La Bataille

Part 5

Chapter 53,658 wordsPublic domain

--Vous êtes beaucoup beaucoup plus jolie que je n'ai su vous peindre. Ceci ... mon Dieu!... ceci n'est pas absolument mauvais... Le marquis Yorisaka, quand il aura repris la mer et qu'il s'enfermera le soir dans sa cabine, en tête à tête avec ce portrait, reconnaîtra certainement, quoique enlaidis, les traits qu'il aime... Mais je rêvais une meilleure imitation de la réalité.

--Vous êtes très difficile!... En tout cas, vous n'avez pas encore fini: vous pouvez retoucher...

--De ma vie, je n'ai retouché une esquisse, sauf pour la gâter...

--Eh bien! croyez-moi, cher maître! Celle-ci est délicieuse!...

--Non!...

Il avait posé sa palette, et, le menton dans la main, il considérait avec une attention extrême, obstinée, acharnée si l'on peut dire, la jeune femme debout devant lui.

C'était la cinquième séance de pose. Une familiarité commençait de naître entre le peintre et le modèle. Non point qu'aux bavardages de simple politesse eussent succédé de vraies causeries, et moins encore des confidences. Mais la marquise Yorisaka s'accoutumait à traiter Jean-François Felze plutôt en ami qu'en étranger.

Felze, cependant, d'un geste vif, reprenait son pinceau.

--Madame,-dit-il soudain,--j'ai très envie de vous adresser la plus indiscrète des prières...

--La plus indiscrète?...

--Oui, si vous ne m'encouragez pas, je n'oserai jamais.

Elle se taisait, étonnée.

--J'ose tout de même... Mais, d'avance, excusez-moi. Écoutez: pour mettre au point l'étude que voilà, j'ai besoin de quatre ou cinq jours encore... Quand j'aurai achevé, serez-vous assez bonne pour m'accorder quelques séances de plus? Je voudrais essayer de faire, pour moi, une autre étude... Oui ... une autre étude de vous, mais qui ne serait plus, à proprement parler, un portrait... Ceci est un portrait. Je me suis efforcé d'y faire vivre la femme que vous êtes, la femme très occidentale, très moderne, Parisienne autant que Japonaise... Mais une pensée m'obsède, la pensée que, si vous étiez née un demi-siècle plus tôt, vous auriez eu, quoique étant alors seulement, purement Japonaise, le même visage et le même sourire... Et ce sourire, et ce visage, qui sont de votre mère et de vos aïeules, qui sont du Japon, du Japon immuable, j'ai le désir entêté de les peindre une seconde fois, dans un autre décor... Vous avez bien, n'est-ce pas, dans quelque vieux coffre de la chambre aux objets précieux, des robes d'autrefois, de belles robes à manches flottantes, de nobles robes brodées aux armes de votre famille?... Vous revêtiriez la plus somptueuse, et je me figurerais avoir devant moi, non plus une marquise de l'an 1905, mais l'épouse d'un daïmio d'avant le Grand Changement.

Il fixait sur elle un regard anxieux. Elle sembla fort embarrassée, et tout d'abord ne sut que rire, rire à la japonaise, comme elle riait quand elle était prise au dépourvu, et qu'elle n'avait pas le temps d'apprêter sa voix européenne, moins enfantine:

--Oh! cher maître! quelle idée extraordinaire!... En vérité...

Elle hésita:

--En vérité, mon mari et moi serions trop heureux de vous être agréables. Nous chercherons... Une robe d'autrefois, je ne crois pas que... Mais sans doute pourrons-nous néanmoins...

Il n'eut garde d'insister sur-le-champ:

--Votre mari, j'y songe... N'aurai-je pas le plaisir de le voir aujourd'hui?

--Non... Il fait une promenade en compagnie de notre ami le commandant Fergan... Ils sortent ainsi, très souvent... Et aujourd'hui, ils ne rentreront pas pour le thé.

--Je lisais encore hier, sur le _Nagasaki Press_...

Il s'arrêta. Le _Nagasaki Press_, complétant ses renseignements sur la flotte russe, toujours mouillée sur la côte annamite, avait annoncé le départ imminent de l'amiral Togo pour le sud. La marquise Yorisaka l'ignorait peut-être. Et convient-il d'apprendre trop brusquement à une jeune femme que son mari va partir pour la guerre?

