucune espèce de cérémonie, prendre une tasse de thé dans la villa du coteau des Cigognes, et y admirer la belle œuvre du maître, avant que le marquis Yorisaka l'emportât sur son cuirassé».
Mrs. Hockley n'eut garde de refuser l'invitation. Elle décida de s'y rendre en compagnie du maître lui-même, et voulut que miss Elsa Vane, la lectrice, les accompagnât.
--Vous n'emmenez pas le lynx Romeo?--demanda Felze, comme la caravane quittait l'_Yseult_.
--Vous êtes comique!--riposta Mrs. Hockley.
On était au 1er mai. Malgré les nouvelles alarmistes que répandait chaque matin le _Nagasaki Press_, les officiers japonais en permission n'avaient pas encore reçu l'ordre de rallier Sasebo.
A la porte du jardin, le marquis Yorisaka vint accueillir ses hôtes. Il portait, comme toujours, son uniforme noir à galons d'or. Mrs. Hockley, favorablement impressionnée, observa qu'il n'y avait aucune différence entre cet uniforme et celui des officiers de la grande marine américaine. Le marquis Yorisaka s'en déclara confus et orgueilleux.
Dans la villa, le salon Louis XV avait un air de gala. Les vases de Sèvres débordaient de fleurs, et le chevalet qui portait le tableau était élégamment drapé de satin liberty. La marquise Mitsouko, en robe de guipure molle, fit la révérence à sa visiteuse, et, pour lui mieux faire honneur, ne voulut parler qu'anglais.
--Le maître me pardonnera, si je suis aujourd'hui infidèle à sa belle langue française. Mais je suis sûre qu'à bord de l'_Yseult_, lui-même a la galanterie de parler comme vous, madame!
Charmée, Mrs. Hockley ne marchanda ni les louanges, ni les compliments les plus directs. Réellement, la marquise Yorisaka était une enchanteresse! Et combien gracieuse, et combien jolie, et combien cultivée! Les vieux peuples d'Europe confinent leurs femmes dans la frivolité ou dans le ménage. Mais les nations jeunes ont d'autres idées et d'autres ambitions. Mrs. Hockley appréciait la supériorité de ses propres compatriotes sur les Européennes. Et elle se réjouissait de tout son cœur de voir les Japonaises marcher superbement sur les traces des Américaines.
--Vous savez l'anglais, le français, l'allemand peut-être?...
--Quelques mots...
--Le japonais naturellement. Le chinois aussi?
Ce fut le marquis Yorisaka qui répondit non.
--Vous avez reçu une instruction tout à fait occidentale! Êtes-vous allée à New-York?
La marquise Yorisaka n'y était point allée, mais le regrettait de toutes ses forces.
--Comme cette toilette parisienne vous sied parfaitement bien!... Et votre main est un bijou!
Felze, d'assez sombre humeur, ne disait mot. Et miss Vane, dédaigneuse, imitait son silence. Malgré l'empressement des maîtres de la maison, malgré la cordialité expansive de Mrs. Hockley, la réception se fût peut-être refroidie, si le commandant Herbert Fergan n'était arrivé fort à point. Le marquis Yorisaka lui marqua la plus grande amitié. Et Felze dut se dérider un peu pour n'être point impoli, car l'Anglais était en verve.
--Monsieur Felze,--avait-il dit tout d'abord,--vous souvenez-vous d'un passage de Thucydide qui est peut-être ce qu'il y a de plus profond dans la littérature psychologique de tous les pays et de tous les siècles? Excusez-moi de faire le pédant: nous autres Anglais sommes très forts en grec... C'est même cette force-là qui nous fait, dans la vie pratique, si piteusement inférieurs aux compatriotes de Mrs. Hockley... Or donc, l'an III de la 87e olympiade, au plus fort de la célèbre peste qui dévasta Athènes, Thucydide nous affirme qu'une véritable folie de plaisir s'abattit sur la ville pourtant pleine de deuils et d'agonies. Et il ne s'en étonne point d'ailleurs, et semble considérer la chose comme tout à fait naturelle,--selon l'instinct humain. Oui.--Eh bien! monsieur Felze, Thucydide n'a pas tort. Car ce matin, moi qui suis à Nagasaki comme les Athéniens d'alors étaient à Athènes, je veux dire sous la menace d'une mort inattendue et foudroyante, je me suis éveillé avec le désir de jouir très énergiquement de la vie!...
