Chapter 24
«Mets-toi à ton aise, je te garde... Hein? il y a assez longtemps qu'on en cause! À la fin, c'est trop bête!» Alors, lui, tranquillement, enleva son veston dans la chambre somptueuse, aux murs de soie mauve, garnis d'une dentelle d'argent, au lit colossal, drapé de broderies anciennes, pareil à un trône. Il avait l'habitude d'être en manches de chemise, il se crut chez lui. Autant dormir là que sous un pont, puisqu'il avait juré de ne rentrer jamais plus. Son aventure ne l'étonnait même pas, dans le détraquement de sa vie. Et elle, ne pouvant comprendre cet abandon brutal, le trouvait drôle à mourir, se récréait comme une fille échappée, à moitié dévêtue elle-même, le pinçant, le mordant, jouant à des jeux de mains, en vrai petit voyou du pavé. «Tu sais, ma tête pour les jobards, mon Titien, comme ils disent, ce n'est pas pour toi... Ah! tu me changes, vrai! tu es différent!» Et elle l'empoignait, lui disait combien elle avait eu envie de lui, parce qu'il était mal peigné. De grands rires étranglaient les mots dans sa gorge. Il lui semblait si laid, si comique, qu'elle le baisait partout avec rage.
Vers trois heures du matin, au milieu des draps froissés, arrachés, Irma s'allongea, nue, la chair gonflée de sa débauche, bégayante de lassitude.
«Et ton collage, à propos, tu l'as donc épousée?» Claude, qui s'endormait, rouvrit des yeux hébétés.
«Oui.
--Et tu couches toujours avec?
--Mais oui.» Elle se remit à rire, elle ajouta simplement:
«Ah! mon pauvre gros, mon pauvre gros, ce que vous devez vous embêter!» Le lendemain, quand Irma laissa partir Claude, toute rose, comme après une nuit de grand repos, correcte dans son peignoir, coiffée déjà et calmée, elle garda un instant ses mains entre les siennes; et, très affectueuse, elle le contemplait d'un air à la fois attendri et blagueur.
«Mon pauvre gros, ça ne t'a pas fait plaisir. Non! ne jure pas, nous le sentons, nous autres femmes... Mais, à moi, ça m'en a fait beaucoup, oh! beaucoup... Merci, merci bien!» Et c'était fini, il aurait fallu qu'il la payât très cher, pour qu'elle recommençât.
Claude, directement, rentra rue Tourlaque, dans la secousse de cette bonne fortune. Il en éprouvait un singulier mélange de vanité et de remords, qui pendant deux jours le rendit indifférent à la peinture, rêvassant qu'il avait peut-être bien manqué sa vie. D'ailleurs, il était si étrange à son retour, si débordant de sa nuit, que, Christine l'ayant questionné, il balbutia d'abord, puis avoua tout. Il y eut une scène, elle pleura longtemps, pardonna encore, pleine d'une indulgence infinie pour ses fautes, s'inquiétant maintenant, comme si elle eût craint qu'une pareille nuit ne l'eût trop fatigué. Et, du fond de son chagrin, montait une joie inconsciente, l'orgueil qu'on ait pu l'aimer, l'égaiement passionné de le voir capable d'une escapade, l'espoir aussi qu'il lui reviendrait, puisqu'il était allé chez une autre. Elle frissonnait dans l'odeur de désir qu'il rapportait, elle n'avait toujours au coeur qu'une jalousie, cette peinture exécrée, à ce point qu'elle l'aurait plutôt jeté à une femme.
Mais, vers le milieu de l'hiver, Claude eut une nouvelle poussée de courage. Un jour, rangeant de vieux châssis, il retrouva, tombé derrière, un ancien bout de toile. C'était la figure nue, la femme couchée de _Plein air_, qu'il avait seule gardée, en la coupant dans le tableau, lorsque celui-ci lui était revenu du Salon des Refusés. Et, comme il la déroulait, il lâcha un cri d'admiration.
«Nom de Dieu! que c'est beau!» Tout de suite, il la fixa au mur par quatre clous; et, dès lors, il passa des heures à la contempler. Ses mains tremblaient, un flot de sang lui montait au visage. Était-ce possible qu'il eût peint un tel morceau de maître? Il avait donc du génie, en ce temps-là? On lui avait donc changé le crâne, et les yeux, et les doigts? Une telle fièvre l'exaltait, un tel besoin de s'épancher, qu'il finissait par appeler sa femme.
