La Bataille

Part 10

Chapter 103,604 wordsPublic domain

Jean-François Felze n'était pas de ces amants qui ne peuvent vivre qu'attachés aux jupes de leur maîtresse. Et d'abord, il n'aimait point Betsy Hockley. Il la désirait, il la subissait, il ne pouvait s'affranchir d'elle. Il avait à certaines heures besoin de sa bouche, comme un homme altéré a besoin d'eau.--Passée la cinquantaine, les gens qui ont souvent soif prennent volontiers l'habitude de boire toujours à la même fontaine.--Mais, dans cette nécessité sensuelle, semblable en tous points à un appétit, il n'y avait point de place pour la tendresse, et il y en avait pour le mépris. Chaque soir,--après une longue journée de promenades, de tchayas, de dînettes au riz et au poisson sec, de marivaudages avec les mousmés d'alentour, quand Felze, derrière ses shôdjis clos, se couchait entre les deux f'tons de soie ouatée, et attendait le sommeil, peut-être sentait-il assez douloureusement, dans sa chair soudain happée, la morsure aiguë d'un désir. Mais la saine lassitude du plein air et de la marche faisait office de narcotique. Une chasteté de cinq fois vingt-quatre heures n'est pas encore insupportable.

En cinq jours donc, Jean-François Felze était devenu suffisamment Japonais. Le sixième jour, il devint Japonais davantage...

Ce sixième jour avait débuté par un orage assez brutal, avec averses, rafales et grands roulements de tonnerre. Après quoi la pluie se mit à tomber, et le vent à souffler, comme pluie et vent savent faire au mois de mai, dans cette île de Kioûshoû qui est le rendez-vous préféré des typhons de printemps. Il fit tout de suite froid, et l'on dut rallumer quelques braises dans les hibachis, parce que le contraste était rude, de cette bise humide et du soleil presque trop ardent qui s'était couché la veille. Une brume grise flotta sur le golfe et l'on n'aperçut plus les montagnes mauves de Shimabara et d'Amakousa. L'horizon s'était rapproché, et le ciel basset la mer terne se mêlaient, sans frontière précise.

Felze, considérant la campagne ruisselante et les chemins déjà détrempés, appréhenda l'inévitable ennui d'une longue solitude dans sa chambre nue, que l'hibachi attiédissait fort mal. Mais il avait oublié la courtoisie nipponne. Les trois nê-san, dès que l'honorable voyageur fut sortie du baquet-baignoire, l'accompagnèrent processionnellement jusque chez lui. Et, l'honorable voyageur n'ayant point manifesté le désir de quitter tout de suite, pour ses vêtements européens, le kimono matinal dont on venait de l'envelopper, on s'agenouilla poliment sur les nappes, et on s'efforça de le distraire par une conversation tout ensemble badine et choisie.

Il n'est pas très difficile de bavarder, voir de flirter, avec de petites filles japonaises. L'honorable voyageur jargonnait très médiocrement; mais ses trois partenaires rivalisaient de bonne volonté pour bien l'entendre. Les pires difficultés furent aplanies et l'on parla du soleil absent, de la pluie déplorable, du brouillard, du froid, des tempêtes, des cerisiers dépouillés de leur parure rose, avec toutes les nuances de regret, d'indignation, d'inquiétude, de terreur et de mélancolie qui convenaient.

Felze écoutait, répondait, approuvait, et, sur toutes choses, regardait d'assez près la plus jolie des trois mousmés, une poupée très mignonne quoique dodue, et dont les joues rondes et fraîches contrastaient d'amusante manière avec des yeux pensifs et un sourire délicat.

Ces yeux-là et ce sourire, sur le visage d'une servante d'auberge auraient eu de quoi étonner en Europe. Mais au Japon les moindres ouvrières et les plus humbles paysannes ont très souvent l'air d'être des princesses déguisées...

--Évidemment,--songea Felze,--la marquise Yorisaka jouant du koto avait tout de même un autre regard... Mais la marquise Yorisaka jouait rarement du koto...

Il ferma les yeux un instant. Puis, secouant le souvenir, il commença résolument de faire la cour à la mousmé, lui demandant son nom, son âge, et lui adressant tout ce qu'il savait de compliments nippons. Ce que voyant, les deux autres nê-san, discrètes, se hâtèrent de s'éclipser sous d'ingénieux prétextes. Car en Extrême-Orient, comme en Extrême Occident, une fille d'auberge est professionnellement obligée à beaucoup de mystérieuses complaisances envers chaque honorable voyageur qui a daigné la distinguer parmi ses compagnes.

