L'Œuvre

Chapter 32

Chapter 323,904 wordsPublic domain

«Ah! monsieur, ce Meyerbeer, cette ouverture de Struensée, cette phrase funèbre, et puis cette danse de paysans si emportée, si colorée, et puis la phrase de mort qui reprend, le duo des violoncelles!... Ah! monsieur, les violoncelles, les violoncelles!...

--Et, madame, Berlioz, l'air de fête de Roméo?... Oh! le solo des clarinettes, les femmes aimées, avec l'accompagnement des harpes! Un ravissement, une blancheur qui monte... La fête éclate, un Véronèse, la magnificence tumultueuse des _Noces de Cana_; et le chant d'amour recommence, oh! combien doux, oh! toujours plus haut, toujours plus haut!...

--Monsieur, avez-vous entendu, dans la symphonie en la de Beethoven, ce glas qui revient toujours, qui vous bat sur le coeur?... Oui, je le vois bien, vous sentez comme moi, c'est une communion que la musique...

Beethoven, mon Dieu! qu'il est triste et bon d'être deux à le comprendre, et de défaillir!...

--Et Schumann, madame, et Wagner, madame!... La rêverie de Schumann, rien que les instruments à cordes, une petite pluie tiède sur les feuilles des acacias, un rayon qui les essuie, à peine une larme dans l'espace!... Wagner, ah! Wagner, l'ouverture du Vaisseau fantôme, vous l'aimez, dites que vous l'aimez! Moi, ça m'écrase. Il n'y a plus rien, plus rien, on meurt...» Leurs voix s'éteignaient, ils ne se regardaient même pas, anéantis, coude à coude, leur visage en l'air, noyé, surpris, Sandoz se demanda d'où Mathilde pouvait tenir ce jargon. D'un article de Jory, peut-être. D'ailleurs, il avait remarqué que les femmes causaient très bien musique, sans en connaître une note. Et lui, que l'aigreur des autres n'avait fait que chagriner, s'exaspéra de cette pose langoureuse. Non, non, c'en était assez! qu'on se déchirât, passe encore! mais quelle fin de soirée, cette farceuse sur le retour, roucoulant et se chatouillant avec du Beethoven et du Schumann!...

Gagnière, heureusement, se leva tout d'un coup. Il savait l'heure au fond de son extase, il n'avait que juste le temps de reprendre son train de nuit. Et, après des poignées de main molles et silencieuses, il s'en alla coucher à Melun.

«Quel raté! murmura Mahoudeau. La musique a tué la peinture, jamais il ne fichera rien.»

Lui-même dut partir, et à peine la porte s'était-elle refermée sur son dos, que Jory déclara:

«Avez-vous vu son dernier presse-papiers? Il finira par sculpter des boutons de manchette... En voilà un qui a raté la puissance!» Mais déjà, Mathilde était debout, saluant Christine d'un petit geste sec, affectant une familiarité mondaine à l'égard d'Henriette, emmenant son mari, qui l'habilla dans l'antichambre, humble et terrifié des yeux sévères dont elle le regardait, ayant à régler un compte.

Alors, derrière eux, Sandoz cria, hors de lui:

«C'est la fin, c'est fatalement le journaliste qui traite les autres de ratés, le bâcleur d'articles tombé dans l'exploitation de la bêtise publique!... Ah! Mathilde la Revanche!» Il ne restait que Christine et Claude. Ce dernier, depuis, que le salon se vidait, affaissé au fond d'un fauteuil, ne parlait plus, repris par cette sorte de sommeil magnétique qui le raidissait, les regards fixes, très loin, au-delà des murs. Sa face se tendait, une attention convulsée la portait en avant: il voyait certainement l'invisible, il entendait un appel du silence.

