Part 12
Le halo bleuâtre, filtré par le jour extérieur à travers la double embrasure, entre cuirasse et canon, se changea tout d'un coup en un rayonnement pourpre, éblouissant: hors des gueules en arrêt, deux flammes prodigieuses s'étaient ruées, longues de vingt mètres et rouges comme sang. Une secousse effroyable ébranla la tourelle comme une rafale ébranle un roseau. Un tonnerre inouï, dont nul fracas terrestre ne saurait donner l'idée, déchira, accabla toutes les oreilles alentour, laissant tous les hommes, pour plusieurs secondes, sourds et presque ivres. Et les culasses énormes, lourdes chacune comme plusieurs canons de campagne, reculèrent de trois pieds et rebondirent en batterie, plus vite qu'un tireur exercé ne fait tourner le barillet de son revolver. Déjà, la voix de Yorisaka Sadao, glaciale et sereine, ramenait parmi les servants la lucidité et le sang-froid.
--Cinq mille six cents mètres!... Feu accéléré!...
[Footnote 1: Les commandements japonais ont été traduits en commandements français équivalents.]
XXVIII
Herbert Fergan s'abrita derrière ses mains en cornet, et alluma une cigarette. Il se tenait hors du blockhaus, afin de ne point encombrer davantage l'étroite cellule cuirassée dans laquelle s'agitaient le commandant, l'officier de manœuvre, l'officier de tir et leurs aides. Lui, debout sur la passerelle, et à découvert, regardait avec flegme les projectiles russes éclater à l'entour. Il était brave. Sa cigarette convenablement allumée, il reprit ses jumelles et recommença d'étudier les deux flottes, aux prises. Il regardait lentement, méticuleusement; il épiait avec une curiosité professionnelle les signes de fatigue ou de détresse que donnait l'un ou l'autre de ces combattants acharnés. Ici, c'était une muraille éventrée, un mât rompu, des superstructures en miettes. Là-bas, c'était une cheminée par terre, une tourelle écrasée, un blockhaus emporté. Le profil des vaisseaux, d'abord net et géométrique, se déformait, se dénivelait, se frangeait de débris et de décombres. Par intervalles, Herbert Fergan reposait ses jumelles, ouvrait son carnet, consultait sa montre, et notait quelque épisode de la bataille. Le canon hurlait sans interruption, et si fort que les oreilles brisées n'en souffraient même plus. Et ce n'était qu'en observant la lueur toujours égale et flamboyante dont le _Nikkô_ s'enveloppait comme d'une gloire, que Fergan constatait la vigueur encore intacte du feu nippon. En face, au contraire, les bâtiments russes crépitaient déjà moins dru, comme des bûches à demi consumées, qui ne peuvent plus prodiguer leurs étincelles. Herbert Fergan pivota sur ses talons et parcourut d'un coup d'œil toute la circonférence de l'horizon. Les deux lignes opposées couraient parallèlement vers l'est, l'une régulière et bien manœuvrante, l'autre en désordre et sur le point d'être disloquée. Allons! l'événement justifiait les pronostics: Rodjestvensky n'«étalait» pas contre Togo. Sur le carnet, le crayon sténographia: «_2 h. 35, bataille gagnée_. Osliabia, _désemparé, abandonne._ Souwarof, _hors de combat_. Nikkô, _point d'avaries majeures_...» Herbert Fergan, bon prophète, sourit. Non que la victoire japonaise lui tînt à cœur! Tout au plus sa sympathie allait-elle moins volontiers aux rustres Moscovites qu'à ces Nippons dont il avait goûté fort agréablement l'hospitalité délicate et voluptueuse... Mais, pour peu qu'on y songeât, la flotte de Togo était proprement une flotte anglaise,--une flotte construite en Angleterre, armée en Angleterre, exercée, aguerrie selon la méthode et les principes anglais.--Et l'amour-propre britannique trouvait son compte dans un succès, tout bien pesé, national...
--All right! Avant une heure tout sera fini. Mais il faut vivre jusque-là!...
