Chapter 22
À toutes les heures, par tous les temps, la Cité se leva devant lui, entre les deux trouées du fleuve. Sous une tombée de neige tardive, il la vit fourrée d'hermine, au-dessus de l'eau couleur de boue, se détachant sur un ciel d'ardoise claire. Il la vit, aux premiers soleils, s'essuyer de l'hiver, retrouver une enfance, avec les pousses vertes des grands arbres du terre-plein. Il la vit, un jour de fin brouillard, se reculer, s'évaporer, légère et tremblante comme un palais des songes. Puis, ce furent des pluies battantes qui la submergeaient, la cachaient derrière l'immense rideau tiré du ciel à la terre; des orages, dont les éclairs la montraient fauve, d'une lumière louche de coupe-gorge, à demi détruite par l'écroulement des grands nuages de cuivre; des vents qui la balayaient d'une tempête, aiguisant les angles, la découpant sèchement, nue et flagellée, dans le bleu pâli de l'air. D'autres fois encore, quand le soleil se brisait en poussière parmi les vapeurs de la Seine, elle baignait au fond de cette clarté diffuse, sans une ombre, également éclairée partout, d'une délicatesse charmante de bijou taillé en plein or fin. Il voulut la voir sous le soleil levant, se dégageant des brumes matinales, lorsque le quai de l'Horloge rougeoie et que le quai des Orfèvres reste appesanti de ténèbres, toute vivante déjà dans le ciel rose par le réveil éclatant de ses tours et de ses flèches, tandis que, lentement, la nuit descend des édifices, ainsi qu'un manteau qui tombe. Il voulut la voir à midi, sous le soleil frappant d'aplomb, mangée de clarté crue, décolorée et muette comme une ville morte, n'ayant plus que la vie de la chaleur, le frisson dont remuaient les toitures lointaines. Il voulut la voir sous le soleil à son déclin, se laissant reprendre par la nuit montée peu à peu de la rivière, gardant aux arêtes des monuments les franges de braise d'un charbon près de s'éteindre, avec de derniers incendies qui se rallumaient dans des fenêtres, de brusques flambées de vitres qui lançaient des flammèches et trouaient les façades. Mais, devant ces vingt Cités différentes, quelles que fussent les heures, quel que fût le temps, il en revenait toujours à la Cité qu'il avait vue la première fois, vers quatre heures, un beau soir de septembre, cette Cité sereine sous le vent léger, ce coeur de Paris battant dans la transparence de l'air, comme élargi par le ciel immense, que traversait un vol de petits nuages.
Claude passait là ses journées, dans l'ombre du pont des Saints-Pères. Il s'y abritait, en avait fait sa demeure, son toit. Le fracas continu des voitures, semblable à un roulement éloigné de foudre, ne le gênait plus. Installé contre la première culée, au-dessous des énormes cintrés de fonte, il prenait des croquis, peignait des études. Jamais il ne se trouvait assez renseigné, il dessinait le même détail à dix reprises. Les employés de la navigation, dont les bureaux était là, avaient fini par le connaître; et même la femme d'un surveillant, qui habitait une sorte de cabine goudronnée, avec son mari, deux enfants et un chat, lui gardait ses toiles fraîches, afin qu'il n'eût pas la peine de les promener chaque jour à travers les rues. C'était une joie pour lui, ce refuge, sous ce Paris qui grondait en l'air, dont il sentait la vie ardente couler sur sa tête.
