La Bataille

Part 7

Chapter 73,745 wordsPublic domain

La voix légèrement nasillarde, comme sont toutes les voix yankees, mais bien timbrée, et très grave pour un timbre de jeune fille, achevait en scandant les mots:

--«Et cependant--étrange contradiction pour ceux qui croient au temps--l'histoire géologique nous montre que la vie n'est qu'un court épisode entre deux éternités de mort, et que, dans cet épisode même, la pensée consciente n'a duré et ne durera qu'un moment. La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit.

«Mais c'est cet éclair qui est tout.»

--M. Poincaré,--prononça Mrs. Hockley,--est un original écrivain.

Miss Vane, fatiguée, buvait la traditionnelle citronnade, _lemonsquash_, préparée d'avance.

--Original,--répéta Mrs. Hockley.--Philosophique assurément. Un peu superficiel, ne trouvez-vous pas? Trop français et dépourvu de la profondeur allemande...

--Oui,--dit miss Vane,--les Allemands adaptent à chaque sujet une langue particulière qu'il est agréable de connaître et de comprendre, parce qu'elle fixe notre esprit. M. Poincaré parle la langue de tout le monde. Et il y a là une frivole tendance.

Mrs. Hockley, nonchalamment, se renversait sur le dos et prenait un de ses genoux entre ses mains jointes:

--Frivole, en vérité. Vous avez raison, Elsa. En outre, cette langue vulgaire crée un danger d'athéisme. Il est impropre que le peuple sans instruction lise tels livres qui lui paraîtraient irréligieux.

--Vous pensez que réellement ces livres ne sont pas irréligieux?

--Certes. Je pense. Ils ne sont clairement qu'une paradoxale spéculation. Ils n'ébranlent aucune foi.

Les mains jointes sur le genou glissèrent le long de la jambe, et saisirent, au bas de la chemise légèrement retroussée, la cheville découverte. Mrs. Hockley, dans cette attitude nouvelle, entreprit de compléter sa pensée:

--La Sainte Bible...

Mais deux coups frappés à la porte interrompirent cet exorde.

--Est-ce François?

--C'est moi,--dit Felze.

Il entra, et regarda les deux femmes: miss Vane toujours assise, et son livre près d'elle,--Mrs. Hockley couchée sur le dos et ses mains, nouées l'une à l'autre, serrant maintenant son pied nu.

--Vous parliez théologie, si j'ai bien entendu?

Il prononça le mot «théologie», avec tout le respect convenable.

--Non théologie, mais philosophie; à cause de ce livre-ci...

Pour désigner du doigt le livre en question, Mrs. Hockley avait lâché son pied. Et la jambe soudain libre, glissa sur le lit et s'allongea très blanche hors de la chemise noire.

Felze considéra un instant cette jambe, puis détourna ses yeux vers le volume encore ouvert:

--Peste!--dit-il,--vous avez des lectures hautaines.

Il se pencha, lut à mi-voix:

--«La pensée n'est qu'un éclair au milieu d'une longue nuit. Mais c'est cet éclair qui est tout...» Tiens! je répéterai cette affirmation à un Chinois que je sais, et qui l'approuvera... Mais j'y songe: c'est contre ce terrible Poincaré que vous appeliez la Sainte Bible à votre secours?

Mrs. Hockley, dédaigneuse, agita lentement, de droite à gauche, sa main scintillante de diamants.

--Cela eût été superflu. Et, d'ailleurs, ce Poincaré n'est pas terrible. Miss Vane, tout à l'heure, l'a raisonnablement estimé frivole.

Felze écarquilla les yeux, mais se souvint à temps d'une parole récemment entendue sous la lumière philosophique de neuf lanternes violettes: «Il convient d'écouter les femmes et de ne pas leur répondre.» Et Felze ne répondit pas.

Mrs. Hockley l'interrogeait déjà:

--Avez-vous été à la gare?

--Oui. Et j'ai fait vos adieux au marquis Yorisaka.

--Il est donc parti. Le commandant anglais est-il parti également?

--Oui. Et le vicomte Hirata Takamori avec eux.

--Ce vicomte Hirata ne m'intéresse pas parce que je le crois peu civilisé. Mais dites-moi: avez-vous vu la marquise?

--Non.

--Elle n'était donc pas à la gare... Il me paraît ainsi qu'elle n'est point amoureuse de son mari; ne vous paraît-il pas?