«Viens donc voir!... Hein? est-elle plantée? en a-t-elle, des muscles emmanchés finement?... Cette cuisse-là, tiens! baignée de soleil. Et l'épaule, ici, jusqu'au renflement du sein... Ah! mon Dieu! c'est de la vie, je la sens vivre, moi, comme si je la touchais, la peau souple et tiède, avec son odeur.»
Christine, debout près de lui, regardait, répondait par des paroles brèves. Cette résurrection d'elle-même, après des années, telle qu'elle était, à dix-huit ans, l'avait d'abord flattée et surprise. Mais, depuis qu'elle le voyait se passionner ainsi, elle ressentait un malaise grandissant, une vague irritation sans cause avouée.
«Comment! tu ne la trouves pas d'une beauté à s'agenouiller devant elle?
--Si, si... Seulement, elle a noirci.» Claude protestait avec violence. Noirci, allons donc!
Jamais elle ne noircirait, elle avait l'immortelle jeunesse.
Un véritable amour s'était emparé de lui, il parlait d'elle ainsi que d'une personne, avait de brusques besoins de la voir, qui lui faisaient tout quitter, comme pour courir à un rendez-vous.
Puis, un matin, il fut pris d'une fringale de travail.
«Mais, nom d'un chien! puisque j'ai fait ça, je puis bien le refaire... Ah! cette fois, si je ne suis pas une brute, nous allons voir!» Et Christine, immédiatement, dut lui donner une séance de pose, car il était déjà sur son échelle, brûlant de se remettre à son grand tableau. Pendant un mois, il la tint huit heures par jour, nue, les pieds malades d'immobilité, sans pitié pour l'épuisement où il la sentait, de même qu'il se montrait d'une dureté féroce pour sa propre fatigue. Il s'entêtait à un chef-d'oeuvre, il exigeait que sa figure debout valût cette figure couchée, qu'il voyait sur le mur rayonner de vie. Continuellement, il la consultait, il la comparait, désespéré et fouetté par la peur de ne l'égaler jamais plus. Il lui jetait un coup d'oeil, un autre à Christine, un autre à sa toile, s'emportait en jurons, quand il ne se contentait pas. Enfin, il tomba sur sa femme.
«Aussi, ma chère, tu n'es plus comme là-bas, quai de Bourbon. Ah! mais, plus du tout!... C'est très drôle, tu as eu la poitrine mûre de bonne heure. Je me souviens de ma surprise, quand je t'ai vue avec une gorge de vraie femme, tandis que le reste gardait la finesse grêle de l'enfance... Et si souple et si frais, une éclosion de bouton, un chantre de printemps... Certes, oui, tu peux t'en flatter, ton corps a été bigrement bien!» Il ne disait pas ces choses pour la blesser, il parlait simplement en observateur, feutrant les yeux à demi, causant de son corps comme d'une pièce d'étude qui s'abîmait.
«Le ton est toujours splendide, mais le dessin, non, non, ce n'est plus ça!... Les jambes, oh! les jambes, très bien encore; c'est ce qui s'en va en dernier, chez la femme. Seulement, le ventre et les seins, dame! ça se gâte. Ainsi, regarde-toi dans la glace: il y a là, près des aisselles, des poches qui se gonflent, et ça n'a rien de beau. Va, tu peux chercher sur son corps, à elle, ces poches n'y sont pas.» D'un regard tendre, il désignait la figure couchée; et il conclut:
«Ce n'est point ta faute, mais c'est évidemment ça qui me fiche dedans... Ah! pas de chance!» Elle écoutait, elle chancelait, dans son chagrin. Ces heures de pose, dont elle avait déjà tant souffert, tournaient maintenant à un supplice intolérable. Quelle était donc cette nouvelle invention, de l'accabler, avec sa jeunesse, de souffler sur sa jalousie, en lui donnant le regret empoisonné de sa beauté disparue? Voilà qu'elle devenait sa propre rivale, qu'elle ne pouvait plus regarder son ancienne image, sans être mordue au coeur d'une envie mauvaise! Ah! que cette image, cette étude faite d'après elle, avait pesé sur son existence! Tout son malheur était là: sa gorge montrée d'abord dans son sommeil; puis, son corps vierge dévêtu librement, en une minute de tendresse charitable; puis, ce don d'elle-même, après les rires de la foule, huant sa nudité; puis, sa vie entière, son abaissement à ce métier de modèle, où elle avait perdu jusqu'à l'amour de son mari. Et elle renaissait, cette image, elle ressuscitait, plus vivante qu'elle, pour achever de la tuer; car il n'y avait désormais qu'une oeuvre, c'était la femme couchée de l'ancienne toile qui se relevait à présent, dans la femme debout du nouveau tableau.