Le port Saint-Nicolas le passionna d'abord de sa continuelle activité de lointain port de mer, en plein quartier de l'Institut: la grue à vapeur, la Sophie, manoeuvrait, hissait des blocs de pierre; des tombereaux venaient s'emplir de sable; des bêtes et des hommes tiraient, s'essoufflaient, sur les gros pavés en pente qui descendaient, jusqu'à l'eau, à ce bord de granit où s'amarrait une double rangée de chalands et de péniches; et, pendant des semaines, il s'était appliqué à une étude, des ouvriers déchargeant un bateau de plâtre, portant sur l'épaule des sacs blancs, laissant derrière eux un chemin blanc, poudrés de blanc eux-mêmes, tandis que, près de là, un autre bateau, vide de son chargement de charbon, avait maculé la berge d'une large tache d'encre. Ensuite, il prit le profil du bain froid, sur la rive gauche, ainsi qu'un lavoir à l'autre plan, les châssis vitrés ouverts, les blanchisseuses alignées, agenouillées au ras du courant, tapant leur linge. Dans le milieu il étudia une barque menée à la godille par un marinier, puis un remorqueur plus au fond, un vapeur du touage qui se halait sur sa chine et remontait un train de tonneaux et de planches. Les fonds, il les avait depuis longtemps, il en recommença pourtant des morceaux, les deux trouées de la Seine, un grand ciel tout seul où ne s'élevaient que les flèches et les tours dorées de soleil. Et, sous le pont hospitalier, dans ce coin aussi perdu qu'un creux lointain de roches, rarement un curieux le dérangeait, les pêcheurs à la ligne passaient avec le mépris de leur indifférence, il n'avait guère pour compagnon que le chat du surveillant, faisant sa toilette au soleil, paisible dans le tumulte du monde d'en haut.
Enfin, Claude eut tous ses cartons. Il jeta en quelques jours une esquisse d'ensemble, et la grande oeuvre fut commencée. Mais, durant tout l'été, il s'engagea, rue Tourlaque, entre lui et sa toile immense, une première bataille; car il s'était obstiné à vouloir mettre lui-même sa composition au carreau, et il ne s'en tirait pas, empêtré dans de continuelles erreurs, pour la moindre déviation de ce tracé mathématique, dont il n'avait point l'habitude.
Cela l'indignait. Il passa outre, quitte à corriger plus tard, il couvrit la toile violemment, pris d'une telle fièvre qu'il vivait sur son échelle les journées entières, maniant des brosses énormes, dépensant une force musculaire à remuer des montagnes. Le soir, il chancelait comme un homme ivre, il s'endormait à la dernière bouchée, foudroyé; et il fallait que sa femme le couchât, ainsi qu'un enfant.
De ce travail héroïque, il sortit une ébauche magistrale, une de ces ébauches où le génie flambe, dans le chaos encore mal débrouillé des tons. Bongrand, qui vint le voir, saisit le peintre dans ses grands bras et le baisa à l'étouffer, les yeux aveuglés de larmes. Sandoz, enthousiaste, donna un dîner; les autres, Jory, Mahoudeau, Gagnière, colportèrent de nouveau l'annonce d'un chef d'oeuvre; quant à Fagerolles, il resta un instant immobile, puis éclata en félicitations, trouvant ça trop beau.
Et Claude, en effet, comme si cette ironie d'un habile homme lui eût porté malheur, ne fit ensuite que gâter son ébauche: C'était sa continuelle histoire, il se dépensait d'un coup, en un élan magnifique; puis, il n'arrivait pas à faire sortir le reste, il ne savait pas finir. Son impuissance recommença, il vécut deux années sur cette toile, n'ayant d'entrailles que pour elle, tantôt ravi en plein ciel par des joies folles, tantôt retombé à terre, si misérable, si déchiré de doutes que les moribonds râlant dans des lits d'hôpital étaient plus heureux que lui. Déjà deux fois, il n'avait pu être prêt pour le Salon; car toujours, au dernier moment, lorsqu'il espérait terminer en quelques séances, des trous se déclaraient, il sentait la composition craquer et crouler sous ses doigts. À l'approche du troisième Salon, il eut une crise terrible, il resta quinze jours sans aller à son atelier de la rue Tourlaque; et, quand il y rentra, ce fut comme on rentre dans une maison vidée par la mort: il tourna la grande toile contre le mur, il roula l'échelle dans un coin, il aurait tout cassé, tout brûlé, si ses mains défaillantes en avaient trouvé la force.
Mais rien n'existait plus, un vent de colère venait de balayer le plancher, il parlait de se mettre à de petites choses, puisqu'il était incapable des grands labeurs.
