Chapter 30
Il était dix heures, quand les deux amis sonnèrent à la grille de la Richaudière. La propriété, qu'ils ne connaissaient point, les émerveilla: une futaie superbe, un jardin français avec des rampes et des perrons qui se déroulaient royalement, trois serres immenses, surtout une cascade colossale, une folie de rocs rapportés, de ciment et de conduites d'eau, où le propriétaire avait englouti une fortune, par une vanité d'ancien gâcheur de plâtre. Et ce qui les frappa plus encore, ce fut le désert mélancolique de ce domaine, les avenues ratissées, sans une trace de pas, les lointains vides que traversaient les rares silhouettes des jardiniers, la maison morte dont toutes les fenêtres étaient closes, sauf deux, entrebâillées à peine.
Pourtant, un valet de chambre, qui s'était décidé à paraître, les interrogea; et, quand il sut qu'ils venaient pour Monsieur, il se montra insolent, il répondit que Monsieur était derrière la maison, au gymnase. Puis, il rentra.--Sandoz et Claude suivirent une allée, débouchèrent en face d'une pelouse, et ce qu'ils virent les arrêta un instant.
Dubuche, debout devant un trapèze, levait les bras pour y maintenir son fils Gaston, un pauvre être malingre, qui avait, à dix ans, les petits membres mous de la première enfance; tandis que, assise dans une voiture, la fillette, Alice, attendait son tour, venue avant terne celle-là, si mal finie, qu'elle ne marchait pas encore, à six ans. Le père, absorbé, continua d'exercer les membres grêles du petit garçon, le balança, tâcha vainement de le faire se hausser sur les poignets; puis, comme ce léger effort avait suffi pour le mettre en sueur, il l'emporta et le roula dans une couverture: tout cela en silence, isolé sous le ciel large; d'une pitié navrée au milieu de ce beau parc...
Mais, en se relevant, il aperçut les deux amis.
«Comment! c'est vous!... Un dimanche, et sans m'avoir prévenu!».
Il avait eu un geste désolé, il expliqua tout de suite que, le dimanche, la femme de chambre, la seule femme à qui il osât confier les enfants, allait à Paris, et que, dès lors, il lui était impossible de quitter Alice et Gaston une minute.
«Je parie que vous veniez déjeuner?» Sur un regard suppliant de Claude, Sandoz se hâta de répondre:
«Non, non. Justement, nous ne pouvions que te serrer la main... Claude à dû se rendre dans le pays pour des affaires. Tu sais, il a vécu à Bennecourt. Et, comme je l'ai accompagné, nous avons eu l'idée de pousser jusqu'ici.
Mais on nous attend, ne te dérange pas.» Alors, Dubuche, soulagé, affecta de les retenir. Ils avaient bien une heure, que diable! Et tous trois causèrent.
Claude le regardait, étonné de le retrouver si vieux: le visage bouffi s'était ridé, d'un jaune veiné de rouge, comme si la bile avait éclaboussé la peau; tandis que les cheveux et les moustaches grisonnaient déjà. En outre, le corps semblait s'être tassé, une lassitude amère appesantissait chaque geste. Les défaites de l'argent étaient donc aussi lourdes que celles de l'art? La voix, le regard, tout chez ce vaincu disait la dépendance honteuse où il devait vivre, la faillite de son avenir qu'on lui jetait à la face, la continuelle accusation d'avoir mis au contrat un talent qu'il n'avait point, l'argent de la famille qu'il volait aujourd'hui, ce qu'il mangeait, les vêtements qu'il portait, les sous de poche qu'il lui fallait, la continuelle aumône enfin qu'on lui faisait, comme à un vulgaire filou dont on ne pouvait se débarrasser. «Attendez-moi, reprit Dubuche, j'en ai encore pour cinq minutes avec l'un de mes pauvres mimis, et nous rentrons.» Doucement, avec des précautions infinies de mère, il tira la petite Alice de la voiture, la souleva jusqu'au trapèze; et là, en bégayant des chatteries, en lui faisant risette, il l'encouragea, la laissa deux minutes accrochée, pour développer ses muscles; mais il restait les bras ouverts, à suivre chaque mouvement, dans la crainte de la voir se briser si elle lâchait de fatigue ses frêles mains de cire. Elle ne disait rien, elle avait de grands yeux pâles, obéissante pourtant malgré sa terreur de cet exercice, d'une telle légèreté pitoyable, qu'elle ne tendait pas les cordes, pareille à un de ces petits oiseaux étiques qui tombent des branches, sans les plier.
À ce moment, Dubuche, ayant jeté un coup d'oeil sur Gaston, s'affola, en remarquant que la couverture avait glissé et que les jambes de l'enfant se trouvaient découvertes.
«Mon Dieu! mon Dieu! le voilà qui va prendre froid, dans cette herbe! Et moi qui ne puis bouger!... Gaston, mon mimi! Tous les jours, c'est la même chose: tu attends que je sois occupé avec ta soeur... Sandoz, recouvre-le, de grâce!... Ah! merci, rabats encore la couverture, n'aie pas peur!» C'était ça que son beau mariage avait fait de la chair de sa chair, c'étaient ces deux êtres inachevés, vacillants, que le moindre souffle du ciel menaçait de tuer comme des mouches. De la fortune épousée, il ne lui restait que ça, le continuel chagrin de voir son sang se gâter et s'endolorir, dans ce fils, dans cette fille lamentables, qui allaient pourrir sa race, tombée à la déchéance dernière de la scrofule et de la phtisie. Et, chez ce gros garçon égoïste, un père s'était révélé, admirable, un coeur enflammé d'une passion unique. Il n'avait plus que la volonté de faire vivre ses enfants, il luttait heure par heure, les sauvait chaque matin, avec l'effroi de les perdre chaque soir. Maintenant, eux seuls existaient, au milieu de son existence finie, dans l'amertume des reproches insultants de son beau-père, des jours maussades et des nuits glacées que lui apportait sa triste femme; et il s'acharnait, il achevait de les mettre au monde, par un continuel miracle de tendresse.
«Là, mon mimi, c'est assez, n'est-ce pas? Tu verras comme tu deviendras grande et belle!» Il replaça Alice dans la voiture, il prit Gaston, toujours enveloppé, sur l'un de ses bras; et, comme ses amis voulaient l'aider, il refusa, il se mit à pousser la petite fille de sa main restée libre.
«Merci, j'ai l'habitude. Ah! les pauvres mignons, ils ne sont pas lourds... Et puis, avec les domestiques, on n'est jamais sûr.» En entrant dans la maison, Sandoz et Claude revirent le valet de chambre qui s'était montré insolent; et ils s'aperçurent que Dubuche tremblait devant lui. L'office et l'antichambre, épousant les mépris du beau-père qui payait, traitaient le mari de Madame en mendiant toléré par charité. À chaque chemise qu'on lui préparait, à chaque morceau de pain qu'il osait redemander, il demandait l'aumône dans le geste impoli des domestiques.
«Eh bien, adieu, nous te laissons, dit Sandoz, qui souffrait.
--Non, non, attendez un moment... Les enfants vont déjeuner, et je vous accompagnerai avec eux. Il faut qu'ils fassent leur promenade.» Chaque journée était ainsi réglée heure par heure. Le matin, la douche, le bain, la séance de gymnastique, puis le déjeuner, qui était toute une affaire, car il leur fallait une nourriture spéciale, discutée, pesée, et l'on allait jusqu'à faire tiédir leur eau rougie, de crainte qu'une goutte trop fraîche ne leur donnât un rhume. Ce jour-là, ils eurent un jaune d'oeuf délayé dans du bouillon, et une noix de côtelette, que le père leur coupa en tout petits morceaux. Ensuite, venait la promenade, avant la sieste.
Sandoz et Claude se retrouvèrent dehors, le long des larges avenues, avec Dubuche, qui poussait de nouveau la voiture d'Alice; tandis que Gaston, à présent, marchait près de lui. On causa de la propriété, en se dirigeant vers la grille. Le maître jetait sur le vaste parc des yeux timides et inquiets, comme s'il ne se fût pas senti chez lui. Du reste, il ne savait rien, il ne s'occupait de rien.
Il semblait avoir oublié jusqu'à son métier d'architecte qu'on l'accusait de ne pas connaître, dévoyé, anéanti d'oisiveté.
«Et tes parents, comment vont-ils?» demanda Sandoz.
Une flamme ralluma les yeux éteints de Dubuche.
«Oh! mes parents, ils sont heureux. Je leur ai acheté une petite maison, où ils mangent la rente que j'ai fait mettre au contrat... N'est-ce pas? maman avait assez avancé pour mon instruction, il fallait bien tout rendre, comme je l'avais promis... Ça, je peux le dire, mes parents n'ont pas de reproches à m'adresser.» On était arrivé à la grille, on stationna quelques minutes.
Enfin, il serra de son air brisé les mains de ses vieux camarades; puis, gardant un instant celle de Claude, il conclut, dans une simple constatation, où il n'y avait même pas de colère:
«Adieu, tâche de t'en sortir... Moi, j'ai raté ma vie.» Et ils le virent s'en retourner, poussant Alice, soutenant les pas déjà trébuchants de Gaston, lui-même avec le dos voûté et la marche lourde d'un vieillard.
Une heure sonnait, tous deux se hâtèrent de descendre vers Bennecourt, attristés, affamés. Mais d'autres mélancolies les y attendaient, un vent meurtrier avait passé là: les Faucheur, le mari, la femme, le père Poirette étaient morts; et l'auberge, tombée aux mains de cette oie de Mélie, devenait répugnante de saleté et de grossièreté. On leur y servit un déjeuner abominable, des cheveux dans l'omelette, des côtelettes sentant le suint, au milieu de la salle grande ouverte à la pestilence du trou à fumier, tellement remplie de mouches, que les tables en étaient noires. La chaleur du brûlant après-midi d'août entrait avec la puanteur, ils n'eurent pas le courage de commander du café, ils se sauvèrent.
«Et toi qui célébrais les omelettes de la mère Faucheur! dit Sandoz. Une maison finie... Nous faisons un tour, n'est-ce pas?» Claude allait refuser. Depuis le matin il n'avait qu'une hâte, marcher plus vite, comme si chaque pas abrégeait la corvée et le ramenait vers Paris. Son coeur, sa tête, son être entier était resté là-bas. Il ne regardait ni à droite ni à gauche, filant sans rien distinguer des champs ni des arbres, n'ayant au crâne que son idée fixe, dans une hallucination telle que, par moments, la pointe de la Cité lui semblait se dresser et l'appeler du milieu des vastes chaumes. Pourtant, la proposition de Sandoz éveillait en lui des souvenirs; et, une mollesse l'envahissant, il répondit:
«Oui, c'est ça, allons voir.»
Mais, à mesure qu'il avançait le long de la berge, il se révoltait de douleur. C'était à peine s'il reconnaissait le pays. On avait construit un pont pour relier Bonnières à Bennecourt: un pont, grand Dieu! à la place de ce vieux bac craquant sur sa chaîne, et dont la note noire, coupant le courant, était si intéressante! En outre, le barrage établi en aval, à Port-Villez, ayant remonté le niveau de la rivière, la plupart des îles se trouvaient submergées, les petits bras s'élargissaient. Plus de jolis coins, plus de ruelles mouvantes où se perdre, un désastre à étrangler tous les ingénieurs de la marine!
«Tiens! ce bouquet de saules qui émergent encore, à gauche, c'était le Barreux, l'île où nous allions causer dans l'herbe, tu te souviens?... Ah! les misérables!» Sandoz, qui ne pouvait voir couper un arbre sans montrer le poing au bûcheron, pâlissait de la même colère, exaspéré qu'on se fût permis d'abîmer la nature.
Puis, Claude, lorsqu'il s'approcha de son ancienne demeure, devint muet, les dents serrées. On avait vendu la maison à des bourgeois, il y avait maintenant une grille, à laquelle il colla son visage. Les rosiers étaient morts, les abricotiers étaient morts; le jardin, très propre, avec ses petites allées, ses carrés de fleurs et de légumes entourés de buis, se reflétait dans une grosse boule de verre étamé, posée sur un pied, au beau milieu; et la maison, badigeonnée à neuf, peinturlurée aux angles et aux encadrements en fausses pierres de taille, avait un endimanchement gauche de rustre parvenu, qui enragea le peintre. Non, non, il ne restait là rien de lui, rien de Christine, rien de leur grand amour de jeunesse! Il voulut voir encore, il monta derrière l'habitation, chercha le petit bois de chênes, ce trou de verdure où ils avaient laissé le vivant frisson de leur première étreinte; mais le petit bois était mort, mort avec le reste, abattu, vendu, brûlé.
Alors, il eut un geste de malédiction, il jeta son chagrin à toute cette campagne si changée, où il ne retrouvait pas un vestige de leur existence. Quelques années suffisaient donc pour effacer la place où l'on avait travaillé, joui et souffert? À quoi bon cette agitation vaine, si le vent, derrière l'homme qui marche, balaie et emporte la trace de ses pas? Il l'avait bien senti qu'il n'aurait point dû revenir, car le passé n'était que le cimetière de nos illusions, on s'y brisait les pieds contre des tombes.
«Allons-nous-en! cria-t-il, allons-nous-en vite! C'est stupide, de se crever ainsi le coeur!» Sur le nouveau pont, Sandoz tenta de le calmer, en lui faisant voir un motif qui n'existait pas autrefois, la coulée de la Seine élargie, roulant à pleins bords, dans une lenteur superbe. Mais cette eau n'intéressait plus Claude.
Il fit une seule réflexion: c'était la même eau qui, en traversant Paris, avait ruisselé contre les vieux quais de la Cité; et elle le toucha dès lors, il se pencha un instant, il crut y apercevoir des reflets glorieux, les tours de Notre-Dame et l'aiguille de la Sainte-Chapelle que le courant emportait à la mer.
Les deux amis, manquèrent le train de trois heures. Ce fut un supplice que de passer deux grandes heures encore, dans ce pays si lourd à leurs épaules. Heureusement, ils avaient prévenu chez eux qu'ils rentreraient par un train de nuit, si on les retenait. Aussi résolurent-ils de dîner en garçons, dans un restaurant de la place du Havre, pour tâcher de se remettre, en causant au ressert, comme jadis.
Huit heures allaient sonner lorsqu'ils s'attablèrent.
Claude, ou sortir de la gare, les pieds sur le pavé de Paris, avait cessé de s'agiter nerveusement, en homme qui se retrouvait enfin chez lui. Et il écoutait, de l'air froid et absorbé qu'il gardait maintenant, les paroles bavardes dont Sandoz essayait de l'égayer. Celui-ci le traitait comme une maîtresse qu'il aurait voulu étourdir: des plats fins et épicés, des vins, qui grisent. Mais la gaieté restait rebelle, Sandoz lui-même finit par s'assombrir.
Cette campagne ingrate, ce Bennecourt tant chéri et oublieux, dans lequel ils n'avaient pas rencontré une pierre qui eût conservé leur souvenir, ébranlait en lui tous ses espoirs d'immortalité. Si les choses, qui ont l'éternité, oubliaient si vite, est-ce qu'on pouvait compter une heure sur la mémoire des hommes?
«Vois-tu, mon vieux, c'est ce qui me donne des sueurs froides, parfois... As-tu jamais songé à cela, toi, que la postérité n'est peut-être pas l'impeccable justicière que nous rêvons? On se console d'être injurié, d'être nié, on compte sur l'équité des siècles à venir, on est comme le fidèle qui supporte l'abomination de cette terre, dans la ferme croyance à une autre vie, où chacun sera traité selon ses mérites. Et s'il n'y avait pas plus de paradis pour l'artiste que pour le catholique, si les générations futures se trompaient comme les contemporains, continuaient le malentendu, préféraient aux oeuvres fortes les petites bêtises aimables!... Ah! quelle duperie, hein? quelle existence de forçat, cloué au travail, pour une chimère!... Remarque que c'est bien possible, après tout.
Il y a des admirations consacrées dont je ne donnerais pas deux liards. Par exemple, l'enseignement classique a tout déformé, nous a imposé comme génies des gaillards corrects et faciles, auxquels on peut préférer les tempéraments libres, de production inégale, connus des seuls lettrés. L'immortalité ne serait donc qu'à la moyenne bourgeoisie, à ceux qu'on nous entre violemment dans le crâne, quand nous n'avons pas encore la force de nous défendre... Non, non, il ne faut pas se dire ces choses, j'en frissonne, moi! Est-ce que je garderais le courage de ma besogne, est-ce que je resterais debout sous les huées, si je n'avais plus l'illusion consolante que je serai aimé un jour!» Claude l'avait écouté, de son air d'accablement. Puis, il eut un geste d'amère indifférence.
«Bah! qu'est-ce que ça fiche? il n'y a rien... Nous sommes plus fous encore que les imbéciles qui se tuent pour une femme. Quand la terre claquera dans l'espace comme une noix sèche, nos oeuvres n'ajouteront pas un atome à sa poussière.
--Ça, c'est bien vrai! conclut Sandoz très pâle. À quoi bon vouloir combler le néant?... Et dire que nous le savons, et que notre orgueil s'acharne!» Ils quittèrent le restaurant, vaguèrent dans les rues, s'échouèrent de nouveau au fond d'un café. Ils philosophaient, ils en étaient venus aux souvenirs de leur enfance, ce qui achevait de leur noyer le coeur de tristesse. Une heure du matin sonnait, quand ils se décidèrent à rentrer chez eux. Mais Sandoz parla d'accompagner Claude jusqu'à la rue Tourlaque. La nuit d'août était superbe, chaude, criblée d'étoiles. Et, comme ils faisaient un détour, remontant par le quartier de l'Europe, ils passèrent devant l'ancien café Baudequin, sur le boulevard des Batignolles. Le propriétaire avait changé trois fois; la salle n'était plus la même, repeinte, disposée autrement, avec deux billards à droite; et les couches de consommateurs s'y étaient succédé, les unes recouvrant les autres, si bien que les anciennes avaient disparu comme des peuples ensevelis.
Pourtant, la curiosité, l'émotion de toutes les choses mortes qu'ils venaient de remuer ensemble, leur firent traverser le boulevard, pour jeter un coup d'oeil dans le café, par la porte grande ouverte. Ils voulaient revoir leur table d'autrefois, au fond, à gauche.
«Oh! regarde! dit Sandoz, stupéfait.
--Gagnière!» murmura Claude. C'était Gagnière, en effet, tout seul à cette table, au fond de la salle vide. Il avait dû venir de Melun pour un de ces concerts du dimanche, dont il se donnait la débauche; puis, le soir, perdu dans Paris, il était monté au café Baudequin, par une vieille habitude des jambes.
Pas un des camarades n'y remettait les pieds, et lui, témoin d'un autre âge, s'y entêtait, solitaire. Il n'avait pas encore touché à sa chope, il la regardait, si pensif, que les garçons commençaient à mettre les chaises sur les tables pour le balayage du lendemain, sans qu'il bougeât.
Les deux amis hâtèrent le pas, inquiets de cette figure vague, pris de la terreur enfantine des revenants. Et ils se séparèrent rue Tourlaque.
«Ah! ce triste Dubuche! dit Sandoz en serrant la main de Claude, c'est lui qui nous a gâté notre journée.» Dès novembre, lorsque tous les vieux amis furent rentrés, Sandoz songea à les réunir dans un de ses dîners du jeudi, comme il en avait gardé la coutume. C'était toujours la meilleure de ses joies: la vente de ses livres augmentait, le faisait riche; l'appartement de la rue de Londres prenait un grand luxe, à côté de la petite maison bourgeoise des Batignolles; et lui restait immuable. En outre, cette fois, il complotait, dans sa bonhomie, de donner à Claude une distraction certaine, par une de leurs chères soirées de jeunesse. Aussi veilla-t-il aux invitations: Claude et Christine naturellement; Jory et sa femme, qu'il avait fallu recevoir depuis le mariage; puis, Dubuche qui venait toujours seul; Fagerolles, Mahoudeau, Gagnière enfin. On serait dix, et rien que des camarades de l'ancienne bande, pas un gêneur, pour que la bonne entente et la gaieté fussent complètes.
Henriette, plus méfiante, hésita, lorsqu'ils arrêtèrent cette liste de convives.
«Oh! Fagerolles? Tu crois, Fagerolles avec les autres?
Ils ne l'aiment guère... Et Claude non plus d'ailleurs, j'ai cru remarquer un froid...» Mais il l'interrompit, ne voulant pas en convenir.
«Comment! un froid?... C'est drôle, les femmes ne peuvent comprendre qu'on se plaisante. Au fond, ça n'empêche pas d'avoir le coeur solide.»
Ce jeudi-là, Henriette voulut soigner le menu. Elle avait maintenant tout un petit personnel à diriger, une cuisinière, un valet de chambre; et, si elle ne faisait plus des plats elle-même, elle continuait à tenir la maison sur un pied de chère très délicate, par tendresse pour son mari, dont la gourmandise était le seul vice. Elle accompagna la cuisinière à la halle, passa en personne chez les fournisseurs. Le ménage avait le goût des curiosités gastronomiques, venues des quatre coins du monde. Cette fois, on se décida pour un potage queue de boeuf, des rougets de roche grillés, un filet aux cèpes, des raviolis à l'italienne, des gelinottes de Russie, et une salade de truffes, sans compter du caviar et des kilkis en hors-d'oeuvre, une glace pralinée, un petit fromage hongrois couleur d'émeraude, des fruits, des pâtisseries. Comme vin, simplement, du vieux bordeaux dans les carafes, du Chambertin au rôti, et un vin mousseux de la Moselle au dessert, en remplacement du vin de champagne, jugé banal.
Dès sept heures, Sandoz et Henriette attendirent leurs convives, lui en simple jaquette, elle très élégante dans une robe de satin noir tout unie. On venait chez eux en redingote, librement. Le salon, qu'ils achevaient d'installer, s'encombrait de vieux meubles, de vieilles tapisseries, de bibelots de tous les peuples et de tous les siècles, un flot montant, débordant à cette heure, qui avait commencé aux Batignolles par le vieux pot de Rouen, qu'elle lui avait donné un jour de fête. Ils couraient ensemble les brocanteurs, ils avaient une rage joyeuse d'acheter; et lui contentait là d'anciens désirs de jeunesse, des ambitions romantiques, nées jadis de ses premières lectures; si bien que cet écrivain, si farouchement moderne, se logeait dans le Moyen Âge vermoulu qu'il rêvait d'habiter à quinze ans. Comme excuse, il disait en riant que les beaux meubles d'aujourd'hui coûtaient trop cher, tandis qu'on arrivait tout de suite à de l'allure et à de la couleur, avec des vieilleries, même communes. Il n'avait rien du collectionneur, il était tout pour le décor, pour les grands effets d'ensemble; et le salon, à la vérité, éclairé par deux lampes de vieux Delft, prenait des tons fanés très doux et très chauds, les ors éteints des dalmatiques réappliqués sur les sièges, les incrustations jaunies des cabinets italiens et des vitrines hollandaises, les teintes fondues des portières orientales, les cent petites notes des ivoires, des faïences, des émaux, pâlis par l'âge et se détachant contre la tenture neutre de la pièce, d'un rouge sombre.
Claude et Christine arrivèrent les derniers. Cette dernière avait mis son unique robe de soie noire, une robe usée, finie, qu'elle entretenait avec des soins extrêmes, pour les occasions semblables. Tout de suite, Henriette lui prit les deux mains, en l'attirant sur un canapé. Elle l'aimait beaucoup, elle la questionna, en la voyant singulière, les yeux inquiets dans sa pâleur touchante. Qu'avait-elle donc? souffrait-elle? Non, non, elle répondit qu'elle était très gaie, très heureuse de venir; et ses regards, à chaque minute, allaient vers Claude, comme pour l'étudier, puis se détournaient. Lui paraissait excité, d'une fièvre de paroles et de gestes qu'il n'avait pas montrée depuis plusieurs mois. Seulement, par instants, cette agitation tombait, il demeurait silencieux, les yeux larges et perdus, fixés là-bas, au loin dans le vide, sur quelque chose qui semblait l'appeler.
«Ah! mon vieux, dit-il à Sandoz, j'ai achevé ton bouquin cette nuit. C'est rudement fort, tu leur as cloué le bec, cette fois.» Tous deux causèrent devant la cheminée, où des bûches flambaient. L'écrivain, en effet, venait de publier un nouveau roman; et, bien que la critique ne désarmât pas, il se faisait enfin, autour de ce dernier, cette rumeur du succès qui consacre un homme, sous les attaques persistantes de ses adversaires. D'ailleurs, il n'avait aucune illusion, il savait bien que la bataille, même gagnée, recommencerait à chacun de ses livres. Le grand travail de sa vie avançait, cette série de romans, ces volumes qu'il lançait coup sur coup, d'une main obstinée et régulière, marchant au but qu'il s'était donné, sans se laisser vaincre par rien, obstacles, injures, fatigues.