Alors, à chaque séance, Christine se sentit vieillir. Elle abaissait sur elle des regards troubles, elle croyait voir se creuser des rides, se déformer les lignes pures. Jamais elle ne s'était étudiée ainsi, elle avait la honte et le dégoût de son corps, ce désespoir infini des femmes ardentes, lorsque l'amour les quitte avec leur beauté.
Était-ce donc pour cela qu'il ne l'aimait plus, qu'il allait passer les nuits chez d'autres, et qu'il se réfugiait dans la passion hors nature de son oeuvre? Elle en perdait l'intelligence nette des choses, elle en tombait à une échéance, vivant en camisole et en jupe sales, n'ayant plus la coquetterie de sa grâce, découragée par cette idée qu'il devenait inutile de lutter, puisqu'elle était vieille.
Un jour, Claude, enragé par une mauvaise séance, eut un cri terrible dont elle ne devait plus guérir. Il avait failli crever de nouveau sa toile, hors de lui, secoué d'une de ces colères, où il semblait irresponsable. Et, se soulageant sur elle, le poing tendu: «Non, décidément, je ne puis rien faire avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas avoir d'enfant!» Révoltée sous l'outrage, pleurante, elle courut se rhabiller. Mais ses mains s'égaraient, elle ne trouvait pas ses vêtements pour se couvrir assez vite. Tout de suite, lui, plein de remords, était descendu la consoler.
«Voyons, j'ai eu tort, je suis un misérable... De grâce, pose, pose encore un peu, pour me prouver que tu ne m'en veux point.» Il la rattrapait, nue entre ses bras, il lui disputait sa chemise, qu'elle avait déjà passée à moitié. Et elle pardonna une fois de plus, elle reprit la pose, si frémissante, que les ondes douloureuses passaient le long de ses membres; tandis que, dans son immobilité de statue, de grosses larmes muettes continuaient de tomber de ses joues sur sa gorge, où elles ruisselaient. Son enfant, ah! certes, oui, il aurait mieux fait de ne pas naître! C'était lui peut-être la cause de tout. Elle ne pleura plus, elle excusait déjà le père, elle se sentait une colère sourde contre le pauvre être, pour qui sa maternité ne s'était jamais éveillée, et qu'elle haïssait maintenant, à cette idée qu'il a pu, en elle, détruire l'amante.
Pourtant, Claude s'obstinait cette fois, et il acheva le tableau, il jura qu'il l'enverrait quand même au Salon. Il ne quittait plus son échelle, il nettoyait les fonds jusqu'à la nuit noire. Enfin, épuisé, il déclara qu'il n'y toucherait pas davantage; et, ce jour-là, comme Sandoz montait le soir, vers quatre heures, il ne le trouva point. Christine répondit qu'il venait de sortir, pour prendre l'air un moment sur la butte.
La lente rupture s'était aggravée entre Claude et les amis de l'ancienne bande. Chacun de ces derniers avait écourté et espacé ses visites, mal à l'aise devant cette peinture troublante, de plus en plus bousculé par le détraquage de cette admiration de jeunesse; et, maintenant, tous étaient en fuite, pas un n'y retournait. Gagnière, lui, avait même quitté Paris, pour aller habiter l'une de ses maisons de Melun, où il vivait chichement de la location de l'autre, après s'être marié, à la stupéfaction des camarades, avec sa maîtresse de piano, une vieille demoiselle qui lui jouait du Wagner, le soir. Quant à Mahoudeau, il alléguait son travail, car il commençait à gagner quelque argent, grâce à un fabricant de bronzes d'art qui lui faisait retoucher ses modèles. C'était une autre histoire pour Jory, que personne ne voyait, depuis que Mathilde le tenait cloîtré, despotiquement: elle le nourrissait à crever de petits plats, l'abêtissait de pratiques amoureuses, le gorgeait de tout ce qu'il aimait, à un tel point, que lui, l'ancien coureur de trottoirs, l'avare qui ramassait ses plaisirs au coin des bornes pour ne pas les payer, en était tombé à une domesticité de chien fidèle, donnant les clefs de son argent, ayant en poche de quoi acheter un cigare, les jours seulement où elle voulait bien lui laisser vingt sous; on racontait même qu'en fille autrefois dévote, afin de consolider sa conquête, elle le jetait dans la religion et lui parlait de la mort, dont il avait une peur atroce.
