L'Œuvre

Chapter 31

Chapter 313,821 wordsPublic domain

«C'est vrai, répondit-il gaiement, ils faiblissent, cette fois! Il y en a même un qui a fait la fâcheuse concession de reconnaître que je suis un honnête homme. Voilà comment tout dégénère!... Mais, va! ils se rattraperont.

J'en sais dont le crâne est trop différent du mien pour qu'ils acceptent jamais ma formule littéraire, mes audaces de langue, mes bonshommes physiologiques évoluant sous l'influence des milieux; et je parle des confrères qui se respectent, je laisse de côté les imbéciles et les gredins...

Le mieux, vois-tu, pour travailler gaillardement, c'est de n'attendre ni bonne foi ni justice. Il faut mourir pour avoir raison.» Les yeux de Claude s'étaient brusquement dirigés vers un coin du salon, trouant le mur, allant là-bas, où quelque chose l'avait appelé. Puis, il se troublèrent, ils revinrent, tandis qu'il disait:

«Bah! tu parles pour toi. Si je crevais, moi, j'aurais tort... N'importe, ton bouquin m'a fichu une sacrée fièvre.

J'ai voulu peindre aujourd'hui, impossible! Ah! ça va bien que je ne puisse pas être jaloux de toi, autrement tu me rendrais trop malheureux.» Mais la porte s'était ouverte, et Mathilde entra, suivie de Jory. Elle avait une toilette riche, une tunique de velours capucine, sur une jupe de satin paille, avec des brillants aux oreilles et un gros bouquet de roses au corsage. Et ce qui étonnait Claude, c'était qu'il ne la reconnaissait pas, devenue très grasse, ronde et blonde, de maigre et brûlée qu'elle était. Sa laideur inquiétante de fille se fondait dans une enflure bourgeoise de la face, sa bouche aux trous noirs montrait maintenant des dents trop blanches, quand elle voulait bien sourire, d'un retroussement dédaigneux des lèvres. On la sentait respectable avec exagération, ses quarante-cinq ans lui donnaient du poids, à côté de son mari plus jeune, qui semblait être son neveu. La seule chose qu'elle gardait était une violence de parfums, elle se noyait des essences les plus fortes, comme si elle eût tenté d'arracher de sa peau les senteurs d'aromates dont l'herboristerie l'avait imprégnée; mais l'amertume de la rhubarbe, l'âpreté du sureau, la flamme de la menthe poivrée persistaient; et le salon, dès qu'elle le traversa, s'emplit d'une odeur indéfinissable de pharmacie, corrigée d'une pointe aimé de musc.

Henriette, qui s'était levée, la fit asseoir en face de Christine. «Vous vous connaissez, n'est-ce pas? Vous vous êtes déjà rencontrées ici?».

Mathilde eut un regard froid sur la toilette modeste de cette femme, qui, disait-on, avait vécu longtemps avec un homme, avant d'être mariée. Elle était d'une rigidité excessive sur ce point, depuis que la tolérance du monde littéraire et artistique l'avait fait admettre elle-même dans quelques salons. D'ailleurs, Henriette, qui l'exécrait, reprit sa conversation avec Christine, après les strictes politesses d'usage.

Jory avait serré les mains de Claude et de Sandoz. Et, debout avec eux, devant la cheminée, il s'excusait, auprès de ce dernier, d'un article paru le matin même dans sa revue, qui maltraitait le roman de l'écrivain.

«Mon cher, tu le sais, on n'est jamais le maître chez soi... Je devrais tout faire, mais j'ai si peu de temps!

Imagine-toi que je ne l'avais même pas lu, cet article, me fiant à ce qu'on m'en avait dit. Aussi tu comprends ma colère, quand je l'ai parcouru tout à l'heure... Je suis désolé, désolé...

--Laisse donc, c'est dans l'ordre, répondit tranquillement Sandoz, Maintenant que mes ennemis se mettent à me louer, il faut bien que ce soient mes amis qui m'attaquent.»

De nouveau, la porte s'entrebâilla, et Gagnière se glissa doucement, de son air vague d'ombre falote. Il arrivait droit de Melun, et tout seul, car il ne montrait sa femme à personne. Quand il venait dîner ainsi, il gardait à ses souliers la poussière de la province, qu'il remportait le soir même, en reprenant un train de nuit. Du reste, il ne changeait pas, l'âge semblait le rajeunir, il blondissait en vieillissant.