Christine s'était levée à son tour, en s'excusant de partir ainsi les derniers. Henriette lui avait saisi les mains, et elle lui répétait combien elle l'aimait, elle la suppliait de venir souvent, d'user d'elle en tout comme d'une soeur; tandis que la triste femme, d'un charme si douloureux dans sa robe noire, secouait la tête avec un pâle sourire,«Voyons, lui dit Sandoz à l'oreille, après avoir jeté un coup d'oeil sur Claude, il ne faut pas vous désoler ainsi... Il a beaucoup causé, il a été plus gai ce soir. Ça va très bien.» Mais elle, d'une voix de terreur:

«Non, non, regardez ses yeux... Tant qu'il aura ces yeux-là, je tremblerai... Vous avez fait ce que vous avez pu, merci. Ce que vous n'avez pas fait, personne ne le fera. Ah! que je souffre, de ne plus compter, moi! de ne rien pouvoir!» Et tout haut:--«Claude, viens-tu?» Deux fois, elle dut répéter la phrase. Il ne l'entendait pas, il finit par tressaillir et par se lever, en disant, comme s'il avait répondu à l'appel lointain, là-bas, à l'horizon:

«Oui, j'y vais, j'y vais.»--Lorsque Sandoz et sa femme se retrouvèrent seuls enfin, dans le salon où l'air s'étouffait, chauffé par les lampes, comme alourdi d'un silence mélancolique après l'éclat mauvais des querelles, tous les deux se regardèrent, et ils laissèrent tomber leurs bras, dans le navrement de leur malheureuse soirée. Elle, pourtant, tâcha d'en rire, murmurant:

«Je t'avais prévenu, j'avais bien compris...» Mais il l'interrompit encore d'un geste désespéré. Eh quoi! était-ce donc la fin de sa longue illusion, de ce rêve d'éternité, qui lui avait fait mettre le bonheur dans quelques amitiés choisies dès l'enfance, puis goûtées jusqu'à l'extrême vieillesse. Ah! la bande lamentable, quelle cassure dernière, quel bilan à pleurer, après cette banqueroute du coeur! Et il s'étonnait des amis qu'il avait semés le long de la route, des grandes affections perdues en chemin, du perpétuel changement des autres, autour de son être qu'il ne voyait pas changer. Ses pauvres jeudis l'emplissaient de pitié, tant de souvenirs en deuil, cette mort lente de ce qu'on aime! Est-ce qu'ils allaient se résigner, sa femme et lui, à vivre au désert, cloîtrés dans la haine du monde? Est-ce qu'ils ouvriraient la porte toute large, devant le flot des inconnus et des indifférents?

Peu à peu, une certitude se faisait au fond de son chagrin: tout finissait et rien ne recommençait, dans la vie. Il sembla se rendre à l'évidence, il dit avec un gros soupir:

«Tu avais raison... Nous ne les inviterons plus à dîner ensemble, ils se mangeraient.»

Dehors, dès qu'ils débouchèrent sur la place de la Trinité, Claude lâcha le bras de Christine et il bégaya qu'il avait une course; il la pria de rentrer sans lui. Elle l'avait senti trembler d'un grand frisson, elle resta effarée de surprise et de crainte: une course, à une pareille heure, à minuit passé! pour aller où, pour quoi faire? Il tournait le dos, il s'échappait, quand elle le rattrapa, en le suppliant, en prétextant qu'elle avait peur, qu'il ne la laisserait pas, si tard, remonter ainsi à Montmartre. Cette considération parut seule le ramener. Il lui reprit le bras, ils gravirent la rue Blanche et la rue Lepic, se trouvèrent enfin rue Tourlaque. Et, devant leur porte, après avoir sonné, de nouveau il la quitta.

«Te voici chez nous... Moi, je vais faire ma course.» Déjà, il se sauvait, à grandes enjambées, en gesticulant comme un fou. La porte s'était ouverte, et elle ne la referma même pas, elle s'élança, pour le suivre. Rue Lepic, elle le rejoignit; mais, de crainte de l'exalter davantage, elle se contenta dès lors de ne pas le perdre de vue, marchant à une trentaine de mètres, sans qu'il la sût derrière ses talons. Après la rue Lepic, il redescendit la rue Blanche, puis il fila par la rue de la Chaussée-d'Antin et la rue du Quatre-Septembre, jusqu'à la rue Richelieu.