Seul, Fagerolles affectait une vive cordialité à l'égard de son vieil ami, lorsqu'il le rencontrait, promettant toujours d'aller le voir, ce qu'il ne faisait jamais du reste: il avait tant d'occupations, depuis son grand succès, tambouriné, affiché, célébré, en marche pour toutes les fortunes et tous les honneurs! Et Claude ne regrettait guère que Dubuche, par une lâcheté tendre des vieux souvenirs d'enfance, malgré les froissements que la différence de leurs natures avait amenés plus tard. Mais Dubuche, semblait-il, n'était pas heureux non plus de son côté, comblé de millions sans doute, et cependant misérable, en continuelle dispute avec son beau-père qui se plaignait d'avoir été trompé sur ses capacités d'architecte, obligé de vivre dans les potions de sa femme malade et de ses deux enfants, des foetus venus avant terme, que l'on élevait sous de la ouate. De toutes ces amitiés mortes, il n'y avait donc que Sandoz qui parût connaître encore le chemin de la rue Tourlaque. Il y revenait pour le petit Jacques, son filleul, pour cette triste femme aussi, cette Christine dont le visage de passion, au milieu de cette misère, le remuait profondément, comme une de ces visions de grandes amoureuses qu'il aurait voulu faire passer dans ses livres.
Et, surtout, sa fraternité d'artiste augmentait, depuis qu'il voyait Claude perdre pied, sombrer au fond de la folie héroïque de l'art. D'abord, il en était resté plein d'étonnement, car il avait cru à son ami plus qu'à lui-même, il se mettait le second depuis le collège, en le plaçant très haut, au rang des maîtres qui révolutionnent une époque. Ensuite, un attendrissement douloureux lui était venu de cette faillite du génie, une amère et saignante pitié, devant ce tourment effroyable de l'impuissance.
Est-ce qu'on savait jamais, en art, où était le fou? Tous les ratés le touchaient aux larmes, et plus le tableau ou le livre tombait à l'aberration, à l'effort grotesque et lamentable, plus il frémissait de charité, avec le besoin d'endormir pieusement dans l'extravagance de leurs rêves ces foudroyés de l'oeuvre. Le jour où Sandoz était monté sans trouver le peintre, il ne s'en alla pas, il insista, en voyant les yeux de Christine rougis de larmes.
«Si vous pensez qu'il doive rentrer bientôt, je vais l'attendre.
--Oh! il ne peut tarder.
--Alors, je reste, à moins que je ne vous dérange.» Jamais elle ne l'avait ému à ce point, avec son affaissement de femme délaissée, ses gestes las, sa parole lente, son insouciance de tout ce qui n'était pas la passion dont elle brûlait. Depuis une semaine peut-être, elle ne rangeait plus une chaise, n'essuyait plus un meuble, laissant s'accomplir la débâcle du ménage, ayant à peine la force de se mouvoir elle-même. Et c'était à serrer le coeur, sous la lumière crue de la grande baie, cette misère culbutant dans la saleté, cette sorte de hangar mal crépi, nu et encombré de désordre, où l'on grelottait de tristesse, malgré le clair après-midi de février.
Christine, pesamment, était allée se rasseoir près d'un lit de fer, que Sandoz n'avait pas remarqué en entrant.
«Tiens! demanda-t-il, est-ce que Jacques est malade?» Elle recouvrait l'enfant, dont les mains, sans cesse, repoussaient le drap.
«Oui, il ne se lève plus depuis trois jours. Nous avons apporté là son lit, pour qu'il soit avec nous... Oh! il n'a jamais été solide. Mais il va de moins en moins bien, c'est désespérant.» Les regards fixes, elle parlait d'une voix monotone, et il s'effraya, quand il se fut approché. Blême, la tête de l'enfant semblait avoir grossi encore, si lourde de crâne maintenant, qu'il ne pouvait plus, la porter. Elle reposait inerte, on l'aurait crue déjà morte, sans le souffle fort qui sortait des lèvres décolorées.
«Mon petit Jacques, c'est moi, c'est ton parrain... Est-ce que tu ne veux pas me dire bonjour?» Péniblement, la tête fit un vain effort pour se soulever, les paupières s'entrouvrirent, montrant le blanc des yeux, puis se refermèrent.
«Mais avez-vous vu un médecin?» Elle eut un haussement d'épaules.
«Oh! les médecins! est-ce qu'ils savent?... Il en est venu un, il a dit qu'il n'y avait rien à faire... Espérons que ce sera une alerte encore. Le voilà qui a douze ans.
C'est la croissance.» Sandoz, glacé, se tut, pour ne pas augmenter son inquiétude, puisqu'elle ne paraissait pas voir la gravité du mal. Il se promena en silence, il s'arrêta devant le tableau.
«Ah! ah! ça marche, il est en bonne route, cette fois.
--Il est fini.
--Comment, fini!»
--Et, quand elle eut ajouté que la toile devait partir la semaine suivante pour le Salon, il resta gêné, il s'assit sur le divan, en homme qui désirait la juger sans hâte.
Les fonds, les quais, la Seine, d'où montait la pointe triomphale de la Cité, demeuraient à l'état d'ébauche, mais d'ébauche magistrale, comme si le peintre avait eu peur de gâter le Paris de son rêve, en le finissant davantage.
À gauche se trouvait aussi un groupe excellent, les débardeurs qui déchargeaient les sacs de plâtre, des morceaux très travaillés ceux-là, d'une belle puissance de facture. Seulement, la barque des femmes, au milieu, trouait le tableau d'un flamboiement de chairs qui n'étaient pas à leur place; et la grande figure nue surtout, peinte dans la fièvre, avait un éclat, un grandissement d'hallucination d'une fausseté étrange et déconcertante, au milieu des réalités voisines.
Sandoz, silencieux, se désespérait en face de cet avortement superbe. Mais il rencontra les yeux de Christine fixés sur lui, et il eut la force de murmurer:
«Étonnante, oh! la femme, étonnante!» D'ailleurs, Claude rentra au même moment. Il eut une exclamation de joie en apercevant son vieil ami, il lui serra vigoureusement la main. Puis, il s'approcha de Christine, baisa le petit Jacques, qui avait de nouveau rejeté la couverture.
«Comment va-t-il?
--Toujours la même chose.
--Bon! bon! il grandit trop, le repos le remettra. Je te disais bien de ne pas t'inquiéter.» Et Claude alla s'asseoir sur le divan, près de Sandoz.
Tous deux s'abandonnaient, se renversaient, couchés à demi, les regards en l'air, parcourant le tableau, tandis que Christine, à côté du lit, ne regardait rien, ne semblait penser à rien, dans la désolation continue de son coeur.
Peu à peu, la nuit venait, la vive lumière de la baie vitrée pâlissait déjà, se décolorait en une tombée de crépuscule, uniforme et lente.
«Alors, c'est décidé, ta femme m'a dit que tu l'envoyais?
--Oui.
--Tu as raison, il faut en sortir, de cette machine...
Oh! il y a des morceaux, là-dedans! Cette fuite du quai, à gauche; et l'homme qui soulève un sac, en bas...
Seulement...» Il hésitait, il osa enfin.
«Seulement, c'est drôle que tu te sois entêté à laisser ces baigneuses nues... Ça ne s'explique guère, je t'assure, et tu m'avais promis de les habiller, te souviens-tu?...
Tu y tiens donc bien, à ces femmes?
--Oui.» Claude répondait sèchement, avec l'obstination de l'idée fixe, qui dédaigne même de donner des raisons. Il avait croisé les deux bras sous sa nuque, il se mit à parler d'autre chose, sans quitter des yeux son tableau, que le crépuscule commençait à obscurcir d'une ombre fine.
