La Bataille

Part 4

Chapter 43,694 wordsPublic domain

--Il est préférable-dit il--de ne point juger les hommes. Nous ne condamnerons donc ni n'acquitterons le marquis Yorisaka Sadao. Nous n'acquitterons ni ne condamnerons la marquise Yorisaka Mitsouko. Mais le philosophe Méng Tzèu, répondant un jour aux questions de Wang Tchang, déclara n'avoir jamais entendu dire que quelqu'un eût réformé les autres en se déformant soi-même; et moins encore que quelqu'un eût réformé l'Empire en se déshonorant soi-même.

--Estimez-vous donc--dit Felze--que l'effort des Japonais soit vain et que le Soleil Levant doive inévitablement succomber dans sa lutte contre les Oros?

--Je n'en sais rien,--dit Tcheou Pé-i,--et cela n'a d'ailleurs aucune importance.

Il eut un rire bizarre et sonore.

--Aucune importance. Nous reparlerons à loisir de cette bagatelle quand l'heure sera venue.

L'enfant agenouillé près de Felze collait un mince cylindre d'opium sur le fourneau de la pipe de bambou.

--Daignez fumer, conclut Tcheou Pé-i.--Ce bambou noir fut blanc jadis. Et la bonne drogue seule l'a coloré comme vous le voyez, après mille et dix mille fumeries. Nul bois d'aigle, nul ivoire, nulle écaille, nul métal précieux n'approche de ce bambou...

Ils fumèrent l'un et l'autre très longtemps.

Au-dessus du brouillard d'opium, plus opaque d'heure en heure, les neuf lanternes violettes brillaient maintenant comme des étoiles dans une nuit de novembre.

Et le grésillement des gouttelettes brunes évaporées au-dessus de la lampe rendait mieux perceptible l'absolu silence.

Le froid qui précède l'aube s'abattait déjà sur la campagne, quand un coq lointain chanta.

Felze, alors, rêva tout haut:

--En vérité, en vérité, tout le monde réel est enclos entre ces murs de satin jaune. Au dehors, il n'y a qu'un peu d'illusion. Et je ne crois plus à l'existence d'un yacht blanc à cheminées de cuivre, à bord duquel vivrait une femme qui aurait fait de moi son jouet...

[Footnote 1: K'òung fou Tzèu (Confucius), né dans le pays de Lou.]

[Footnote 2: Marcher lentement n'est permis qu'aux grands personnages. Marcher vite est considéré comme une marque de respect.]

[Footnote 3: Même dans une salle jonchée de tapis, les rites exigent que l'on offre à l'hôte, pour s'asseoir ou se coucher, une ou plusieurs nattes.]

[Footnote 4: Mandarin de troisième classe. Il y a neuf classes de mandarins dans l'Empire. Tcheou Pé-i, ministre d'État, a pour aides de camp des officiers civils et militaires du rang de préfet ou de colonel.]

[Footnote 5: La langue chinoise n'a point de son qui équivaille au son du nom français «Felze», ni par conséquent de caractère permettant de figurer ce nom en écriture. Tcheou Pé-i, ayant à tracer au pinceau le nom de son ami, se voit donc forcé de recourir à quelque caractère de prononciation analogue. Le meilleur est celui qui se prononce «Fênn». Tcheou Pé-i, écrivant «Fenn», prononce naturellement comme il écrit.--Ta-Jenn est un appellatif honorifique qui doit se donner à tous les fonctionnaires de premier et second rang, et généralement à tous les grands personnages. «Ta-Jênn» signifie textuellement «homme considérable».]

[Footnote 6: _Tchoung Kouo_,--Empire du Milieu. Empire Central.--Chine.--Le nom «Chine» est incompréhensible aux Chinois.]

[Footnote 7: _Tcheou_ est le nom de famille; _Pé-i_ le prénom, que les Chinois, comme les Japonais, placent après le nom. Un Chinois de qualité a toujours deux prénoms, l'un familier, l'autre officiel. C'est de ce dernier dont on doit user dans la conversation, l'autre étant exclusivement réservé aux parents très proches et aux supérieurs hiérarchiques. Tcheou Pé-i ayant plus de soixante-dix ans, l'auteur s'est refusé, par convenance, à écrire dans ce livre le prénom familier d'un homme de cet âge.]