«Tiens! mais Gagnière est là!» s'écria Sandoz.

Alors, comme Gagnière se décidait à saluer les dames, Mahoudeau fit son entrée. Lui, avait blanchi déjà, avec sa face creusée et farouche, où vacillaient des yeux d'enfance. Il portait encore un pantalon trop court, une redingote qui plissait dans le dos, malgré l'argent qu'il gagnait à présent; car le marchand de bronzes, pour lequel il travaillait, avait lancé de lui des statuettes charmantes, que l'on commençait à voir sur les cheminées et les consoles bourgeoises.

Sandoz et Claude s'étaient tournés, curieux d'assister à cette rencontre de Mahoudeau avec Mathilde et Jory.

Mais la chose se passa très simplement. Le sculpteur s'inclinait devant elle, respectueux, lorsque le mari, de son air d'inconscience sereine, crut devoir la lui présenter, pour la vingtième fois peut-être.

«Eh! c'est ma femme, camarade! Serrez-vous donc la main!» Alors, très graves, en gens du monde que l'on force à une familiarité un peu prompte, Mathilde et Mahoudeau se serrèrent la main. Seulement, dès que celui-ci se fut débarrassé de la corvée et qu'il eut retrouvé Gagnière dans un coin du salon, tous deux se murent à ricaner et à se rappeler en mots terribles les abominations d'autrefois.

Hein? elle avait des dents aujourd'hui, elle qui jadis ne pouvait pas mordre, heureusement!

On attendait Dubuche, car il avait formellement promis de venir.

«Oui, expliqua tout haut Henriette, nous ne serons que neuf. Fagerolles nous a écrit ce matin, pour s'excuser: un dîner officiel, où il a été brusquement forcé de paraître... Il s'échappera et nous rejoindra vers onze heures.»

Mais, à ce moment, on apporta une dépêche. C'était Dubuche qui télégraphiait;«Impossible de bouger. Toux inquiétante d'Alice.»

«Eh bien, nous ne serons que huit!» reprit Henriette, avec la résignation chagrine d'une maîtresse de maison qui voit s'émietter ses convives.

Et, le domestique ayant ouvert la porte de la salle à manger en annonçant que Madame était servie, elle ajouta:

«Nous y sommes tous... Offrez-moi votre bras, Claude.» Sandoz avait pris celui de Mathilde, Jory se chargea de Christine, tandis que Mahoudeau et Gagnière suivaient, en continuant de plaisanter crûment ce qu'ils appelaient le rembourrage de la belle herboriste.

La salle à manger où l'on entra, très grande, était d'une vive gaieté de lumière, au sortir de la clarté discrète du salon. Les murs, couverts de vieilles faïences, avaient des tons amusants d'imagerie d'Épinal. Deux dressoirs, l'un de verrerie, l'autre d'argenterie, étincelaient comme des vitrines de joyaux. Et la table surtout braisillait au milieu, en chapelle ardente, sous la suspension garnie de bougies, avec la blancheur de sa nappe, qui détachait la belle ordonnance du couvert, les assiettes peintes, les verres taillés, les carafes blanches et rouges, les hors-d'oeuvre symétriques, rangés autour du bouquet central, une corbeille de roses pourpres.

On s'asseyait, Henriette entre Claude et Mahoudeau, Sandoz ayant à ses côtés Mathilde et Christine, Jory et Gagnière aux deux bouts, et le domestique achevait à peine de servir le potage, lorsque Mme Jory lâcha une phrase malheureuse. Voulant être aimable, n'ayant pas entendu les excuses de son mari, elle dit au maître de la maison: «Eh bien, vous avez été content de l'article de ce matin, Édouard en a revu lui-même les épreuves avec tant de soin!» Du coup, Jory se troubla, bégaya:

«Mais non! mais non! Il est très mauvais, cet article, tu sais bien qu'il a passé pendant mon absence, l'autre soir.» Au silence gêné qui s'était fait, elle comprit sa faute.

Mais elle aggrava la situation, elle lui jeta un regard aigu, en répondant très haut, pour l'accabler et se mettre à part:

«Encore un de tes mensonges! Je répète ce que tu m'as dit... Tu entends, je ne veux pas que tu me rendes ridicule!».