«Tu ne sais pas d'où je viens? Je viens de chez Courajod... Hein? le grand paysagiste, le peintre de la Mare de Gagny, qui est au Luxembourg! Tu te rappelles, je le croyais mort, et nous avons su qu'il habitait une maison près d'ici, de l'autre côté de la Butte, rue de l'Abreuvoir... Eh bien, mon vieux, il me tracassait, Courajod! En allant prendre l'air parfois, j'avais découvert sa baraque, je ne pouvais plus passer devant, sans avoir l'envie d'entrer. Pense donc! un maître, un gaillard qui a inventé notre paysage d'à présent, et qui vit là, inconnu, fini, terré comme une taupe!... Puis, tu n'as pas idée de la rue ni de la cambuse: une rue de campagne emplie de volailles, bordée de talus gazonnés; une cambuse pareille à un jouet d'enfant, avec de petites fenêtres, une petite porte, un petit jardin, oh! le jardin, une lichette de terre en pente raide, plantée de quatre poiriers, encombrée de toute une basse-cour faite de planches verdies, de vieux plâtres, de grillages en fer consolidés de ficelles...» Sa voix se ralentissait, il clignait les paupières, comme si la préoccupation de son tableau fût invinciblement rentrée en lui, l'envahissant peu à peu, au point de le gêner dans ce qu'il disait.
«Aujourd'hui, voilà que j'aperçois justement Courajod sur sa porte... Un vieux de quatre-vingts ans passés, ratatiné, rapetissé à la taille d'un gamin. Non! il faut l'avoir rencontré avec ses sabots, son tricot de paysan, sa marmotte de vieille femme... Et, bravement, je m'approche, je lui dis: «Monsieur Courajod, je vous connais bien, vous avez au Luxembourg un tableau qui est un chef-d'oeuvre, permettez à un peintre de vous serrer la main, ainsi qu'à un maître.» Ah! du coup, si tu l'avais vu prendre peur, bégayer, reculer, comme si je voulais le battre. Une fuite... Je l'avais suivi, il s'est calmé, m'a montré ses poules, ses canards, ses lapins, ses chiens, une ménagerie extraordinaire, jusqu'à un corbeau! Il vit au milieu de ça, il ne parle plus qu'à des bêtes. Quant à l'horizon, superbe! toute la plaine Saint-Denis, des lieues et des lieues, avec des rivières, des villes, des fabriques qui fument, des trains qui soufflent.
Enfin, un vrai trou d'ermite dans la montagne, le dos tourné à Paris, les yeux là-bas, dans la campagne sans bornes... Naturellement, je suis revenu à mon affaire.
«Oh! monsieur. Courajod, quel talent! Si vous saviez l'admiration que nous avons pour vous! Vous êtes une de nos gloires, vous resterez comme notre père à tous.» Ses lèvres s'étaient remises à trembler, il me regardait de son air d'épouvante stupide, il ne m'aurait pas repoussé d'un geste plus suppliant, si j'avais déterré devant lui quelque cadavre de sa jeunesse; et il mâchonnait des paroles sans suite, entre ses gencives, un zézaiement de vieillard retombé en enfance, impossible à comprendre:
«Sais pas... si loin... trop vieux... m'en fiche bien...» Bref, il m'a flanqué dehors, je l'ai entendu qui tournait sa clef violemment, qui se barricadait avec ses bêtes, contre les tentatives d'admiration de la rue... Ah! ce grand homme finissant en épicier retiré, ce retour volontaire au néant, avant la mort! Ah! la gloire, la gloire pour qui nous mourrons, nous autres!» De plus en plus étouffée, sa voix s'éteignit en un grand soupir douloureux. La nuit continuait à se faire, une nuit dont le flot peu à peu amassé dans les coins montait d'une crue lente, inexorable, submergeant les pieds de la table et des chaises, toute la confusion des choses traînant sur le carreau. Déjà, le bas de la toile se noyait; et lui, les yeux désespérément fixés, semblait étudier le progrès des ténèbres, comme s'il eût enfin jugé son oeuvre, dans cette agonie du jour; pendant que, au milieu du profond silence, on n'entendait plus que le souffle rauque du petit malade, près de qui apparaissait encore la silhouette noire de la mère, immobile.
Sandoz, alors, parla à son tour, les bras également noués sous la nuque, le dos renversé sur un coussin du divan.
«Est-ce qu'on sait? est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vivre et mourir inconnu? Quelle duperie, si cette gloire de l'artiste n'existait pas plus que le paradis du catéchisme, dont les enfants eux-mêmes se moquent désormais! Nous qui ne croyons plus à Dieu, nous croyons à notre immortalité... Ah! misère!» Et, pénétré par la mélancolie du crépuscule, il se confessa, il dit ses propres tourments, qui réveillait tout ce qu'il sentait là de souffrance humaine.