Malgré lui, son premier projet de petit tableau le ramena là-bas, devant la Cité. Pourquoi n'en ferait-il pas simplement une vue, sur une toile moyenne? Seulement, une sorte de pudeur, mêlée d'une étrange jalousie, l'empêcha d'aller s'asseoir sous le pont des Saints-Pères: il lui semblait que cette place fût sacrée maintenant, qu'il ne devait pas déflorer la virginité de la grande oeuvre, même morte. Et il s'installa au bout de la berge, en amont du pont Saint-Nicolas. Cette fois, au moins, il travaillait directement sur la nature, il se réjouissait de n'avoir pas à tricher, comme cela était fatal pour les toiles de dimensions démesurées. Le petit tableau, très soigné, plus poussé que de coutume, eut cependant le sort des autres devant le jury indigné, par cette peinture de balai ivre, selon la phrase qui courut alors les ateliers. Ce fut un soufflet d'autant plus sensible, qu'on avait parlé de concessions, d'avances faites à l'École pour être reçu; et le peintre, ulcéré, pleurant de rage, arracha la toile par minces lambeaux et la brûla dans son poêle, lorsqu'elle lui revint. Celle-ci, il ne lui suffisait pas de la tuer d'un coup de couteau, il fallait l'anéantir.
Une autre année se passa pour Claude à des besognes vagues. Il travaillait par habitude, ne finissait rien, disait lui-même, avec un rire douloureux, qu'il s'était perdu et qu'il se cherchait. Au fond, la conscience tenace de son génie lui laissait un espoir indestructible, même pendant les longues crises d'abattement. Il souffrait comme un damné roulant l'éternelle roche qui retombait et l'écrasait; mais l'avenir lui restait, la certitude de la soulever de ses deux poings, un jour, et de la lancer dans les étoiles.
On vit enfin ses yeux se rallumer de passion, on sut qu'il se cloîtrait de nouveau rue Tourlaque. Lui qui, autrefois, était toujours emporté, au-delà de l'oeuvre présente, par le rêve élargi de l'oeuvre future, se heurtait de front, maintenant à ce sujet de la Cité. C'était l'idée fixe, la barre qui fermait sa vie. Et, bientôt, il en reparla librement, dans une nouvelle flambée d'enthousiasme, criant avec des gaietés d'enfant qu'il avait trouvé et qu'il était certain du triomphe.
Un matin, Claude, qui jusque-là n'avait pas rouvert sa porte, voulut bien laisser entrer Sandoz. Celui-ci tomba sur une esquisse, faite de verve, sans modèle, admirable encore de couleur. D'ailleurs, le sujet restait le même: le port Saint-Nicolas à gauche, l'école de natation à droite, la Seine et la Cité au fond. Seulement, il demeura stupéfait en apercevant, à la place de la barque conduite par un marinier, une autre barque, très grande, tenant tout le milieu de la composition, et que trois femmes occupaient: une, en costume de bain, ramant; une autre, assise au bord, les jambes dans l'eau, son corsage à demi arraché montrant l'épaule; la troisième, toute droite, toute nue à la proue, d'une nudité si éclatante qu'elle rayonnait comme un soleil.
«Tiens! quelle idée! murmura Sandoz. Que font-elles là, ces femmes?
--Mais elles se baignent, répondit tranquillement Claude.
Tu vois bien qu'elles sont sorties du bain froid, ça me donne un motif de nu, une trouvaille, hein?... Est-ce que ça te choque?» Son vieil ami, qui le connaissait, trembla de le rejeter dans ses doutes.
«Moi? oh! non! Seulement, j'ai peur que le public ne comprenne pas, cette fois encore. Ce n'est guère vraisemblable, cette femme nue, au beau milieu de Paris.» Il s'étonna naïvement.
«Ah! tu crois... Eh bien, tant pis! Qu'est-ce que ça fiche, si elle est bien peinte, ma bonne femme? J'ai besoin de ça, vois-tu, pour me monter.» Les jours suivants, Sandoz revint avec douceur sur cette étrange composition, plaidant, par un besoin de sa nature, la cause de la logique outragée. Comment un peintre moderne, qui se piquait de ne peindre que des réalités, pouvait-il abâtardir une oeuvre, en y introduisant des imaginations pareilles? Il était si aisé de prendre d'autres sujets, où s'imposait la nécessité du nu! Mais Claude s'entêtait, donnait des explications mauvaises et violentes, car il ne voulait pas avouer la vraie raison, une idée à lui, si peu claire qu'il n'aurait pu la dire avec netteté, ce tourment d'un symbolisme secret, ce vieux regain de romantisme qui lui faisait incarner dans cette nudité la chair même de Paris, la ville nue et passionnée, resplendissante d'une beauté de femme. Et il y mettait encore sa propre passion, son amour des beaux ventres, des cuisses et des gorges fécondes, comme il brûlait d'en créer à pleines mains, pour les enfantements continus de son art.