[Footnote 8: «Les appartements», c'est-à-dire le gynécée. Un Chinois de bonne éducation ne parle jamais de femmes, si ce n'est d'une manière abstraite,--par exemple en citant une maxime philosophique. Tcheou Pé-i félicite son hôte d'avoir su lui faire comprendre à mots couverts et sans détails inutiles, que les femmes avaient joué, et jouaient encore un rôle exagéré dans sa vie.]

[Footnote 9: La bannière fleurie,--_Koa Ki_,--est le sobriquet que les Chinois donnent au pavillon américain, à cause de son bariolage.]

[Footnote 10: L'Auguste Élévation,--_Hoang Chan_,--l'Auguste Souverain,--_Hoang Ti_,--ou le Fils du Ciel,--_Tien Tzeu_,--sont les trois appellations actuellement en usage parmi les Chinois pour désigner leur Empereur.]

[Footnote 11: L'ouest est le point cardinal réservé aux visiteurs qu'on veut honorer.]

[Footnote 12: «Hommes à cheveux rouges» (_Huong mao Jênn_), surnom que les Chinois donnent aux Anglais.]

[Footnote 13: «Oros», Russes.]

[Footnote 14: _Ta Hio_,--la Grande Étude,--le premier des quatre livres classiques.]

VII

--Miss Vane, avez-vous sonné pour le déjeuner?

--Non...

--Oh! combien paresseuse!...

Et Mrs. Hockley étendit le bras vers le timbre électrique.

La salle à manger du yacht était énorme, et d'un luxe si brutal et si agressif qu'on devinait d'abord, et du premier coup d'œil, que ce luxe avait dessein d'éblouir, d'aveugler et d'écraser. On se serait cru partout plutôt qu'à bord d'un navire. L'abus des corniches et des cariatides, l'entassement des peintures, des sculptures et des dorures, faisaient songer à quelque foyer d'Opéra Royal ou Impérial, voire aux salons de roulette d'un Monte-Carlo exagérément somptueux. Mrs. Hockley, propriétaire de l'_Yseult_, était quatre-vingts fois millionnaire, et entendait que personne au monde n'en doutât.

Un maître d'hôtel, en habit d'amiral, apportait sur un plateau de vermeil le _early breakfast_ à l'américaine: confiture de gingembre, biscuits, toasts et thé noir.

--Pourquoi deux tasses seulement?

--Madame, monsieur Felze n'est pas encore rentré à bord...

--Cela ne vous regarde pas. Trois tasses immédiatement.

Mrs. Hockley commandait d'une voix parfaitement calme,--nonchalante. Mais le tas de ses quatre-vingts millions la haussait évidemment fort au-dessus de l'humanité domestique.

Elle daigna pourtant servir le sucre et la crème à la jeune fille qu'elle avait nommée miss Vane, et qui n'était officiellement que sa lectrice.

Maintenant, elles déjeunaient en face l'une de l'autre, Mrs. Hockley et miss Vane. Elles buvaient beaucoup de thé, mangeaient beaucoup de toasts, et tartinaient de gingembre une large douzaine de biscuits salés. Cet appétit anglo-saxon contrastait d'amusante manière avec la grâce délicate de Mrs. Hockley, et surtout avec le charme presque éthéré de miss Vane. Miss Vane était, en effet, un véritable lis, blanc et mince à miracle, un lis onduleux à longue tige flexible et fragile. Les jambes fuselées, les hanches étroites, la taille gracile, figuraient cette tige, d'où sortait la chair nue de la gorge comme une corolle à peine épanouie. Miss Vane portait un étrange vêtement, moitié robe de bal et moitié chemise, très ouvert et très flottant, dont la soie vert d'eau mettait en parfaite valeur des yeux couleur d'algue et des cheveux couleur de jais.

Mrs. Hockley, moins fleur, était plus femme, et, si l'on peut dire, plus animale. En la regardant, on ne l'eût comparée à rien du tout, sauf à ce qu'elle était: une Américaine de trente ans, admirablement, irréprochablement belle. Cette beauté sans un défaut constituait la première et la plus éclatante des trois auréoles de Mrs. Hockley, la seconde étant son énorme fortune, et la troisième, ses aventures tapageuses, dont les deux plus notoires avaient été son divorce et le suicide de son ex-mari. Bien des princesses de New-York ou de Philadelphie eussent été célèbres par la seule possession du yacht le plus splendide qui fût, et par le seul triomphe de s'y promener en compagnie d'un Jean-François Felze, esclave. Mais dès qu'on avait vu Mrs. Hockley, on oubliait qu'elle était riche, et qu'elle avait asservi, après dix autres hommes connus ou illustres, le plus noble peut-être des artistes du siècle. On oubliait tout pour admirer un corps, un visage dont chaque ligne atteignait la perfection. Mrs. Hockley était grande et blonde, et très svelte quoique musclée. Ses yeux étaient noirs; sa peau dorée et lumineuse. Mais aucun de ses traits ne caractérisait l'ensemble, qui ne se détaillait point, et valait par son équilibre et son harmonie. Mrs. Hockley était tout entière, belle sans autre adjectif qui pût préciser. Felze, pour la peindre, et fixer sur une toile cette puissance séductrice qui émanait à la fois du front, de la bouche, de la taille, des hanches et des chevilles, avait dû faire le portrait de tout, et même de la robe.

Miss Vane, ayant achevé son treizième biscuit au gingembre, se renversa dans sa chaise à pivot...

--Il est bien tard,--murmura-t-elle, indolente.

Mrs. Hockley regarda l'heure à son bracelet.

--Oui ... un quart passé neuf...

--Le maître n'est pas empressé.

Mrs. Hockley ne répondit rien, mais sonna d'une main un peu nerveuse. Un valet écarta la portière de velours cramoisi.

--Apportez Romeo.

--Oh!--dit miss Vane,--pouvez-vous sans cesse toucher de vos doigts cette horreur?

La portière laissa passer une bête grise à jambes torses, à museau pointu, à queue fourrée,--un lynx.--Mrs. Hockley ne se fût point résignée à n'avoir qu'un chien ou qu'un chat, animaux vulgaires.

--_Come here!_--ordonnait Mrs. Hockley.

A cet instant, la portière de velours s'écarta encore, pour laisser entrer, cette fois, un homme Jean-François Felze.

--Bonjour,--dit-il.

Il vint s'incliner devant Mrs. Hockley, pour lui baiser la main. Mais cette main caressait les poils rudes du lynx; et Jean-François Felze, le front bas et l'échine courbe, dut attendre que le lynx eût été caressé.

Felze s'était assis, et buvait d'un trait la tasse de thé refroidie.

--Vous avez oublié le temps, cher,--observa Mrs. Hockley.

--Oui, dit-il.--Et je vous prie de m'excuser. Mais vous saviez où j'étais, et j'ai pensé que vous ne seriez ni inquiète, ni fâchée...

Elle l'examinait très attentivement.

--Avez-vous réellement fumé de l'opium?

--Oui. Toute la nuit.

--Cela ne se voit pas du tout... N'est-ce pas, miss Vane?

Miss Vane, silencieuse, acquiesça d'un signe. Mrs. Hockley continuait d'étudier le visage de Felze comme un naturaliste étudie un phénomène zoologique.

--Si, pourtant! Cela se voit un peu ... à l'iris de vos yeux, qui est plus brillant et plus fixe ... et aussi à votre teint qui est plus livide ... cadavérique, dirai-je...

--Merci...

--Pourquoi «merci»? Cela ne vous fâche pas, je pense? C'est seulement une constatation ... une curieuse constatation... Je voudrais comprendre pourquoi votre teint est ainsi... L'opium n'a aucune action sur la circulation du sang, n'est-ce pas? Il attaque exclusivement le système nerveux, et paralyse les réflexes... Alors, je ne devine pas... Pouvez-vous expliquer?

--Non,--dit Felze.

--Vous ne pressentez même pas la cause?

--Même pas.

--Mais vous seriez curieux de la savoir?

--Pas curieux le moins du monde.

--Combien extraordinaire!... Vous êtes étonnamment français! Les Français n'ont aucun plaisir à se rendre compte des choses... Dites-moi: de quelle nature est la volupté du fumeur d'opium?

Felze, agacé, se leva:

--Il m'est tout à fait impossible de vous l'exprimer,--dit-il.

--Pourquoi?

--Parce que cette volupté, pour employer le même mot que vous, ne saurait être accessible à une Américaine. Et vous êtes étonnamment américaine!

--Je suis telle, oui. Mais comment découvrez-vous cela, soudainement?

--Par vos questions. Vous êtes l'inverse d'une Française. Vous avez trop de plaisir à vous rendre compte ... non, à essayer de vous rendre compte des choses.

--N'est-ce pas le naturel instinct d'une créature qui a le don de penser?

--Non: plutôt la manie d'un être qui n'a pas le don de sentir.

Mrs. Hockley ne se fâcha pas. Ses sourcils légèrement froncés marquèrent une réflexion intense. Miss Vane, toujours renversée dans une chaise à pivot, éclata d'un rire impertinent.

--Qu'avez-vous?--dit Mrs. Hockley, se retournant vers sa lectrice.

Miss Vane répondit, et continua de rire après avoir répondu:

--Il est réellement comique que ce soit vous, si excitable, à qui l'on reproche de n'avoir pas le don de sentir.

--Je vous prie!--dit Mrs. Hockley,--n'interrompez pas ainsi, par une plaisanterie, une sérieuse conversation!...

Elle revint à Felze:

--Dites-moi encore, cher: votre Chinois, ce mandarin que vous aviez connu autrefois, et que vous avez retrouvé ici d'une si romantique manière ... est-il tout à fait un sauvage? je veux dire un primitif, un arriéré?...

Felze pencha la tête en avant, et fixa son regard dans les yeux de Mrs. Hockley:

--Tout à fait,--affirma-t-il.--Soyez bien sûre qu'il n'y a pas une idée commune entre vous et ce Chinois.

--En vérité? N'a-t-il pas voyagé cependant?

--Si fait.

--Il a voyagé! Et le voilà au Japon, dans un pays qui secoue justement son ancienne barbarie!... Est-il possible que ce Chinois soit alors aussi retardé que vous dites? aussi étranger à la civilisation? Par exemple, ici, à Nagasaki, dans sa maison, n'a-t-il, même pas le téléphone?

--Il ne l'a pas.

--Incompréhensible! Pouvez-vous goûter un agrément dans le commerce d'un tel homme?

--Vous voyez que chez lui, j'ai oublié l'heure.

--Oui...

Elle réfléchissait comme tantôt, les sourcils un peu froncés.

--Les Français,--trancha miss Vane, judicieuse,--sont eux-mêmes des gens très ignorants du progrès moderne.

--Oui,--approuva Mrs. Hockley, satisfaite de l'explication.--Oui, ils ignorent, et ils dédaignent aussi. Vous avez raison, Elsa.

Elle s'était levée, et, s'approchant de miss Vane lui secoua les deux mains avec une sorte d'effusion. Felze,--se détournant, appuya son front contre la vitre d'une des baies qui tenaient lieu de sabords.

Un valet apportait deux gerbes d'orchidées. Mrs. Hockley les prit, et s'occupa d'en garnir les grands vases de bronze qui décoraient la cheminée monumentale.

--Japonaises?--questionna Miss Vane, en désignant les fleurs.

--Non, c'est toujours la provision de Frisco. La glace les conserve parfaitement.

Felze avait ramassé une corolle tombée à terre, et étirait les pétales entre ses doigts.

--Point de parfum,--dit-il.

Il se souvint tout à coup du coteau des Cigognes:

--En cette saison, tous les cerisiers de Nagasaki sont en fleurs. Vous ne préféreriez pas de belles branches roses et vivantes à ces orchidées qui ont l'air d'être artificielles?

Mrs. Hockley ne daigna pas discuter:

--Il est en vérité surprenant et choquant que vous ayez d'aussi populaires idées, étant le délicieux peintre que vous êtes.

Jean-François Felze ouvrit la bouche pour répliquer. Mais Mrs. Hockley élevait à cet instant vers les vases de bronze ses deux mains pleines de tiges assemblées.

Les jambes longues et fines, les cuisses larges, les hanches épanouies, le torse étroit, les épaules rondes d'où jaillissait la nuque robuste et mince, sous la masse lourde des cheveux d'or, entre les bras tendus et dressés,--tout ce corps de femme était une telle splendeur et une telle harmonie que Jean-François Felze ne répliqua pas.

Mrs. Hockley, cependant, avait disposé ses orchidées.

--Mais, cher,--dit-elle soudain,--je pense que vous ne nous avez pas parlé de cette marquise japonaise dont vous faites le portrait?... Comment l'appelez-vous? J'ai oublié déjà.

--Yorisaka...

--Oui! Est-elle véritablement une marquise?

--Très véritablement.

--De race ancienne?

--Les Yorisaka ont été jadis des daïmios du clan Choshoû, dans l'île de Hondo. Et je ne crois pas qu'ils se soient jamais mésalliés.

--Daïmios, c'est-à-dire seigneurs suzerains?

--Oui.

--Seigneurs suzerains! Cela est en vérité passionnant. Je pense toutefois que, puisque vous aimez à peindre cette marquise japonaise, elle est tout à fait une sauvage, comme le mandarin chinois:

Felze sourit:

--Pas tout à fait.