Seul avec O-Setsou san,--elle s'appelait O-Setsou san, «mademoiselle Très-Chaste»,--Felze, soucieux de n'être point impoli, dut user de cette solitude, et risquer les gestes d'usage. En jeune personne très bien élevée, O-Setsou san résista le temps correct, ni trop ni trop peu. Et l'aventure s'acheva comme s'achèvent toutes les aventures qui ont pour décor une chambre à verrou, et pour acteurs un homme et une femme désireux de s'épargner charitablement l'un à l'autre tout déplaisir et toute humiliation.

A demi couché sur les tatamis, Felze, un coude à terre et la nuque sur le poing, regardait en silence sa maîtresse d'une minute debout devant lui, et silencieuse comme lui.

Elle avait marqué, jusque dans l'abandon, une mesure et une décence rares. Elle avait pris, pour se rajuster, une attitude exquise de modestie vraie et de jolie simplicité.

--Elle s'appelle O-Setsou san,--pensait Felze.--Et elle n'est en somme qu'une petite prostituée clandestine. Mais je crois, en vérité, que toutes les Japonaises de toutes les castes, y compris cette, caste-là mériteraient de s'appeler O-Setsou san.

Il continuait de la regarder, toujours muet et immobile. Elle hésita, attentive à ne pas lui déplaire. Que souhaitait-il! Fallait-il rire ou demeurer grave? se taire ou parler? Elle se décida pour une moue moitié mutine et moitié tendre, et pour une caresse timide des deux menottes tendues vers lui...

Ils causaient maintenant. Enhardie, elle renouait le bavardage interrompu tout à l'heure; elle posait une à une les questions immuables, celles que posent à chacun de leurs amants d'outre-mer chacune des petites filles jaunes, brunes ou noires qui, n'importe où, sur la terre ronde, prêtent aux passants le sourire de leur bouche et l'étreinte de leurs bras nus...

--D'où venez-vous?... Quel est le nom de votre pays?... Pourquoi avez-vous quitté votre maison lointaine?... Les femmes que vous aimiez là-bas devaient être beaucoup plus belles et avoir beaucoup plus d'esprit que moi...

Felze, à son tour, l'interrogea. Où était-elle née? Qui étaient ses parents? Avait-elle beaucoup d'amants? beaucoup d'amis? beaucoup d'amies? Était-elle heureuse? A chaque demande, elle répliquait d'abord d'une révérence, puis d'une longue phrase fleurie, évasive le plus souvent. Et elle se taisait parfois après les premiers mots, et elle riait alors en secouant la tête, comme pour dire que tout cela n'avait réellement aucune importance et que le bonheur ou le malheur d'une simple nê-san ne valait pas qu'on prît la peine de s'en informer.

--Robe ouverte, âme close!--murmura Felze.--Voilà qui bouleverserait la morale des honnêtes dames de chez nous, toujours prêtes à faire étalage de leur psychologie la plus intime. En Europe, la pudeur est réservée pour l'usage externe. Ici...

Il sourit, se souvenant d'une citation du _Cheu-King_[1] que lui avait apprise Tcheou-Pé-i:

--«Par-dessus son vêtement de soie brodée, elle met une tunique très simple.» Oui!... C'était la vieille mode chinoise... Les nê-san la suivent encore. Ailleurs, c'est la soie brodée qu'on met par-dessus.

Tout de même, les âmes les mieux closes s'entr'ouvrent parfois, quand on appuie inopinément sur un de leurs ressorts secrets. Felze, au hasard de la causerie, nomma tout à coup la ville d'Osaka, où l'_Yseult_ avait relâché, six semaines plus tôt. Et la petite fille sage et circonspecte s'oublia jusqu'à tressaillir:

--Hé!... Osaka?...

Felze la questionna du regard. Elle expliqua, un peu confuse:

--J'ai été à l'école à Osaka...

Puis, après un silence:

--Quand ma mère m'a vendue, j'ai eu du chagrin.

Son visage s'était imperceptiblement crispé. Une tristesse voila les yeux minces, un pli oblique se creusa du coin de la bouche à l'angle des narines. Mais, dans l'instant même, un effort surprenant refoula la pauvre grimace douloureuse et, résolu, correct, un sourire y succéda.