Devant l'argumentation pressante de son ami, il feignit pourtant d'être ébranlé. «Eh bien, je verrai, je l'habillerai plus tard, ma bonne femme, puisqu'elle te gêne... Mais je vais toujours la faire comme ça. Hein? tu comprends, elle m'amuse.» Jamais il n'en reparla, d'une, obstination sourde, se contentant de gonfler le dos et de sourire d'un air embarrassé, lorsqu'une allusion disait l'étonnement de tous, à voir cette Vénus naître de l'écume de la Seine, triomphale, parmi les omnibus des quais et les débardeurs du port Saint-Nicolas.
On était au printemps, Claude allait se remettre à son grand tableau, lorsqu'une décision, prise en un jour de prudence, changea la vie du ménage. Parfois, Christine s'inquiétait de tout cet argent dépensé si vite, des sommes dont ils écornaient sans cesse le capital. On ne comptait plus, depuis que la source paraissait inépuisable: Puis, après quatre années, il s'étaient épouvantés un matin, lorsque, ayant demandé des comptes, ils avaient appris que, sur les vingt mille francs, il en restait à peine trois mille. Tout de suite, ils se jetèrent à une réaction d'économie excessive, rognant sur le pain, projetant de couper court même aux besoins nécessaires; et ce fut ainsi que, dans ce premier élan de sacrifice, ils quittèrent le logement de la rue de Douai. À quoi bon deux loyers?
Il y avait assez de place dans l'ancien séchoir de la rue Tourlaque, encore éclaboussé des eaux de teinture, pour qu'on y pût caser l'existence de trois personnes. Mais l'installation n'en fut pas moins laborieuse, car cette halle de quinze mètres sur dix ne leur donnait qu'une pièce, un hangar de bohémiens faisant tout en commun. Il fallut que le peintre lui même, devant la mauvaise grâce du propriétaire, la coupât, dans un bout, d'une cloison de planches, derrière laquelle il ménagea une cuisine et une chambre à coucher. Cela les enchanta, malgré les crevasses de la toiture, où soufflait le vent: les jours de gros orages, ils étaient obligés de mettre des terrines sous les fentes trop larges. C'était d'un vide lugubre, leurs quatre meubles dansaient le long des murailles nues. Et ils se montraient fiers d'être logés si à l'aise, ils disaient aux amis que le petit Jacques aurait au moins de l'espace, pour courir un peu. Ce pauvre Jacques, malgré ses neuf ans sonnés, ne poussait guère vite; sa tête seule continuait de grossir, on ne pouvait l'envoyer plus de huit jours de suite à l'école, d'où il revenait hébété, malade d'avoir voulu apprendre; si bien que, le plus souvent, ils le laissaient vivre à quatre pattes autour d'eux, se traînant dans les coins.
Alors, Christine, qui, depuis longtemps, n'était plus mêlée au travail quotidien de Claude, vécut de nouveau avec lui chaque heure des longues séances. Elle l'aida à gratter et à poncer l'ancienne toile, elle lui donna des conseils pour la rattacher au mur plus solidement. Mais ils constatèrent un désastre: l'échelle roulante s'était détraquée sous l'humidité du toit; et, de crainte d'une chute, il dut la consolider par une traverse de chêne, pendant que, un à un, elle lui passait les clous. Tout, une seconde fois, était prêt. Elle le regarda mettre au carreau la nouvelle esquisse, debout derrière lui, jusqu'à défaillir de fatigue, se laissant ensuite glisser par terre, restant là, accroupie, à regarder encore.