Un obus--le sixième ou le septième--éclatait sur le spardeck, émiettant çà et là quelques cadavres. Fergan, impassible, se pencha: le pont, tout à l'heure propre et poli comme un parquet de salon, n'était plus qu'un chaos de choses informes, emmêlées, enchevêtrées, déchiquetées, broyées. Du sang ruisselait. Des membres d'hommes, arrachés, alternaient avec des poitrines ouvertes et des entrailles répandues. Et du feu dévorait ces lambeaux. Mais l'eau des pompes à incendie combattait encore victorieusement les flammes, et, sur toutes choses, la canonnade triomphante ne tarissait point. Déchiré, dévasté, meurtri, le cuirassé n'en crachait pas moins furieusement la mort à la face de ses ennemis. Et Fergan, ayant sondé d'un regard toutes ces blessures béantes, mais superficielles, répéta la phrase inscrite l'instant d'avant sur le carnet de notes:
--_Nikkô_, point d'avaries majeures...
Comme il prononçait le dernier mot, un officier, se précipitant hors du blockhaus, le heurta au passage, et, courtois, malgré la fièvre du moment, s'inclina pour s'excuser, avant de continuer sa route.
--Eh! Hirata, cher ami! où courez-vous ainsi?
Le vicomte Hirata descendait déjà l'échelle du faux pont. Il s'arrêta cependant, poliment, pour contenter d'un mot la curiosité de l'hôte anglais:
--Réparer la communication du blockhaus à la tourelle arriè...
Herbert Fergan n'entendit pas la dernière syllabe. Un obus éclatait encore, contre le blockhaus même, cette fois ... un obus de gros calibre, au fulmi-coton...
Fergan perçut un bruit immense, vit un brouillard couleur d'ocre plus brillant, beaucoup plus brillant que le soleil ... et se releva lourdement, péniblement, par un effort atroce des jambes et des bras, et un effort pire de la cervelle, de la cervelle ankylosée qui ne comprenait pas, qui avait cesse de comprendre...
La passerelle n'était plus là, ni le blockhaus. A leur place, il y avait ... il y avait du métal ... du fer, du cuivre, du bronze, mêlés, amalgamés, confondus ... du métal en charpie, en écheveau, en dentelle fine... C'était encore rouge de feu, et, par places, noir de cendres. Fergan, laborieusement, se rendit compte: l'obus avait tout emporté, tout fondu, tout évaporé... Et tout le monde était mort ... tout le monde, le commandant, l'officier de tir, l'officier de manœuvre, les aides ... tout le monde, excepté lui, Fergan, qui avait été seulement jeté, sans s'en apercevoir, ici ... ici, sur le spardeck, à vingt mètres de l'explosion... Il se redressa, il regarda à l'entour. Juste à côté de lui, une tête coupée, coupée très proprement, comme à la faux, gisait dans une flaque brune. Elle souriait, tranchée si vite que ses muscles, soudain paralysés, n'avaient pas même eu le temps d'effacer leur sourire...
Fergan parla, étonné que sa voix eût encore un son:
--Tout le monde ... oui ... tout le monde est mort... Tiens? non! pas tout le monde...
Au sommet du décombre encore incandescent, au milieu même des flammes et des braises, un homme apparaissait, fantastique. Accroché on ne savait à quoi, on ne savait comment, il se penchait au-dessus du tube acoustique qui descendait au plus profond du navire, vers le poste central, où convergent tous les porte-voix de l'artillerie, du gouvernail et des machines, et, dans ce tube béant, il criait des ordres, il commandait la manœuvre que les gens d'en bas, abrités, eux, exécutaient, sans soupçonner assurément l'effroyable posture de celui qui leur servait d'yeux, d'oreilles et d'intelligence, et qui, menacé à chaque seconde de l'anéantissement dans une fournaise sans nom, continuait, impassible, de guider vers la victoire le cuirassé toujours combattant!...
--Hirata Takamori!...
Herbert Fergan, encore chancelant, écarquillait les yeux, et contemplait avec stupeur l'officier japonais, debout sur son piédestal terrible. L'explosion de l'obus, évidemment, l'avait lancé, lui aussi, à bas de la passerelle pulvérisée... Et ce n'étaient pas seulement des reflets de feu, c'était du sang qui empourprait son uniforme noir... Mais, à peine abattu, il avait trouvé dans son énergie prodigieuse, dans l'orgueil de sa race daïmiaque, plus stoïque que ne fut Sténon et son école, la force surhumaine de secouer d'un seul coup sa torpeur, et de bondir d'instinct vers le poste de bataille le plus proche et le plus périlleux...
Fergan, humilié, sentit sa face chaude: un Japonais avait fait cela, alors que lui, Anglais, était resté, quoique sans blessure, par terre, accablé, évanoui...
Herbert Fergan, brusquement, fit demi-tour, et s'éloigna vers l'arrière, marchant à pas très lents et bombant la poitrine, soucieux, pour l'honneur de l'Angleterre, d'égaler la contenance du vicomte Hirata Takamori...
XXIX
_Vous le croyez votre dupe: s'il feint de l'être, qui est plus dupe de lui ou de vous?_
LA BRUYÈRE.
--Quatre mille quatre cents mètres!
Le marquis Yorisaka, l'œil rivé à la lunette du télémètre de tourelle, ne se retourna pas en entendant battre la trappe de fermeture. Herbert Fergan venait d'entrer, et désireux de ne point troubler les servants des pièces, il se tint sur la trappe même, immobile et muet.
--Quatre mille deux cents!
Ensemble, les deux canons géants tonnèrent. Fergan, pris au dépourvu, tournoya comme un homme blessé, et se retint contre la muraille...
--Quatre mille?
Après trente minutes de bataille, rien ici n'était changé;--rien, sauf un homme tout à l'heure vivant, maintenant mort. Son cadavre gisait sur le parquet d'acier, la tête ouverte: une clé de démontage, arrachée de son croc par le choc d'un projectile, avait fracassé cette tête. Accoutumés à voir du sang, les survivants s'étaient contentés de jeter un seau d'eau sur les débris rouges.--pour éviter qu'on glissât. Et le combat, bien entendu, continuait comme si de rien n'était,--froidement, silencieusement, obstinément.
--Quatre mille trois cents!
Toutefois, le tableau transmetteur d'ordres ne fonctionnait plus, et la tourelle, isolée, autonome, se battait comme elle pouvait, au jugé, à l'aveugle. Yorisaka Sadao s'estimait trop heureux, à présent, d'avoir, comme suprême corde à son arc, le télémètre de tourelle, qui seul lui permettait encore d'apprécier tant bien que mal, au travers de la fumée et de la brume, les variations de la distance et les changements de la correction...
--Quatre mille cinq!
Derechef, la double détonation éclata. Aguerri cette fois, Herbert Fergan se pencha en avant, et regarda au dehors par la fente annulaire de l'embrasure. Au bout de la ligne de mire, très loin, profilée en ombre chinoise sur l'horizon lumineux, la silhouette d'un cuirassé russe, apparaissait, cible déjà criblée. Des gerbes d'eau jaillissaient devant lui, soulevées par les coups trop courts. Fergan distingua tout à coup deux de ces gerbes, plus hautes que toutes les autres. Et il comprit que c'étaient les obus mêmes de la tourelle qui venaient de frapper là, en deçà du but.
--Bon!--murmura-t-il,--les Russes en ont assez!... Ils s'éloignent...
Et, dans le même instant, il songea que le réglage du tir allait devenir difficile. Plus de blockhaus, plus d'officier télémétriste... Mauvaises conditions pour obtenir un «pour cent» efficace, au moment que choisissait l'ennemi pour s'écarter brusquement du champ de bataille.
Car l'ennemi s'écartait, c'était positif. Par la fente annulaire, Fergan, clairement, vit le cuirassé de tête venir sur bâbord. Il gouvernait sur la queue japonaise, espérant sans doute l'envelopper, et fuir vers le nord à la faveur de la brume, toujours flottante et floconneuse. Mais déjà Togo, déjouant la manœuvre, obliquait lui-même à gauche. Et le _Nikkô_, imitant le coup de barre de l'amiral, fit route dans les eaux du _Mikasa_.
--Cessez le feu! Tourelle à droite!...
Les cuirassés russes doublaient l'arrière-garde. On allait combattre par bâbord. Toutes les conditions du tir s'en trouvaient naturellement bouleversées, et le réglage à reprendre élément par élément...
--Héi!...
Deux servants, lâchant leurs culasses, s'étaient jetés en avant, vers la sellette de commandement. Et Fergan, d'instinct, s'élança avec eux.
Le marquis Yorisaka Sadao venait de glisser jusqu'à terre,--sans un cri, sans un gémissement.
Mais son épaule, effroyablement déchirée, laissait ruisseler un tel flot de sang que, déjà, sa face jaune était devenue verte. Un éclat d'obus l'avait évidemment frappé par l'un des trois trous du casque, sans que de la tourelle on entendît rien, à cause du fracas ininterrompu qui régnait au dehors...
Les servants, aidés de Fergan, étendaient leur chef entre les deux pièces. Il n'était pas tout à fait mort. Il fit un signe il parla, très bas, mais d'une voix encore impérieuse:
--A vos postes!...
Les deux hommes obéirent. Fergan seul demeura penché vers le visage du mourant.
Et il se passa alors une chose singulière.
Le sous-officier de la tourelle, tout de suite, était accouru: à lui revenait l'honneur de prendre la place vacante. Il enjamba le corps grisant, se baissa pour ramasser le télémètre échappé de la main sanglante, et, près de monter sur la sellette, fit tourner l'instrument dans ses doigts, de l'air hésitant d'un homme qui s'avoue inexpert... Et Fergan, malgré sa tristesse sincère, sourit:
--Il va s'en servir Dieu sait comme!...
Or, le marquis Yorisaka, se raidissant, souleva sa main droite, et toucha le sous-officier, qui se retourna.
La tête agonisante s'agitait de droite à gauche:
--Non! pas vous!
Et les yeux déjà ternes, se fixèrent sur l'officier anglais, étonné:
--Vous!
Herbert Fergan eut un haut-le-corps stupéfait.
--Moi?
Il hésita trois secondes, Puis il s'agenouilla tout près de Yorisaka Sadao, et il parla bas,--comme on parle à un malade que le délire égare:
--Kimi, je suis Anglais ... neutre...
Il répéta deux fois, articulant bien, accentuant:
--Neutre ... neutre...
Mais il se tut soudain, parce que les lèvres blêmes remuaient, parce qu'un souffle en sortait, un murmure rauque, indistinct d'abord, mais bientôt plus net, affermi, des syllabes, des paroles, un chant:
--Le temps des cerisiers en fleurs n'est pas encore passé. Maintenant cependant les fleurs devraient tomber, Tandis que l'amour de ceux qui les regardent Est à son extrême exaltation...
Herbert Fergan écoutait, et un froid brusque entra dans ses veines.
Les yeux presque morts ne détachaient pas leur regard, un regard immobile et sombre où semblait luire comme le reflet d'une ancienne vision. La voix, renforcée par un miracle d'énergie, chanta encore:
--Il m'a dit: «Cette nuit j'ai rêvé. J'avais ta chevelure autour de mon cou. J'avais tes cheveux comme un collier noir autour de ma nuque et sur ma poitrine...»
Plus pâle qu'Yorisaka lui-même, Herbert Fergan avait reculé d'un pas; et il détournait maintenant la tête pour échapper au regard terrible. Mais il n'échappait pas à la voix, à la voix plus terrible que le regard:
--Je les caressais et c'étaient les miens; et nous étions liés pour toujours ainsi, par la même chevelure, la bouche sur la bouche, ainsi que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine...
La voix résonnait comme un cristal près de se rompre. Peu à peu, aux joues de Fergan, le sang était revenu. Et ce sang commençait d'empourprer toute la face d'une rougeur honteuse, humiliée, d'une rougeur de soufflet reçu en plein visage...
La voix acheva, plus pressante, et pareille à la voix d'un créancier âpre, qui tout à coup, impérieusement, réclamerait sa dette:
--Et peu à peu il m'a semblé, tant nos membres étaient confondus, que je devenais toi-même ou que tu entrais en moi comme mon songe...»
La voix, à bout de vie, s'éteignit. Et, seul, le regard s'obstina, lançant, dans une flamme dernière, un ordre véritable, clair, irrésistible...
Alors, Herbert Fergan, le front bas et les yeux vers la terre, céda,--obéit.--De la main du sous-officier, il prit le télémètre. Et il gravit les trois marches de l'échelle médiane, et il s'assit sur la sellette de commandement...
Par bâbord, les cuirassés russes, un à un, reparaissaient. Ils s'éloignaient, rapides...
--Un gentleman doit payer,--murmura Fergan.
Il manœuvrait les vis du télémètre. Dans l'oculaire de la lunette, la cible se profila, agrandie, précisée. Le pavillon de Saint-André montra sa croix bleue, nette sur le champ d'étamine blanche. Herbert Fergan, aide de camp du roi d'Angleterre, vit ce pavillon,--le pavillon du tsar.--Le tsar et le roi n'étaient point ennemis...