Quand elle le vit s'engager dans cette dernière, un froid mortel l'envahit: il allait à la Seine, c'était l'affreuse peur qui la tenait, la nuit, éveillée d'angoisse. Et que faire, mon Dieu! Aller avec lui, se pendre à son cou, là-bas? Elle n'avançait plus qu'en chancelant, et à chaque pas qui les rapprochait de la rivière, elle sentait la vie se retirer de ses membres. Oui, il s'y rendait tout droit: la place du Théâtre-Français, le Carrousel, enfin le pont des Saints-Pères. Il y marcha un instant, s'approcha de la rampe, au-dessus de l'eau, et elle crut qu'il se jetait; un grand cri s'étouffa dans l'étranglement de sa gorge. Mais non, il demeurait immobile. N'était-ce donc que la Cité, en face, qui le hantait, ce coeur de Paris dont il emportait l'obsession partout, qu'il évoquait de ses yeux fixes au travers des murs, qui lui criait ce continuel appel à des lieues, entendu de lui seul? Elle n'osait l'espérer encore, elle s'était arrêtée en arrière, le surveillant dans un vertige d'inquiétude, le voyant toujours faire le terrible saut, et résistant au besoin de s'approcher, et redoutant de précipiter la catastrophe, si elle se montrait. Mon Dieu! être là, avec sa passion ravagée, sa maternité saignante, être là, assister à tout, sans pouvoir même risquer un mouvement pour le retenir!

Lui, debout, très grand, ne bougeait pas, regardait dans la nuit.

C'était une nuit d'hiver, au ciel brouillé, d'un noir de suie, qu'une bise, soufflant de l'ouest, rendait très froide.

Paris allumé s'était endormi, il n'y avait plus là que la vie des becs de gaz, des taches rondes qui scintillaient, qui se rapetissaient, pour n'être, au loin, qu'une poussière d'étoiles fixes. D'abord, les quais se déroulaient, avec leur double rang de perles lumineuses, dont la réverbération éclairait d'une lueur les façades des premiers plans, à gauche les maisons du quai du Louvre, à droite les deux ailes de l'Institut, masses confuses de monuments et de bâtisses qui se perdaient ensuite, en un redoublement d'ombre, piqué des étincelles lointaines. Puis, entre ces cordons fuyant à perte de vue, les ponts jetaient des barres de lumières, de plus en plus minces, faites chacune d'une traînée de paillettes, par groupes et comme suspendues. Et là, dans la Seine, éclatait la splendeur nocturne de l'eau vivante des villes, chaque bec de gaz reflétait sa flamme, un noyau qui s'allongeait en une queue de comète. Les plus proches, se confondant, incendiaient le courant de larges éventails de braise, réguliers et symétriques; les plus reculés, sous les ponts, n'étaient que des petites touches de feu immobiles. Mais les grandes queues embrasées vivaient, remuantes à mesure qu'elles s'étalaient, noir et or, d'un continuel frissonnement d'écailles, où l'on sentait la coulée infinie de l'eau. Toute la Seine en était allumée comme d'une fête intérieure, d'une féerie mystérieuse et profonde, faisant passer des valses derrière les vitres rougeoyantes du fleuve. En haut, au-dessus de cet incendie, au-dessus des quais étoilés, il y avait dans le ciel sans astres une rouge nuée, l'exhalaison chaude et phosphorescente qui, chaque nuit, met au sommeil de la ville une crête de volcan.

Le vent soufflait, et Christine, grelottante, les yeux emplis de larmes, sentait le pont tourner sous elle, comme s'il l'avait emportée dans une débâcle de tout l'horizon.

Claude n'avait-il pas bougé? N'enjambait-il pas la rampe?

Non, tout s'immobilisait de nouveau, elle le retrouvait à la même place, dans sa raideur entêtée, les yeux sur la pointe de la Cité, qu'il ne voyait pas.

Il était venu, appelé par elle, et il ne la voyait pas, au fond des ténèbres. Il ne distinguait que les ponts, des carcasses fines de charpentes se détachant en noir sur l'eau braisillante. Puis, au-delà, tout se noyait, l'île tombait au néant, il n'en aurait pas même retrouvé la place, si des fiacres attardés n'avaient promené, par moments, le long du Pont-Neuf, ces étincelles filantes qui courent encore dans les charbons éteints. Une lanterne rouge, au ras du barrage de la Monnaie, jetait dans l'eau un filet de sang. Quelque chose d'énorme et de lugubre, un corps à la dérive, une péniche détachée sans doute, descendait avec lenteur au milieu des reflets, parfois entrevue, et reprise aussitôt par l'ombre. Où avait donc sombré l'île triomphale? Était-ce au fond de ces flots incendiés? Il regardait toujours, envahi peu à peu par le grand ruissellement de la rivière dans la nuit. Il se penchait sur ce fossé si large, d'une fraîcheur d'abîme, où dansait le mystère de ces flammes. Et le gros bruit triste du courant l'attirait, il en écoutait l'appel, désespéré jusqu'à la mort.