Ah! comme elle aurait voulu le reprendre à cette peinture qui le lui avait pris! C'était pour cela qu'elle se faisait sa servante, heureuse de se rabaisser à des travaux de manoeuvre. Depuis qu'elle rentrait dans son travail, côte à côte ainsi tous les trois, lui, elle et cette toile, un espoir la ranimait. S'il lui avait échappé, lorsqu'elle pleurait toute seule rue de Douai, et qu'il s'attardait rue Tourlaque, acoquiné et épuisé comme chez une maîtresse, peut-être allait-elle le reconquérir, maintenant qu'elle était là, elle aussi, avec sa passion. Ah! cette peinture, de quelle haine jalouse elle l'exécrait! Ce n'était plus son ancienne révolte de petite bourgeoise peignant l'aquarelle, contre cet art libre, superbe et brutal. Non, elle l'avait compris peu à peu, rapprochée d'abord par sa tendresse pour le peintre, gagnée ensuite par le régal de la lumière, le charme original des notes blondes.
Aujourd'hui, elle avait tout accepté, les terrains lilas, les arbres bleus. Même un respect commençait à la faire trembler devant ces oeuvres qui lui avaient paru si abominables jadis. Elle les voyait puissantes, elle les traitait en rivales dont on ne pouvait plus rire. Et sa rancune grandissait avec son admiration, elle s'indignait d'assister à cette diminution d'elle-même, à cet autre amour qui la souffletait dans son ménage.
Ce fut d'abord une lutte sourde de toutes les minutes.
Elle s'imposait, glissait à chaque instant ce qu'elle pouvait de son corps, une épaule, une main, entre le peintre et son tableau. Toujours, elle demeurait là, à l'envelopper de son haleine, à lui rappeler qu'il était sien. Puis, son ancienne idée repoussa, peindre elle aussi, l'aller retrouver au fond même de sa fièvre d'art: pendant un mois, elle mit une blouse, travailla ainsi qu'une élève près du maître, dont elle copiait docilement une étude; et elle ne lâcha qu'en voyant sa tentative tourner contre son but, car il achevait d'oublier la femme en elle, comme trompé par cette besogne commune, sur un pied de simple camaraderie, d'homme à homme. Aussi revint-elle à son unique force.
Souvent, déjà, pour camper les petites figures de ses derniers tableaux, Claude avait pris d'après Christine des indications, une tête, un geste des bras, une allure du corps. Il lui jetait un manteau aux épaules, il la saisissait dans un mouvement et lui criait de ne plut bouger.
C'étaient des services qu'elle se montrait heureuse de lui rendre, répugnant pourtant à se dévêtir, blessée de ce métier de modèle, maintenant qu'elle était sa femme. Un jour qu'il avait besoin de l'attache d'une cuisse, elle refusa, puis consentit à retrousser sa robe, honteuse, après avoir fermé la porte à double tour, de peur que, sachant le rôle où elle descendait, on ne la cherchât nue dans tous les tableaux de son mari. Elle entendait encore les rires insultants des camarades et de Claude lui-même, leurs plaisanteries grasses, lorsqu'ils parlaient des toiles d'un peintre qui se servait ainsi uniquement de sa femme, d'aimables nudités proprement léchées pour les bourgeois, et dans lesquelles on la retrouvait sous toutes les faces, avec des particularités bien connues, la chute des reins un peu longue, le ventre trop haut; ce qui la promenait sans chemise au travers de Paris goguenard, quand elle passait habillée, cuirassée, serrée jusqu'au menton par des robes sombres, qu'elle portait justement très montantes.
Mais, depuis que Claude avait établi largement, au fusain, la grande figure de femme debout, qui allait tenir le milieu de son tableau, Christine regardait cette vague silhouette, songeuse, envahie d'une pensée obsédante, devant laquelle s'en allaient un à un ses scrupules. Et, quand il parla de prendre un modèle, elle s'offrit.
«Comment, toi! Mais tu te fâches, dès que je te demande le bout de ton nez!» Elle souriait, pleine d'embarras.
«Oh! le bout de mon nez! Avec ça que je ne t'ai pas posé la figure de ton _Plein air_, autrefois, et lorsqu'il n'y avait rien eu encore entre nous!... Un modèle va te coûter sept francs par séance. Nous ne sommes pas si riches, autant économiser cet argent.» Cette idée d'économie le décida tout de suite.
«Je veux bien, c'est même très gentil à toi d'avoir ce courage, car tu sais que ce n'est pas un amusement de fainéante, avec moi... N'importe! avoue-le donc, grande bête! tu as peur qu'une autre femme n'entre ici, tu es jalouse.» Jalouse! oui, elle l'était, et à en agoniser de souffrance.
Mais elle se moquait bien des autres femmes, tous les modèles de Paris pouvaient retirer là leurs jupons! Elle n'avait qu'une rivale, cette peinture préférée, qui lui volait son amant. Ah! jeter sa robe, jeter jusqu'où dernier linge, et se donner nue à lui pendant des jours, des semaines, vivre nue sous ses regards, et le reprendre ainsi, et l'emporter, lorsqu'il retomberait dans ses bras! Avait-elle donc à offrir autre chose qu'elle-même? N'était-ce pas légitime, ce dernier combat où elle payait de son corps, quitte à n'être plus rien, rien qu'une femme sans charmes, si elle se laissait vaincre?
Claude, enchanté, fit d'abord d'après elle une étude, une simple académie pour son tableau, dans la pose. Ils attendaient que Jacques fût parti à l'école, ils s'enfermaient, et la séance durait des heures. Les premiers jours, Christine souffrit beaucoup de l'immobilité; puis, elle s'accoutuma, n'osant se plaindre, de peur de le fâcher, retenant ses larmes, quand il la bousculait. Et, bientôt, l'habitude en fut prise, il la traita en simple modèle, plus exigeant que s'il l'eût payée, sans jamais craindre d'abuser de son corps, puisqu'elle était sa femme. Il l'employait pour tout, la faisait se déshabiller à chaque minute, pour un bras, pour un pied, pour le moindre détail dont il avait besoin.
C'était un métier où il la ravalait, un emploi de mannequin vivant, qu'il plantait là et qu'il copiait, comme il aurait copié la cruche ou le chaudron d'une nature morte.
Cette fois, Claude procéda sans hâte; et, avant d'ébaucher la grande figure, il avait déjà lassé Christine pendant des mois, à l'essayer de vingt façons, voulant se bien pénétrer de la qualité de sa peau, disait-il. Enfin, un jour, il attaqua l'ébauche. C'était un matin d'automne, par une brise déjà aigre; il ne faisait pas chaud, dans le vaste atelier, malgré le poêle qui ronflait. Comme le petit Jacques, malade d'une de ses crises de stupeur souffrante, n'avait pu aller à l'école, on s'était décidé à l'enfermer au fond de la chambre, en lui recommandant d'être bien sage. Et, frissonnante, la mère se déshabilla, se planta près du poêle, immobile, tenant la pose.
Pendant la première heure, le peintre, du haut de son échelle, lui jeta des coups d'oeil qui la sabraient des épaules aux genoux, sans lui adresser une parole. Elle, envahie d'une tristesse lente, craignant de défaillir, ne sachant plus si elle souffrait du froid ou d'un désespoir, venu de loin, dont elle sentait monter l'amertume. Sa fatigue était si grande, qu'elle trébucha et marcha péniblement, de ses jambes engourdies.
«Comment, déjà! cria Claude. Mais il y a un quart heure au plus que tu poses! Tu ne veux donc pas gagner tes sept francs?» Il plaisantait d'un air bourru, ravi de son travail. Et elle avait à peine retrouvé l'usage de ses membres, sous le peignoir dont elle s'était couverte, qu'il dit violemment:
«Allons, allons, pas de paresse! C'est un grand jour, aujourd'hui. Il faut avoir du génie ou en crever!» Puis, lorsqu'elle eut repris la pose, nue sous la lumière blafarde, et qu'il se fut remis à peindre, il continua de lâcher des phrases, de loin en loin, par ce besoin qu'il avait de faire du bruit, dès que sa besogne le contentait.
«C'est curieux comme tu as une drôle de peau! Elle absorbe la lumière, positivement. Ainsi, on ne le croirait pas, tu es toute grise, ce matin. Et l'autre jour, tu étais rose, oh! d'un rose qui n'avait pas l'air vrai... Moi, ça m'embête, on ne sait jamais.» Il s'arrêta, il cligna les yeux.
«Très épatant tout de même, le nu... Ça fiche une note sur le fond... Et ça vibre, et ça prend une sacrée vie, comme si l'on voyait couler le sang dans les muscles...