Jean-François Felze avait levé les sourcils:
--Vous êtes sous une menace de mort?
--Je suis sous la menace d'un boulet russe. Moi aussi je dois rejoindre bientôt le cuirassé du marquis Yorisaka. Et j'assisterai à la prochaine bataille. Magnifique spectacle, monsieur Felze, mais assez périlleux. Avez-vous quelquefois vu des combats de gladiateurs? Je vais en voir un. Aucune chose n'est plus excitante! Toutefois, petit inconvénient: il n'y a point de gradins autour du cirque, si bien que je suis forcé de descendre dans l'arène!
Il riait. Et le marquis Yorisaka, gladiateur débonnaire, riait avec lui, de la meilleure grâce du monde.
Herbert Fergan avait ensuite complimenté fort adroitement Mrs. Hockley sur son yacht. L'Américaine en était orgueilleuse, et se plaisait à entendre redire qu'elle possédait incontestablement le plus beau navire de plaisance qui existât. Toutefois, malgré la valeur d'un éloge décerné par un capitaine de vaisseau, aide de camp du roi d'Angleterre, Mrs. Hockley n'y prêta qu'une oreille distraite, et ne détourna point son attention de la marquise Yorisaka, qui l'occupait toute.
Assises toutes deux sur le sopha, et près l'une de l'autre, l'Américaine et la Japonaise faisaient maintenant figures d'amies intimes. Mrs. Hockley s'était emparée des mains de sa nouvelle amie, et lui parlant à voix confidentielle, l'interrogeait infatigablement sur son enfance, sa jeunesse, son mariage, ses goûts, ses plaisirs, ses lectures, ses idées religieuses et ses opinions philosophiques. Elle déployait dans cette inquisition toute l'exaspérante curiosité des femmes de sa race, lesquelles s'entraînent, dès qu'elles sont petites filles, au sport des questions innombrables et inutiles, des questions sans intérêt ni fin, et, toute leur vie, emmagasinent au fond de leurs cervelles mille et mille renseignements, mille et mille documents--laborieusement obtenus, laborieusement classés, rangés, étiquetés,--jamais assimilés, jamais compris...
Mais la marquise Yorisaka, inaccoutumée, supportait volontiers l'assaut indiscret de sa visiteuse. Complaisante, elle répondait à tout et ne se lassait point. Elle donnait à Mrs. Hockley, qui n'était certes point capable de s'en rendre compte, une bonne preuve de la docilité des femmes du Nippon. Et elle abandonnait avec une imperceptible coquetterie ses petits doigts d'ivoire soyeux à l'étreinte des blanches mains occidentales, jolies aussi, mais très grandes par comparaison...
Miss Vane, à l'autre bout du salon, avait découragé les attentions de Herbert Fergan et du marquis Yorisaka lui-même. Immobile et nonchalante au fond d'une bergère, elle jetait par intervalles un bref regard vers le sopha. Et Felze souriait, avec un peu d'ironie et un peu d'amertume.
On servait le thé. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et l'on apercevait, au-dessous d'un ciel pommelé, les montagnes en dents de scie qui bordent les deux rives du golfe, et au-dessous des montagnes, les cimetières verdoyants qui enserrent la ville brune et bleue. Il faisait doux, à cause du soleil encore haut qui tempérait la fraîcheur du printemps humide.
--Monsieur le marquis Yorisaka,--dit enfin Mrs. Hockley,--je sens que je suis prise d'une grande affection pour votre femme, et je désire nouer avec elle une intime amitié. Je crains en outre qu'après votre départ pour la guerre elle ne s'ennuie beaucoup, seule. Et j'espère que mes très fréquentes visites la distrairont. S'il le faut, je prolongerai le séjour ici de mon yacht. Mais je ne souffrirai pas qu'une femme aussi belle et aussi intéressante attende dans la tristesse le retour glorieux de son mari. François Felze a d'ailleurs l'ambition de peindre une seconde fois la marquise, dans une sorte de travesti, je crois. Je l'accompagnerai afin que les usages corrects soient respectés comme il est convenable. Et je ne quitterai Nagasaki qu'après votre victoire sur les sauvages russes.