--Un gentleman doit payer,--répéta Fergan, sombre.
Il toussa. Sa voix résonna enrouée, mais distincte, résolue:
--Six mille deux cents mètres! Huit millièmes à gauche! Continuez le feu!
Dans le silence qui précéda la double détonation, il y eut, sous l'échelle, un bruit à peine perceptible. Le marquis Yorisaka Sadao avait achevé de mourir, sans tressaillement ni râle, discrètement, décemment, correctement. Sa bouche, toutefois, avant de se fermer pour toujours, avait balbutié deux syllabes japonaises, les deux premières syllabes d'un nom qui ne fut point achevé:
--Mitsou....
XXX
Du sommet de cet amas de débris qui était le seul vestige de la passerelle et du blockhaus emportés tous deux par le même obus, le vicomte Hirata Takamori se pencha une dernière fois sur le trou qui descendait vers le poste central, et jeta un dernier ordre, l'ordre qui terminait la journée, et changeait définitivement la bataille en victoire:
--Cessez le feu!
Au grand mât du _Mikasa_, le signal de Togo flottait et resplendissait, pareil à l'arc-en-ciel radieux des fins d'orage. Au zénith, parmi les nuages encore livides, une déchirure bleue s'épanouissait en forme de déesse ailée, planant.
Un cri immense volait de navire à navire, plus vite que ne volent les risées du nord-ouest, quand souffle la mousson d'automne: le cri de triomphe du Japon vainqueur, le cri de triomphe de l'antique Asie, affranchie pour jamais du joug européen:
--_Teikokou banseï!_
--Vie éternelle à l'Empire!
Hirata Takamori, debout, répéta trois fois ce cri. Puis, déployant d'un coup sec l'éventail qui n'avait pas quitté sa manche, il promena du sud au nord et de l'ouest à l'est, un regard d'inexprimable orgueil. L'heure, certes, était bonne, et grisait mieux que dix mille coupes de saké! Trente-trois années durant, depuis le jour que sa mère avait accouchée de lui, Hirata Takamori, consciemment ou inconsciemment, n'avait vécu qu'en attendant cette heure. Mais pour l'ivresse sublime qui maintenant le suffoquait et le noyait comme dans une mer d'alcool pur, trente-trois années n'étaient pas une attente trop longue:
--_Teikokou banseï!_
La clameur, à peine apaisée, reprenait et redoublait. A contre-bord des cuirassés, un aviso, le _Tatsouta_, défilait. Sur sa passerelle, un officier embouchait un porte-voix, et répétait de proche en proche l'ordre du jour dont il était porteur:
--«Les illustres vertus de l'Empereur et l'invisible protection des Ancêtres Impériaux, nous ont donné victoire pleine et entière. A tous qui avez fait de votre mieux, félicitations!»
A cet instant même, le soleil, perçant tout à coup les nuages et la brume, apparut, tangentant l'horizon de l'ouest.
Il apparut tout rouge, pareil à la boule monstrueuse, teinte de feu et de sang, que roule le Dragon Céleste à travers les plaines d'azur ... pareil au disque éblouissant qui règne au centre du pavillon de l'Empire... Et il plongea dans la mer, obliquement.
Hirata Takamori le regardait. C'était comme le symbole de la patrie nipponne, qui flottait là, qui promenait son dernier rayon, sa dernière caresse lumineuse sur ce champ de bataille où tant de sang venait de couler pour que la patrie nipponne fût plus grande!... Et voilà que, soudain, l'allégorie fut précisée, magnifiée: un vaisseau russe, vaincu, désemparé, incendié, traînait au loin, dans l'ouest, son agonie. Tout à coup le soleil atteignit cette carcasse ruinée, cette ombre près de s'engloutir, et l'entoura comme d'un linceul de pourpre et d'or. Les mâts brisés, les cheminées chancelantes, la coque dénivelée, déchirée, se dessinèrent funèbres sur l'orbe éblouissant. Hirata Takamori reconnut ce vaisseau qui allait mourir. C'était le _Borodino_, l'un de ceux-là mêmes que le _Nikkô_ avait combattus de plus près... Et le soleil, peu à peu, s'enfonça et disparut. Et le vaisseau disparut aussi, en même temps...
