La Bataille

Part 9

Chapter 93,600 wordsPublic domain

--Parbleu!--dit-il.--Il ne vous manque plus que de m'offrir un chèque! Mais pour ce chèque-là, j'ai peur que vous ne soyez pas assez riche!

Déconcertée, elle se taisait. Il continua, plus froid:

--Terminons. Aussi bien, cette scène a suffisamment duré. J'ai donc le désespoir de m'excuser auprès de vous, si je vous fais, au dernier moment, faux bond. Je reviendrai demain, dès que je serai assuré de ne plus retrouver sur le yacht ce couple que vous avez assemblé et dont l'assemblage me déplaît.

Il partait tout de bon. Elle se fâcha à son tour:

--Très bien! allez! Mais je veux que vous soyez prévenu: vous ne serez pas demain plus assuré qu'aujourd'hui... Oui, il est très possible que j'invite encore ce couple qui vous déplaît, et qui me plaît à moi!...

--Ah!--dit-il, sarcastique.--L'_Yseult_ va devenir bateau de rendez-vous? Merci de m'en avertir. Ce n'est donc pas demain que je rentrerai à bord.

--Faites ainsi, si vous l'aimez mieux. Il est certainement préférable que vous passiez votre mauvaise humeur hors d'ici. Vous êtes libre, et s'il vous convient même de ne jamais rentrer?

Elle le bravait, sachant bien que, sur ce terrain-là, elle était forte de toute sa faiblesse à lui. Et en effet, il baissa les yeux, et il baissa aussi le ton, pour répondre:

--Il me conviendra de rentrer, dès que je ne risquerai plus de revoir ce que je vois en ce moment...

Il montrait d'un signe de tête les deux silhouettes accoudées à la rambarde, et trop proches l'une de l'autre.

--Vous êtes chez vous. Faites à votre gré. Mais moi, j'ignorerai au moins ce que je ne puis empêcher.

Il s'en alla brusquement, évitant de la regarder, et la laissant debout, dépitée et rageuse.

Le soleil était couché. Il commençait de faire nuit sombre sur la mer.

XIX

Le sampan qui emportait Felze accosta l'escalier de la Douane. Felze sauta à terre, et, marchant au hasard, gagna Moto-Kago machi, la rue inévitable, quartier général de tous les touristes et de tous les marchands de curiosités. On ne peut guère n'y pas tomber d'abord, dès qu'on quitte le quai pour explorer la ville. Et les guides et les kouroumayas ne manquent jamais de vous y faire admirer les seules boutiques à vitrines que l'engouement du Japon nouveau pour les modes occidentales ait encore acclimatées à Nagasaki.

Le crépuscule ne rougissait plus qu'une bande de ciel très mince, au-dessous d'une autre bande à peine plus large, celle-ci verte comme une prodigieuse écharpe d'émeraudes. Et tout le reste du firmament, bleu de nuit, scintillait déjà d'étoiles.

Nagasaki, bruyant, tumultueux, encombré de badauds, bariolé de lanternes, multicolores, commençait de vivre sa vie nocturne. Des kouroumas couraient à la queue leu leu, en longs monômes précipités. Des files de mousmés baguenaudaient, riant et bavardant, leurs voix aiguës et leurs petits patins de bois emplissaient toute la rue d'un concert baroque, moitié flûte et moitié castagnettes. Des Nippons en costume européen, d'autres, plus nombreux, en kimono national, allaient, venaient, trottinaient, s'abordaient et se saluaient, sans heurts ni bousculades, car les foules japonaises sont merveilleusement plus courtoises que les nôtres. Les magasins et les bazars regorgeaient d'acheteurs, échangeant avec les marchands mille révérences à quatre pattes. Des échoppes en plein vent étalaient de bizarres victuailles et les vendeurs chantaient à pleins poumons leurs denrées. Quelques étrangers, disséminés dans cette cohue opaque, y semblaient perdus comme des barques au milieu d'une mer.