Christine, cette fois, sentit, à un élancement de son coeur, qu'il venait d'avoir la pensée terrible. Elle tendit ses mains vacillantes, que flagellait la bise. Mais Claude était resté tout droit, luttant contre cette douceur de mourir; et il ne bougea pas d'une heure encore, n'ayant plus la conscience du temps, les regards toujours là-bas, sur la Cité, comme si, par un miracle de puissance, ses yeux allaient faire de la lumière et l'évoquer pour la revoir.

Lorsque enfin Claude quitta le pont d'un pas qui trébuchait, Christine dut le dépasser et courir, afin d'être rentrée rue Tourlaque avant lui.

XII

Cette nuit-là, par cette bise aigre de novembre qui soufflait au travers de leur chambre et du vaste atelier, ils se couchèrent à près de trois heures. Christine, haletante de sa course, s'était glissée vivement sous la couverture, pour cacher qu'elle venait de le suivre; et Claude, accablé, avait quitté ses vêtements un à un, sans une parole. Leur couche, depuis de longs mois, se glaçait; ils s'y allongeaient côte à côte, en étrangers, après une lente rupture des liens de leur chair: volontaire abstinence, chasteté théorique, où il devait aboutir pour donner à la peinture toute sa virilité, et qu'elle avait acceptée, dans une douleur fière et muette, malgré le tournent de sa passion. Et jamais encore, avant cette nuit-là, elle n'avait senti entre eux un tel obstacle, un pareil froid, comme si rien désormais ne pouvait les réchauffer et les remettre aux bras l'un de l'autre.

Pendant près d'un quart d'heure, elle lutta contre le sommeil envahissant. Elle était très lasse, une torpeur l'engourdissait; et elle ne cédait pas, inquiète de le laisser éveillé. Pour dormir elle-même tranquille, elle attendait chaque soir qu'il s'endormit avant elle. Mais il n'avait pas éteint la bougie, il restait les yeux ouverts, fixés sur cette flamme qui l'aveuglait. À quoi songeait-il donc? était-il demeuré là-bas, dans la nuit noire, dans cette haleine humide des quais, en face de Paris criblé d'étoiles, comme un ciel d'hiver? et quel débat intérieur, quelle résolution à prendre convulsait ainsi son visage? Puis invinciblement, elle succomba, elle tomba au néant des grandes fatigues.

Une heure plus tard; la sensation d'un vide, l'angoisse d'un malaise, l'éveilla dans un tressaillement brusque.

Tout de suite, elle avait tâté de la main la place déjà froide, à côté d'elle: il n'était plus là, elle l'avait bien senti en dormant. Et elle s'effarait, mal réveillée, la tête lourde et bourdonnante, lorsqu'elle aperçut, par la porte entrouverte de la chambre, une raie de lumière qui venait de l'atelier. Elle se rassura, elle pensa qu'il y était allé chercher quelque livre, pris d'insomnie. Ensuite, comme il ne reparaissait pas, elle finit par se lever doucement, pour voir. Mais ce qu'elle vit la bouleversa, la planta sur le carreau, pieds nus, dans une telle surprise, qu'elle n'osa d'abord se montrer.

Claude, en manches de chemise malgré la rude température, n'ayant mis dans sa hâte qu'un pantalon et des pantoufles, était debout sur sa grande échelle, devant son tableau. Sa palette se trouvait à ses pieds, et d'une main il tenait la bougie, tandis que de l'autre il peignait. Il avait des yeux élargis de somnambule, des gestes précis et raides, se baissant à chaque instant, pour prendre de la couleur, se relevant, projetant contre le mur une grande ombre fantastique, aux mouvements cassés d'automate. Et pas un souffle, rien autre, dans l'immense pièce obscure, qu'un effrayant silence.

Frissonnante, Christine devinait. C'était l'obsession, l'heure passée là-bas, sur le pont des Saints-Pères, qui lui rendait le sommeil impossible, et qui l'avait ramené en face de sa toile, dévoré du besoin de la revoir, malgré la nuit. Sans doute; il n'était monté sur l'échelle que pour s'emplir les yeux de plus près. Puis, torturé de quelque ton faux, malade de cette tare au point de ne pouvoir attendre le jour, il avait saisi une brosse, d'abord dans le désir d'une simple retouche, peu à peu emporté ensuite de correction en correction, arrivant enfin à peindre comme un halluciné, la bougie au poing, dans cette clarté pâle que ses gestes effaraient. Sa rage impuissante de création l'avait repris, il s'épuisait en dehors de l'heure, en dehors du monde, il voulait souffler la vie à son oeuvre, tout de suite.