Mais déjà, toute paisible, la marquise Yorisaka achevait la phrase interrompue:

--Dans le _Nagasaki Press_?... Ah! je sais!... le prochain appareillage de nos cuirassés?... J'ai lu aussi. Ce n'est peut-être pas immédiat, mais sûrement, cela ne tardera pas beaucoup.

Elle souriait avec une évidente sécurité. Felze, étonné, questionna:

--Est-ce que le marquis ne ralliera pas son navire, pour cet appareillage?

Elle ouvrit plus larges ses yeux minces:

--Mais si!... Tous les officiers rallieront, naturellement.

Il questionna encore:

--Pensez-vous qu'il n'y aura pas de combat?

Elle touchait ses cheveux du bout de ses doigts le plus tranquillement du monde.

--Nous espérons qu'il y aura bataille, grande bataille...

Felze, maintenant, peignait par petites touches agiles et précises.

--Vous serez très seule, madame, après le départ de votre mari...

--Oh! ce n'est pas la première fois qu'il me quitte ainsi... Et tant de femmes japonaises sont dans le même cas que moi, aujourd'hui!...

--Retournerez-vous à Tôkiô?

--Non, parce que je désire être tout près de Sasebo, jusqu'à ce que la guerre soit finie.

--Mais à Nagasaki, vous n'avez point d'amis, je crois, personne qui puisse vous entourer un peu, vous sauver de la solitude?...

--Personne. Nous ne voyons que vous, et Herbert Fergan. Et lui partira en même temps que mon mari...

Felze hésita avant de répondre:

--Je ne partirai pas, moi... Mais, malgré mes cheveux blancs, je n'oserai guère vous importuner de mes visites quand votre mari ne sera pas là. Les usages s'y opposent absolument, si je ne me trompe...

--Absolument, non... Mais il est certain qu'une Japonaise est obligée, en pareilles circonstances, de se cloîtrer un peu... Pendant la guerre contre la Chine, une princesse du sang, pour s'être trop souvent montrée en public, avec une ambassadrice étrangère qui était son amie, fut, par ordre de l'Empereur, répudiée...

--Répudiée!...

--Oui.

--Mais, aujourd'hui, les mœurs sont moins rigoureuses?...

--Un peu moins...

Il y eut un silence. Felze peignait toujours, d'une main peut-être distraite. La marquise Yorisaka, assise, et tout à fait immobile, gardait la pose.

Pourtant après quelques minutes, elle remua légèrement et frappa dans ses paumes. Le «_héi_!» des servantes nipponnes se fit entendre derrière la porte.

--Vous prenez du thé, n'est-ce pas, cher maître? _O tcha wo motte kite koudasai_[1]!...

Elle avait repris, pour parler japonais, sa voix de soprano très léger.

--Je prendrai du thé,--dit Felze.--Toutefois, je vous avouerai, chère madame, que votre thé anglais, noir, sucré et amer, me délecte beaucoup moins que les petites tasses d'eau parfumée que je bois dans toutes les tchayas de campagne, où j'entre pour me désaltérer quand je me promène...

--Oh! que dites-vous?...

Elle était si fort étonnée qu'elle oubliait de rire. Une curiosité intense arquait ses sourcils bridés.

--Vraiment, vous aimez le thé japonais?

--Beaucoup.

--Mais à bord de votre yacht, vous n'en buvez pas!... Votre hôtesse, Mrs. Hockley, doit préférer le thé de son pays?

--Oui. Mais elle a ses goûts, et moi les miens...

La marquise Yorisaka appuyait sa joue sur son petit poing fermé:

--Se plaît-elle, à Nagasaki, Mrs. Hockley?

--Assurément! Mrs. Hockley est une grande excursionniste et il y a quantité de promenades à faire dans Kioûshoû...

--Alors, vous ne songez point encore à reprendre votre voyage. Où irez-vous, en quittant le Japon?

--A Java, probablement... Vous savez que Mrs. Hockley veut faire le tour du monde...

--Je sais... C'est une femme tout à fait extraordinaire, si hardie, si résolue ... et si merveilleusement belle...

Felze sourit avec quelque mélancolie.

--Savez-vous qu'elle a un très vif désir de vous connaître?

Il avait prononcé cette phrase avec hésitation. Et il bredouilla les derniers mots, comme s'il regrettait d'avoir parlé. Mais la marquise Yorisaka avait entendu:

--Oh! je serai moi-même ravie... En vérité, mon mari et moi songions à l'inviter, mais nous avions peur d'être importuns...