Felze prit la main de l'enfant, une main qui n'était pas vilaine, et la baisa, non sans respect.

--J'ai vu,--songeait-il,--des laques anciens, dont le travail représentait dix ans de la vie d'un artiste. Et j'ai admiré ces laques. Mais le sourire que voilà, sur ce visage de petite servante, combien représente-t-il de siècles d'une civilisation toute tendue vers l'héroïsme et l'élégance?...

Des pensées rapides s'enchaînèrent dans sa cervelle:

--Tcheou Pé-i,--dit-il, presque à haute voix,--estimerait peut-être que cette civilisation vaut d'être sauvée, par n'importe quel moyen...

[Footnote 1: Le troisième des livres sacrés (_King_): _Y-King_ (Sciences Occultes), _Chou-King_ (Annales), _Cheu-King_ (Vers), _Li-Ki_ (Rites), _Tchun-Tsiou_ (Printemps et Automne).]

XXIV

L'enveloppe était très longue et très étroite, et cachetée à la cire. Felze, ayant rompu le sceau, dégagea une feuille de papier soyeux, douze ou quinze fois repliée sur elle-même. Cela se dépliait comme un papyrus se déroule, et la lettre, dictée en français, avait été calligraphiée, au pinceau et à l'encre de Chine, par une main plus habile à tracer les caractères de Confucius que l'alphabet occidental. Si bien qu'une fois étalé dans toute sa longueur, l'étrange message ressemblait assez exactement à ces bandes de calicot sur lesquelles on imprime à la queue leu leu, au-dessous d'une flamboyante image, les couplets et le refrain d'une complainte populaire.

Felze lut:

_Lettre de l'ignorant Tcheou Pé-i, à Fenn Ta-Jênn, le grand lettré, haut dignitaire de l'illustre Académie du royaume Fou-lang-sai._

_Votre frère cadet, Tcheou, vous salue jusqu'à terre. Il s'informe avec dix mille respects de votre santé, et prend l'extrême liberté de vous envoyer cette lettre._

_Le disciple Tseng Si, répondant au Tzèu_[1]_, exprima un souhait: «A la fin du printemps, quand les vêtements de la saison sont filés et cousus, aller, avec ma rêverie, baigner mes mains et mes pieds dans la source tiède de la rivière I, respirer l'air frais sous les arbres de Ou iu, chanter des vers, et revenir,--voilà ce que j'aimerais.» Le Tzèu dit en soupirant: «J'approuve le sentiment de Tien_[2]_.»_

_En cette année châ_[3]_, au troisième mois du printemps_[4]_, mon frère aîné Fenn Ta-Jênn, ayant accompli les rites, est allé, avec sa rêverie, baigner ses mains et ses pieds dans la source tiède, respirer l'air frais sous les arbres, et chanter des vers. A présent, il est convenable qu'il revienne, afin de se conformer à la prudente parole du disciple Tseng Si._

_Il ne faut pas observer au premier mois de l'été les règlements propres au troisième mois du printemps._

_Et il est profitable de relire l'enseignement donné dans le Li Ki:_

_«Au premier mois de l'été, on ne lève pas pour la guerre de grandes multitudes d'hommes. Parce que le souverain qui domine est Ien Ti, l'Empereur du Feu.»_

_Pensez à cela, pensez-y à droite, pensez-y à gauche. Dans la très misérable maison dont la porte est surmontée de trois lanternes violettes, des messagers sont arrivés, apportant des nouvelles de la mer. Et d'autres messagers sont attendus._

_J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire_[5]_. Mais je me résigne à finir cette lettre sans pouvoir vous exprimer mes sentiments. Et le tout petit attend très impatiemment votre retour._

Les shôdjis étaient ouverts, et le vent du large entrait librement dans la chambre. Le golfe apparaissait houleux et sombre. Des vagues, à perte de vue, déferlaient.

Felze, méditatif, avait relu deux fois l'étrange missive. Relevant enfin les yeux, il regarda la mer.

--Vilain temps,--songea-t-il.--Une queue de typhon qui passe... Quoi qu'en dise le calendrier de Tcheou Pé-i, l'été est encore loin... Nous ne sommes qu'au 28 mai...

Il compta sur ses doigts:

--Oui, au 28 mai... au 28 mai 1905... Et ce 28 mai, ma foi, ressemble à un 28 mars... N'importe, il faut se remettre en route. Tout cela mérite d'être éclairci...

Il frappa dans ses mains. A l'instant, la porte glissa dans sa rainure, et la petite O-Setsou san se prosterna sur le seuil:

--Héi!...

Quoique, depuis trois fois vingt-quatre heures, la nê-san vînt chaque nuit rejoindre Felze avec une fidélité de gentille épouse, et qu'elle sût alors oser toutes les familiarités les plus conjugales, elle n'en gardait pas moins, hors du lit, sa place exacte de servante. Et le premier appel la trouvait toujours aux aguets, prompte, souriante et soumise.

--Je veux...--dit Felze.

Il s'interrompit, curieux d'épier sur le visage qui se levait, attentif, une première émotion. Aurait-elle du chagrin, cette petite, en apprenant tout d'un coup, avec brusquerie, que son amant allait partir? Les oïrans des Yoshivaras, même indifférentes, s'accrochent volontiers aux manches de leurs hôtes d'une nuit: cela fait partie du code de politesse.

--Je veux--répéta Felze--un kourouma avec deux hommes coureurs. Tout de suite: parce que, tout de suite, je veux retourner à Nagasaki.

--Héi!...

Elle était toujours à quatre pattes. Elle baissa si vite le front pour saluer jusqu'à terre que Felze n'eut pas le temps de rien lire dans les yeux noirs instantanément cachés. Et quand elle se redressa pour trottiner vers la porte et exécuter l'ordre du maître, elle avait déjà composé son minois comme l'exigeait la courtoisie, et elle souriait docilement, avec juste ce qu'il fallait de tristesse.

La nê-san était sortie. Felze, attendant qu'elle revînt, fit ses préparatifs, qui consistaient à remettre, au lieu du kimono de crêpe fin, la chemise empesée, le pantalon de drap raide et le veston à manches étroites.

Vêtu, le voyageur regarda au dehors. La pluie avait cessé. Mais le vent continuait de chasser par le ciel des nuages lourds, tout prêts à ruisseler de plus belle sur la campagne. Malgré quoi, huit ou dix fillettes barbotaient bravement sur la plage, leurs socques de bois s'enfonçant dans le sable mouillé. La plus grande chantait à pleine voix le vieux refrain populaire:

--_Souz'mé, souz'mé doko itta?_ --_Senghé yama é saké nomini._ _No mou tcha wan, no mou ftats_[6]...

--Leurs pères ou leurs frères se battent peut-être aujourd'hui, contre Rodjestvensky ou contre Liniévitch,--pensa Felze.--Mais quand les Japonais se battent, les Japonaises savent chanter... Ainsi faisait l'héroïne Sidzouka, quand le héros Yoshits'né, proscrit, errait dans la dangereuse solitude des monts couleur de violette, «où grimpent seuls les sangliers[7]»...

O-Setsou san, déjà revenue, se prosternait derechef sur le seuil.

--Le kourouma de l'honorable voyageur est prêt!...

--Adieu,--dit Felze.

Il se pencha vers le petit corps agenouillé, le releva, et presque tendrement, posa ses lèvres sur la bouche fraîche.

Enhardie, l'enfant questionna:

--Où allez-vous?

Felze voulut tenter une expérience:

--A la guerre.

--Hé!... A la guerre!...

Les doux yeux noirs avaient étincelé.

--A la guerre contre les Russes?

--Oui.

La mousmé s'était redressée, presque orgueilleuse. Felze, l'observant, lui demanda soudain:

--Voudrais-tu venir avec moi?

La réponse partit comme une balle:

--Oui!... je voudrais!... Je voudrais mourir ... et renaître sept fois, en donnant sept fois ma vie à l'Empire!...[8]

[Footnote 1: Désignation la plus usuelle de K'ôung fou Tzèu (Confucius).]

[Footnote 2: _Linn Lù_. Liv. VI. Ch. XI, §25. (_Tien_ et _Tseng Si_ sont les prénom et nom du même philosophe.)]

[Footnote 3: _Châ_ (serpent), le sixième des douze animaux du cycle chinois. L'an 1905 de l'ère chrétienne a été une année _châ_.]

[Footnote 4: Mai.--Les saisons chinoises retardent d'environ quarante jours sur les nôtres.]

[Footnote 5: Formule obligatoire _J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire (mais je ne vous les dis pas, crainte de vous ennuyer)_]

[Footnote 6: Petit oiseau, petit oiseau, où t'en-vas-tu? Sur le mont Senghé, pour boire du saké. J'en boirai une tasse, j'en boirai deux.... ]

[Footnote 7: Légende du XIIe siècle se rattachant à l'histoire des guerres civiles entre les clans Taira et les clans Minamoto (1161-1185).]

[Footnote 8: Traduction littérale d'une phrase réellement entendue dans la bouche d'une servante d'auberge.]

XXV

_England expects that every man will do his duty._

NELSON AND BRONTE.

La cloche du vaisseau-amiral piqua deux coups doubles,--dix heures, selon la convention universelle des marins.--Et, sur tous les bâtiments, d'un bout à l'autre de la ligne, des cloches pareilles tintèrent et se répondirent. L'escadre,--un vice-amiral et un contre-amiral, deux divisions, six cuirassés,--faisait route à l'est, à petite vitesse. Le ciel était bas, la brise froide, la mer houleuse et l'horizon noyé de brume. Par tribord, l'île de Tsou,--Tsou-shima--dressait sa masse grise.

Une grande lame déferla au vent, et l'embrun pulvérisé vola jusque sur la plage arrière, du _Nikkô_[1].

Cinglé en plein visage, le marquis Yorisaka Sadao, qui allait et venait, s'arrêta pour s'essuyer les yeux, puis, tout aussitôt, reprit sa promenade silencieuse.

La plage, en forme de triangle arrondi, était large et longue, plane, sans rambardes ni parapets, et légèrement inclinée en abord, à la façon d'un glacis de forteresse. Elle était proprement la plate-forme et le socle de la grosse tourelle de retraite. Les deux canons jumeaux, hors de la double embrasure ovale, étendaient horizontalement leurs volées géantes, pareilles à deux colonnes trajanes couchées.

Passant sous l'une des pièces, le marquis Yorisaka leva la main pour caresser le métal sonore, qui vibra imperceptiblement, comme un gong de bronze effleuré du doigt.

A cet instant, quelqu'un toucha l'épaule du marquis Yorisaka, comme le marquis Yorisaka venait de toucher l'acier du canon.

--Cher, eh bien? quelles nouvelles?

Le marquis se retourna, et salua militairement à l'anglaise:

--Hé! c'est vous, _kimi_? comment allez vous?

Le commandant Herbert Fergan portait son uniforme britannique et fumait une pipe d'Oxford. Il avait seulement remplacé sa casquette galonnée par un suroît, identique, d'ailleurs, à ceux que portent par mauvais temps tous les marins du monde.

--Je vais tout à fait bien,--dit-il.--Y a-t-il quelque chose en vue, là-bas?

Son bras tendu montrait l'horizon du sud. Le marquis Yorisaka fit un signe négatif:

--Trop loin. Ils sont encore au sud de Mameseki, à plus de soixante milles... Mais ils viennent... Nous concentrons l'armée. Kamimoura est là, et aussi Ouriou...

Il indiqua le sud-est.

--Tout sera prêt pour midi. Et nous aurons encore une heure à attendre.

--Vous avez pris le contact cette nuit.

--Oui, en interceptant leurs télégrammes sans fil. Et puis, à cinq heures, le _Shinano-Marou_ les a vus... Ils étaient à la cote 203, sur le parallèle de Sasebo, à quatre-vingts mille dans l'ouest ... ils avaient le cap sur le détroit... Oh! ils viennent... Tenez, en ce moment, l'escadre de Kataoka doit les canonner... Mais d'ici, on ne peut rien entendre... Du reste, une canonnade de croiseurs, ça ne compte guère...

Il caressa de nouveau l'énorme pièce allongée au-dessus de lui, une pièce de 305, celle-ci, une pièce de cuirassé.

--Voici qui compte davantage,--dit Fergan.

--Hé! je pense comme vous.

Le marquis Yorisaka parlait d'une voix très paisible. Il n'était pas même nerveux, comme le sont les Occidentaux les plus braves, à l'heure qui précède une grande bataille.

--Allons,--dit Fergan,--je crois que tout ira bien. Certes, le premier moment sera dur à passer. Les Russes sont de braves gens... Mais vous valez beaucoup mieux, surtout à présent... Sans flatterie, vous avez fait de considérables progrès, dans ces dernières semaines.