Cela glaça le commencement du dîner. Vainement, Henriette recommanda les kilkis, seule Christine les trouva très bons. Sandoz, que l'embarras de Jory récréait, lui rappela joyeusement, quand les rougets grillés parurent, un déjeuner qu'ils avaient fait ensemble à Marseille, autrefois. Ah! Marseille, la seule ville où l'on mange!

Claude, absorbé depuis un instant, sembla sortir d'un rêve, pour demander, sans transition:

«Est-ce que c'est décidé? est-ce qu'ils ont choisi les artistes, pour les nouvelles décorations de l'Hôtel de ville?...

--Non, dit Mahoudeau, ça va se faire... Moi, je n'aurai rien, je ne connais personne... Fagerolles lui-même est très inquiet. S'il n'est point ici ce soir, c'est que ça ne marche pas tout seul... Ah! il a mangé son pain blanc, ça se gâte, ça craque, leur peinture à millions!» Il eut un rire de rancune enfin satisfaite, et Gagnière à l'autre bout de la table, laissa entendre le même ricanement. Alors, ils se soulagèrent en paroles mauvaises, ils se réjouirent de la débâcle qui consternait le monde des jeunes maîtres. C'était fatal, les temps prédits arrivaient, la hausse exagérée sur les tableaux aboutissait à une catastrophe. Depuis que la panique s'était mise chez les amateurs, pris de l'affolement des gens de Bourse, sous le vent de la baisse, les prix s'effondraient de jour en jour, on ne vendait plus rien. Et il fallait voir le fameux Naudet au milieu de la déroute! Il avait tenu bon d'abord, il avait inventé le coup de l'Américain, le tableau unique caché au fond d'une galerie, solitaire comme un dieu, le tableau dont il ne voulait même pas dire le prix, avec la certitude méprisante de ne pouvoir trouver un homme assez riche, et qu'il vendait enfin deux ou trois cent mille francs à un marchand de porcs de New York, glorieux d'emporter la toile la plus chère de l'année. Mais ces coups-là ne se recommençaient pas, et Naudet, dont les dépenses avaient grandi avec les gains, entraîné et englouti dans le mouvement fou qui était son oeuvre, entendait maintenant crouler sous lui son hôtel royal, qu'il devait défendre contre l'assaut des huissiers.

«Mahoudeau, vous ne reprenez pas des cèpes?» interrompit obligeamment Henriette. Le domestique présentait le filet, on mangeait, on vidait les carafes de vin; mais l'aigreur était telle, que les bonnes choses passaient sans être goûtées, ce qui désolait la maîtresse et le maître de la maison. «Hein? des cèpes? finit par répéter le sculpteur. Non, merci.» Et il continua.

«Le drôle, c'est que Naudet poursuit Fagerolles. Parfaitement! il est en train de le faire saisir... Ah! ce que je rigole, moi! Nous allons en voir, un nettoyage, avenue de Villiers, chez tous ces petits peintres à hôtel. La bâtisse sera pour rien, au printemps... Donc, Naudet, qui avait forcé Fagerolles à bâtir, et qui l'avait meublé comme une canin, a voulu reprendre ses bibelots et ses tentures. Mais l'autre a emprunté dessus, paraît-il... Vous voyez l'histoire: le marchand l'accuse d'avoir gâché son affaire en exposant, par une vanité d'étourdi; le peintre répond qu'il entend ne plus être volé; et ils vont se manger, j'espère bien!» La voix de Gagnière s'éleva, une voix inexorable et douce de rêveur éveillé.

«Rasé, Fagerolles!... D'ailleurs, il n'a jamais eu de succès.»

On se récria. Et sa vente annuelle de cent mille francs, et ses médailles, et sa croix? Mais lui, obstiné, souriait d'un air mystérieux, comme si les faits ne pouvaient rien contre sa conviction de l'au-delà. Il hochait la tête, plein de dédain.

«Laissez-moi donc tranquille! Jamais il n'a su ce que c'était qu'une valeur.» Jory allait défendre le talent de Fagerolles, qu'il regardait comme son oeuvre, lorsque Henriette leur demanda un peu de recueillement pour les raviolis. Il y eut une courte détente, au milieu du bruit cristallin des verres et du léger cliquetis des fourchettes. La table, dont la belle symétrie se débandait déjà, semblait s'être allumée davantage, au feu âpre de la querelle. Et Sandoz, gagné d'une inquiétude, s'étonnait: qu'avaient-ils donc à l'attaquer si durement? n'avait-on pas débuté ensemble, ne devait-on pas arriver dans la même victoire? Un malaise, pour la première fois, troublait son rêve d'éternité, cette joie de ses jeudis qu'il voyait se succéder, tous pareils, tous heureux, jusqu'aux derniers jours lointains de l'âge. Mais ce ne fut encore qu'un frisson à fleur de peau. Il dit en riant:

«Claude, ménage-toi, voici les gelinottes... Hé! Claude, où es-tu?».