Le marquis Yorisaka s'inclina fort bas. Et il allait répondre, quand la porte s'ouvrit devant un personnage qu'on n'attendait point.
C'était un officier de la marine japonaise, un officier en uniforme, pareil de la tête aux pieds au marquis Yorisaka: même âge, même grade et même allure. Les deux visages différaient cependant par un détail: le marquis Yorisaka portait la moustache, à l'européenne, et la lèvre du nouveau venu était rasée.
Il entra, et tout d'abord salua à l'ancienne mode, le corps plié en deux, les mains sur les genoux. Puis, marchant vers le marquis Yorisaka, il le salua particulièrement, avant de lui adresser, en langue japonaise, un compliment cérémonieux, auquel le marquis répondit avec beaucoup de déférence.
Le commandant Fergan, cependant, s'était approché de Jean-François Felze:
--Regardez bien, cher monsieur! Voici l'ancien Japon qui nous fait sa révérence!
Le marquis Yorisaka avait pris par la main son visiteur et se tournait vers l'assistance.
--J'ai l'honneur de vous présenter mon très noble camarade, le vicomte Hirata Takamori, lieutenant de vaisseau comme moi à bord du _Nikkô_... Soyez assez bons pour l'excuser, il ne sait pas l'anglais ... ni le français...
Tout le monde s'inclina. Le vicomte Hirata, une fois de plus, cassa d'un plongeon son échine raide. Puis ayant présenté quelques hommages courtois, mais brefs, à la marquise Yorisaka, qui les reçut demi-prosternée, il conduisit à part le marquis, et l'entretint assez longuement, sur un ton fort animé.
--J'ai connu ce vicomte Hirata au cours de la dernière campagne,--expliquait Fergan à Felze.--C'est un homme bien curieux, qui retarde tout juste de quarante ans sur son siècle. Et vous savez qu'au Japon quarante ans en valent quatre cents, dès qu'on a remonté plus haut que la révolution de 1868. Le vicomte Hirata est un fils de daïmio, comme notre hôte. Mais, tandis que les Yorisaka furent du clan Choshoû, originaire de l'île Hondo, les Hirata furent du clan Satsouma, originaire de l'île Kioushoû. Cela fait une prodigieuse différence. Les Choshoû ont été jadis des lettrés, des poètes et des artistes. Les Satsouma ont été seulement des guerriers. Quand vint cette fameuse révolution, que les Japonais appellent le Grand Changement, Satsouma et Choshoû prirent ensemble les armes pour le Mikado, contre le Shôgoun. Et leur victoire militaire amena leur désastre féodal, parce que le Mikado, débarrassé du Shôgoun, n'eut rien de plus pressé que l'abolition des clans, des daïmios et de leurs samouraïs. Choshoû se résigna tout de suite au nouvel ordre de choses. Satsouma ne se résigna pas. Les parents du marquis Yorisaka se modernisèrent en un clin d'œil, et l'empereur n'a pas eu, dans la réorganisation de l'Empire, d'auxiliaires plus dociles et plus intelligents. Les parents du vicomte Hirata s'enfermèrent neuf ans dans leurs tanières de Kagoshima, et, quand ils en sortirent, le 17 février 1877, ce fut pour se ruer, sabre au poing, contre les troupes impériales, à la suite du vieux chef rebelle Saïgo. Ils furent vaincus. Tous moururent... Oui, monsieur Felze, le propre père de l'officier que voilà fut tué en se battant contre l'empereur, l'empereur qui règne aujourd'hui! Et j'ai tout lieu de croire que le vicomte Hirata Takamori professe exactement les mêmes opinions que tous ses ancêtres!...
La chose comique, c'est qu'il n'en est pas moins un excellent officier, fort au courant des armes les plus récentes. A bord du _Nikkô_, il est chargé des machines électriques, et peu d'ingénieurs européens le vaudraient...