Ah! quelle pitié, et de quels yeux trempés de larmes Christine le regardait! Un instant, elle eut la pensée de le laisser à cette besogne folle, comme on laisse un maniaque au plaisir de sa démence. Ce tableau, jamais il ne le finirait, c'était bien certain maintenant. Plus il s'y acharnait, et plus l'incohérence augmentait, un empâtement de tons lourds, un effort épaissi et fuyant du dessin. Les fonds eux-mêmes, le groupe des débardeurs surtout, autrefois solides, se gâtaient; et il se butait là, il s'était obstiné à vouloir terminer tout, avant de repeindre la figure centrale, la Femme nue, qui demeurait la peur et le désir de ses heures de travail, la chair de vertige qui l'achèverait, le jour où il s'efforcerait encore de la faire vivante. Depuis des mois, il n'y donnait plus un coup de pinceau, et c'était ce qui tranquillisait Christine, ce qui la rendait tolérante et pitoyable, dans sa rancune jalouse: tant qu'il ne retournait pas à cette maîtresse désirée et redoutée, elle se croyait moins trahie.

Les pieds gelés par le carreau, elle faisait un mouvement pour regagner le lit, lorsqu'une secousse la ramena. Elle n'avait pas compris d'abord, elle voyait enfin. De sa brosse trempée de couleur, il arrondissait à grands coups des fourres grasses, le geste éperdu de caresse; et il avait un rire immobile aux lèvres, et il ne sentait pas la cire brûlante de la bougie qui lui coulait sur les doigts; tandis que, silencieux, le va-et-vient passionné de son bras remuait seul contre la muraille: une confusion énorme et noire, une étreinte emmêlée de membres dans un accouplement brutal. C'était à la Femme nue qu'il travaillait.

Alors, Christine ouvrit la porte et s'avança. Une révolte invincible, la colère d'une épouse souffletée, chez elle, trompée pendant son sommeil, dans la pièce voisine, la poussait. Oui, il était bien avec l'autre, il peignait le ventre et les cuisses en visionnaire affolé, que le tournent du vrai jetait à l'exaltation de l'irréel; et ces cuisses se doraient en colonnes de tabernacle, ce ventre devenait un astre, éclatant de jaune et de rouge purs, splendide et hors de la vie. Une si étrange nudité d'ostensoir, où des pierreries semblaient luire, pour quelque adoration religieuse, acheva de la fâcher. Elle avait trop souffert, elle ne voulait plus tolérer cette trahison.

Pourtant, d'abord, elle se montra simplement désespérée et suppliante. Ce n'était que la mère qui sermonnait son grand fou d'artiste. «Claude, que fais-tu là?... Claude, est-ce raisonnable, d'avoir des idées pareilles? Je t'en prie, reviens te coucher, ne reste pas sur cette échelle, où tu vas prendre du mal.» Il ne répondit pas, il se baissa encore pour tremper son pinceau, et fit flamboyer les aines, qu'il accusa de deux traits de vermillon vif.

«Claude, écoute-moi, reviens avec moi, de grâce... Tu sais que je t'aime, tu vois l'inquiétude où tu m'as mise...

Reviens, oh! reviens, si tu ne veux pas que j'en meure, moi aussi, d'avoir si froid et de t'attendre.» Hagard, il ne la regarda pas, il lâcha seulement d'une voix étranglée, en fleurissant de carmin le nombril:

«Fous-moi la paix, hein! Je travaille.» Un instant, Christine resta muette. Elle se redressait, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, toute une rébellion gonflait son être doux et charmant. Puis, elle éclata, dans un grondement d'esclave poussée à bout.