Felze, songeur, marchait à petits pas. Il parvint aux deux tiers de Moto-Kago machi avant d'avoir su au juste où il souhaitait aller. Mais, à la porte d'un ciseleur d'écaille, il dut s'arrêter, pour faire place à six matelots anglais qui, lentement, gravement et l'un après l'autre, entraient dans l'étroite boutique à dessein d'y acheter sans doute les bibelots de l'étalage,--sampans porte-plumes ou kouroumas porte-encriers.--Felze toisa ces hommes, tous grands, roses et blonds, et qui donnaient parmi la foule nipponne une sensation d'exotisme égale à celle qu'eussent donnée six matelots japonais dans Regent's Street. Et Felze se souvint qu'il avait tout à l'heure quitté l'_Yseult_ pour n'y point revenir de si tôt, et qu'il se trouvait dans Nagasaki, n'ayant pas encore dîné.

--Voyons,--dit-il tout haut,--il faudrait pourtant organiser cette fugue, et souper, et se coucher...

Il regarda vers les ruelles adjacentes, qui escaladaient les premières pentes de la montagne. Là-haut, était le faubourg Diou Djen Dji, et l'hospitalière maison aux trois lanternes violettes, avec sa fumerie habillée de soie jaune et odorante de bonne drogue. Felze se rappela le proverbe hindou, célèbre d'une extrémité de l'Asie à l'autre: «Qui fume l'opium s'affranchit de la faim, de la peur et du sommeil.» Mais, tout aussitôt, il secoua la tête:

--Si je vais frapper chez Tcheou-Pé-i, j'y passerai la nuit entière; et, à l'aube, les pipes m'auront si bien consolé que la vie m'apparaîtra couleur de rose, et que je regagnerai ma cage en humeur de tout accepter et de tout approuver. Non! pas ça!...

Il fit demi-tour, et considéra la rue grouillante:

--Souper? se coucher? très facile: les hôtels ne manquent pas. Mais j'ai peu de bagage, et je ne me soucie guère d'envoyer chercher à bord une chemise de nuit... Il me faudrait quelque auberge campagnarde et proprette, avec servantes-blanchisseuses et kimonos pour voyageurs... Cela se trouve...

Il revoyait les tchayas et les yadoyas[1] de village où l'avaient conduit, au hasard des chemins et des sentiers, ses promenades des précédentes semaines. Toute l'île de Kioûshoû n'est qu'un immense jardin, le plus joli, le plus verdoyant, le plus harmonieux de la terre. Trois paysages radieux repassèrent en trois instants sous les jeux de Felze: le col d'Himi, plus chatoyant qu'un vallon de Suisse; la cascade de Kouannon, avec ses cèdres noirs et ses érables roux; et l'adorable terrasse de Mogui, qui domine un golfe méditerranéen entre deux montagnes écossaises.

Jean-François Felze, brusquement, fit signe à un kourouma qui passait vide.

L'homme-cheval, empressé, vint ranger son véhicule contre le trottoir.

--Mogui!--dit Felze.

--Mogui?--répéta le kouroumaya, stupéfait.

Les touristes, en effet, n'ont guère l'habitude de choisir la nuit noire pour leurs excursions champêtres. Et Mogui peut compter pour deux excursions plutôt que pour une seule: la route en est fort accidentée, et longue d'au moins deux _ri_, huit ou neuf de nos kilomètres.

--Mogui!--insista Felze.

Philosophe par profession, le kouroumaya ayant dûment entendu, n'objecta plus rien.

Mais, comme le léger équipage s'ébranlait, Felze songeant tout à coup à une lettre qu'il voulait écrire et songeant aussi qu'il commençait d'avoir faim, fit toucher d'abord au restaurant européen le plus proche.

Il dîna, il écrivit. Puis, remontant en kourouma, il répéta son premier ordre:

--Mogui.

Un second coureur était venu s'adjoindre au premier, comme il sied pour les courses fatigantes. La nuit était fraîche; Felze assujettit autour de ses jambes la couverture de laine brune, s'enfonça dans les coussins, et regarda les étoiles. Déjà la voiturette, au grand trot des quatre jambes nues, jaunes et musclées, avait dépassé la limite des faubourgs, et roulait sur une route déserte.

