L'Œuvre

Chapter 25

Chapter 253,844 wordsPublic domain

«Tiens! moi que tu envies peut-être, mon vieux, oui! moi qui commence à faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins et qui gagne quelque argent, eh bien, moi, j'en meurs!... Je te l'ai répété souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait naturellement de produire beaucoup, d'être vu, loué ou éreinté... Ah! sois reçu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d'autres tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux enfin... Écoute, le travail a pris mon existence.

Peu à peu, il m'a volé ma mère, ma femme, tout ce que j'aime. C'est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, le travail m'empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser respirer une bouffée de grand air; puis, il me suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec mon pain; puis, il m'accompagne quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je n'ai le pouvoir d'arrêter l'oeuvre en train, dont la végétation continue, jusqu'au fond de mon sommeil... Et plus un être n'existe en dehors, je monte embrasser ma mère, tellement distrait, que dix minutes après l'avoir quittée, je me demande si je lui ai réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent.

Parfois la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées tristes, et j'en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait de bonté, de franchise et de gaieté, dans un ménage; mais est-ce que je puis m'échapper des pattes du monstre! Tout de suite, je retombe au somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien marché, tant pis si une d'elles est restée en détresse! La maison rira ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur... Non! non! plus rien n'est à moi, j'ai rêvé de repos à la campagne, des voyages lointains, dans mes jours de misère; et, aujourd'hui que je pourrais me contenter, l'oeuvre commencée est là qui me cloître: pas une sortie au soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse! Jusqu'à ma volonté qui y passe, l'habitude est prise, j'ai fermé la porte au monde derrière moi, et j'ai jeté la clef par la fenêtre... Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me mangera, et il n'y aura plus rien, plus rien!».

Il se tut, un nouveau silence régna dans l'ombre croissante. Puis, il recommença péniblement.

«Encore si l'on se contentait, si l'on tirait quelque joie de cette existence de chien!... Ah! je ne sais pas comment ils font, ceux qui fument des cigarettes et qui se chatouillent béatement la barbe en travaillant. Oui, il y en a, paraît-il, pour lesquels la production est un plaisir facile, bon à prendre, bon à quitter, sans fièvre aucune. Ils sont ravis, ils s'admirent, ils ne peuvent écrire deux lignes qui ne soient pas, deux lignes d'une qualité rare, distinguée, introuvable... Eh bien, moi, je m'accouche avec les fers, et l'enfant, quand même, me semble une horreur. Est-il possible qu'on soit assez dépourvu de doute, pour croire en soi? Cela me stupéfie de voir des gaillards qui nient furieusement les autres, perdre toute critique, tout bon sens, lorsqu'il s'agit de leurs enfants bâtards. Eh! c'est toujours très laid, un livre! il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l'aimer... Je ne parle pas des potées d'injures qu'on reçoit. Au lieu de m'incommoder, elles m'excitent plutôt. J'en vois que les attaques bouleversent, qui ont le besoin peu fier de se créer des sympathies.

Simple fatalité de nature, certaines femmes en mourraient, si elles ne plaisaient pas. Mais l'insulte est saine, c'est une mâle école que l'impopularité, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en force, la huée des imbéciles. Il suffit de se dire qu'on a donné sa vie à une oeuvre, qu'on n'attend ni justice immédiate, ni même examen sérieux, qu'on travaille enfin sans espoir d'aucune sorte, uniquement parce que le travail bat sous votre peau comme le coeur, en dehors de la volonté; et l'on arrive très bien à en mourir, avec l'illusion consolante qu'on sera aimé un jour... Ah! si les autres savaient de quelle gaillarde façon je porte leurs colères! Seulement, il y a moi, et moi, je m'accable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon Dieu! que d'heures terribles, dès le jour où je commence un roman! Les premiers chapitres marchent encore, j'ai de l'espace pour avoir du génie; ensuite, me voilà éperdu, jamais satisfait de la tâche quotidienne, condamnant déjà le livre en train, le jugeant inférieur aux aînés, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien que les virgules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et, quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! non pas cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans l'adoration de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'échine cassée... Puis, ça recommence; puis, ça recommencera toujours; puis, j'en crèverai, furieux contre moi, exaspéré de n'avoir pas eu plus de talent, enragé de pas laisser une oeuvre plus complète, plus haute, des livres sur des livres, l'entassement d'une montagne; et j'aurai, en mourant, l'affreux doute de la besogne faite, me demandant si c'était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche, lorsque j'ai passé à droite; et ma dernière parole, mon dernier râle sera pour vouloir tout refaire...» Une émotion l'avait pris, ses paroles s'étranglaient, il dut souffler un instant, avant de jeter ce cri passionné, où s'envolait tout son lyrisme impénitent:

«Ah! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me la vole et pour que j'en meure encore!» La nuit s'était faite, on n'apercevait plus la silhouette raidie de la mère, il semblait que le souffle rauque de l'enfant vînt des ténèbres, une détresse énorme et lointaine montant des rues. De tout l'atelier, tombé à un noir lugubre, la grande toile seule gardait une pâleur, un dernier reste de jour qui s'effaçait. On voyait, pareille à une vision agonisante, flotter la figure nue, mais sans forme précise, les jambes déjà évanouies, un bras mangé, n'ayant de net que la rondeur du ventre, dont la chair luisait, couleur de lune.

Après un long silence, Sandoz demanda:

«Veux-tu que j'aille avec toi, lorsque tu accompagneras là-bas ton tableau?» Claude ne lui répondant pas, il crut l'entendre pleurer.

Était-ce la tristesse infinie, le désespoir dont il venait d'être secoué lui-même? Il attendit, il répéta sa question; et le peintre, alors, après avoir ravalé un sanglot, bégaya enfin:

«Merci, mon vieux, le tableau reste, je ne l'enverrai pas.

--Comment, tu étais décidé?

--Oui, oui, j'étais décidé... Mais je ne l'avais pas vu, et je viens de le voir, sous ce jour qui tombait... Ah! c'est raté, raté encore, ah! ça m'a tapé dans les yeux comme un coup de poing, j'en ai eu la secousse au coeur!» Ses larmes, maintenant, ruisselaient lentes et tièdes, dans l'obscurité qui le cachait. Il s'était contenu, et le drame dont l'angoisse silencieuse l'avait ravagé, éclatait malgré lui.

«Mon pauvre ami, murmura Sandoz bouleversé, c'est dur à se dire, mais tu as peut-être raison tout de même d'attendre, pour soigner des morceaux... Seulement, je suis furieux, car je vais croire que c'est moi qui t'ai découragé, avec mon éternel et stupide mécontentement des choses.» Claude, simplement, répondit:

«Toi! je ne t'écoutais pas... Non, je tout qui fichait le camp, dans cette sacrée toile.

La lumière s'en allait, et il y a eu un moment, sous un petit jours gris, très fin, où j'ai brusquement vu clair: oui, rien ne tient, les fonds seuls sont jolis, la femme nue détonne comme un pétard, pas même d'aplomb, les jambes mauvaises... Ah! c'était à en crever du coup, j'ai senti que la vie se décrochait dans ma carcasse... Puis, les ténèbres ont coulé encore, encore: un vertige, un engouffrement, la terre roulée au néant du vide, la fin du monde! Je n'ai plus vu bientôt que son ventre, décroissant comme une lune malade. Et tiens! tiens! à cette heure, il n'y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte, toute noire!» En effet, le tableau, à son tour, avait complètement disparu. Mais le peintre s'était levé, on l'entendit jurer dans la nuit épaisse.

«Nom de Dieu, ça ne fait rien... Je vais m'y remettre...» Christine, qui, elle aussi, avait quitté sa chaise, et contre laquelle il se heurtait, l'interrompit.