«Eh bien, non, je ne te foutrai pas la paix!... En voilà assez, je te dirai ce qui m'étouffe, ce qui me tue, depuis que je te connais. Ah! cette peinture, oui! ta peinture, c'est elle, l'assassine, qui a empoisonné ma vie. Je l'avais pressenti, le premier jour, j'en avais eu peur comme d'un monstre, je la trouvais abominable, exécrable; et puis, on est lâche, je t'aimais trop pour ne pas l'aimer, j'ai fini par m'y faire, à cette criminelle... Mais, plus tard, que j'en ai souffert, comme elle m'a torturée! En dix ans, je ne me souviens pas d'avoir vécu une journée sans larmes... Non, laisse-moi, je me soulage, il faut que je parle; puisque j'en ai trouvé la force. Dix années d'abandon, d'écrasement quotidien; ne plus rien être pour toi, se sentir de plus en plus jetée à l'écart, en arriver à un rôle de servante; et l'autre, la voleuse, la voir s'installer entre toi et moi, et te prendre, et triompher, et m'insulter...

Car ose donc dire qu'elle ne t'a pas envahi membre à membre, le cerveau, le coeur, la chair, tout! Elle te tient comme un vice, elle te mange. Enfin, elle est ta femme, n'est-ce pas? Ce n'est plus moi, c'est elle qui couche avec toi... Ah! maudite! Ah! gueuse!» Maintenant, Claude l'écoutait, dans l'étonnement de ce grand cri de souffrance, mal éveillé de son rêve exaspéré de créateur, ne comprenant pas bien encore pourquoi elle lui parlait ainsi. Et, devant cet hébétement, ce frissonnement d'homme surpris et dérangé dans sa débauche, elle s'emporta davantage, elle monta sur l'échelle, lui arracha la bougie du poing, la promena à son tour devant le tableau.

«Mais regarde donc! mais dis-toi donc où tu en es!

C'est hideux, c'est lamentable et grotesque, il faut que tu t'en aperçoives à la fin! Hein? est-ce laid, est-ce imbécile?... Tu vois bien que tu es vaincu, pourquoi t'obstiner encore? Ça n'a pas de bon sens, voilà ce qui me révolte... Si tu ne peux être un grand peintre, la vie nous reste, ah! la vie, la vie...» Elle avait posé la bougie au poing, et comme il était descendu, trébuchant, elle sauta pour le rejoindre, ils se trouvèrent tous les deux en bas, lui tombé sur la dernière marche, elle accroupie, serrant avec force les mains inertes qu'il laissait pendre. «Voyons, il y a la vie... Chasse ton cauchemar, et vivons, vivons ensemble... N'est-ce pas trop bête de n'être que deux, de vieillir déjà, et de nous torturer, de ne pas savoir nous faire du bonheur? La terre nous prendra assez tôt, va! tâchons d'avoir un peu chaud, de vivre, de nous aimer. Rappelle-toi, à Bennecourt!... Écoute mon rêve.

Moi, je voudrais t'emporter demain. Nous irions loin de ce Paris maudit, nous trouverions quelque part un coin de tranquillité, et tu verrais comme je te rendrais l'existence douce, comme ce serait bon, d'oublier tout aux bras l'un de l'autre... Le matin, on dort dans son grand lit; puis, ce sont des flâneries au soleil, le déjeuner qui sent bon, l'après-midi paresseuse, la soirée passée sous la lampe.

Et plus de tourments pour des chimères, et rien que la joie de vivre!... Cela ne te suffit donc pas que je t'aime, que je t'adore, que je consente à être ta servante, à exister uniquement pour ton plaisir... Entends-tu, je t'aime, je t'aime, et il n'y a rien de plus, c'est assez, je t'aime!» Il avait dégagé ses mains, il dit d'une voix morne, avec un geste de refus:

«Non, ce n'est point assez... Je ne veux pas m'en aller avec toi, je ne veux pas être heureux, je veux peindre.

--Et que j'en meure, n'est-ce pas? et que tu en meures, que nous achevions tous les deux d'y laisser notre sang et nos larmes!... Il n'y a que l'art, c'est le tout-puissant, le dieu farouche qui nous foudroie et que tu honores. Il peut nous anéantir, il est le maître, tu diras merci.

--Oui, je lui appartiens, qu'il fasse de moi ce qu'il voudra... Je mourrais de ne plus peindre, je préfère peindre et en mourir... Et puis, ma volonté n'y est pour rien.

C'est ainsi, rien n'existe en dehors, que le monde crève!» Elle se redressa, dans une nouvelle poussée de colère.

Sa voix redevenait dure et emportée. «Mais je suis vivante, moi! et elles sont mortes, les femmes que tu aimes... Oh! ne dis pas non, je sais bien que ce sont tes maîtresses, toutes ces femmes peintes.