La porte glissait dans ses rainures et les deux servantes entraient, apportant le plateau anglais, deux fois plus long que leurs bras.

--Allons, cher maître, acceptez tout de même une tasse de thé noir!... Puisque Mrs. Hockley viendra ici, il faut bien nous habituer à sa boisson favorite...

La marquise Yorisaka, on ne peut plus Parisienne, tendait d'une main le sucrier, de l'autre le pot à crème. Certes, il ne pouvait y avoir aucune ironie dans ses paroles, ni aucune arrière-pensée dans son esprit.

[Footnote 1: Veuillez apporter le thé.]

X

Au dessus du grand temple d'O-Souwa, un parc tout petit s'étage jusqu'au sommet de la colline Nishi...

Un parc tout petit, mais un vrai parc, touffu, profond, mystérieux à miracle. Les Japonais savent atrophier jusqu'à l'invraisemblance leurs cèdres nains et leurs pruniers minuscules. Mais ils n'en aiment que davantage les très grands pruniers et les cèdres géants. Les jardinets en miniature sont d'agréables bibelots qu'on possède au même titre que nous possédons une serre chaude ou une orangerie. Les hautes futaies sont la joie véritable et l'orgueil de l'Empire.

Dans le petit parc de la colline Nishi, parmi les camphriers centenaires, les érables et les cryptomérias d'où pendaient de splendides glycines arborescentes, le marquis Yorisaka Sadao et son ami le commandant Herbert Fergan se promenaient en devisant.

L'allée sinueuse montait sous bois. Parfois, aux coudes du chemin, une échappée de vue glissait entre les arbres et tous les vallons verdoyants, et toute la ville bleuâtre avec ses faubourgs épars, et tout le fiord couleur d'acier, se dévoilaient soudain, au-dessous des jardins, des cours et des escaliers du grand temple.

Les deux promeneurs s'étaient arrêtés à l'un de ces angles en terrasses.

--Il fait un très beau temps,--dit Herbert Fergan.--Cette fin d'avril est réellement brillante. Cela changera peut-être en mai.

--Oui,--murmura Yorisaka Sadao.

Il n'avait donné qu'un coup d'œil à l'admirable paysage. Son regard vif et noir, qui luisait d'une curiosité ardente et furtive, ne se détachait point du visage calme de l'Anglais.

--Au fait,--questionna-t-il tout à coup,--avez-vous reçu par le courrier d'hier des nouvelles de votre ami, le commandant Percy Scott?

--L'amiral,--rectifia Fergan.--Percy Scott a été promu il y a six semaines,--en février.

--Hé!... je suppose qu'il poursuit néanmoins ses travaux?... qu'il continue de révolutionner l'artillerie navale anglaise?

--Oh!--dit Fergan,--est-ce vraiment une révolution?

Il affichait un léger scepticisme. Mais le marquis Yorisaka insista:

--Sinon une révolution, au moins une totale réforme! Certes, votre amirauté avait fait, depuis douze ans, beaucoup de bonne besogne... J'ai suivi les progrès de votre matériel. Il n'y a plus rien à reprendre à vos canons. Et je ne parlerai pas de vos obus...

--Oui,--fit tranquillement Fergan:--vous les avez adoptés, après l'expérience assez peu satisfaisante que vous aviez faite des obus à moins grande capacité, l'an passé, le 10 août...

--Il est vrai... Et c'est bien pourquoi je n'en parlerai pas... Hé!... votre matériel est donc excellent, et tout l'honneur en revient à votre amirauté. Mais à la guerre, n'est-ce pas? le matériel n'est rien, le personnel est tout! Et si votre personnel, aujourd'hui est peut-être le premier de l'Europe, tout l'honneur en revient à l'amiral Percy Scott...

D'un geste, Herbert Fergan y consentit.

--De bons canons, de bons obus,--professait le marquis Yorisaka Sadao,--c'est bien! De bons pointeurs, de bons télémétristes, de bons officiers de tir, c'est mieux! Et voilà précisément le cadeau que Percy Scott a fait à l'Angleterre!... L'Angleterre, d'ailleurs, a su récompenser Percy Scott. N'est-ce pas une gratification de quatre-vingt mille yens[1] que le Parlement lui a décernée récemment?

--Huit mille livres sterling, exactement. C'est une juste rémunération. Si Percy Scott avait vendu ses brevets à l'industrie, il eût certes gagné davantage.