Presque au zénith, la lune luisait dans le ciel nocturne, blanche comme un croissant de jade parmi la chevelure bleue d'une mousmé. Et, tout alentour, des nuages couleur de perle flottaient, incessamment chassés, déformés, métamorphosés par la brise. Felze suivait des yeux leur vol changeant, comme un tableau magique, dessiné par le vent, colorié par la lune. Dans le décor étoilé du firmament, des figures pâles et floues s'agitaient avec lenteur, et leurs gestes confus semblaient le reflet mystérieux d'autres gestes, de gestes réels et humains que des êtres vivants accomplissaient sans nul doute, dans la même seconde, quelque part, sous l'infaillible miroir des cieux.

Trois grands oiseaux noirs, cigognes ou grues, traversèrent tout à coup la voûte lactée, volant à tire d'aile des montagnes de l'est aux montagnes de l'ouest. Mais Jean-François Felze ne les vit pas.

Jean-François Felze avait fermé les yeux, obsédé par l'apparence bizarre d'une grande nuée, qui s'allongeait, pareille à une femme demi-nue, couchée sur un lit. Deux autres nuées, toutes proches, se découpaient comme deux autres femmes, assises auprès de la première, dans une attitude d'extraordinaire intimité...

[Footnote 1: _Tchaya_, maison de thé. _Yadoya_, auberge.]

XX

Tcheou Pé-i, étendu sur trois nattes au milieu de la fumerie odorante, fumait sa soixantième pipe, quand un serviteur coiffé d'une toque à boule d'albâtre[1], souleva le rideau de la porte, et, saluant, selon la règle, la tête inclinée bas, les poings réunis et secoués au-dessus du front, supplia le maître de daigner recevoir un message qu'un étranger venait d'apporter..

Tcheou Pé-i soutenait dans sa main gauche le bambou d'une pipe que l'enfant agenouillé près du plateau guidait au-dessus de la lampe. Tcheou Pé-i ne s'interrompit point, et ne remua pas sa main. Mais, muet, il ferma les yeux pour consentir.

Dans l'instant, le rideau de la porte s'écarta encore et le secrétaire intime, très vieil homme coiffé d'une toque à boule de corail ciselé[2], entra. Correct, il fit d'abord le geste de se prosterner. Mais Tcheou Pé-i, affable, se hâta de l'en empêcher.

Debout, le secrétaire intime offrit le message. C'était une lettre européenne, contenue dans une enveloppe cachetée. Tcheou Pé-i n'y jeta qu'un regard.

--Ouvre,--dit-il avec politesse,--et permets que je t'ennuie et te fatigue; prête-moi ta lumière.

Les serviteurs présents reculèrent aussitôt, avec la discrétion prescrite. Seul demeura l'enfant préposé aux pipes, parce que l'opium est au-dessus de tous les rites.

Le secrétaire, respectueux et prompt, fouillait déjà sa ceinture, et, détachant son stylet, fendait l'enveloppe:

--Je me conforme humblement,--murmura-t-il,--à l'ordre du Ta-Jênn.

Et il déplia la lettre. Ses yeux obliques se rapetissèrent.

--Les nobles caractères,--annonça-t-il,--sont de la langue que parlent les Fou-lang-sai.

--Lis avec ta science,--dit Tcheou Pé-i.

Le secrétaire intime avait jadis accompagné en Europe l'ambassadeur extraordinaire. Et son français n'était pas inférieur à celui de Tcheou Pé-i.

--Je me conforme humblement,--dit-il encore,--à l'ordre très noble...

Et il commença de sa voix rauque, déshabitué des sons occidentaux:

_Lettre du stupide Fenn à son frère aîné, très vieux et très sage, Tcheou Pé-i, le grand lettré, académicien, vice-roi, et membre des conseils impériaux._

_Le tout petit salue jusqu'à terre son frère aîné. Il lui demande, avec dix mille respects, des nouvelles de sa santé, et prend la liberté audacieuse de lui envoyer cette lettre sans intérêt._