A cet instant, le marquis Yorisaka, qui avait écouté en silence le discours japonais du vicomte Hirata Takamori, se retourna vers ses hôtes:
--Mon très noble camarade m'informe que nous serons tous deux ... (il se reprit en regardant Fergan) ... tous trois ... rappelés demain à Sasebo...
Un silence brusque tomba. Jean-François Felze regarda vers le sopha. La marquise Yorisaka, tressaillant sans doute, avait ôté ses mains des mains de Mrs. Hockley.
Puis, Herbert Fergan, le premier, parla:
--Que vous disais-je tout à l'heure à propos de Thucydide, monsieur Felze!... Quoi qu'il m'arrive en cette aventure, je serai content de partager sur le _Nikkô_ le sort de la belle œuvre que voici...
Il montrait le portrait, dont Mrs. Hockley n'avait point encore songé à remarquer la présence. Ainsi rappelée au prétexte réel de la réception, l'Américaine se leva, et vint considérer l'image de son amie japonaise.
Le vicomte Hirata, à quatre pas de là, avait aperçu le tableau. Ses yeux comparèrent rapidement le visage asiatique peint sur la toile au visage occidental de Mrs. Hockley, qui s'était approchée pour mieux voir. Et, parlant à mi-voix, il prononça quelques mots nippons que le commandant Fergan fut seul à surprendre.
--C'est un jugement artistique?--questionna Felze, curieux.
--Non, cher monsieur! Un bon Satsouma prononce rarement des jugements artistiques... Le vicomte Hirata n'a émis qu'une opinion ethnologique, assez savoureuse d'ailleurs. Voici la traduction de ses paroles: «Notre peau est jaune, la leur est blanche; l'or est plus précieux que l'argent[1].»
[Footnote 1: Avant le commandant Herbert Fergan, M. André Bellessort entendit un samouraï de Kagoshima prononcer une phrase toute pareille.--C. F.]
XIV
La chambre de Mrs. Hockley, à bord de l'_Yseult_, avait été copiée sur celle de S. M. l'Impératrice de Russie, à bord du _Standardt_. L'ameublement en était anglais, avec profusion de boiseries claires, de laqués vert d'eau et de marqueteries ton sur ton. Le lit de cuivre n'avait pour tous rideaux qu'une mousseline, brochée de grands iris. Le tapis était d'un feutre ras, cloué. Et des photographies tenaient lieu d'objets d'art. Mrs. Hockley, à cette exacte imitation d'une souveraine austère dans ses goûts, trouvait la double satisfaction de sa vanité démocratique et de son instinct du confort. Le luxe véritable, le luxe des ors, des marbres, des tableaux de maîtres, des statues antiques, on le prodiguait orgueilleusement dans les salons et dans les halls. Mais aux appartements intimes s'adaptait mieux la moelleuse simplicité des capitonnages britanniques.
Minuit venait de sonner.
Étendue sur le lit, un coude contre l'oreiller et la joue dans la main, Mrs. Hockley, seulement vêtue de ses bagues et d'une chemise de surah noir, beaucoup plus transparente qu'une dentelle, écoutait miss Elsa Vane lui faire à haute voix la lecture du soir.
Miss Elsa Vane, lectrice correcte, était assise sur une chaise à dossier droit, et n'avait point quitté sa robe de dîner, robe, d'ailleurs, plus indécente, en sa qualité de robe, que la chemise de Mrs. Hockley, en sa qualité de chemise,--la différence en était du dégrafé au nu,--mais, tout de même, robe. Et l'habit faisant, comme chacun le sait, le moine, miss Vane corrigeait, par son vêtement et par son attitude, ce que Mrs. Hockley pouvait avoir d'un peu hardi dans son attitude et dans son vêtement.
Tel était d'ailleurs le cérémonial de chaque soirée. Mrs. Hockley n'en changeait point, détestant toute infraction au protocole.
Et miss Vane lisait, ce soir-là, le chapitre onze du volume dont elle avait lu, la veille, le chapitre dix.