--Je suis plus lent que vous à apprécier.

--Je saurai d'ailleurs ses réels sentiments. Quel jour avez-vous l'intention de commencer le portrait en travesti?

--Demain ou après. Rien ne me presse. Mais ne pensez-vous pas que ce mot «travesti» est plutôt désobligeant pour la marquise Yorisaka, quand vous l'appliquez au costume national des femmes du Japon?

--Pourquoi désobligeant? puisque la marquise ne porte plus ce costume national? Vous êtes sans cesse comique. Ah!... je vous prie: quelle a été votre fantaisie de ne pas rentrer à bord pour dîner? Vous êtes bien entendu tout à fait libre. Mais j'ai reçu votre billet étonnamment tard.

Felze allongea les lèvres:

--Quelle a été ma fantaisie? Je ne sais pas. La gare est très éloignée. Quand le train fut parti, le soleil allait se coucher. J'ai traversé la moitié de la ville. Les rues, sous le ciel lilas, luisaient comme pavées d'améthystes. Je n'ai pas eu le courage de continuer mon chemin. Je me suis arrêté pour mieux voir. Et quand le dernier reflet fut épanoui, je me suis senti tout d'un coup si las et si triste, que j'ai mieux aimé ne pas vous infliger ma présence.

Mrs. Hockley, attentive, avait soulevé sa tête blonde au-dessus de l'oreiller ajouré.

--Oh!--dit-elle, frappée.--Vous parlez avec une extraordinaire poésie...

Elle se tut, cherchant peut-être à se représenter la vision des rues bariolées par le crépuscule, et n'y parvenant probablement pas. Puis, se renversant de nouveau:

--Mais ensuite, qu'avez-vous fait?

--J'ai été saluer mon ami chinois Tcheou-Pé-i.

--Combien étrange le plaisir que vous trouvez à fréquenter chez cet homme ridicule... Avez-vous, ce soir, fumé l'opium?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que ... parce que j'avais l'intention de rentrer ici, tôt...

Il attachait maintenant sur elle un regard insistant. Elle rit brusquement:

--Miss Vane, je trouve qu'il entre par ce sabord une odeur très japonaise... Et je sais que vous n'aimez pas... Voulez-vous prendre le vaporisateur?... Oui, vaporisez partout, je vous prie, et aussi sur le lit ... et sur moi...

Miss Vane obéissante et silencieuse pressait le petit piston du flacon d'or. Sous la caresse fraîche du parfum, Mrs. Hockley avait raidi et cambré tout son corps, et les pointes de ses seins tendaient le surah transparent.

Felze passa deux fois sa main sur son front, puis ferma les yeux. Le rire de Mrs. Hockley résonna de nouveau très clair.

--C'est assez... Remettez le vaporisateur, Elsa. Je suis présentement tout à fait bien. Quelle heure est-il?

--Minuit et demi.

--Je pense que vous souhaitez tous deux aller dormir.

Il n'y eut point de réponse. Miss Vane rangeait avec lenteur le flacon d'or sur son étagère. Felze, immobile, n'avait pas rouvert les yeux.

--Oui!--trancha soudain Mrs. Hockley.--Vous devez être fatigués. Bonsoir!...

L'un après l'autre, ils s'approchèrent du lit, docilement. Mrs. Hockley leur tendit sa main droite ouverte. Miss Vane, d'un geste inattendu, baisa la paume de cette main. Felze ne fit qu'en effleurer le bout des ongles.

--Bonsoir!--répéta Mrs. Hockley.

A la porte, Felze s'effaçait pour laisser passer la jeune fille.

--François!--appela Mrs. Hockley, soudain.--Restez un moment, vous seul...

Miss Vane était dehors. Elle poussa la porte d'une main sans doute maladroite, car le pêne craqua presque violemment.

Felze, demeuré comme on l'y conviait, avança de trois pas. Et la lumière rose des lampes électriques éclaira son visage un peu pâli.

Mrs. Hockley souriait:

--Réellement, j'ai un remords de vous retenir quand vous êtes à ce point épuisé... Il vaudrait mieux que vous alliez vous coucher, comme a fait miss Vane...

Il était tout près du lit. Il s'agenouilla, prit la main pendante, et, passionnément, appuya sa bouche sur la chair du bras tiède:

--O Betsy! ce soir par exception, daignerez-vous ne pas me faire trop souffrir?

Elle pencha sa tête vers lui:

--Êtes-vous bien certain que vous n'aimeriez pas davantage rentrer dans votre chambre et faire une peinture de ces rues, telles des améthystes?... Non?...

XV

Mrs. Hockley, dès le lendemain, accompagna Jean-François Felze chez la marquise Yorisaka. Ou plutôt, elle l'y conduisit.

A son habitude, la marquise Yorisaka reçut ses visiteurs le plus aimablement du monde. Mais le but officiel de la visite fut manqué: il ne put être question de commencer le portrait «en travesti». La marquise, quoique bien avertie, se présenta vêtue de sa plus jolie robe parisienne. Et quand Felze lui fit le reproche, et réclama la toilette japonaise promise, il lui fut répondu qu'au dernier moment, on avait manqué du courage nécessaire pour endosser une vieille défroque.

--Je suis d'ailleurs heureuse de ce courage qui vous a manqué,--approuva Mrs. Hockley,--parce que vous êtes assurément beaucoup plus séduisante dans ce tea-gown.

Sur quoi, deux heures coulèrent en bavardages. Mrs. Hockley prenait un plaisir extrême à entendre des paroles anglaises sortir de la bouche étroite et fardée d'une dame asiatique. Et la marquise Yorisaka se prêtait aux effusions de sa nouvelle amie avec un singulier mélange de complaisance et de coquetterie.

Felze, maussade, n'ajouta que des monosyllabes à la conversation. Mais quand vint l'heure de se retirer, il insista pour un prochain rendez-vous, qui serait, cette fois, une véritable séance de pose.

On était au mercredi 3 mai. Le prochain rendez-vous fut donné pour le vendredi 5. Mais il en fut de ce jour-là comme de l'avant-veille. La marquise Yorisaka, le matin même, avait reçu, par le paquebot de France, un envoi de son couturier favori. Et naturellement, elle ne résista pas au plaisir de montrer à Mrs. Hockley «la dernière création de la rue de la Paix».

--Je pense--dit Mrs. Hockley--qu'aucune femme à Paris ou à New-York n'est dans cette dernière création aussi gracieuse que vous êtes.

Felze, deux fois déçu, ne souffla pas. Mais il fit si grise mine qu'à l'instant des adieux, la marquise Yorisaka le prit à part:

--Cher maître,--dit-elle en français,--je m'en veux vraiment de vous avoir encore manqué de parole... Je vois que vous êtes fâché contre moi. Si, si, je le vois, et vous avez raison, et j'ai tort... Mais je rachèterai ma faute. Écoutez: venez tout seul, comme vous veniez pour l'autre portrait... Venez demain. Et je vous jure que, cette fois, je poserai comme il vous plaira...

Mrs. Hockley s'avançait:

--Dites-vous un secret?

--Oh non! je faisais seulement mes excuses au maître, parce que je sens bien que jamais je n'oserais paraître devant vous dans une simple robe japonaise, très laide et qui vous déplairait. Alors, pour que le maître me pardonne, je lui offrais de poser tout de même devant lui comme il le désire, mais un jour que vous ne seriez pas là, vous!...

--Demain, dit Felze.

Et il admira la diplomatie nipponne. Mrs. Hockley, très flattée, souriait:

--Oui. Cela est tout à fait bien. Car moi aussi, je préfère vous voir toujours avec des robes très belles. Le maître viendra donc ici demain, et je ne viendrai pas. Mais après-demain je viendrai et il ne viendra pas. Ainsi, les choses seront égales.

Elle réfléchit un instant:

--Je suis d'ailleurs persuadée que, malgré le costume barbare, la peinture sera parfaite, parce que le propre talent de François Felze est tourné vers les bizarreries.

Elle réfléchit encore:

--Seulement, est-il correct, et selon les coutumes de cette contrée, qu'un homme pénètre seul dans votre maison, tandis que votre mari est à la guerre?

--Bah!--fit la marquise Yorisaka, insouciante.

XVI

--Voulez-vous,--avait proposé la marquise Yorisaka, rougissant tout d'un coup sous son fard,--voulez-vous que je pose en véritable dame d'autrefois? Je le ferai pour que vous soyez content, et parce que vous m'avez promis de toujours garder ce portrait au fond de votre atelier, à Paris, et de ne jamais le montrer à personne... Oui: je songe qu'il y a ici un koto, et que je pourrais faire semblant d'en jouer, pendant que vous peindrez. Sur les kakemonos du temps jadis, les femmes de daïmios sont souvent représentées jouant ainsi du koto, car le koto était un instrument réputé très noble... Alors, si cela peut vous faire plaisir...

Coiffée en larges bandeaux lisses, et tout habillée d'un crêpe de Chine bleu sombre où se détachaient, hiératiques, les rosaces blanches du _môn_, la marquise Yorisaka, dans son salon parisien, entre le piano et la glace Pompadour, apparaissait semblable à quelqu'une de ces statues archaïques sans prix, que les empereurs des siècles légendaires firent sculpter pour l'ornement de leur palais d'or pur, et qui vieillissent aujourd'hui dans la galerie banale d'un musée d'Europe entre un rideau de coton rouge et trois murs de plâtre peint.

Et Felze peignait, silencieux, enthousiaste.

Le modèle avait pris la pose et la gardait avec l'immobilité asiatique. Les genoux reposaient sur un coussin de velours, la robe évasée s'épanouissait autour des jambes repliées à plat, et, hors de la manche large comme une jupe, une main nue, armée de l'ongle d'ivoire, touchait les cordes du koto.

--N'êtes-vous pas lasse?--avait demandé Felze au bout d'une longue demi-heure.

--Non. Autrefois, nous avions l'habitude de rester agenouillées ainsi, indéfiniment...

Il continuait de peindre et son ardeur première ne se ralentissait pas. Dans cette demi-heure, une ébauche était née, très belle.

--Vous devriez,--dit-il soudain,--jouer tout de bon, et non faire semblant. J'ai besoin que vous jouiez, pour l'expression de votre visage...

Elle tressaillit:

--Je ne sais pas jouer du koto.

Mais il la regarda:

--En vérité, quand on s'agenouille si bien sur un coussin d'Osaka, je ne crois pas qu'on puisse ne pas savoir jouer du koto...

Elle rougit encore, et baissa les yeux. Puis, cédant au pouvoir magnétique de cette volonté qu'elle subissait, elle pinça doucement les cordes sonores. Une harmonie bizarre s'égrena.

Felze, les sourcils froncés, la lèvre sèche, poussait avec une sorte de violence son pinceau sur la toile déjà lumineuse. Et l'esquisse semblait prendre vie sous ce pinceau magicien.

A présent, le koto vibrait plus fort. La main enhardie se laissait aller à l'ardeur du rythme mystérieux, très différent de tous les rythmes que connaît l'Europe. Et le visage penché revêtait peu à peu l'inquiétant sourire des idoles contemplatives que le Japon ancien sculptait dans l'ivoire ou le jade.

--Chantez!--ordonna brusquement le peintre.

Docile, la bouche étroite et fardée chanta. Ce fut un chant presque indistinct, une sorte de mélopée qui commençait et s'achevait en murmure. Le koto prolongeait ses notes assourdies, soulignant parfois, d'un trait plus aigu, d'incompréhensibles syllabes. Plusieurs minutes, l'étrange musique dura. Puis la musicienne se tut, et il sembla qu'elle était épuisée.

Felze, sans lever la tête, interrogea presque à voix basse:

--Où avez-vous appris cela?

La réponse vint comme du fond d'un rêve:

--Là-bas ... quand j'étais petite, petite ... dans le vieux château de Hôki, où je suis née... Chaque matin d'hiver, avant l'aube, dès que les servantes avaient ouvert les _shôdji_[1], dès que le vent glacé de la montagne m'avait secouée de mon sommeil et chassée du petit matelas très mince qui était mon lit, on m'apportait le koto d'étude, et je jouais, agenouillée, jusqu'après le lever du soleil. Et alors, je descendais pieds nus dans la grande cour souvent blanche de neige, et je regardais mes frères s'exercer à l'escrime du sabre, et je m'exerçais, moi, à l'escrime de la hallebarde, car la règle l'ordonnait ainsi. Les longues lames de bambou claquaient en se heurtant. Il fallait endurer en silence les coups cinglants aux bras et aux mains, et la morsure de la neige aux jambes... Quand la leçon était prise, les servantes m'habillaient en cérémonie, et j'allais d'abord me prosterner devant mon père, que je trouvais toujours dans l'appartement des femmes... Il m'emmenait alors avec lui recevoir le salut des samouraïs, des valets d'armes et des autres domestiques. Les belles robes de soie traînaient leurs plis, les fourreaux laqués des sabres froissaient les fourreaux laqués des poignards. Et je souhaitais dans mon cœur que tout demeurât pareil pendant un millier d'années...