--Certes!... Huit mille livres ne paient pas le génie d'un tel homme! Notre empereur donnerait probablement davantage pour avoir un Percy Scott japonais.

--Quel besoin?--dit Fergan, un peu ironique.--Vous avez le Percy Scott anglais!... L'Angleterre et le Japon sont pays alliés. Vous avez pu, vous pouvez profiter très librement de tous nos travaux.

Le marquis Yorisaka détourna un instant son regard vers la profondeur verte de la futaie.

--Très librement,--répéta-t-il.

Sa voix s'était enrouée. Il toussa.

--Très librement, c'est vrai! Oh! nous vous avons de grandes obligations! Cependant, nous avons profité surtout des travaux de votre amirauté: nous possédons aujourd'hui vos tourelles, vos casemates, vos projectiles, votre acier de cuirasse... Nous ne possédons pas encore vos hommes, ni leurs secrets merveilleux, ces secrets que l'amiral Percy Scott inventa...

--Il n'y a point de secrets,--affirma Fergan.--Et d'ailleurs, n'avez-vous pas été vainqueurs, aux batailles du 10 et du 14 août?

--Nous avons été vainqueurs. Mais...

Les lèvres minces se serraient de mépris sous la moustache à poils rêches:

--... Mais ce furent de piètres victoires! Vous le savez. Vous étiez à côté de moi à bord du _Nikkô_, le 10 août!...

L'Anglais, courtoisement, s'inclina:

--J'y étais,--dit-il.--Et je témoigne ici, par Jupiter! que ce 10 août fut une journée très glorieuse!....

--Non!--exclama le Japonais.--O Fergan _kimi_[2], souvenez-vous mieux! Souvenez-vous des lenteurs, de l'indécision, du désordre général! Souvenez-vous de cet obus russe qui atteignit le _Nikkô_ au-dessous du blockaus, et brisa le tube cuirassé des transmissions! Aussitôt, toute la vie du cuirassé s'arrêta, comme la vie d'un homme dont l'artère aorte est coupée. Nos canons intacts cessèrent de tirer. Nos canonniers attendirent stérilement l'ordre qui ne pouvait plus venir! Et, cependant, le _Tsesarevitch_, déjà criblé de nos coups, s'échappait à la faveur de cette unique avarie qui nous frappait d'impuissance! Voilà ce que fut la journée du 10 août!... Et je pense avec désespoir que la prochaine journée sera pareille, puisque nous ne possédons point les secrets anglais...

--Il n'y a pas de secrets anglais,--redit Fergan.

Un silence suivit. Ils étaient parvenus au sommet de la colline. Maintenant, ils redescendaient par une autre allée plus occidentale, qui aboutit aux jardins mêmes du grand temple.

--Quand il commandait le _Terrible_,--reprit tout à coup Yorisaka Sadao,--Percy Scott, tirant en exercice, mettait quatre-vingts pour cent de ses obus dans la cible. Quatre-vingts pour cent! Quelles cuirasses résisteraient à cette avalanche de fer?

--Bah!--dit Fergan,--pourquoi le _Nikkô_ ne tirerait-il pas aussi bien que le _Terrible_? Percy Scott avait entraîné ses pointeurs au moyen d'appareils que vous connaissez! N'avez-vous pas des _dotters_, des _loading-machines_, des _deflections-teachers_[3]! N'avez-vous pas vos télémètres Barr and Stroud[4]?

--Nous avons tout cela! Et vous nous avez enseigné à nous en servir... Oh! nous vous avons de grandes obligations! Mais tout cela est bon surtout pour les tirs en temps de paix. A la guerre, la part d'imprévu est si grande! Souvenez-vous de l'obus du 19 août.

Il scrutait les yeux de l'Anglais, comme un chasseur scrute le buisson d'où le gibier va sortir.

--La flotte britannique s'est battue tant de fois, depuis tant de siècles! Et toujours, et partout, infailliblement, elle fut victorieuse! Comment? par quelle sorcellerie? Voilà ce que nous voudrions savoir! Que firent Rodney, Keppel, Jervis, Nelson, pour n'être jamais, jamais, jamais vaincus?

--Sais-je?--dit Fergan, souriant.

Ils arrivaient aux jardins. Le parc s'achevait brusquement en une terrasse étroite et longue, plantée d'une dizaine de cerisiers en quinconces. Une tchaya était là, à côté d'un tir à l'arc.