Depuis qu'on se taisait, Claude était retourné dans son rêve, les regards perdus, reprenant des raviolis, sans savoir; et Christine, qui ne disait rien, triste et charmante, ne le quittait pas des yeux. Il eut un sursaut, il choisit une cuisse parmi les morceaux de gelinottes qu'on servait, et dont le fumet violent emplissait la pièce d'une odeur de résine.

«Hein! sentez-vous ça? cria Sandoz, amusé. On croirait qu'on avale toutes les forêts de la Russie.»

Mais Claude revint à sa préoccupation. «Alors, vous dites que Fagerolles aura la salle du Conseil municipal?» Et cette parole suffit, Mahoudeau et Gagnière, remis sur la piste, repartirent. Ah! un joli badigeonnage à l'eau claire, si on la lui donnait, cette salle; et il faisait assez de vilenies pour l'avoir. Lui, qui, autrefois, affectait de cracher sur les commandes, en grand artiste débordé par les auteurs, il assiégeait l'administration de ses bassesses, depuis que sa peinture ne se vendait plus. Connaissait-on quelque chose d'aussi plat qu'un peintre devant un fonctionnaire, et les courbettes, et les concessions, et les lâchetés? une honte, une école de domesticité, que cette dépendance de l'art, sous le bon vouloir imbécile d'un ministre! Ainsi, Fagerolles, pour sûr, à ce dîner officiel, était en train de lécher consciencieusement les bottes de quelque chef de bureau, quelque crétin à empailler!

«Mon Dieu! dit Jory, il fait ses affaires, et il a raison...

Ce n'est pas vous qui paierez ses dettes.--Des dettes, est-ce que j'en ai, moi qui ai crevé la faim? répondit Mahoudeau d'un ton rogue. Est-ce qu'on se fait bâtir un palais, est-ce qu'on a des maîtresses comme cette Irma, qui le ruine?» Gagnière, de nouveau, l'interrompit, de son étrange voix d'oracle, lointaine et fêlée.--«Irma, mais c'est elle qui le paie!» On se fâchait, on plaisantait, le nom d'lrma volait par-dessus la table, lorsque Mathilde, réservée et muette jusque-là, par une affectation de bon genre, s'indigna vivement, avec des gestes effarés, une bouche prude de dévote qu'on violente.

--«Oh! messieurs! Oh! messieurs!... Devant nous, cette fille... Pas cette fille, de grâce!» Dés lors, Henriette et Sandoz, consternés, assistèrent à la déroute de leur menu. La salade de truffes, la glace, le dessert, tout fut avalé sans joie, dans la colère montante de la querelle; et le Chambertin, et le vin de la Moselle passèrent comme de l'eau pure. Vainement, elle souriait, tandis que lui, bonhomme, s'efforçait de les calmer, en faisant la part des infirmités humaines. Pas un ne lâchait prise, un mot les rejetait les uns sur les autres, acharnés.

Ce n'était plus l'ennui vague, la satiété somnolente qui attristait parfois les anciennes réunions; c'était maintenant de la férocité dans la lutte, un besoin de se détruire. Les bougies de la suspension brûlaient très hautes, les faïences des murs épanouissaient leurs fleurs peintes, la table semblait s'être incendiée, avec la débâcle de son couvert, sa violence de causerie, ce saccage qui les enfiévrait là, depuis deux heures.

Et Claude, au milieu du bruit, dit enfin, lorsque Henriette se décida à se lever, pour les faire taire:

«Ah! l'Hôtel de ville, si je l'avais, moi, et si je pouvais! C'était mon rêve, les murs de Paris à couvrir!» On retourna au salon, dont le petit lustre et les appliques venaient d'être allumés. On y eut presque froid, en comparaison de l'étuve d'où l'on sortait; et le café calma un instant les convives. Personne, du reste, n'était attendu, en dehors de Fagerolles. C'était un salon très feutré, le ménage n'y racolait pas des clients littéraires, n'y muselait pas la presse à coups d'invitations, La femme exécrait le monde, le mari disait en riant qu'il lui fallait dix ans pour aimer quelqu'un, et l'aimer toujours. N'était-ce pas le bonheur, irréalisable? quelques amitiés solides, un coin d'affection familiale. On n'y faisait jamais de musique, et jamais on n'y avait lu une page de littérature.