--Oh! elle a le téléphone?

--Je ne sais pas, mais je parierais que oui.

Miss Vane intervint:

--Beaucoup de Japonais ont le téléphone.

--Oui,--riposta Mrs. Hockley.--Mais je suis étonnée que le maître ait consenti à faire le portrait d'une Japonaise qui a le téléphone.

Elle rit, puis sérieuse:

--Réellement, cette marquise Yorisaka est une moderne créature?

--Assez moderne, oui.

--Elle ne vous a pas reçu, agenouillée sur des nattes, dans une petite chambre sans fenêtre, entre quatre paravents de papier?

--Non, elle m'a reçu assise dans une bergère, au milieu d'un salon Louis XV, entre un piano à queue et une glace à cadre doré.

--Oh!

--Oui. J'ai tout lieu de croire, en outre, que la marquise Yorisaka a le même couturier que vous.

--Vous vous moquez?

--Je ne me moque pas.

--La marquise Yorisaka n'était pas habillée d'un kimono et d'un obi?

--Elle était habillée d'un tea-gown fort élégant.

--Je suis stupéfaite... Et quelles choses vous a dites la marquise Yorisaka?

--Des choses toutes pareilles à celles que vous dites vous-même, quand vous recevez un étranger.

--Elle parle français?

--Aussi bien que vous.

--Mais elle est une femme réellement fascinante! François...

--Jean-François, je vous en prie...

--Non, jamais! Voilà encore votre goût populaire! François, seul, est beaucoup plus noble. Je dis: François, très cher, je vous prie de me faire connaître la marquise Yorisaka...

Felze, qui souriait, tressaillit imperceptiblement:

--Oh!--dit-il d'une voix changée, âpre et presque amère.--Betsy, n'avez-vous pas assez de cette perruche dans votre volière?

Sa tête, d'un signe méprisant, indiquait miss Vane.

Miss Vane ne sourcilla pas.

Mais Mrs. Hockley éclata de rire.

--Perruche! Oh! je trouve ce mot réellement plaisant. Mais quelle jalousie! Êtes-vous si ridicule, cher, que vous ne puissiez même pas souffrir auprès de moi des femmes?

Elle le regardait tout droit de ses magnifiques yeux clairs; et ses dents luisaient dans sa bouche entr'ouverte. Sa gaieté ressemblait à l'appétit d'une belle bête de proie.

Il eut une colère soudaine, et fit un pas vers elle. Dédaigneuse, elle pencha le front de côté et, par une sorte de défi, caressa les cheveux de miss Vane.

Il s'était arrêté et il avait pâli. A son tour, elle fit un pas vers lui, lentement. Elle gardait sa main droite posée sur la tête de la jeune fille. Et, tout à coup, elle offrit sa main gauche à l'homme immobile.

Il hésita. Mais elle avait cessé de rire. Une dureté contractait son visage. Sur ses lèvres, sa langue passa, d'un mouvement vif, à la fois cruel et sensuel.

Il pâlit davantage, et, humble, se courba pour baiser la main tendue.

VIII

L'_Yseult_ était évitée cap au sud. Par le sabord de sa chambre, située à bâbord, Felze accoudé voyait tout Nagasaki, depuis le grand temple du Cheval de Bronze, sur la colline d'O-Souwa, jusqu'aux usines fumeuses qui allongent la ville vers l'entrée du fiord.

C'était le matin. Il avait plu. Le ciel gris accrochait encore des lambeaux de nuages aux sommets de toutes les collines. La verdure nuancée des pins, des cèdres, des camphriers et des érables, apparaissait plus fraîche sous ce manteau de ouate humide. La neige rose des cerisiers luisait, plus délicate. Et, sur la frontière des nuées basses, les cimetières qui dominent la cité montraient plus nettes leurs petites stèles lavées par l'eau de pluie. Seuls, les toits des maisons, toujours bruns et bleus, mais sans jeux d'ombres et de lumières, se mêlaient confusément tout le long du rivage. Et le soleil manquait à leurs tuiles ternes.

--Les paysagistes--songea Felze--ont en somme les mêmes joies que nous. Le plaisir est pareil, de peindre ce printemps mouillé, ou le visage d'une fille de seize ans, qui a pleuré, la veille, son son premier petit chagrin d'amoureuse...

Il quitta le sabord et vint s'asseoir devant la table à dessiner. Quelques esquisses étaient là. Il les feuilleta.

--Peuh!--murmura-t-il.

Il rejeta les esquisses:

--J'ai eu du talent, autrefois. Il m'en reste encore un peu ... très peu.

Il regarda les quatre murs lambrissés de bois rares. La chambre était luxueuse, et intelligemment aménagée pour qu'on y eût, dans peu d'espace, un confortable très raffiné.

--Prison,--dit Felze.

Sans se lever, il tournait les yeux vers le sabord.

--Me voici dans une ville exotique et jolie, au milieu d'un peuple qui lutte pour son indépendance, et dont les qualités de bravoure, d'élégance et de courtoisie, grandissent infailliblement et se magnifient dans l'exaltation de ce combat... Un hasard m'a mis à même de voir de près l'aristocratie de ce peuple et d'admirer à l'aise le passionnant spectacle de ses instincts d'autrefois aux prises avec son éducation nouvelle. Un autre hasard m'a fait retrouver Tcheou Pé-i, philosophique montreur de toute cette lanterne magique d'Asie. Et, de cette triple bonne fortune, qui jadis m'eût enivré, aujourd'hui je ne jouirai pas. Pas du tout.

Il baissa la tête:

--Je ne jouirai de rien, parce que mes yeux verront toujours, interposée entre le monde extérieur et moi, l'image obsédante d'une femme.

Il appuya son front dans sa main:

--L'image d'une femme stupide, pédante et vicieuse, mais belle, et qui a su, tour à tour, me donner et me refuser sa bouche habilement. Si bien que c'en est fait du pauvre imbécile que je suis...

Il s'était relevé. Il déploya le _Nagasaki Press_, qu'un valet venait d'apporter. Et il lut, en tête des Reuter du jour:

Tokio, 22 avril 1905.

On confirme le passage de quarante-quatre bâtiments russes[1] devant Singapore à la date du samedi 8 courant. Le vice-amiral Rodjestvensky les commandait. La division du contre-amiral Nebogatof n'est pas encore signalée. Le bruit court que le vice-amiral Rodjestvensky se serait dirigé vers la côte française de l'Indo-Chine.

Les instructions de l'amiral Togo demeurent secrètes.

Le journal froissé tomba. Felze, derechef, s'accouda au sabord.

Le vent avait sauté, comme il arrive souvent dans la baie de Nagasaki, les matins de pluie. A présent, l'_Yseult_ était évitée cap au nord. Felze vit la côte ouest du fiord, celle qui fait face à la ville. Il n'y a guère de maisons sur cette côte-là. La robe verte des montagnes y traîne nonchalamment jusque dans la mer. Et ces montagnes plus dentelées, plus bizarres, plus japonaises que les montagnes de l'autre rive, évoquent une plus parfaite image des paysages que les vieux peintres fantasques peignirent sur le papier de riz des makemonos.

Mais sur cette côte ouest, un vallon se creuse entre deux collines, un vallon noir et sinistre d'où monte jour et nuit la fumée opaque des forges et le fracas des enclumes et des marteaux: l'arsenal. C'est en ce lieu que Nagasaki fabrique sa part de vaisseaux et de machines de guerre, et contribue, ainsi, activement, à la défense de l'Empire.

Felze regarda les montagnes fleuries et l'arsenal à leur pied. Et il pensa, littéraire:

--Peut-être ceci sauvera-t-il cela...

Il sourit avec mélancolie:

--Tout de même, quel dommage! Au temps que ceci n'existait pas, j'aurai peint la marquise Yorisaka Mitsouko en triple robe de crêpe chinois, blasonnée d'argent et ceinturée de pourpre...

[Footnote 1: Dans ce nombre, d'ailleurs exagéré, la presse japonaise englobait sans distinction les bâtiments de guerre et les navires charbonniers.]

IX

La palette au pouce, Jean-François Felze recula de deux pas. Sur le fond brun de la toile, le portrait s'enlevait vigoureux et délicat. Et, malgré le chignon trop long et trop bas, le visage, par ses yeux étirés et sa bouche moins large que haute, souriait d'un sourire d'Extrême-Asie, d'un sourire mystérieux et inquiétant.

--Oh! cher maître, que c'est bien! Comment pouvez-vous, si vite et comme en vous jouant, créer de si belles choses?

La marquise Yorisaka, enthousiaste, joignait ses petites mains d'ivoire. Felze, dédaigneux fit une moue.

--Si belles, oh!... Vous êtes indulgente, madame.

--N'êtes-vous pas satisfait?

--Non.

Il regardait tour à tour le modèle et l'effigie.