--Tiens!--fit Fergan, content de parler d'autre chose.--Tiens! monsieur Jean-François Felze!...

Le peintre était assis devant la tchaya, en face d'une tasse de thé. Il se leva, poli.

--Comment allez-vous?--demanda Fergan.

Le marquis Yorisaka saluait à la française, ôtant sa casquette à galons d'or;

--Vous êtes ici, cher maître! Je vous croyais à la villa. Le commandant Fergan et moi, rentrions justement, et nous espérions vous trouver là-bas... La marquise n'a pas su vous retenir?

--Elle l'a tenté, très aimablement. Mais la séance de pose avait été déjà bien longue... La marquise avait besoin de repos, et moi-même de plein air...

--Nous vous disons donc au revoir... A demain, sans doute?

--A demain, assurément.

Il s'était déjà rassis, après un geste de la main. Immobile et silencieux, il avait reporté son regard vers la ville et vers le golfe, aperçus au-dessous de la terrasse. Le soleil de six heures commençait de rougir la buée bleuâtre des lointains et la mer saignait d'une myriade de petits reflets pourpres, pareils à d'étincelantes blessures.

Fergan et Yorisaka s'en allaient.

--A pied, n'est-ce pas?--demanda l'Anglais.

Il était bon marcheur. Et, du reste, le coteau des Cigognes est assez proche d'O-Souwa.

--A pied, si vous le voulez.

Ils étaient sortis du jardin par la porte opposée à la ville. Ils marchèrent sans parler jusqu'au petit pont en arc qui enjambe le ruisseau du nord. Là, le chemin bifurque. Yorisaka Sadao, qui depuis un moment réfléchissait, fit une halte brusque.

--Hé!--s'écria-t-il.--Voici que j'oubliais le rendez-vous que m'a donné le gouverneur.

--Un rendez-vous?

--Oui, pour cette heure même... Que faire? M'excuserez-vous?

--Vous plaisantez!... Partez tout de suite! Vous trouverez un kourouma à cent pas d'ici dans les rues voisines du temple... Je vous accompagne, bien entendu...

--Oh! pour rien au monde! Je vais et je reviens. Il s'agit d'une simple formalité militaire. Ce sera très court, une heure à peine. Kimi, faites-moi le plaisir de rentrer seul à la villa... Mitsouko nous attend peut-être pour le thé. Je vous rejoins bientôt, et nous dînons ensemble...

--All right!

[Footnote 1: Deux cent mille francs.--Chiffre historique.]

[Footnote 2: «Kimi», «mon cher», avec une nuance respectueuse.]

[Footnote 3: Le _dotter_ et le _deflection teacher_ sont deux instruments dont la pratique enseigne aux canonniers à pointer juste. Le _loading-machine_ enseigne aux servants à charger rapidement.]

[Footnote 4: Les télémètres Barr and Stroud sont actuellement encore (1910) les seuls instruments au monde qui permettent de mesurer exactement la distance du canon au but, afin de régler convenablement la hausse.]

XI

Marchant d'un pas fort allongé, Herbert Fergan n'avait pas mis dix minutes à gravir le coteau des Cigognes.

A la porte de la villa, il frappa trois coups pressés.

--Héi!...

La mousmé servante avait ouvert, et se prosternait devant l'ami du maître. Habitué de la maison, Fergan tapota la joue fraîche et ronde, et passa.

Le salon Louis XV recevait par toutes ses fenêtres ouvertes la caresse du soleil couchant. Aux tentures pompadour rougeoyaient des rayons obliques.

--Good evening,--dit Fergan.

La marquise Yorisaka à demi étendue au fond de sa bergère, se leva comme en sursaut.

--Good evening,--dit-elle.--Vous êtes seul? le marquis vous a quitté?

Elle parlait anglais aussi bien que français.

--Le marquis a dû courir chez le gouverneur, je ne sais pas pour quelle affaire. Il ne peut être revenu avant une heure.

--Ah!

Elle souriait d'un sourire un peu apprêté. Il s'approcha d'elle et, très simplement, d'un geste accoutumé, la prit dans ses bras et lui baisa la bouche.

--Mitsou, petite chose chérie!...

Elle s'était abandonnée, docile plutôt qu'amoureuse. Elle rendit le baiser, s'appliquant à le bien rendre comme elle l'avait reçu, comme le donnent les Occidentaux, des deux lèvres entr'ouvertes et aspirantes.

