Part 11
[Footnote 1: Aucun navire du nom de _Nikkô_ n'a pris part à la bataille de Tsou-shima. L'auteur, soucieux de conserver à l'«intrigue» de ce livre un caractère purement imaginatif, s'est vu forcé de recourir à un cuirassé qui n'exista pas, pour y situer des personnages et des aventures qui n'existèrent pas davantage. Il va de soi que, dans le récit qu'on va lire, tout ce qui ne concerne pas directement le _Nikkô_, son équipage et son état-major, est d'une exactitude historique rigoureuse.]
XXVI
--Par conséquent, les tourelles manœuvreront à l'électricité?
--Oui, tant que les moteurs pourront tourner. En cas d'avarie, nous passerons à la manœuvre hydraulique. Et, en dernier lieu, à la manœuvre à bras. C'est l'ordre.
--Nous obéirons donc, honorablement.
Et le vicomte Hirata Takamori, ayant salué d'abord selon la discipline militaire, les doigts joints et levés jusqu'à la visière de la casquette, salua ensuite selon le rite des daïmios et des samouraïs, le corps plié à angle droit, les mains à plat sur les genoux.
--A présent, souffrez que je me retire..
Il s'en allait. Le marquis Yorisaka Sadao le retint:
--Hirata, êtes-vous très pressé? Il n'est pas encore midi. Vous plairait-il que nous causions un peu?
Le vicomte Hirata ouvrit un éventail qu'il portait dans sa manche:
--Yorisaka, vous me faites beaucoup d'honneur. En vérité, je n'osais abuser de vos nobles minutes, et tel était le motif de ma discrétion. Mais je suis flatté de votre condescendance. Dites-moi donc: que vous semble de cette pluie fine, pareille à un brouillard fondu? Ne pensez-vous pas que, tout à l'heure, nous pourrons en être gênés sur le champ de bataille?
Le marquis Yorisaka regarda distraitement la mer houleuse et brumeuse:
--Peut-être,--murmura-t-il.
Puis, soudain, face à son interlocuteur:
--Hirata, excusez mon impolitesse: je désirerais vous poser une question.
--Daignez le faire,--dit Hirata.
Il avait refermé son éventail, et penchait la tête en avant, comme pour mieux entendre. Le marquis Yorisaka parla très lentement, d'une voix grave et nette:
--Permettez-moi d'abord de rappeler quelques souvenirs qui nous sont communs. Nos familles, quoique souvent ennemies au cours des siècles anciens, ont combattu plus souvent encore l'une à côté de l'autre, durant beaucoup de guerres civiles ou extérieures. Récemment, je veux dire à l'époque du Grand Changement, nos pères ont pris les armes ensemble pour restaurer dans sa splendeur le pouvoir impérial. Et, quoique, un peu plus tard, lors des événements de Koumamoto[1], cette confraternité guerrière se trouvât rompue, le sang versé en cette occasion glorieuse ne nous empêcha point, vous et moi, de nous lier d'amitié, douze ans après, quand nous entrâmes, le même jour, au service de l'Empereur.
--Le sang versé, Yorisaka, lorsqu'il j'exige pas de vengeance, n'a jamais fait que cimenter l'union des deux familles l'une et l'autre fidèles observatrices du _Bushido_.
--Il en est certainement ainsi. Nous avons été, Hirata, comme sont deux doigts d'une seule main. Mais il me semble que nous ne le sommes plus. Me trompé-je? Je vous conjure de me donner là-dessus votre sentiment, sans courtoisie.
Le vicomte Hirata avait relevé la tête.
--Vous ne vous trompez pas,--dit-il simplement.
--Votre sincérité m'est précieuse,--répliqua le marquis Yorisaka, impassible.--Pardonnez-moi donc si j'y réponds par une sincérité égale. Quoique, en toutes circonstances, vous ayez continué de me témoigner mille égards dont je suis indigne; quoique personne n'ait assurément pu soupçonner, d'après vos paroles ou votre attitude, ce refroidissement de notre amitié, il m'est impossible d'endurer plus longtemps une humiliation même secrète. J'ai donc résolu d'en finir aujourd'hui même; et je vous prie, honorablement, de m'expliquer en quoi j'ai démérité auprès de vous. Telle est ma question.