Hirata Takamori fit demi-tour. Le _Tatsouta_ s'approchait du _Nikkô_ et le hélait:
--Liberté de manœuvre pour la nuit.--Rendez-vous demain matin à Matsou-shima.
--Bien,--dit Hirata.
--L'amiral désire savoir le nom de l'officier qui a pris le commandement du _Nikkô_ après la destruction du blockhaus?
--C'est moi: le vicomte Hirata.... _Hirata shishakou!..._
Il omit son prénom et répéta son titre familial, afin que tous les ancêtres eussent leur juste part de l'honneur qui était fait au descendant.
Les deux navires s'éloignaient déjà, emportés par leur erre.
--Vicomte Hirata,--cria l'officier du _Tatsouta_,--il m'est agréable de vous annoncer la satisfaction particulière de l'amiral, et son intention de vous nommer avec éloge dans son rapport au Divin Empereur.
Sans répliquer, le vicomte Hirata s'inclina jusqu'à terre. Quand il se releva, le _Tatsouta_ n'était plus à portée...
Un trompette traversait le pont, allant d'une échelle à l'autre. Hirata Takamori l'appela, donna l'ordre de sonner le branle-bas du soir...
--On alignera les morts sur la plage arrière, honorablement.
La nuit tombait maintenant, vite. On alluma les feux de position et les feux de route. Hirata Takamori, abdiquant pour un temps ses fonctions de commandant par intérim, quitta la passerelle et fit une ronde à travers les coursives dévastées du _Nikkô_. Les circuits électriques avaient été hachés. Mais, à force d'ingéniosité et d'adresse, des circuits de fortune avaient pu être rétablis. Et presque partout l'éclairage était normal.
Au bout de sa ronde, Hirata Takamori parvint à la plage arrière, et, ayant salué deux fois, à l'ancienne mode, passa la revue des morts...
Ils étaient trente-neuf. On les avait couchés côté à côte, sur deux rangs, sous la double volée des grands canons jumeaux. Ils dormaient là, leurs corps en loques bien rassemblés et recousus dans des sacs de toile grise, et leurs têtes calmes souriant aux rayons de la lune.
Deux quartiers-maîtres, lanternes en main, éclairèrent chaque visage. Un enseigne, à voix respectueuse, faisait l'appel. Il passa d'abord devant trois sacs vides. On n'avait pas retrouvé vestige du commandant mort, non plus que de l'officier de manœuvre, non plus que de l'officier de tir.
Devant le quatrième sac, l'enseigne nomma:
--Capitaine de vaisseau Herbert W. Fergan.
Hirata Takamori se baissa. L'officier anglais avait été frappé par un éclat d'obus au-dessous du menton, à la gorge même. Les deux carotides étaient tranchées et la moelle épinière en bouillie.
--Où a-t-il été tué?--questionna Hirata.
--Dans la tourelle de 305.
--Hé!... On meurt partout!...
Ce fut toute l'oraison funèbre d'Herbert Fergan.
Devant le cinquième sac, l'enseigne nomma:
--Lieutenant de vaisseau Yorisaka Sadao.
Hirata Takamori s'arrêta net, ouvrit la bouche pour parler, et se tut.
Le cadavre du marquis Yorisaka Sadao avait les yeux grand ouverts. Et ces yeux, vraiment, semblaient regarder encore ... regarder droit devant eux,--droit à travers la vie,--regarder dédaigneusement, orgueilleusement, triomphalement...
Marchant plus vite et d'un pas plus saccadé, le vicomte Hirata avait parcouru l'une après l'autre les deux rangées de visages endormis.
L'enseigne, saluant, allait se retirer. Le vicomte le retint, l'appelant par son nom:
--Narimasa, voulez-vous me faire l'honneur de m'accompagner dans ma chambre?
--Ainsi ferai-je, très honorablement,--répondit renseigne empressé.
Ils descendirent ensemble. Sur un geste du vicomte, l'enseigne s'agenouilla. Il n'y avait point de tatami,--la discipline moderne excluant des navires de guerre les nattes de riz, trop inflammables. Mais Hirata avait jeté par terre deux confortables carreaux de velours.
--Excusez mon impolitesse,--dit-il:--je commettrai l'inconvenance de régler devant vous le service de nuit, avant toute autre chose.