Ce jeudi-là, la soirée parut longue, dans la sourde irritation qui persistait. Les dames, devant le feu mourant, s'étaient mises à causer; et, comme le domestique, après avoir ôté le couvert, rouvrait la salle voisine, elles restèrent seules, les hommes allèrent y fumer, en buvant de la bière.

Sandoz et Claude, qui ne fumaient pas, revinrent bientôt s'asseoir côte à côte sur un canapé, près de la porte. Le premier, heureux de voir son vieil ami excité et bavard, lui rappelait des souvenirs de Plassans, à propos d'une nouvelle apprise la veille: oui, Pouillaud, l'ancien farceur du dortoir, devenu un avoué si grave, avait des ennuis, pour s'être laissé pincer avec des petites gueuses de douze ans. Ah! l'animal de Pouillaud! Mais Claude ne répondait plus, l'oreille aux aguets, ayant entendu prononcer son nom dans la salle à manger, et tâchant de comprendre.

C'étaient Jory, Mahoudeau et Gagnière, qui avaient recommencé le massacre, inassouvis, les dents longues.

Leurs voix, d'abord chuchotantes, s'élevaient peu à peu.

Ils en arrivaient à crier.

«Oh! l'homme, je vous abandonne l'homme, disait Jory en parlant de Fagerolles. Il ne vaut pas cher... Et il vous a roulés, c'est vrai, ah! ce qu'il vous a foulés, en rompant avec vous et en se faisant un succès sur votre dos! Aussi vous n'avez guère été malins.» Mahoudeau, furieux, répondit:

«Pardi! il suffisait d'être avec Claude pour être flanqué à la porte de partout.

--C'est Claude qui nous a tués», affirma carrément Gagnière.

Et ils continuèrent, abandonnant Fagerolles auquel ils reprochaient son aplatissement devant les journaux, son alliance avec leurs ennemis, ses câlineries à des baronnes sexagénaires, tapant désormais sur Claude devenu le grand coupable. Mon Dieu! l'autre après tout n'était qu'une simple gueuse, comme il y en a tant, parmi les artistes, qui raccrochent le public au coin des rues, qui lâchent et déchirent les camarades, pour faire monter le bourgeois chez eux. Mais Claude, ce grand peintre raté, cet impuissant incapable de mettre une figure debout, malgré son orgueil, les avait-il assez compromis, assez fichus dedans! Ah! oui, le succès était dans la rupture! S'ils avaient pu recommencer, c'étaient eux qui n'auraient pas eu la bêtise de s'entêter à des histoires impossibles! Et ils l'accusaient de les avoir paralysés, de les avoir exploités, parfaitement! exploités, et d'une main si maladroite et si lourde, qu'il n'en avait lui-même tiré aucun parti.

«Enfin, moi, reprit Mahoudeau, ne m'a-t-il pas rendu idiot un moment? Quand je songe à ça, je me tâte, je ne comprends plus pourquoi je m'étais mis de sa bande.

Est-ce que je lui ressemble? Est-ce qu'il y avait quelque chose de commun entre nous?... Hein? c'est exaspérant de s'en apercevoir si tard!...

--Et à moi donc, continua Gagnière, il m'a bien volé mon originalité! Croyez-vous que ça m'amuse d'entendre à chaque tableau, répéter derrière moi, depuis quinze ans:

C'est un Claude!... Ah! non, j'en ai assez, j'aime mieux ne plus rien faire... N'empêche que si j'avais vu clair autrefois, je ne l'aurais pas fréquenté.» C'était le sauve-qui-peut, les derniers liens qui se rompaient, dans la stupeur de se voir tout d'un coup étrangers et ennemis, après une longue jeunesse de fraternité. La vie les avait débandés en chemin, et les profondes dissemblances apparaissaient, il ne leur restait à la gorge que l'amertume de leur ancien rêve enthousiaste, cet espoir de bataille et de victoire côte à côte, qui maintenant aggravait leur rancune.

«Le fait est, ricana Jory, que Fagerolles ne s'est pas laissé piller comme un niais.» Mais, vexé, Mahoudeau se fâcha. «Tu as tort de rire, toi, car tu es aussi un joli lâcheur...