Ils se regardaient l'un et l'autre fixement, tous deux immobiles et seuls au milieu de la plage arrière ruisselante de pluie et d'embrun. Au-dessus de leurs têtes, les deux canons de la tourelle étendaient leurs volées immenses. Et, tout alentour, la mer, violemment fouettée par le vent, gémissait et hurlait en bouleversant ses lames.
Le vicomte Hirata répondit plus lentement encore que le marquis Yorisaka n'avait parlé:
--Yorisaka, vous avez tout à l'heure rappelé des souvenirs qui nous sont communs. Soyez bien assuré que ces souvenirs-là n'étaient pas sortis de ma mémoire. Me permettrez-vous maintenant d'en rappeler d'autres, qui peut-être sont sortis de votre mémoire à vous? Vous avez parlé du Grand Changement. Il est exact qu'à cette époque illustre, origine de l'ère Meïji, votre clan et mon clan ont ensemble tiré le sabre pour le Mikado contre le Shôgoun. Mais avez-vous oublié la cause première de cette lutte? Il ne s'agissait pas de fidélité dynastique. Nul Shôgoun jamais n'avait usurpé les prérogatives essentielles des Divins Empereurs fils de la Déesse Solaire[2]. Et sept cents années durant, les princes Foudjiwara, ou Taïra, ou Minamoto, ou Hôjô, ou Ashikaga, ou Tokougawa, avaient, sans inconvénient, substitué leur volonté robuste à la faible volonté des Mikados. Qu'y avait-il donc, de changé pour que, tout à coup, tant d'hommes nobles voulussent détruire une organisation sept fois séculaire? Il y avait, Yorisaka, ceci: que, cinq ans plus tôt, des vaisseaux noirs venus d'Europe, avaient bombardé Kagoshima, et que le Shôgoun, au lieu de combattre, avait signé une paix honteuse. Telle fut en vérité la cause. Le Japon, ayant mangé l'insulte et n'ayant pas bu la vengeance, se leva d'un seul bond contre le Shôgoun, au cri dix mille fois répété de: «_Mort à l'Étranger!..._» Mort à l'Étranger. Ainsi crièrent nos ancêtres, marquis Yorisaka. Ainsi crièrent-ils sur tous les champs de bataille, jusqu'à ce que le Mikado eût été restauré dans sa puissance originelle. Ainsi crièrent mes ancêtres à moi; ainsi criaient-ils encore au jour rouge de Koumamoto, quand, indignés contre le nouveau pouvoir, en apparence aussi débile que l'ancien, ils marchaient derrière Saïgo, qui leur avait promis de laver la honte commune dans la victoire ou dans la mort. Ainsi crié-je aujourd'hui, moi. Car je suis l'héritier légitime de ces cadavres. Leurs tablettes funéraires n'ont jamais quitté ma ceinture. Depuis trente ans que je vis, j'attends l'heure de rendre à ces tablettes ce qui leur est dû: la libation de sang. Et voici que cette heure sonne!... Yorisaka, pardonnez-moi ce long discours. Je ne doute cependant pas qu'il ne vous ait donné pleine satisfaction. Vous n'avez certes point démérité auprès de moi. Et que vous importerait, d'ailleurs, le jugement d'un très petit daïmio, dépourvu d'intelligence? Mais je vous ai ouvert mon cœur et vous y avez lu comme dans un livre imprimé en beaux caractères chinois, très noirs: je hais l'étranger de toute la force de ma haine. Vous, au contraire, qui le haïssiez pareillement jadis, l'aimez aujourd'hui. N'avez-vous pas adopté peu à peu ses mœurs, ses goûts, ses idées, sa langue même, que vous parlez sans cesse avec cet espion anglais, soi-disant notre allié? Loin de moi l'outrecuidance d'un blâme! Tout ce que vous faites est, évidemment, bien fait. Mais nos sentiments opposés creusent entre nous un abîme, un abîme que rien ne pourra combler.
Le vicomte Hirata s'était tu. Le marquis Yorisaka ne répliqua pas tout de suite. Il avait écouté jusqu'au bout sans sourciller, ni détourner son regard. A la fin, ayant réfléchi plusieurs graves minutes, il embrassa d'un geste brusque tout l'horizon du sud, noyé de brumes et de fumées confuses, et, d'un ton détaché, questionna:
--Hirata, ne voyez-vous pas quelque chose, là-bas?... On a piqué midi, si je ne me trompe... Oui. En ce cas, ces nuages verticaux sont probablement les panaches des cheminées russes. Voici venir l'étranger, Hirata, l'étranger que vous croyez haïr si fort...
Il souriait, et ses paupières à demi closes bridaient ses yeux, les resserraient en deux fentes obliques, minces et noires.
--... L'étranger que vous croyez haïr si fort... A ce propos, Hirata ... vous avez pris connaissance des ordres secrets... La tactique est singulièrement modifiée, ne trouvez-vous pas?... en ce qui concerne l'artillerie, surtout...
--Oui...
--Oui! Singulièrement modifiée! On ne dispersera plus le tir, comme autrefois... Le feu sera concentré sur la tête des colonnes ennemies... En outre, afin de parer aux accidents de transmission, on a prévu pour les sections isolées une autonomie très large... La tentative est fort audacieuse. Peut-être ne l'aurions-nous pas risquée, si des renseignements de source européenne,--anglaise,--n'avaient persuadé l'amiral du succès plus que probable, du succès certain que notre audace nous vaudra. Ces renseignements, savez-vous, Hirata, qui les a obtenus? qui les a conquis ou volés, par la force ou par la ruse, hardiment, patiemment, péniblement? C'est moi, Hirata. Il se peut que vous haïssiez l'étranger autant que vous dites. Il se peut que je l'aime autant que vous croyez. Mais il se peut aussi qu'un ennemi tel que vous lui soit moins funeste qu'un ami tel que moi.
Le vicomte Hirata fronça les sourcils.
--Yorisaka,--dit-il,--ma stupidité est si grande que vous n'avez pas pu, je le vois, saisir le sens exact de mes paroles. Vous êtes assurément, pour la flotte russe, un adversaire plus dangereux que je ne suis. Et jamais n'est entrée dans ma tête l'injurieuse supposition que vous ne sachiez le mieux du monde faire votre devoir, et servir très utilement, les desseins de l'Empereur. Mais vous êtes comme ces maîtres d'armes qui tuent sans colère, quoique infailliblement. Aujourd'hui, je tuerai moins bien que vous. Mais je tuerai avec ivresse. Et ma fureur ne peut pas lier amitié avec votre indifférence.
Le marquis Yorisaka s'était croisé les bras:
--Jugez-vous donc,--dit-il, parlant presque bas,--jugez-vous donc que mon indifférence soit autre chose qu'un masque, sous lequel bouillonne une fureur plus furieuse peut-être que la vôtre?... Hirata, je pensais que vos yeux savaient mieux voir!...
Le marquis Yorisaka s'était cette fois départi de son calme:
--Je pensais que vos yeux avaient su lire en moi! Mon faux visage n'était que pour les hommes d'Europe. Et vous vous y êtes trompé, vous, un noble Nippon! Vicomte Hirata, vos ancêtres sont tombés à Koumamoto, et vous vous souvenez d'eux, et vous conservez pieusement leurs tablettes funéraires. Mais n'avez-vous pas compris la leçon qu'ils nous ont donnée par leur défaite et par leur mort? Leçon de patience et de prudence! leçon de ruse! Le temps n'est plus des batailles simplement gagnées au tranchant du sabre. Pour vaincre l'étranger, nous avons commencé, vous et moi, par aller dans ses écoles. Mais la science que nous y apprenions n'était pas grand'chose. En outre, nous l'apprenions mal. Nos cervelles japonaises n'assimilaient pas l'enseignement européen. Et je sentis vite la nécessité où nous étions d'acquérir d'abord des cervelles européennes, quoi qu'il pût nous en coûter par ailleurs. Je m'y appliquai; et peut-être y suis-je parvenu ... non sans fatigue et sans dure souffrance!... souffrance plus dure que personne ne saura jamais... Mais il le fallait pour l'affranchissement, pour l'exaltation de l'Empire. Je vous le dis, Hirata, le rouge m'est dix mille fois monté à la face, d'oublier, pour mieux imiter l'âme occidentale, les préceptes les plus rigoureux de l'éducation d'un daïmio: Mais je songeais alors aux malades que leurs médecins envoient se plonger dans des bains de boue, et qui en sortent guéris et robustes. Je sors aujourd'hui de ma boue à moi. J'en sors guéri de mon ancienne faiblesse et robuste pour la lutte qui va s'engager. Et je ne regrette rien. Mais je ne m'attendais pas, ayant accompli ma tâche, à subir le dédain d'un compagnon d'autrefois.
Les yeux du vicomte Hirata étincelèrent et sa voix résonna plus sèche:
--Je vous ai dit, Yorisaka, qu'il n'était pas question de dédain. Je prends l'extrême liberté de vous le redire. J'apprécie hautement le souci patriotique qui vous a guidé. Mais vous-même le proclamiez à l'instant: votre cervelle a cessé d'être japonaise pour devenir européenne. Ma cervelle à moi, tout à fait grossière, ne réussira jamais à imiter la vôtre. Pour nous entendre désormais, notre double effort serait donc vain. A présent, tout étant dit là-dessus, ne vous semble-t-il pas superflu de parler davantage?--Un seul mot encore,--fit Yorisaka Sadao.--J'ose vous questionner une seconde et dernière fois... Hirata, nous remporterons tout à l'heure, ici même, dans ce détroit de Tsou-shima, une grande victoire. Eussiez-vous préféré que cette victoire fût une défaite, mais que tous les Nippons d'aujourd'hui fussent encore pareils aux Nippons de Koumamoto:
--Je suis trop ignorant pour vous répondre selon la sagesse,--fit Hirata Takamori.--Mais permettez que très humblement, je vous interroge à mon tour: Êtes-vous certain que tout à l'heure nous serons, comme vous l'affirmez, vainqueurs! Et, si nous étions vaincus; avez-vous imaginé le nom dont l'Europe nous nommerait, l'Europe que nous aurions plagiée inutilement, ridiculement?
--Oui,--prononça le marquis Yorisaka.--L'Europe nous nommerait des singes. Mais nous ne serons pas vaincus.
--Yoshits'né lui-même le fut. Si nous l'étions?
--Nous ne le serons pas.
--Je le crois sur votre parole. Nous serons donc vainqueurs. Mais après?
--Après?
--Après la bataille? Après la paix signée? Vous rentrerez, Yorisaka, dans votre maison de Tôkiô. Vous y rapporterez votre cervelle européenne, et vos idées, et vos mœurs, et vos goûts européens. Et comme vous serez un héros très glorieux, le peuple japonais, séduit par votre illustre exemple, imitera vos goûts, vos mœurs, vos idées...
--Non,--dit Yorisaka.
[Footnote 1: C'est à Koumamoto que Saïgo fut vaincu en 1877, et avec lui tout le clan Satsouma.]
[Footnote 2: Amateraç'no Ohomi Kami, qui enfanta la dynastie mikadonale.]
XXVII
De l'avant à l'arrière et du spardeck jusqu'aux soutes, les trompettes nipponnes, aigres et stridentes, rappelaient au branle-bas de combat. Yorisaka Sadao, soulevant la trappe de fermeture, pénétra dans la tourelle de retraite.
--Fixe!
Le sous-officier, raide comme un bâton, saluait, les talons joints, la main à la visière. Les hommes, quartiers-maîtres et matelots, tournèrent vers le chef douze figures respectueusement souriantes.
--Repos!--dit Yorisaka.
Et il commença de passer une inspection brève, mais minutieuse.
La tourelle était une chambre basse, sans porte ni fenêtre, une chambre hexagonale, longue de dix mètres, large de huit, toute cuirassée d'acier épais. Les deux canons énormes l'emplissaient aux trois quarts; et le peu d'espace restant était accaparé par les berceaux, les châssis, les affûts, les monte-charges, les refouloirs, les écouvillons, les pointages, les lunettes, les hausses, les transmetteurs, et tout le tuyautage d'eau sous pression, et tout le tuyautage d'air comprimé, et toute la canalisation électrique, et tout l'inextricable fouillis de fer, de cuivre et de bronze que nécessite la manœuvre de deux pièces marines du plus gros calibre qui soit.
Six lampes à incandescence enveloppaient et pénétraient chaque mécanisme d'une lumière multiple, crue et sans ombres. Et le jour extérieur n'y ajoutait qu'une sorte de halo bleuâtre, filtré par la fente annulaire de là double embrasure, entre cuirasse et canon.