Fergan cependant la soulevait de terre, et, s'asseyant, l'asseyait sur ses genoux:

--Qu'avez-vous fait, tout aujourd'hui?

--Rien... Je vous attendais ... je n'espérais pas vous voir seul, ce soir...

Il se pencha sur elle et l'embrassa de nouveau:

--Vous êtes une ensorcelante mignonne... Qui avez-vous vu, cette après-midi?

--Personne ... le peintre...

--Le peintre?... Je suis sûr qu'il vous fait la cour!...

--Pas du tout!...

--Pas du tout? Très invraisemblable? Tous les Français font la cour à toutes les femmes!...

--Mais lui est trop vieux!...

--Il le dit, mais c'est coquetterie.

--Trop vieux, et d'ailleurs, amoureux d'une autre ... vous savez bien!... de cette Américaine, Mrs. Hockley...

--Je sais. Non, il n'est pas amoureux, il est esclave. Il la déteste beaucoup plus qu'il ne l'aime. Mais elle s'est emparée de lui... Il est Français... Elle est très belle et très vicieuse...

--Très vicieuse?

--Oui... Oh! oh! cela vous intéresse?

Il avait senti, dans sa main, la menotte emprisonnée tressaillir. Mais, peut-être, était-ce une illusion? La voix menue parlait le plus tranquillement du monde:

--Cela ne m'intéresse pas. Mais vous la connaissez, cette Mrs. Hockley?

--De réputation, oui. Tout le monde la connaît de réputation.

--Je veux dire: vous lui avez été présenté?

--Non.

--Alors, vous lui serez présenté.

--Comment?

--Elle viendra ici. J'ai promis de l'inviter.

--Elle vous a fait demander cette invitation?

--Non. Moi-même j'ai proposé.

--Miséricorde! pourquoi?

Elle réfléchit avant de répondre:

--Pour faire plaisir au peintre. Et aussi, parce que le marquis désire que je reçoive beaucoup d'Européennes...

Il rit et l'embrassa encore:

--Petite femme obéissante!...

Il lutinait les beaux cheveux noirs qui cédaient avec souplesse sous les doigts câlins.

--Si vous aviez conservé l'incommode coiffure des mousmés, je n'aurais pas la douceur de toucher ainsi vos cheveux. Cette coiffure-ci est beaucoup plus favorable...

Elle le regarda par la fente longue des paupières demi-fermées:

--C'est fait exprès...

Il devenait audacieux. Sa bouche, maintenant, pressait avidement les lèvres complaisantes, et ses mains dégrafaient le corsage, cherchant la nudité tiède des seins.

--Mitsou, Mitsou!... Petit rayon de miel délicieux!...

Elle ne résistait pas. Mais ses bras immobiles pendaient le long de son corps, et ne se refermèrent pas sur le buste de l'amant.

--Laissez-moi, à présent!... Herbert, je vous prie!... Laissez-moi et asseyez-vous ici, sagement! Sagement, oui!... Je veux vous faire un peu de musique...

Elle ouvrit le piano, fouilla un casier:

--Je veux vous chanter une chanson ... une chanson française toute nouvelle. Ecoutez bien les paroles.

Elle préluda. Ses mains touchaient le clavier avec une surprenante adresse. Elle chanta, s'accompagnant d'un jeu sûr, assez expressif. Son soprano très grêle, donnait à l'étrange mélodie une valeur de mystère et d'irréalité.

--Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque et sur ma poitrine.

«Je les caressais, et c'étaient les miens; et nous étions liés pour toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine.

«Et, peu à peu, il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe.

Quand il eut achevé, il mit doucement ses mains sur mes épaules, et il me regarda d'un regard si tendre, que je baissai les yeux avec un frisson...

Il avait écouté fort attentivement.

--C'est très joli,--dit-il avec politesse.

Pareil à tous les Anglais, il n'entendait pas grand'chose à la musique.

--Très joli,--répéta-t-il.--Et, surtout, vous jouez parfaitement bien.

Elle se taisait, les mains encore posées sur le dernier accord. Il jugea nécessaire de marquer une curiosité:

--Qui a fait cela?

Elle nomma le poète et le musicien. Il répéta les noms illustres:

--Monsieur Louys et monsieur Debussy... Oh! c'est réellement une chose considérable...

Il s'était levé.

Il vint derrière elle et se pencha pour baiser la nuque d'ambre pur...

--Vous êtes une excellente artiste...

Elle rit, incrédule et modeste: