L'Œuvre

Chapter 33

Chapter 333,911 wordsPublic domain

Avant d'être la tienne, je m'en étais aperçue déjà, il n'y avait qu'à voir de quelle main tu caressais leur nudité, de quels yeux tu les contemplais ensuite, pendant des heures. Hein? était-ce malsain et stupide, un pareil désir chez un garçon? brûler pour des images, serrer dans ses bras le vide d'une illusion! et tu en avais conscience, tu t'en cachais comme d'une chose inavouable. Puis, tu as paru m'aimer un instant. C'est à cette époque que tu m'as raconté ces bêtises, tes amours avec tes bonnes femmes, comme tu disais en te plaisantant toi-même.

Souviens-toi, tu prenais en pitié ces ombres, lorsque tu me tenais entre tes bras... Et ça n'a pas duré, tu es retourné à elles, oh! si vite! comme un maniaque retourne à sa manie. Moi qui existais, je n'étais plus, et c'étaient elles, les visions, qui redevenaient les seules réalités de ton existence... Ce que j'ai enduré alors, tu ne l'as jamais su, car tu nous ignores toutes, j'ai vécu près de toi, sans que tu me comprennes. Oui, j'étais jalouse d'elles. Quand je posais, là, toute nue, une idée seule m'en donnait le courage: je voulais lutter, j'espérais te reprendre; et rien, pas même un baiser sur mon épaule, avant de me laisser rhabiller! Mon Dieu! que j'ai été honteuse souvent! quel chagrin j'ai dû dévorer, de me sentir dédaignée et trahie!...

Depuis ce moment, ton mépris n'a fait que grandir, et tu vois où nous en sommes, à nous allonger côte à côte toutes les nuits, sans nous toucher du doigt. Il y a huit mois et sept jours, je les ai comptés! il y a huit mois et sept jours que nous n'avons rien eu ensemble.» Elle continua hardiment, elle parla en phrases libres, elle, la sensuelle pudique, si ardente à l'amour, les lèvres gonflées de cris, et si discrète ensuite, si muette sur ces choses, ne voulant pas en causer, détournant la tête avec des sourires confus. Mais le désir l'exaltait, c'était un outrage que cette abstinence. Et sa jalousie ne se trompait pas, accusait la peinture encore, car cette virilité qu'il lui refusait, il la réservait et la donnait à la rivale préférée.

Elle savait bien pourquoi il la délaissait ainsi. Souvent d'abord, quand il avait le lendemain un gros travail, et qu'elle se serrait contre lui en se couchant, il lui disait que non, que ça le fatiguerait trop; ensuite, il avait prétendu qu'au sortir de ses bras, il en avait pour trois jours à se remettre, le cerveau ébranlé, incapable de rien faire de bon; et la rupture s'était ainsi peu à peu produite, une semaine en attendant l'achèvement d'un tableau, puis un mois pour ne pas déranger la mise en train d'un autre, puis des dates reculées encore, des occasions négligées, la déshabitude lente, l'oubli final. Au fond, elle retrouvait la théorie répétée cent fois devant elle: le génie devait être chaste, il fallait ne coucher qu'avec son oeuvre.

«Tu me repousses, acheva-t-elle violemment, tu te recules de moi, la nuit, comme si je te répugnais, tu vas ailleurs, et pour aimer quoi? un rien, une apparence, un peu de poussière, de la couleur sur de la toile!... Mais, encore un coup, regarde-la donc, ta femme là-haut! vois donc quel monstre tu viens d'en faire, dans ta folie!

Est-ce qu'on est bâtie comme ça? est-ce qu'on a des cuisses en or et des fleurs sous le ventre?... Réveille-toi, ouvre les yeux, rentre dans l'existence.» Claude, obéissant au geste dominateur dont elle lui montrait le tableau, s'était levé et regardait. La bougie, restée sur la plate-forme de l'échelle, en l'air, éclairait comme d'une lueur de cierge la Femme, tandis que toute l'immense pièce demeurait plongée dans les ténèbres. Il s'éveillait enfin de son rêve, et la Femme, vue ainsi d'en bas, avec quelques pas de recul, l'emplissait de stupeur.

Qui donc venait de peindre cette idole d'une religion inconnue? qui l'avait faite de métaux, de marbres et de gemmes, épanouissant la rose mystique de son sexe, entre les colonnes précieuses des cuisses, sous la voûte sacrée du ventre? Était-ce lui qui, sans le savoir, était l'ouvrier de ce symbole du désir insatiable, de cette image extra-humaine de la chair, devenue de l'or et du diamant entre ses doigts, dans son vain effort d'en faire de la vie? Et, béant, il avait peur de son oeuvre, tremblant de ce brusque saut dans l'au-delà, comprenant bien que la réalité elle même ne lui était plus possible, au bout de sa longue lutte pour la vaincre et la repétrir plus réelle, de ses mains d'homme. «Tu vois! tu vois!» répétait victorieusement Christine.

Et lui, très bas, balbutiait:

«Oh! qu'ai-je fait?... Est-ce donc impossible de créer? nos mains n'ont-elles donc pas la puissance de créer des êtres?» Elle le sentit faiblir, elle le saisit entre ses deux bras.

«Mais pourquoi ces bêtises, pourquoi autre chose que moi, qui t'aime?... Tu m'as prise pour modèle, tu as voulu des copies de mon corps. À quoi bon, dis? est-ce que ces copies me valent? elles sont affreuses, elles sont raides et froides comme des cadavres... Et je t'aimé, et je veux t'avoir. Il faut tout te dire, tu ne comprends pas, quand je rôde autour de toi, que je t'offre de poser, que je suis là, à te frôler, dans ton haleine. C'est que je t'aime, entends-tu? c'est que je suis en vie, moi! et que je te veux...» Éperdument, elle le liait de ses membres, de ses bras nus, de ses jambes nues. Sa chemise, à moitié arrachée, avait laissé jaillir sa gorge, qu'elle écrasait contre lui, qu'elle voulait entrer en lui, dans cette dernière bataille de sa passion. Et elle était la passion elle-même, débridée enfin avec son désordre et sa flamme, sans les réserves chastes d'autrefois, emportée à tout dire, à tout faire, pour vaincre. Sa face s'était gonflée, les yeux doux et le front limpide disparaissaient sous les mèches tordues des cheveux, il n'y avait plus que les mâchoires saillantes, le menton violent, les lèvres rouges.

«Oh! non, laisse! murmura Claude. Oh! je suis trop malheureux!».

De sa voix ardente, elle continua:

«Tu me crois peut-être vieille. Oui, tu disais que je me gâtais, et je l'ai cru moi-même, je m'examinais pendant la pose, pour chercher des rides... Mais ce, n'était pas vrai, ça! Je le sens bien, que je n'ai pas vieilli, que je suis toujours jeune, toujours forte...»

Puis, comme il se débattait encore:

«Regarde donc!» Elle s'était reculée de trois pas; et, d'un grand geste, elle ôta sa chemise, elle se trouva toute nue, immobile, dans cette pose qu'elle avait gardée durant de si longues séances. D'un simple mouvement du menton, elle indiqua la figure du tableau. «Va, tu peux comparer, je suis plus jeune qu'elle...

Tu as eu beau lui mettre des bijoux dans la peau, elle est fanée comme une feuille sèche... Moi, j'ai toujours dix-huit ans, parce que je t'aime.» Et, en effet, elle rayonnait de jeunesse sous la clarté pâle. Dans ce grand élan d'amour, les jambes s'effilaient, charmantes et fines, les hanches élargissaient leur rondeur soyeuse, la gorge ferme se redressait, gonflée du sang de son désir.

Déjà, elle l'avais repris, collée à lui maintenant, sans cette chemise gênante; et ses mains s'égaraient, le fouillaient partout, aux flancs, aux épaules, comme si elle eût cherché son coeur, dans cette caresse tâtonnante, cette prise de possession, où elle semblait vouloir le faire sien; tandis qu'elle le baisait rudement, d'une bouche inassouvie, sur la peau, sur la barbe, sur les manches, dans le vide.

Sa voix expirait, elle ne parlait plus que d'un souffle haletant, coupé de soupirs.

«Oh! reviens, oh! aimons-nous... Tu n'as donc pas de sang, que des ombres te suffisent? Reviens, et tu verras que c'est bon de vivre... Tu entends! vivre au cou l'un de l'autre, passer des nuits comme ça, serrés, confondus, et recommencer le lendemain, et encore, et encore...» Il frémissait, il lui rendait peu à peu son étreinte, dans la peur que lui avait faite l'autre, l'idole; et elle redoublait de séduction, elle l'amollissait et le conquérait.

«Écoute, je sais que tu as une affreuse pensée, oui! je n'ai jamais osé t'en parler, parce qu'il ne faut pas attirer le malheur; mais je ne dors plus la nuit, tu m'épouvantes... Ce soir, je t'ai suivi, là-bas, sur ce pont que je hais, et j'ai tremblé, oh! j'ai cru que c'était fini, que je ne t'avais plus... Mon Dieu! qu'est-ce que je deviendrais? J'ai besoin de toi, tu ne vas pas me tuer peut-être!... Aimons-nous, aimons-nous...» Alors, il s'abandonna, dans l'attendrissement de cette passion infinie. C'était une immense tristesse, un évanouissement du monde entier où se fondait son être. Il la serra éperdument, lui aussi, sanglotant, bégayant:

«C'est vrai, j'ai eu la pensée affreuse... Je l'aurais fait, et j'ai résisté en songeant à ce tableau inachevé... Mais puis-je vivre encore, si le travail ne veut plus de moi?

Comment vivre, après ça, après ce qui est là, ce que j'ai abîmé tout à l'heure?

--Je t'aimerai et tu vivras. '-Ah! jamais tu ne m'aimeras assez... Je me connais bien. Il faudrait une joie qui n'existe pas, quelque chose qui me fît oublier tout... Déjà tu as été sans force. Tu ne peux rien.

--Si, si, tu verras... Tiens! je te prendrai ainsi, je te baiserai sur les yeux, sur la bouche, sur toutes les places de ton corps. Je te réchaufferai contre ma gorge, je lierai mes jambes aux tiennes, je nouerai mes bras à tes reins, je serai ton souffle, ton sang, ta chair...» Cette fois, il fut vaincu, il brûla avec elle, se réfugia en elle, enfonçant la tête entre ses seins, la couvrant à son tour de ses baisers.

«Eh bien, sauve-moi, oui! prends-moi, si tu ne veux pas que je me tue!... Et invente du bonheur, fais-m'en connaître un qui me retienne... Endors-moi, anéantis-moi, que je devienne ta chose, assez esclave, assez petit, pour me loger sous tes pieds, dans tes pantoufles... Ah! descendre là, ne vivre que de ton odeur, t'obéir comme un chien, manger, t'avoir et dormir, si je pouvais, si je pouvais!» Elle eut un cri de victoire. «Enfin! tu es à moi, il n'y a plus que moi, l'autre est bien morte!» Et elle l'arracha de l'oeuvre exécrée, elle l'emporta dans sa chambre à elle, dans son lit, grondante, triomphante. Sur l'échelle, la bougie qui s'achevait clignota un instant derrière eux, puis se noya. Cinq heures sonnèrent au coucou, pas une lueur n'éclairait encore le ciel brumeux de novembre. Et tout retomba aux froides ténèbres.

Christine et Claude, à tâtons, avaient roulé en travers du lit. Ce fut une rage, jamais ils n'avaient connu un emportement pareil, même aux premiers jours de leur liaison. Tout ce passé leur remontait au coeur, mais dans un renouveau aigu qui les grisait d'une ivresse délirante.

L'obscurité flambait autour d'eux, ils s'en allaient sur des ailes de flamme, très haut, hors du monde, à grands coups réguliers, continus, toujours plus haut. Lui-même poussait des cris, loin de sa misère, oubliant, renaissant à une vie de félicité. Elle le fit blasphémer ensuite, provocante, dominatrice, avec un rire d'orgueil sensuel. «Dis que la peinture est imbécile.--La peinture est imbécile.--Dis que tu ne travailleras plus, que tu t'en moques, que tu brûleras tes tableaux, pour me faire plaisir.--Je brûlerai mes tableaux, je ne travaillerai plus.--Et dis qu'il n'y a que moi, que de me tenir là, comme tu me tiens, est le bonheur unique, que tu craches sur l'autre, cette gueuse que tu as peinte. Crache, crache donc, que je t'entende!

--Tiens! je crache, il n'y a que toi.» Et elle le serrait à l'étouffer, c'était elle qui le possédait. Ils repartirent, dans le vertige de leur chevauchée à travers les étoiles.

Leurs ravissements recommençaient, trois fois il leur sembla qu'ils volaient de la terre au bout du ciel. Quel grand bonheur! comment n'avait-il pas songé à se guérir dans ce bonheur certain? Et elle se donnait encore, et il vivrait heureux, sauvé, n'est-ce pas? maintenant qu'il avait cette ivresse.

Le jour allait naître, lorsque Christine, ravie, foudroyée de sommeil, s'endormit aux bras de Claude. Elle le liait d'une cuisse, la jambe jetée en travers des siennes, comme pour s'assurer qu'il ne lui échapperait plus; et, la tête roulée sur cette poitrine d'homme qui lui servait de tiède oreiller, elle soufflait doucement, un sourire aux lèvres.

Lui, avait fermé les yeux; mais, de nouveau, malgré sa fatigue écrasante, il les rouvrit, il regarda l'ombre. Le sommeil le fuyait, une sourde poussée d'idées confuses remontait dans son hébétement, à mesure qu'il se refroidissait et se dégageait de la griserie voluptueuse, dont tous ses muscles restaient ébranlés. Quand le petit jour parut, une salissure jaune, une tache de boue liquide sur les vitres de la fenêtre, il tressaillit, il crut avoir entendu une voix haute l'appeler du fond de l'atelier. Ses pensées, étaient revenues toutes, débordantes, torturantes, creusant son visage, contractant ses mâchoires dans un dégoût humain, deux plis amers qui faisaient de son masque la face ravagée d'un vieillard. Maintenant, cette cuisse de femme, allongée sur lui, prenait une lourdeur de plomb; il en souffrait comme d'un supplice, d'une meule dont on lui broyait les genoux, pour des fautes inexpiées; et la tête également, posée sur ses côtes, l'étouffait, arrêtait d'un poids énorme les battements de son coeur. Mais, longtemps, il ne voulut pas la déranger, malgré l'exaspération lente de tout son corps, une sorte de répugnance et de haine irrésistibles qui le soulevait de révolte. L'odeur du chignon dénoué, cette odeur forte de chevelure, surtout, l'irritait. Brusquement, la voix haute, au fond de l'atelier, l'appela une seconde fois, impérieuse. Et il se décida, c'était fini, il souffrait trop, il ne pouvait plus vivre, puisque tout mentait et qu'il n'y avait rien de bon.

D'abord, il laissa glisser la tête de Christine, qui garda son vague sourire; ensuite, il dut se mouvoir avec des précautions infinies, pour sortir ses jambes du lien de la cuisse, qu'il repoussa peu à peu, dans un mouvement naturel, comme si elle fléchissait d'elle-même. Il avait rompu la chaîne enfin, il était libre. Un troisième appel le fit se hâter, il passa dans la pièce voisine, en disant:

«Oui, oui, j'y vais!» Le jour ne se débrouillait pas, sale et triste, un de ces petits jours d'hiver lugubres; et, au bout d'une heure, Christine se réveilla dans un grand frisson glacé. Elle ne comprit pas. Pourquoi donc se trouvait-elle seule? Puis, elle se souvint: elle s'était endormie, la joue contre son coeur, les membres mêlés aux siens. Alors, comment avait-il pu s'en aller? où pouvait-il être? Tout d'un coup, dans son engourdissement, elle sauta du lit avec violence, elle courut à l'atelier. Mon Dieu! est-ce qu'il était retourné près de l'autre? est-ce que l'autre venait encore de le reprendre, lorsqu'elle croyait l'avoir conquis à jamais?

Au premier coup d'oeil, elle ne vit rien, l'atelier lui parut désert, sous le petit jour boueux et froid. Mais, comme elle se rassurait en n'apercevant personne, elle leva les yeux vers la toile, et un cri terrible jaillit de sa gorge béante.

«Claude, oh! Claude...» Claude s'était pendu à la grande échelle, en face de son oeuvre manquée. Il avait simplement pris une des cordes qui tenaient le châssis au mur, et il était monté sur la plate-forme en attacher le bout à la traverse de chêne, clouée par lui un jour, afin de consolider les montants. Puis, de là-haut, il avait sauté dans le vide. En chemise, les pieds nus, atroce avec sa langue noire et ses yeux sanglants sortis des orbites, il pendait là, grandi affreusement dans sa raideur immobile, la face tournée vers le tableau, tout près de la Femme au sexe fleuri d'une rose mystique, comme s'il lui eût soufflé son âme à son dernier râle, et qu'il l'eût regardée encore, de ses prunelles fixes.

Christine, pourtant, restait droite, soulevée de douleur, d'épouvante et de colère. Son corps en était gonflé, sa gorge ne lâchait plus qu'un hurlement continu. Elle ouvrit les bras, les tendit vers le tableau, ferma les deux poings.

«Oh! Claude, oh! Claude... Elle j'a repris, elle t'a tué, tué, tué, la gueuse!» Et ses jambes fléchirent, elle tourna et s'abattit sur le carreau. L'excès de la souffrance avait retiré tout le sang de son coeur, elle demeura évanouie par terre, comme morte, pareille à une loque blanche, misérable et finie, écrasée sous la souveraineté farouche de l'art. Au-dessus d'elle, la Femme rayonnait avec son éclat symbolique d'idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans sa démence.

Le lundi seulement, après les formalités et les retards occasionnés par le suicide, lorsque Sandoz vint le matin, à neuf heures, pour le convoi, il ne trouva qu'une vingtaine de personnes sur le trottoir de la rue Tourlaque. Dans son gros chagrin, il courait depuis trois jours, forcé de s'occuper de tout; d'abord, il avait dû faire transporter à l'hôpital de Lariboisière Christine, ramassée mourante; ensuite, il s'était promené de la mairie aux pompes funèbres et à l'église, payant partout, cédant à l'usage, plein d'indifférence, puisque les prêtres voulaient bien de ce cadavre au cou cerclé de noir. Et, parmi les gens qui attendaient, il n'aperçut encore que des voisins, augmentés de quelques curieux; tandis que des têtes s'allongeaient aux fenêtres, chuchotantes, excitées par le drame. Sans doute les amis allaient venir. Il n'avait pu écrire à la famille, ignorant les adresses; et il s'effaça, dès qu'il vit arriver deux parents, que les trois lignes sèches des journaux avaient tirés sans doute de l'oubli où Claude lui-même les laissait: une cousine âgée à tournure louche de brocanteuse, un petit cousin, très riche, décoré, propriétaire d'un des grands magasins de Paris, bon prince dans son élégance, désireux de prouver son goût éclairé des arts. Tout de suite, la cousine monta, fit le tour de l'atelier, flaira cette misère nue, redescendit, la bouche dure, irritée d'une corvée inutile. Au contraire, le petit cousin se redressa et marcha le premier derrière le corbillard, menant le deuil avec une correction charmante et fière.

Comme le cortège partait, Bongrand accourût et resta près de Sandoz, après lui avoir serré la main. Il était assombri, il murmura, en jetant un coup d'oeil sur les quinze à vingt personnes qui suivaient:

«Ah! le pauvre bougre!... Comment! il n'y a que nous deux?» Dubuche était à Cannes avec ses enfants. Jory et Fagerolles s'abstenaient, l'un exécrant la mort, l'autre trop affairé. Seul, Mahoudeau rattrapa le convoi à la montée de la rue Lepic, et il expliqua que Gagnière devait avoir manqué le train. Lentement, le corbillard gravissait la pente rude, dont le lacet tourne sur le flanc de la butte Montmartre. Par moments, des rues transversales qui dévalaient, des trouées brusques montraient l'immensité de Paris, profonde et large ainsi qu'une mer. Lorsqu'on déboucha devant l'église Saint-Pierre, et qu'on transporta le cercueil, là-haut, il domina un instant la grande ville. C'était par un ciel gris d'hiver, de grandes vapeurs volaient, emportées au souffle d'un vent glacial; et elle semblait agrandie, sans fin dans cette brume, emplissant l'horizon de sa houle menaçante.

Le pauvre mort qui l'avait voulu conquérir et qui s'en était cassé la nuque, passa en face d'elle, cloué sous le couvercle de chêne, retournant à la terre, comme un de ces flots de boue qu'elle roulait. À la sortie de l'église, la cousine disparut, Mahoudeau également. Le petit cousin avait repris sa place derrière le corps. Sept autres personnes inconnues se décidèrent, et l'on partit pour le nouveau cimetière de Saint-Ouen, que le peuple a nommé du nom inquiétant et lugubre de Cayenne. On était dix.

«Allons, il n'y aura que nous deux, décidément», répéta Bongrand, en se remettant en marche près de Sandoz.

Maintenant, le convoi, précédé par la voiture de deuil où s'étaient assis le prêtre et l'enfant de choeur, descendait l'autre versant de la butte, le long de rues tournantes et escarpées comme des sentiers de montagne. Les chevaux du corbillard glissaient sur le pavé gras, on entendait les sourds cahots des roues. À la suite, les dix piétinaient, se retenaient parmi les flaques, si occupés de cette descente pénible, qu'ils ne causaient pas encore. Mais, au bas de la rue du Ruisseau, lorsqu'on tomba à la porte de Clignancourt, au milieu de ces vastes espaces, où se déroulent le boulevard de ronde, le chemin de fer de ceinture, les talus et les fossés des fortifications, il y eut des soupirs d'aise, on échangea quelques mots, on commença à se débander.

Sandoz et Bongrand, peu à peu, se trouvèrent à la queue, comme pour s'isoler de ces gens qu'ils n'avaient jamais vus. Au moment où le corbillard passait la barrière, le second se pencha.

«Et la petite femme, qu'en va-t-on faire?

--Ah! quelle pitié! répondit Sandoz. Je suis allé la voir hier à l'hôpital. Elle a une fièvre cérébrale. L'interne prétend qu'on la sauvera, mais qu'elle en sortira vieillie de dix ans et sans force... Vous savez qu'elle en était venue à oublier jusqu'à son orthographe. Une déchéance, un écrasement, une demoiselle ravalée à une bassesse de servante! Oui, si nous ne prenons pas soin d'elle comme d'une infirme, elle finira laveuse de vaisselle quelque part.

--Et pas un sou, naturellement?

--Pas un sou. Je croyais trouver les études qu'il avait faites sur nature pour son grand tableau, ses études superbes dont il tirait ensuite un si mauvais parti. Mais j'ai fouillé vainement, il donnait tout, des gens le volaient.

Non, rien à vendre, pas une toile possible, rien que cette toile immense que j'ai démolie et brûlée moi-même, ah! de grand coeur, je vous assure, comme on se venge!» Ils se turent un instant. La route large de Saint-Ouen s'en allait toute droite, à l'infini; et, au milieu de la campagne rase, le petit convoi filait, pitoyable, perdu, le long de cette chaussée, où coulait un fleuve de boue.

Une double clôture de palissades la bordait, de vagues terrains s'étalaient à droite et à gauche, il n'y avait au loin que des cheminées d'usine et quelques hautes maisons blanches, isolées, plantées de biais. On traversa la fête de Clignancourt: des baraques, des cirques, des chevaux de bois aux deux côtés de la route, grelottant sans l'abandon de l'hiver, des guinguettes vides à des balançoires verdies, une ferme d'opéra-comique: À la Ferme de Picardie, d'une tristesse noire, entre ses treillages arrachés.

«Ah! ses anciennes toiles, reprit Bongrand, les choses qui étaient quai de Bourbon, vous vous souvenez? Des morceaux extraordinaires! Hein? les paysages rapportés du Midi, et les académies faites chez Boutin, des jambes de fillette, un ventre de femme, oh! ce ventre... C'est le père Malgras qui doit l'avoir, une étude magistrale, que pas un de nos jeunes maîtres n'est fichu de peindre...

Oui, oui, le gaillard n'était pas une bête. Un grand peintre, simplement!

--Quand je pense, dit Sandoz, que ces petits fignoleurs de l'école et du journalisme l'ont accusé de paresse et d'ignorance, en répétant les uns à la suite des autres qu'il avait toujours refusé d'apprendre son métier!... Paresseux, mon Dieu! lui que j'ai vu s'évanouir de fatigue, après des séances de dix heures, lui qui avait donné sa vie entière, qui s'est tué dans sa folie de travail!... Et ignorant, est-ce imbécile! Jamais ils ne comprendront que ce qu'on apporte, lorsqu'on a la gloire d'apporter quelque chose, déforme ce qu'on apprend. Delacroix, aussi, ignorait son métier, parce qu'il ne pouvait s'enfermer dans la ligne exacte. Ah! les niais, les bons élèves au sang pauvre, incapables d'une incorrection!». Il fit quelques pas en silence, puis il ajouta:

«Un travailleur héroïque, un observateur passionné dont le crâne s'était bourré de science, un tempérament de grand peintre admirablement doué... Et il ne laisse rien.

--Absolument rien, pas une toile, déclara Bongrand.