Yorisaka Sadao fit le tour des deux culasses, scrutant toutes les choses une à une, et regardant chaque homme au visage. Puis, arrivant à l'échelle médiane, il en grimpa les trois marches, et s'assit sur la sellette de commandement. Sa tête dépassait ainsi le plafond blindé, et sortait de la tourelle par l'orifice du capot central. Ce capot, blindé lui-même, formait casque. Et Yorisaka Sadao, protégé de la sorte contre les coups ennemis, apercevait néanmoins tout le champ de bataille par trois trous assez larges ménagés dans le blindage. L'orifice du capot lui permettait d'autre part de communiquer facilement avec les canonniers, et de bien voir le fonctionnement des pièces.
Assis, il se baissa d'abord, et considéra, au-dessous de lui, toute la tourelle immobile et attentive. Une extraordinaire sensation de puissance se dégageait de cette formidable machine et de ces treize hommes qui en étaient la chair vivante et les nerfs. Le chef qui commandait à cela tenait vraiment dans sa main une foudre plus terrible que celle du ciel. Yorisaka Sadao, d'orgueil, crispa les poings. Puis, immédiatement calme, il haussa la tête, et regarda par les trous du casque,--par les trois trous, méthodiquement, de gauche à droite.
La mer déferlait toujours, glauque et creuse, sinistre sous le linceul opaque des nuages lourds. La plage arrière, aperçue en contre-bas, n'était qu'un radeau triangulaire, assiégé par les lames et ruisselant. L'armée avait viré de bord. Elle courait maintenant cap à l'ouest, vers Tsou-shima, chaque bâtiment s'efforçant de tenir bien son poste, et de serrer son intervalle aux quatre cents mètres réglementaires. La ligne s'allongeait sur près de trois mille marins, du _Mikasa_ chef de file, à l'_Iwate_, matelot de queue. Le _Nikkô_ suivait le _Mikasa_, le _Shikishima_ suivait le _Nikkô_, et derrière cette première division, que le vieux Togo commandait en personne, toutes les autres s'avançaient en bel ordre, la division Kamimoura, la division Simamoura, tous les cuirassés, tous les croiseurs-cuirassés, toute la force vive de l'Empire. Dans le sillage écumeux et plat, Yorisaka Sadao voyait venir les hautes silhouettes grises hérissées de canons en bataille. Et le pavillon du Soleil Levant, arboré à chaque mât, semblait secouer sur les vaisseaux et sur la mer les prémices glorieuses du sang rouge près de couler...
--Balancez!... Tourelle à gauche!... Stop!... Tourelle à droite!...[1]
Le pointeur, assis entre les deux pièces, et l'œil à sa lunette, appuyait sur la crosse du pistolet de tir. Un bourdonnement doux monta du moteur électrique, et, docile comme un jouet, la tourelle géante tourna de droite à gauche, tourna de gauche à droite, entraînant comme fétus, sans bruit ni secousse, hommes, machines, canons, cuirasse. Sous les yeux de Yorisaka Sadao, l'horizon défila comme la toile sans fin d'un décor mobile. Par tribord, une escadre lointaine apparut, tout empanachée de fumée, une escadre de croiseurs qui, visiblement, se hâtait vers son poste de bataille,--Dewa sans doute, et Ouriou derrière lui... Par bâbord, la brume formait rideau, et l'on n'apercevait rien encore de l'ennemi, proche pourtant.
La cloche piqua un coup double, puis un coup simple:--une heure et demie. Une trompette sonna trois notes longues, puis deux notes brèves:--_Préparez-vous à combattre par bâbord._--D'un signe, Yorisaka transmit l'ordre au pointeur. La tourelle vira, face à l'adversaire présumé.
--Chargez les pièces!
Un cliquetis de chaînes-galles annonça seul la manœuvre des monte-charges. Les servants, muets, s'affairaient, avec des gestes vifs et précis à miracle. Les deux culasses s'ouvrirent, les deux obus s'engouffrèrent dans le trou noir huileux des chambres à poudre, les deux refouloirs se déroulèrent sur leurs galets. Des sons nets marquaient le temps de la charge: le choc métallique des projectiles heurtant les cloisons de l'âme, le froissement des gargousses de soie poussées à coups de poing l'une sur l'autre, le battement clair des culasses refermées... Yorisaka Sadao, chronomètre en main, sourit: vingt-quatre secondes, presque un record! Les Russes feraient mieux, s'ils pouvaient...
Derechef, le silence régna. Par les trous du casque blindé, on continuait de ne rien apercevoir, rien que la brume et que la mer. Yorisaka Sadao, patient, cessa de regarder. Il prit son télémètre, et, scrupuleusement, le vérifia. Les miroirs n'étaient pas tout à fait parallèles: il corrigea l'erreur. Un télémètre de tourelle, mon Dieu! ce n'est pas grand'chose de précis. Mais si les télémètres de blockhaus venaient à manquer, comme au 10 août... Faute de sabre, le héros Yoshits'né dégainait un éventail...
Yorisaka Sadao reposa le télémètre, et, une fois de plus, haussa la tête. Est-ce que le brouillard n'allait pas se dissiper enfin?... Ah! du nouveau: un signal montait aux drisses, et le _Mikasa_, brusquement, venait sur la gauche...
Le timbre électrique résonna. Au tableau transmetteur deux lampes s'allumèrent; les aiguilles tournèrent sur les cadrans. Les trompettes de toute l'armée lançaient encore une fois leurs notes aigres. Yorisaka Sadao, soudain raidi sur sa sellette, commanda:
--Préparez-vous à combattre par tribord!... Tourelle à gauche! quatrième vitesse!
La tourelle, déjà, obéissait, pivotait.
--Distance, sept mille trois cents mètres! Correction: cinq millièmes à droite! Stop!
Les deux longues volées se dressèrent, braquant très haut leur gueule en arrêt. Yorisaka Sadao se pencha, fouillant des yeux la ligne trouble où se mêlaient le ciel et la mer... Oui... là-bas, droit au sud ... parmi les nuages opaques entassés sur l'horizon ... des volutes noirâtres montaient,--trois, quatre, cinq, régulièrement espacées ... sept, huit ... et d'autres encore ... douze, quinze, vingt, trente...
--Amorcez! Armez!
La voix calme ne tremblait pas, pas du tout.
L'appel téléphonique tinta. Yorisaka Sadao décrocha le récepteur:
--Allo!... Oui ... l'amiral télégraphie?...
Il se baissa, fit face aux canonniers, et répéta, sans un mot de commentaire:
--L'amiral télégraphie: «Le salut de l'Empire dépend du résultat de la bataille. Tous, faites votre devoir!»
Cette fois, la voix moins calme avait tremblé un peu. Mais, dans le même instant, elle recouvra toute sa froideur sèche:
--Quatre-vingts degrés! Pointez sur la tête de la ligne ... oui, à gauche, sur le bateau à deux cheminées... Attention!...
Yorisaka Sadao avait saisi son télémètre, et contrôlait les distances successivement inscrites au tableau transmetteur:
--Sept mille cent!... Six mille huit cents!... Six mille quatre cents!...
Il s'interrompit une seconde. Là-bas, sur les coques ennemies, maintenant bien distinctes, des éclairs brillaient soudain: les Russes ouvraient le feu ... trop loin peut-être...
--Six mille mètres!...
Il s'interrompit encore. A moins de cent mètres du _Nikkô_, une immense gerbe d'eau venait de jaillir et retombait en pluie lente,--le premier obus fouettant la mer, le premier obus tiré, en ce jour décisif, par l'Occident contre l'Orient... Yorisaka Sadao, dédaigneux, toisa le haut fantôme blanc, qui achevait de s'évanouir dans la brise. Ce n'était que cela: un peu d'embrun soulevé. Ils tiraient mal...
--Cinq mille neuf cents!...
D'autres obus éclataient çà et là, parmi les vagues, tous en deçà du but. Oui, les Russes tiraient très mal. Une interminable minute passa. Enfin un ronflement brutal, pareil au bruit des ailes d'une abeille démesurée, annonça un coup trop long... Et comme si ce coup trop long eût été le signal attendu pour la riposte, une détonation proche retentit, la première détonation japonaise...
--Cinq mille sept cents mètres!
La voix, toujours irréprochablement nette, détacha chaque syllabe en l'articulant:
--Commencez le feu!...»