Chapter 23
Ah! un muscle bien dessiné, un membre peint solidement, en pleine clarté, il n'y a rien de plus beau, rien de meilleur, c'est le bon Dieu!... Moi, je n'ai pas d'autre religion, je me collerais à genoux là-devant, pour toute l'existence.» Et, comme il était obligé de descendre chercher un tube de couleur, il s'approcha d'elle, il la détailla avec une passion croissante, en touchant du bout de son doigt chacune des parties qu'il voulait désigner.
«Tiens! là, sous le sein gauche, eh bien, c'est joli comme tout! Il y a des petites veines qui bleuissent, qui donnent à la peau une délicatesse de ton exquise... Et là, au renflement de la hanche, cette fossette où l'ombre se dore, un régal!... Et là, sous le modelé si gras du ventre, ce trait pur des aines, une pointe à peine de carmin dans de l'or pâle... Le ventre, moi, ça m'a toujours exalté. Je ne puis en voir un, sans vouloir manger le monde. C'est si beau à peindre, un vrai coucher de chair!» Puis, remonté sur son échelle, il cria dans sa fièvre de création:
«Nom de Dieu! si je ne fiche pas un chef-d'oeuvre avec toi, il faut que je sois un cochon!» Christine se taisait, et son angoisse grandissait, dans la certitude qui se faisait en elle. Immobile, sous la brutalité des choses, elle sentait le malaise de sa nudité. À chaque place où le doigt de Claude l'avait touchée, il lui était resté une impression de glace, comme si le froid dont elle frissonnait entrait par là maintenant. L'expérience était faite, à quoi bon espérer davantage? Ce corps, couvert partout de ses baisers d'amant, il ne le regardait plus, il ne l'adorait plus qu'en artiste. Un ton de la gorge l'enthousiasmait, une ligne du ventre l'agenouillait de dévotion, lorsque, jadis, aveuglé de désir, il l'écrasait toute contre sa poitrine, sans la voir, dans des étreintes où l'un et l'autre auraient voulu se fondre. Ah! c'était bien la fin, elle n'était plus, il n'aimait plus en elle que son art, la nature, la vie. Et, les yeux au loin, elle gardait la rigidité d'un marbre, elle retenait les larmes dont se gonflait son coeur, réduite à cette misère de ne pouvoir même pleurer.
Une voix vint de la chambre, tandis que des petits poings tapaient contre la porte.
«Maman, maman, je ne dors pas, je m'ennuie... Ouvre-moi, dis, maman?» C'était Jacques qui s'impatientait. Claude se fâcha, grondant qu'on n'avait pas une minute de repos.
«Tout à l'heure! cria Christine. Dors, laisse ton père travailler.» Mais une inquiétude nouvelle parut la prendre, elle lançait des coups d'oeil vers la porte, elle finit par quitter un instant la pose, pour aller accrocher sa jupe à là clef, de façon à boucher le trou de la serrure. Puis, sans rien dire, elle vint se remettre près du poêle, la tête droite; la taille un peu renversée, enflant les seins.
Et la séance s'éternisa, des heures, des heures se passèrent. Toujours elle était là, à s'offrir, avec son mouvement de baigneuse qui se jette; pendant que lui, sur son échelle, à des lieues, brûlait pour cette autre femme qu'il peignait. Il avait même cessé de lui parler, elle retombait à son rôle d'objet, beau de couleur. Il ne regardait qu'elle depuis le matin, et elle ne se voyait plus dans ses yeux, étrangère désormais, chassée de lui.
Enfin, il s'interrompit de fatigue, il remarqua qu'elle tremblait.
«Tiens! est-ce que tu as froid?
--Oui, un peu.
--C'est drôle, moi je brûle. Je ne veux pas que tu t'enrhumes. À demain.» Comme il descendait, elle crut qu'il venait l'embrasser.
D'habitude, par une dernière galanterie de mari, il payait d'un baiser rapide l'ennui de la séance. Mais, plein de son travail, il oublia, il lava tout de suite ses pinceaux, qu'il trempait, agenouillé, dans un pot de savon noir. Et elle, qui attendait, restait nue, debout, espérant encore.
Une minute se passa, il fut étonné de cette ombre immobile, il la regarda d'un air de surprise, puis recommença à frotter énergiquement. Alors, les mains tremblantes de hâte, elle se rhabilla, dans une confusion affreuse de femme dédaignée. Elle enfilait sa chemise, se battait avec ses jupes, agrafait son corsage de travers, comme si elle eût voulu échapper à la honte de cette nudité impuissante, bonne désormais à vieillir sous les linges. Et c'était un mépris d'elle-même, un dégoût d'en être descendue à ce moyen de fille, dont elle sentait la bassesse charnelle, maintenant qu'elle était vaincue.
Mais, dès le lendemain, Christine dut se remettre nue, dans l'air glacé, sous la lumière brutale. N'était-ce pas son métier, désormais? Comment se refuser, à présent que l'habitude en était prise? Jamais elle n'aurait causé un chagrin à Claude; et elle recommençait chaque jour cette défaite de son corps. Lui, n'en parlait même plus, de ce corps brûlant et humilié. Sa passion de la chair s'était reportée dans son oeuvre, sur les amantes peintes qu'il se donnait. Elles faisaient seules battre son sang, celles dont chaque membre naissait d'un de ses efforts.
Là-bas, à la campagne, lors de son grand amour, s'il avait cru tenir le bonheur, en en possédant une enfin, vivante, à pleins bras, ce n'était encore que l'éternelle illusion, puisqu'ils étaient restés quand même étrangers; et il préférait l'illusion de son art, cette poursuite de la beauté jamais atteinte, ce désir fou que rien ne contenait.
Ah! les vouloir toutes, les créer selon son rêve, des gorges de satin, des hanches couleur d'ambre, des ventres douillets de vierges, et ne les aimer que pour les beaux tons, et les sentir qui fuyaient, sans pouvoir les étreindre!
Christine était la réalité, le but que la main atteignait, et Claude en avait eu le dégoût en une saison, lui le soldat de l'incréé, ainsi que Sandoz l'appelait parfois en riant.
Pendant des mois, la pose fut ainsi pour elle une torture.
La bonne vie à deux avait cessé, un ménage à trois semblait se faire, comme s'il eût introduit dans la maison une maîtresse, cette femme qu'il peignait d'après elle. Le tableau immense se dressait entre eux, les séparait d'une muraille infranchissable; et c'était au-delà qu'il vivait, avec l'autre. Elle en devenait folle, jalouse de ce dédoublement de sa personne, comprenant la misère d'une telle souffrance, n'osant avouer son mal dont il l'aurait plaisantée. Et pourtant elle ne se trompait pas, elle sentait bien qu'il préférait sa copie à elle-même, que cette copie était l'adorée, la préoccupation unique, la tendresse de toutes les heures. Il la tuait à la pose pour embellir l'autre, il ne tenait plus que de l'autre sa joie ou sa tristesse, selon qu'il la voyait vivre ou languir sous son pinceau. N'était-ce donc pas de l'amour, cela? et quelle souffrance de prêter sa chair, pour que l'autre naquît, pour que le cauchemar de cette rivale les hantât, fût toujours entre eux, plus puissant que le réel, dans l'atelier, à table, au lit, partout! Une poussière, un rien, de la couleur sur de la toile, une simple apparence qui rompait tout leur bonheur, lui, silencieux, indifférent, brutal parfois, elle, torturée de son abandon, désespérée de ne pouvoir chasser de son ménage cette concubine, si envahissante et si terrible dans son immobilité d'image!
Et ce fut dès lors que Christine, décidément battue; sentit peser sur elle toute la souveraineté de l'art. Cette peinture, qu'elle avait déjà acceptée sans restrictions, elle la haussa encore, au fond d'un tabernacle farouche, devant lequel elle demeurait écrasée, comme devant ces puissants dieux de colère, que l'on honore, dans l'excès de haine et d'épouvante qu'ils inspirent. C'était une peur sacrée, la certitude qu'elle n'avait plus à lutter, qu'elle serait broyée ainsi qu'une paille, si elle s'entêtait davantage.
Les toiles grandissaient comme des blocs, les plus petites lui semblaient triomphales, les moins bonnes l'accablaient de leur victoire; tandis qu'elle ne les jugeait plus, à terre, tremblante, les trouvant toutes formidables, répondant toujours aux questions de son mari: «Oh! très bien!... Oh! superbe!... Oh! extraordinaire, extraordinaire, celle-là!» Cependant, elle était sans colère contre lui, elle l'adorait d'une tendresse en pleurs, tellement elle le voyait se dévorer lui-même. Après quelques semaines d'heureux travail, tout s'était gâté, il ne pouvait se sortir de sa grande figure de femme. C'était pourquoi il tuait son modèle de fatigue, s'acharnant pendant des journées, puis lâchant tout pour un mois. À dix reprises, la figure fut commencée, abandonnée, refaite complètement. Une année, deux années s'écoulèrent, sans que le tableau aboutît, presque terminé parfois, et le lendemain gratté, entièrement à reprendre.
Ah! cet effort de création dans l'oeuvre d'art, cet effort de sang et de larmes dont il agonisait, pour créer de la chair, souffler de la vie! Toujours en bataille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre l'Ange! Il se brisait à cette besogne impossible de faire tenir toute la nature sur une toile, épuisé à la longue dans les perpétuelles douleurs qui tendaient ses muscles, sans qu'il pût jamais accoucher de son génie. Ce dont les autres se satisfaisaient, l'à-peu-près du rendu, les tricheries nécessaires le tracassaient de remords, l'indignaient comme une faiblesse lâche; et il recommençait, et il gâtait le bien pour le mieux, trouvant que ça ne «parlait» pas, mécontent de ses bonnes femmes, ainsi que le disaient plaisamment les camarades, tant qu'elles ne descendaient pas coucher avec lui. Que lui manquait-il donc, pour les créer vivantes?
Un rien sans doute. Il était un peu en deçà, un peu au-delà peut-être. Un jour, le mot de génie incomplet; entendu derrière son dos, l'avait flatté et épouvanté. Oui, ce devait être cela, le saut trop court ou trop long, le déséquilibrement des nerfs dont il souffrait, le détraquement héréditaire qui, pour quelques grammes de substance en plus ou en moins, au lieu de faire un grand homme, allait faire un fou. Quand un désespoir le chassait de son atelier, et qu'il fuyait son oeuvre, il emportait maintenant cette idée d'une impuissance fatale, il l'écoutait battre contre son crâne, comme le glas obstiné d'une cloche.
Son existence devint misérable. Jamais le doute de lui-même ne l'avait traqué ainsi. Il disparaissait des journées entières; même il découcha une nuit, rentra hébété le lendemain, sans pouvoir dire d'où il revenait: on pensa qu'il avait battu la banlieue, plutôt que de se retrouver en face de son oeuvre manquée. C'était son unique soulagement, fuir dès que cette oeuvre l'emplissait de honte et de haine, ne reparaître que lorsqu'il se sentait le courage de l'affronter encore. Et, à son retour, sa femme elle-même n'osait le questionner, trop heureuse de le revoir, après l'anxiété de l'attente. Il courait furieusement Paris, les faubourgs surtout, par un besoin de s'encanailler, vivant avec des manoeuvres, exprimant à chaque crise son ancien désir d'être le goujat d'un maçon. Est-ce que le bonheur n'était pas d'avoir des membres solides, abattant vite et bien le travail pour lequel ils étaient taillés? Il avait raté son existence, il aurait dû se faire embaucher autrefois, quand il déjeunait chez Gomard, au Chien de Montargis, où il avait eu pour ami un Limousin, un grand gaillard très gai, dont il enviait les gros bras. Puis, lorsqu'il rentrait rue Tourlaque, les jambes brisées, le crâne vide, il jetait sur sa peinture le regard navré et peureux qu'on risque sur une morte, dans une chambre de deuil; jusqu'à ce qu'un nouvel espoir de la ressusciter, de la créer vivante enfin, lui fît remonter une flamme au visage.
Un jour, Christine posait, et la figure de femme, une fois de plus, allait être finie. Mais, depuis une heure, Claude s'assombrissait, perdait de la joie d'enfant qu'il avait montrée au début de la séance. Aussi n'osait-elle souffler, sentant à son propre malaise que tout se gâtait encore, craignant de précipiter la catastrophe, si elle bougeait un doigt. Et, en effet, il eut brusquement un cri de douleur, il jura dans un éclat de tonnerre.
«Ah! nom de Dieu de nom de Dieu!» Il avait jeté sa poignée de brosses du haut de l'échelle.
Puis, aveuglé de rage, d'un coup de poing terrible, il creva la toile.
Christine tendait ses mains tremblantes.
«Mon ami, mon ami...» Mais, quand elle eut couvert ses épaules d'un peignoir, et qu'elle se fût approchée, elle éprouva au coeur une joie aiguë, un grand élancement de rancune satisfaite. Le poing avait tapé en plein dans la gorge de l'autre, un trou béant se creusait là. Enfin, elle était donc tuée!
Immobile, saisi de son meurtre, Claude regardait cette poitrine ouverte sur le vide. Un immense chagrin lui venait de la blessure, par où le sang de son oeuvre lui semblait couler. Était-ce possible? était-ce lui qui avait assassiné ainsi ce qu'il aimait le plus au monde? Sa colère tombait à une stupeur, il se mit à promener ses doigts sur la toile, tirant les bords de la déchirure, comme s'il avait voulu rapprocher les lèvres d'une plaie. Il étranglait, il bégayait, éperdu d'une douleur douce, infinie:
«Elle est crevée.., elle est crevée...» Alors, Christine fui remuée jusqu'aux entrailles, dans sa maternité pour son grand enfant d'artiste. Elle pardonnait comme toujours, elle voyait bien qu'il n'avait plus qu'une idée, raccommoder à l'instant la déchirure, guérir le mal; et elle l'aida, ce fut elle qui tint les lambeaux, pendant que, par-derrière, il collait un morceau de toile. Quand elle se rhabilla, l'autre était là de nouveau, immortelle, ne gardant à la place du coeur qu'une mince cicatrice, qui acheva de passionner le peintre. Dans ce déséquilibrement qui s'aggravait, Claude en arrivait à une sorte de superstition, à une croyance dévote aux procédés. Il proscrivait l'huile, en parlait comme d'une ennemie personnelle. Au contraire, l'essence faisait mat et solide; et il avait des secrets à lui qu'il cachait, des solutions d'ambre, du copal liquide, d'autres résines encore, qui séchaient vite et empêchaient la peinture de craquer. Seulement, il devait ensuite se battre contre des embus terribles, car ses toiles absorbantes buvaient du coup le peu d'huile des couleurs. Toujours la question des pinceaux l'avait préoccupé: il les voulait d'un emmanchement spécial, dédaignant la marte, exigeant du crin séché au four. Puis, la grosse affaire était le couteau à palette, car il l'employait pour les fonds, comme Courbet; il en possédait une collection, de longs et flexibles, de larges et trapus, un surtout, triangulaire, pareil à celui des vitriers, qu'il avait fait fabriquer exprès, le vrai couteau de Delacroix. Du reste, il n'usait jamais du grattoir, ni du rasoir, qu'il trouvait déshonorants. Mais il se permettait toutes sortes de pratiques mystérieuses dans l'application du ton, il se forgeait des recettes, en changeait chaque mois, croyait avoir brusquement découvert la bonne peinture, parce que, répudiant le flot d'huile, la coulée ancienne, il procédait par des touches successives, béjoitées, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la valeur exacte.
Une de ses manies avait longtemps été de peindre de droite à gauche: sans le dire, il était convaincu que cela lui portait bonheur. Et le cas terrible, l'aventure où il s'était détraqué encore, venait d'être sa théorie envahissante des couleurs complémentaires. Gagnière, le premier, lui en avait parlé, très enclin également aux spéculations techniques. Après quoi, lui-même, par la continuelle outrance de sa passion, s'était mis à exagérer ce principe scientifique qui fait découler des trois couleurs primaires, le jaune, le rouge, le bleu, les trois couleurs secondaires, l'orange, le vert, le violet, puis toute une série de couleurs complémentaires et similaires, dont les composés s'obtiennent mathématiquement les uns des autres. Ainsi, la science entrait dans la peinture, une méthode était créée pour l'observation logique, il n'y avait qu'à prendre la dominante d'un tableau, à en établir la complémentaire ou la similaire, pour arriver d'une façon expérimentale aux variations qui se produisent, un rouge se transformant en un jaune près d'un bleu, par exemple, tout un paysage changeant de ton, et par les reflets, et par la décomposition même de la lumière, selon les nuages qui passent. Il en tirait cette conclusion vraie, que les objets n'ont pas de couleur fixe, qu'ils se colorent suivant les circonstances ambiantes; et le grand mal était que, lorsqu'il revenait maintenant à l'observation directe, la tête bourdonnante de cette science, son oeil prévenu forçait les nuances délicates, affirmait en notes trop vives l'exactitude de la théorie; de sorte que son originalité de notation, si claire, si vibrante de soleil, tournait à la gageure, à un renversement de toutes les habitudes de l'oeil, des chairs violâtres sous des cieux tricolores. La folie semblait au bout.
La misère acheva Claude. Elle avait grandi peu à peu, à mesure que le ménage puisait sans compter; et, lorsque plus un sou ne resta des vingt mille francs, elle s'abattit, affreuse, irréparable. Christine, qui voulut chercher du travail, ne savait rien faire, pas même coudre: elle se désolât, les mains inertes, s'irritait contre son éducation imbécile de demoiselle, qui lui laissait la seule ressource de se placer un jour domestique, si leur vie continuait à se gâter. Lui, tombé dans la moquerie parisienne, ne vendait absolument plus rien. Une exposition indépendante, où il avait montré quelques toiles, avec des camarades, venait de l'achever près des amateurs, tant le public s'était égayé de ces tableaux bariolés de tous les tons de l'arc-en-ciel. Les marchands étaient en fuite, M. Hue seul faisait le voyage de la rue Tourlaque, restait là, extasié, devant les morceaux excessifs, ceux qui éclataient en fusées imprévues, se désespérant de ne pas les couvrir d'or; et le peintre avait beau dire qu'il les lui donnait, qu'il le suppliait de les accepter, le petit bourgeois y mettait une délicatesse extraordinaire, rognait sur sa vie pour amasser une somme de loin en loin, puis emportait alors avec religion la toile délirante, qu'il pendait à côté de ses tableaux de maître. Cette aubaine était trop rare, Claude avait dû se résigner à des travaux de commerce, si répugné, si désespéré de culbuter à ce bagne où il jurait de ne jamais descendre, qu'il aurait préféré mourir de faim, sans les deux pauvres êtres qui agonisaient avec lui. Il connut les chemins de croix bâclés au rabais, les saints et les saintes à la grosse, les stores dessinés d'après des poncifs, toutes les besognes basses encanaillant la peinture dans une imagerie bête et sans naïveté. Même il eut la honte de se faire refuser des portraits à vingt-cinq francs, parce qu'il ratait la ressemblance: et il en arriva au dernier degré de la misère, il travailla «au numéro»: des petits marchands infimes, qui vendent sur les ponts et qui expédient chez les sauvages, lui achetèrent tant par toile, deux francs, trois francs, selon la dimension réglementaire. C'était pour lui comme une déchéance physique, il en dépérissait, il en sortait malade, incapable d'une séance sérieuse, regardant son grand tableau en détresse, avec des yeux de damné, sans y toucher d'une semaine parfois, comme s'il s'était senti les mains encrassées et déchues. À peine avait-on du pain, la vaste baraque devenait inhabitable l'hiver, cette halle dont Christine s'était montrée glorieuse, en s'y installant. Aujourd'hui, elle, si active ménagère autrefois, s'y traînait, n'avait plus de coeur à la balayer; et tout coulait à l'abandon dans le désastre; et le petit Jacques débilité de mauvaise nourriture, et leurs repas fûts debout d'une croûte, et leur vie entière, mal conduite, mal soignée, glissée à la saleté des pauvres qui perdent jusqu'à l'orgueil d'eux-mêmes.
Après une année encore, Claude, dans un de ces jours de défaite où il fuyait son tableau manqué, fit une rencontre. Cette fois, il s'était juré de ne rentrer jamais, il courait Paris depuis midi, comme s'il avait entendu galoper derrière ses talons le spectre blafard de la grande figure nue, ravagée de continuelles retouches, toujours laissée informe, le poursuivant de son désir douloureux de naître. Un brouillard fondait en une petite pluie jaune, salissant les rues boueuses. Et; vers cinq heures, il traversait la rue Royale de son pas de somnambule, au risque d'être écrasé, les vêtements en loques, crotté jusqu'à l'échine, quand un coupé s'arrêta brusquement.
«Claude, hé! Claude!... Vous ne reconnaissez donc pas vos amies?» C'était Irma Bécot, délicieusement vêtue d'une toilette de soie grise, recouverte de Chantilly. Elle avait abaissé d'une main vive, elle souriait, elle rayonnait dans l'encadrement de la portière.--«Où allez-vous?».
Lui, béant; répondit qu'il n'allait nulle part. Elle s'égaya plus haut, en le regardant de ses yeux de vice, avec le retroussis de lèvres pervers d'une dame que tourmente l'envie subite d'une crudité, aperçue chez une fruitière borgne.
«Montez alors, il y a si longtemps qu'on ne s'est vus!... Montez donc, vous allez être renversé!» En effet, les cochers s'impatientaient, poussaient leurs chevaux, au milieu d'un vacarme; et il monta, étourdi; et elle l'emporta, ruisselant, avec son hérissement farouche de pauvre, dans le petit coupé de satin bleu, assis à moitié sur les dentelles de sa jupe; tandis que le fiacres rigolaient de l'enlèvement, en prenant la queue, pour rétablir la circulation.
Irma Bécot avait enfin réalisé son rêve d'un hôtel à elle, sur l'avenue de Villiers. Mais elle y avait mis des années, le terrain d'abord acheté par un amant, puis les cinq cent mille francs de la bâtisse, les trois cent mille francs de meubles fournis par d'autres, au petit bonheur des coups de passion. C'était une demeure princière, d'un luxe magnifique, surtout d'un extrême raffinement dans le bien-être voluptueux, une grande alcôve de femme sensuelle, un grand lit d'amour qui commençait aux tapis du vestibule, pour monter et s'étendre jusqu'aux murs capitonnés des chambres. Aujourd'hui, après avoir beaucoup coûté, l'auberge rapportait davantage, car on y payait le renom de ses matelas de pourpre, les nuits y étaient chères.
En rentrant avec Claude, Irma défendit sa porte. Elle aurait mis le feu à toute cette fortune pour un caprice satisfait. Comme ils passaient ensemble dans la salle à manger, monsieur, l'amant qui payait alors, tenta d'y pénétrer quand même; mais elle le fit renvoyer, très haut, sans craindre d'être entendue. Puis, à table, elle eut des rires d'enfant, mangea de tout, elle qui n'avait jamais faim; et elle couvait le peintre d'un regard ravi, l'air amusé de sa forte barbe mal tenue, de son veston de travail aux boutons arrachés. Lui, dans un rêve, se laissait faire, mangeait aussi avec l'appétit glouton des grandes crises. Le dîner fut silencieux, le maître d'hôtel servait avec une dignité hautaine.
«Louis, vous porterez le café et les liqueurs dans ma chambre!».
Il n'était guère plus de huit heures, et Irma voulut s'y enfermer tout de suite avec Claude. Elle poussa le verrou, plaisanta: bonsoir, madame est couchée!...