_Le tout petit ose ensuite informer son frère aîné d'une détermination soudaine quoique réfléchie. Il est écrit dans le Liun Iu: «Quand l'Empire est bien gouverné, l'Empereur règle lui-même les cérémonies et la musique_[3]_.» Le tout petit, aujourd'hui même, a connu avec amertume le déshonneur qui résulte de vivre dans une principauté où les cérémonies sont oubliées, la musique inharmonieuse, et les remontrances inutiles. Il est écrit dans le livre de Méng Tzèu: «Celui qui est chargé d'un emploi, s'il ne peut s'en acquitter, doit se retirer_[4]_.» Le tout petit, dans la principauté où il vit, s'efforçait jusqu'à présent d'épargner à une femme encore chaste de trop funestes exemples, et à son époux des disgrâces imméritées. Mais l'effort est vain. Et le tout petit, ne pouvant ainsi s'acquitter de son emploi, a pris la résolution de se retirer. A quelque distance de cette ville,--à quinze lis, selon la mesure de la Nation Centrale--est un lieu nommé Mogui. Le tout petit a dessein de s'y rendre et d'y demeurer plusieurs jours. Le tout petit supplie son frère aîné, très sage et très vieux, de daigner l'excuser, s'il cesse, durant ce laps, de frapper à la porte bienveillante au-dessus de laquelle pendent trois lanternes violettes._

_L'homme faible, mais sincère, et qui agit selon son cœur, obtient quelquefois la haute faveur de n'être pas jugé une créature haïssable. C'est dans cet espoir que le tout petit a pris son pinceau malhabile, et s'est permis d'adresser à son frère vieux et illustre des phrases inélégantes et dépourvues de sagesse. Ce dont il sollicite, avec humilité, son pardon._

_Le tout petit aurait encore maintes choses à dire. Mais il n'ose, sûr d'avoir déjà trop importuné son très vieux frère. Le tout petit referme donc son cœur, et renonce à exprimer tous les sentiments dont ce cœur est plein._

Le secrétaire intime avait lu.

Tcheou Pé-i acheva la pipe qu'il fumait, repoussa le bambou, appuya sa nuque sur le petit oreiller de cuir, et, levant vers les lanternes du plafond sa main droite, fit jouer la lumière violette sur ses ongles démesurément longs.

--Ho!--dit-il sur un ton de réflexion.

Il considéra l'enfant agenouillé qui pelotait une goutte d'opium contre le verre chaud de la lampe, et songea tout haut, par brèves phrases chinoises:

--Houei, de Liou-hia[5], ne gardait pas assez sa dignité. Et le conducteur de char Wang Leang ne le prit pas pour modèle. Il convient d'approuver Wang Leang.--Toutefois, même les hommes du plus petit peuple savent que les beaux chemins ne mènent pas loin[6]. Il faut que je pense à cela, que je pense à droite et que je pense à gauche[7].

L'enfant collait sur le fourneau la pipée cuite à point. Tcheou Pé-i reprit le bambou dans sa main gauche, et fuma. Puis, la dernière parcelle brune correctement évaporée:

--L'homme qui part pour un voyage douloureux,--prononça-t-il très gravement,--oublie souvent son cœur sous la porte...

Il s'interrompit, et, sans transition, éclata de rire. Les caractères chinois _sin_ (cœur) et _menn_ (porte), placés l'un au-dessous de l'autre et combinés ensemble, forment un troisième caractère dont la signification est «mélancolie». Tcheou Pé-i, lettré subtil, se réjouissait comme il sied de son docte calembour. Mais, ayant ri, il redevint sentencieux:

--L'homme qui reste,--conclut-il,--doit donc veiller fraternellement sur ce cœur oublié, et en prendre soin.

[Footnote 1: Mandarin de sixième classe.]

[Footnote 2: Mandarin de deuxième classe.]

[Footnote 3: Kouong fou Tzeu, livre VIII, chap XVI, §2.]

[Footnote 4: Meng Tzeu, livre II, chap II, §5.]

[Footnote 5: Philosophe de l'antiquité, renommé par son extrême tolérance.--Tcheou Pé-i cite ici une phrase de Méng Tzèu et fait allusion à une anecdote célèbre dans les annales chinoises. Wang Leang, malgré l'ordre du grand préfet, refusa de conduire le char de l'archer maladroit Hi. Ce dont il fut loué comme ayant, contrairement aux opinions de Houei, maintenu toute la dignité de sa profession, même contre un ordre dangereux à enfreindre.]

[Footnote 6: Proverbe chinois.]

[Footnote 7: _Tsouo sen you siang_. Idiotisme très usité.]

XXI

La mousmé servante,--la nê-san à belle robe ceinturée de satin pourpre, à beau chignon d'ébène sculpté et verni,--se faufila trotte-menu dans la chambre close, et, bruyamment, fit glisser dans leurs rainures les shôdjis à vitres de papier.

Jean-François Felze, qui dormait à plat sur les nattes, entre deux f'tons de soie ouatée, s'éveilla en sursaut et se dressa, drapé d'un immense kimono bleu et blanc, à grands ramages.

Dans le cadre de la fenêtre, maintenant large ouverte, la mer apparaissait, nocturne encore sous un ciel où pâlissaient les étoiles. Mais, à l'horizon, les montagnes très lointaines d'Amakousa et de Shimabara, qui bornent la rive orientale du golfe, commençaient d'être visibles. L'aube naissait.

--Un peu tôt!--murmura Felze.

Il avait recommandé qu'on le prévînt juste à temps pour le lever du soleil. Mais, sans doute, l'auberge n'avait-elle point d'horloge. La nê-san, d'ailleurs, ayant tiré son dernier shôdji, non sans y avoir mis toute sa petite force, et non sans s'être pincé les doigts, s'agenouillait près du voyageur avec un sourire si candide et si poli, que Felze se garda du moindre reproche comme d'une impardonnable grossièreté. Et comme, visiblement, on attendait ses ordres, il rassembla tout son japonais pour demander, par pure courtoisie:

--_Fouro ga dékimachita ka_[1]?

Très sûr, à pareille heure, de s'entendre répondre:

--_Mada dékimasen_[2]....

Ce qui ne manqua point.

Très vite, cependant, la croupe onduleuse des montagnes de l'ouest se profila plus noire sur un ciel qui s'éclaircissait d'instant en instant. L'aurore, singulièrement prompte et brutale, chassait l'aube. Des nuages apparurent, bleuâtres d'abord, et tout d'un coup, tachés de sang, comme si quelque sabre aérien les eût tailladés. Puis, le rouge, et le gris, et le bleu se fondirent en une vive teinte d'or pur. La mer brilla, ocellée de cuivre rose et d'acier bleu. Et, soudain, bondissant au-dessus du rivage et de la mer, le Soleil Levant rayonna sur tout l'Empire; et tout l'Empire sembla frissonner de joie.

Felze, ébloui, se détourna. Toujours à côté de lui et toujours agenouillée, la petite servante regardait avidement le flamboyant spectacle. Felze vit dans les yeux obliques le reflet rapide de l'astre emblème. Et ce fut dans les humbles prunelles nipponnes comme un mystérieux éclair d'orgueil.

--Le bain de l'honorable voyageur est prêt!...

Une seconde nê-san venait d'entrer, et se prosternait dès la porte. Une troisième, derrière la seconde, montrait sa frimousse la plus accueillante. Et toutes ensemble, processionnellement, conduisirent Felze vers le baquet de bois plein d'eau quasi bouillante, baignoire traditionnelle de toutes les yadoyas villageoises.

Sous le regard très attentif, mais très innocent des trois mousmés, l'honorable voyageur laissa tomber le kimono bleu et blanc, enjamba le rebord cerclé de fer et s'accroupit... Son grand corps d'homme blanc emplissait aux trois quarts la cuve, faite à la mesure des corps nippons, moitié moins volumineux. Sa peau très claire et transparente, rougissait sous la brûlure de l'eau. Nu, ses membres toujours robustes et souples lui donnaient l'air encore jeune, malgré les boucles argentées de ses cheveux et de sa barbe.

Curieuses, les trois nê-san s'approchaient, allongeaient un doigt, touchaient cette extraordinaire peau blanche, pour s'assurer qu'elle était vraiment naturelle,--pas fardée.--Et de gentils rires puérils s'égrenaient des trois bouches peintes.

Les cloisons de bois uni luisaient si propres qu'on les eût crues rabotées de la veille. Les solives du plafond, à force de netteté, semblaient neuves. Le kimono bleu, à peine à terre, avait été ramassé en grande hâte par des menottes soigneuses, et emporté vers la lessive toujours prête. Un autre kimono, violet, celui-ci, et frais lavé, et fleurant bon, attendait que l'honorable voyageur se fût, dans son baquet, échaudé comme on doit... Les mousmés déployaient déjà la belle étoffe souple et crépue, et se haussaient à qui mieux mieux, pour élever les manches au niveau nécessaire...

Quand Jean-François Felze sortit du bain et fut enveloppé du kimono violet, frais lavé et fleurant bon, il crut sentir, réelle et palpable autour de ses épaules, la caresse accueillante du vieux Japon courtois, simple et sain.

[Footnote 1: «Le bain est-il prêt?»]

[Footnote 2: «Pas encore prêt.»]

XXII

Autour de Mogui, tous les chemins ressemblent à des allées de parc.

Felze, ayant marché au hasard une demi-heure, en tournant le dos à la mer, parvint au bout d'un col touffu et sinueux, à l'orée d'un grand bois de bambous.

Le ciel était très bleu, et le soleil assez chaud. Felze avisa un tronc renversé sur le bord de la route, et s'assit.

Le lieu était propice aux voyageurs las. Felze, admirant le paysage étendu à ses pieds, ne se souvint pas d'en avoir jamais vu de plus harmonieux ni de plus souriant. Ce n'était qu'un vallon borné par un coteau. Mais toute la grâce et toute la délicatesse japonaises semblaient s'être réunies sur ces pelouses et parmi ces bosquets, pour en composer un jardin non pareil, qu'aucun jardinier de France ou d'Angleterre n'eût jamais su dessiner ni planter. Des parterres de gazon s'étageaient en terrasses, séparés par des haies vives ou des rocailles. Des arbustes fleuris alternaient avec des hêtres pourprés, des camphriers bruns et de gigantesques cèdres d'où coulaient en cascades d'immenses grappes de glycines. Le sommet du coteau s'arrondissait en forme de sein, et supportait un porche antique fait de deux colonnes frustes et d'une poutre de pierre. Un escalier passait dessous, propylée mystérieux d'un temple disparu...

--La merveille,--murmura Felze,--c'est que ceci n'est point du tout un jardin, mais bel et bien une terre de culture et de rapport. Ces pelouses sont des rizières. Ces corbeilles, des potagers. Ces taillis servent d'écrans contre le soleil d'août et la bise d'octobre. Et la chute d'eau que voici alimente un canal d'irrigation...

Il s'accouda sur ses genoux, et posa ses joues dans ses mains:

--En Europe, des champs comme ceux-ci seraient très laids... Mais les laboureurs de ce pays féérique ne ressemblent point aux nôtres. Et je crois qu'ils ne pourraient véritablement pas mener leur charrue, si chaque chose autour d'eux n'avait été d'abord préparée, disposée, calculée pour la plus grande joie de leurs yeux artistes!...

Il écouta. Au-dessus de sa tête, les bambous chantaient dans le vent. C'étaient des bambous arborescents comme il n'en pousse guère qu'au Japon: plus épais que nos tilleuls et plus hauts que nos peupliers; mais d'un feuillage si mince et si mobile que nos saules ou nos bouleaux n'en sauraient donner l'idée.

Dans un bois de bambous, le soleil pénètre toujours presque librement, malgré la densité drue des troncs et l'enchevêtrement des ramures. Et l'ombre y est ténue, légère, lumineuse...

Felze, immobile, goûtait la douceur délicate de l'heure et du lieu. Devant lui, sur la route, un kourouma passa, allant au pas. Une mousmé s'y prélassait, nonchalante et jolie. Sa robe était gris perle et son obi ponceau, avec une doublure de satin violet. Un parasol à mille nervures, qui tournait dans une jolie main ambrée; un éventail; une longue branche de fleurs fraîche cueillie, complétaient le gracieux équipage, qui disparut parmi les bambous comme un grand papillon chatoyant parmi de hautes herbes.

--En vérité, en vérité,--songea Felze,--ce serait dommage que toute cette japonerie si fine et si précieuse fut piétinée par les grosses bottes moscovites!...

XXIII

Cinq jours durant, Jean-François Felze vécut à la japonaise dans l'auberge japonaise de Mogui. Et il ne lui en fallut pas plus pour devenir Japonais lui-même.

L'existence, toute rustique, quoique délicate, d'une yadoya à l'ancienne mode le changeait délicieusement des complications perfectionnées, mais quelque peu grossières, en usage sur un yacht américain. D'autre part, il avait quitté l'_Yseult_ dans un accès de colère et d'indignation que la paix pastorale dont il jouissait maintenant était on ne peut plus propre à bien calmer.