Le pinceau s'était arrêté, et le peintre immobile avait fermé les yeux pour mieux entendre.

--Et je souhaitais dans mon cœur mourir mille fois, plutôt que vivre une vie étrangère ou différente. Mais plus vite que le mont Foudji ne change de couleur au crépuscule, toute la surface de la terre a été métamorphosée. Et je ne suis pas morte...

Les doigts songeurs griffèrent les cordes du koto. Des sons s'éveillèrent, mélancoliques. La voix menue répétait, comme un refrain de chanson:

--Je ne suis pas morte ... pas morte ... pas morte... Et la vie nouvelle m'a enveloppée, comme les filets des oiseleurs enveloppent les faisans pris au piège... Les faisans pris au piège, et trop longtemps gardés dans des cages étroites, ne savent plus ouvrir leurs ailes, et oublient l'ancienne liberté...

Le koto pleurait à petit bruit.

--Dans ma cage à moi, où m'ont enfermée beaucoup d'oiseleurs très habiles et très sages, j'ai peur d'oublier aussi, peu à peu, la vie ancienne... Déjà je ne me souviens plus des préceptes que j'ai jadis appris dans les Livres classiques et dans les Livres Sacrés[2]. Et parfois, oh! parfois, je n'ai plus envie de m'en souvenir...

Le koto jeta trois notes pareilles à des cris.

--... Je n'ai plus envie. Et puis ... je ne sais plus, je ne sais plus ... peut-être dois-je oublier? Les préceptes qu'on m'apprend aujourd'hui sont autres... Comment goûterais-je le riz brûlant, en gardant sur ma langue la saveur du poisson cru?... Je crois que je dois oublier...

La main avait lâché les cordes, et retombait muette dans les plis de la manche de soie.

--... A Hôki, la neige de la grande cour était très froide à mes pieds nus, et les sabres de bambou très douloureux à mes bras tendres... Maintenant, il n'y a plus de sabres ni de neige. Et les servantes n'ouvrent plus les _shôdji_ de ma chambre avant que le soleil chaud m'ait réveillée...

Un éclat de rire inattendu résonna, grêle comme le tintement d'un verre fêlé.

--... Il est certainement meilleur d'oublier ... d'oublier tout. J'oublierai... Ho!...

Le koto, frappé du pied, par mégarde, avait résonné comme un gong.

La marquise Yorisaka ne retira pas son pied tout de suite. Ses yeux égarés continuaient de regarder on ne savait où, dans le vide. Et elle demeurait immobile comme une statue agenouillée. A la fin, d'un geste de migraine, elle appuya ses deux pouces sur ses tempes. Puis elle se reprit à rire, plus doucement.

--Hé!--dit-elle,--il me semble que je vous ai ennuyé par beaucoup de bavardages très sots...

Jean-François Felze s'était remis à peindre. Il ne répondit point.

--Oui,--dit encore la marquise Yorisaka,--j'ai parlé sans écouter mes paroles. Je vous prie de me pardonner. Les femmes sont souvent tout à fait déraisonnables.

Elle effleurait de l'ongle le koto.

--C'est cette vieille, vieille musique qui a troublé ma tête... Il ne faudra rien répéter à personne, n'est-ce pas, jamais? Parce que c'est une chose honteuse de dire des folies...

Felze peignait toujours en silence.

--Vous ne répéterez pas, je le sais. Votre amie, Mrs. Hockley, serait fâchée. Et je crois qu'elle me mépriserait. Elle est tellement charmante! Je l'admire! et je voudrais lui ressembler...

Felze recula de deux pas, et tendit vers la toile son pinceau victorieux. Le portrait, quoique inachevé, vivait maintenant, vivait d'une vie personnelle et puissante. Et les yeux de ce portrait,--des yeux d'Extrême-Asie, profonds, secrets, obscurs,--fixaient sur la marquise Yorisaka, admiratrice de Mrs. Hockley, une regard d'ironie singulière.

[Footnote 1: _Shôdji_, cloisons mobiles faites d'un cadre tendu de papier épais.]