Oui, tu nous disais toujours que tu nous donnerais un coup de main, quand tu aurais un journal à toi...

--Ah! permets, permets...», Gagnière se joignit à Mahoudeau.

«C'est vrai, ça! Tu ne vas plus raconter qu'on te coupe ce que tu écris sur nous, puisque tu es le maître...

Et jamais un mot, tu ne nous as pas seulement nommés, dans ton dernier Salon.» Gêné et bégayant, Jory s'emporta à son tour.

«Eh! c'est la faute de ce bougre de Claude!... Je n'ai pas envie de perdre mes abonnés, pour vous être agréable.

Vous êtes impossibles, là, comprenez-vous! Toi, Mahoudeau, tu peux te décarcasser à faire des petites choses gentilles; toi, Gagnière, tu auras beau même ne plus rien faire du tout: vous avez une étiquette dans le dos, il vous faudra dix ans d'efforts avant de la décoller; et encore, on en a vu qui ne se décollaient jamais... Le public s'amuse, vous savez! il n'y avait que vous pour croire au génie de ce grand toqué ridicule, qu'on enfermera un de ces quatre matins.» Alors, ce fut terrible, tous les trois parlèrent à la fois, en arrivèrent aux reproches abominables, avec des éclats tels, des coups si durs de mâchoires, qu'ils semblaient se mordre.

Sur le canapé, Sandoz, troublé dans les gais souvenirs qu'il évoquait, avait dû lui-même prêter l'oreille à ce tumulte, qui lui arrivait par la porte ouverte.

«Tu entends, lui dit Claude très bas, avec un sourire de souffrance, ils m'arrangent bien!... Non, non, reste là, je ne veux pas que tu les fasses taire. J'ai mérité ça, puisque je n'ai pas réussi.» Et Sandoz, pâlissant, continua d'écouter cet enragement dans la lutte pour la vie, cette rancune des personnalités aux prises, qui emportait sa chimère d'éternelle amitié!...

Henriette, heureusement, s'inquiétait de la violence des voix. Elle se leva et alla faire honte aux fumeurs d'abandonner ainsi les dames, pour se quereller. Tous rentrèrent dans le salon, suant, soufflant, gardant la secousse de leur colère. Et, comme elle disait, les yeux sur la pendule, qu'ils n'auraient décidément pas Fagerolles ce soir-là, ils se remirent à ricaner, en échangeant un regard.

Ah! il avait bon nez, lui! ce n'était pas lui qu'on prendrait à se rencontrer avec d'anciens amis devenus gênants, et qu'il exécrait!

En effet, Fagerolles ne vint pas. La soirée s'acheva péniblement. On était retourné dans la salle à manger, où le thé se trouvait servi sur une nappe russe, brodée en rouge d'une chasse au cerf; et il y avait, sous les bougies rallumées, une brioche, des assiettes de sucreries et de gâteaux, tout un luxe barbare de liqueurs, whisky, genièvre, kummel, raki de Chio. Le domestique apporta encore du punch, et il s'empressait autour de la table, pendant que la maîtresse de la maison remplissait la théière au samovar, bouillant en face d'elle. Mais ce bien-être, cette joie des yeux, cette odeur fine du thé ne détendaient pas les coeurs.

La conversation était retombée sur le succès des uns et la mauvaise chance des autres. Par exemple, n'était-ce pas une honte, ces médailles, ces croix, toutes ces récompenses qui déshonoraient l'art, tant on les distribuait mal? Est-ce qu'on devait rester d'éternels petits garçons en classe? Toutes les platitudes venaient de là, cette docilité et cette lâcheté devant les pions, pour avoir des bons points!

Puis, dans le salon de nouveau, comme Sandoz, désolé, en arrivait à souhaiter ardemment de les voir partir, il remarqua Mathilde et Gagnière, assis côte à côte sur un canapé, parlant musique avec langueur, au milieu des autres exténués, sans salive, les mâchoires mortes.

Gagnière, en extase, philosophait et poétisait. Mathilde, cette vieille gaupe engraissée, exhalant sa senteur louche de pharmacie, faisait les yeux blancs, se pâmait sous le chatouillement d'une aile invisible. Ils s'étaient aperçus, le dernier dimanche, aux concerts du Cirque, et ils se communiquaient leur jouissance, en phrases alternées, envolées, lointaines.