--Grâce à vous!--dit Yorisaka.

Il attachait sur Fergan un regard d'irréprochable gratitude. Fergan rougit légèrement:

--Non! je vous assure! Vous exagérez beaucoup... Le vrai, c'est que votre effort a été réellement splendide. Vous avez su mettre dans votre jeu tous les honneurs et tous les atouts, et vous allez très justement gagner le robre... Un beau robre: cette victoire décide de toute la guerre.--Si Rodjestvensky perd tout à l'heure un seul trick, Liniévitch, demain, est chelem en Mandchourie!

--Hé! je souhaite qu'il en soit ainsi...

Tous deux marchèrent quelques pas; ils écartaient les jambes et pliaient les genoux, pour résister au roulis. Les cuirassés continuaient à «faire» de l'est. Tsou-shima se profilait maintenant dans sa longueur, à huit ou neuf milles derrière. Et ce n'était plus, dans le lointain, qu'un brouillard gris de fer, à peine visible parmi les nuages gris de plomb.

--Ceci ne ressemble pas au soleil de Trafalgar,--fit observer le marquis Yorisaka, souriant.

--Non,--dit Fergan.--Mais, à Trafalgar, le soleil se cacha dès que la bataille ne fut plus indécise, et il y eut tempête le soir. Peut-être que cette bataille-ci est d'ores et déjà gagnée.

--Vous avez trop bonne opinion de nous, protesta le marquis.

Les hautes cheminées jetaient par intervalles d'épaisses bouffées noires que le vent rabattait aussitôt en tourbillons. Et la mer, déjà sombre, reflétait cette fumée en longues traces livides.

Reculant, jusqu'à la tourelle, le commandant anglais s'y adossa:

--Vous serez dans cette boîte-ci, tout à l'heure, Yorisaka?--dit-il.--C'est votre poste de combat, n'est-ce pas?

--Oui. Je commande la tourelle.

--J'irai vous y rendre visite, si vous le permettez...

--Vous me ferez grand honneur... Je compte sur vous... Ah! voici Kamimoura...

Il indiquait, à l'horizon, d'autres cheminées, à peine distinctes encore, qui sortaient de la mer, deux par deux ou trois par trois. On vit, l'instant d'après, les mâts et les coques. Les deux escadres, marchant à la rencontre l'une de l'autre, infléchissaient leurs routes vers le sud, pour prendre tout de suite leur formation tactique de combat.

--Nous restons en tête, bien entendu?--questionna Fergan.

--Bien entendu. Vous avez lu l'ordre préalable? Une seule ligne de file, les cuirassés devant, les croiseurs-cuirassés derrière. On engagera les douze navires à la fois... Et, soyez tranquille! nous ne recommencerons pas le 10 août aujourd'hui...

Il avait baissé les yeux, et son sourire devenait singulier, aigu, avec une sorte d'orgueilleuse amertume au coin de la bouche. Il poursuivit, parlant avec lenteur:

--Nous ne serons pas timides... Et nous nous battrons de près ... d'aussi près qu'il le faudra... La leçon est apprise...

Il releva brusquement son regard, et le fixa sur Fergan...

--Nous savons à présent que, pour vaincre sur mer, il faut se préparer avec méthode et prudence, puis se ruer avec fureur et folie... Ainsi firent Rodney, Nelson et le Français Suffren. Ainsi ferons-nous...

Herbert Fergan s'était détourné. Il ne répliqua pas. Il semblait suivre avec une extrême attention la contre-marche des croiseurs-cuirassés entrant en ligne. Une minute de silence pesa...

--Voulez-vous être assez indulgent pour m'excuser?--demanda tout à coup le marquis Yorisaka:--voici notre ami le vicomte Hirata qui me fait signe... Il s'agit d'une petite affaire technique...

Herbert Fergan, dans l'instant même, cessa d'observer l'évolution, qui pourtant n'était point achevée:

--Mais je vous en prie!... allez!... A bientôt, cher... Moi-même je dois d'ailleurs descendre. N'est-il pas l'heure de déjeuner? Nous dînerons tard, peut-être...

Il montra tout son flegme et l'assaisonna d'une pointe d'humour:

--Plus tard que nous n'avons jamais dîné, qui sait?