[Footnote 2: Livres chinois qui étaient autrefois la base de l'éducation japonaise.]

XVII

--Est-il réellement incorrect que vous veniez à ce garden-party que je veux donner sur le yacht?--avait demandé Mrs. Hockley.

--Oh! si peu! et je désire tellement y venir!--avait répondu la marquise Yorisaka.

Elle y était donc venue.

Partout où s'arrêtait Mrs. Hockley, au cours de ses voyages sur mer, une fête sensationnelle était de rigueur à bord de l'_Yseult_. Y étaient conviés, selon le cas, les corps diplomatiques ou consulaires, les colonies étrangères, tant européennes qu'américaines, et le beau monde du cru, quand beau monde il y avait. A Nagasaki, les Japonais des hautes classes n'abondent point. La ville est une ancienne cité shôgounale. Elle n'a jamais eu d'aristocratie de terroir. Elle n'est peuplée que de petites gens, boutiquiers, artisans, bourgeois sans importance. Les Occidentaux qui habitent la Concession ne fréquentent guère cette plèbe indigène, dont ils diffèrent par l'éducation autant que par la race. Si bien qu'au garden-party donné par Mrs. Hockley, le gouverneur et le commandant de l'arsenal s'étant excusés pour raisons d'ordre militaire, la seule marquise Yorisaka composa tout l'élément nippon.

Elle n'en fut naturellement que plus remarquée.

Le pont supérieur de l'_Yseult_, le spardeck,--qui régnait du mât avant au mât arrière, et faisait terrasse au-dessus des appartements de réception, avait été transformé en jardin véritable, avec parterres, pelouses et grand bosquet de cerisiers en fleurs. Cent ouvriers, de ces ouvriers japonais dont chacun vaut six des nôtres par l'adresse délicate et l'ingéniosité, avaient travaillé toute une nuit à cette création champêtre qui semblait tenir de la magie. Rien n'y manquait, pas même le miroir d'eau, un lac en miniature, avec rives de marbre, rocailles, lotus, et monstrueux cyprins d'Extrême-Asie, cornus, barbus, chevelus. Vers la poupe du navire, une estrade de gazon surélevait l'orchestre et le corps de ballet: douze géishas en robes sombres, qui jouaient du tambourin ou de ce rebec nippon qu'on appelle shamicen; et huit maïkos, brillantes comme des arcs-en-ciel, qui dansaient, l'une après l'autre ou par groupes, les pas pittoresques et charmants du vieux Japon.

La marquise Yorisaka, en face de cette exposition délicate de l'élégance et de la grâce nationales, montrait une robe de satin liberty, incrustée de guipure de Venise, et quatre plumes d'autruche sur une immense cloche en paille d'Italie.

Les invités de Mrs. Hockley encombrèrent bientôt tout ce jardin miraculeux d'une foule admirative, mais bruyante. C'était une foule principalement américaine. Et même au Japon, dans la propre patrie de la politesse et des raffinements, l'Américain demeure ce qu'il est partout: un barbare assez brutal. Les hôtes de l'Yseult piétinèrent les plates-bandes et cassèrent par divertissement les basses branches des arbres fleuris. Après quoi, ayant donné deux coups d'œil aux danseuses, pareilles, sur le gazon de leur estrade, à de grands papillons multicolores, ils se hâtèrent de descendre aux appartements du yacht et commencèrent d'assaillir la salle à manger, où était le buffet.

Moins pressés toutefois, moins affamés peut-être, quelques groupes s'attardèrent sous l'ombre rose des cerisiers, en face des géishas et des maïkos. C'étaient les Européens, et l'élite civilisée des Yankees, les Yankees de Boston ou de New-Orleans. Sans trop s'émerveiller du spectacle et du concert l'un comme l'autre familiers à tous les yeux et à toutes les oreilles d'Extrême-Orient, ces gens moins primitifs marquèrent une attention courtoise aux réjouissances offertes et firent à la maîtresse du lieu la cour qu'ils lui devaient. Mrs. Hockley s'était assise sur l'herbe, et signalait à chacun le contraste bizare et féerique du jardin suspendu au-dessus des vagues et du paysage maritime qui l'enveloppait. Felze avait imaginé cela.

--J'ai pensé que ce serait une très curieuse chose--disait Mrs. Hockley.--Il faut regarder en se plaçant ici, afin d'apercevoir l'horizon juste entre ces deux massifs de verdure.