«Prends garde, j'allume la lampe.» Elle l'alluma, elle reparut très pâle, jetant vers le tableau un regard de crainte et de haine. Eh quoi! il ne partait pas, l'abomination recommençait!

«Je vais m'y remettre, répéta Claude, et il me tuera, et il tuera ma femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d'oeuvre, nom de Dieu!» Christine alla se rasseoir, on revint près de Jacques, qui s'était découvert, une fois encore, du tâtonnement égaré de ses petites mains. Il soufflait toujours, inerte, la tête enfoncée dans l'oreiller, pareille à un poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses craintes. La mère semblait hébétée, le père retournait déjà devant sa toile, l'oeuvre à créer, dont l'illusion passionnée combattait en lui la réalité douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa chair.

Le lendemain matin, Claude achevait de s'habiller, lorsqu'il entendit la voix effarée de Christine. Elle aussi venait de s'éveiller en sursaut, du lourd sommeil qui l'avait engourdie sur la chaise, pendant qu'elle gardait le malade.

«Claude! Claude! vois donc... Il est mort.» Il accourut, les yeux gros, trébuchant, sans comprendre, répétant d'un air de profonde surprise:

«Comment, il est mort?» Un instant, ils restèrent béants au-dessus du lit. Le pauvre être, sur le dos, avec sa tête trop grosse d'enfant du génie, exagérée jusqu'à l'enflure des crétins, ne paraissait pas avoir bougé depuis la veille; seulement, sa bouche élargie, décolorée, ne soufflait plus, et ses yeux vides s'étaient ouverts. Le père le toucha, le trouva d'un froid de glace. «C'est vrai, il est mort.» Et leur stupeur était telle, qu'un instant encore ils demeurèrent les yeux secs, uniquement frappés de la brutalité de l'aventure, qu'ils jugeaient incroyable.

Puis, les genoux cassés, Christine s'abattit devant le lit; et elle pleurait à grands sanglots, qui la secouaient toute, les bras tordus, le front au bord du matelas. Dans ce premier moment terrible, son désespoir s'aggravait surtout d'un poignant remords, celui de ne l'avoir pas aimé assez, le pauvre enfant. Une vision rapide déroulait les jours, chacun d'eux lui apportait un regret, des paroles mauvaises, des caresses différées, des rudesses même parfois. Et c'était fini, jamais plus elle ne le dédommagerait du vol qu'elle lui avait fait de son coeur. Lui qu'elle trouvait si désobéissant, il venait de trop obéir. Elle lui avait tant de fois répété, quand il jouait: «Tiens-toi tranquille, laisse travailler ton père!» qu'à la fin il était sage, pour longtemps. Cette idée la suffoqua, chaque sanglot lui arrachait un cri sourd.

Claude s'était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares, qu'il essuyait régulièrement, d'un revers de main. Et, quand il passait devant le petit cadavre, il ne pouvait s'empêcher de lui jeter un regard.

Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une puissance. D'abord, il résista, l'idée confuse se précisait, finissait par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile, commença une étude de l'enfant mort. Pendant les premières minutes, ses larmes l'empêchèrent de voir, noyant tout d'un brouillard: il continuait de les essuyer, s'entêtait d'un pinceau tremblant.

Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main; et, bientôt, il n'y eut plus là son fils glacé, il n'y eut qu'un modèle, un sujet dont l'étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de la tête, ce ton de cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout l'excitait, le chauffait d'une flamme. Il se reculait, se complaisait, souriait vaguement à son oeuvre.

Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi à la besogne. Alors, reprise d'un accès de larmes, elle dit seulement:

«Ah! tu peux le peindre, il ne bougera plus!» Durant cinq heures, Claude travailla. Et, le surlendemain, lorsque Sandoz le ramena du cimetière, après l'enterrement, il frémit de pitié et d'admiration devant la petite toile.

C'était un des bons morceaux de jadis, un chef-d'oeuvre de clarté et de puissance, avec une immense tristesse en plus, la fin de tout, la vie mourant de la mort de cet enfant.

Mais Sandoz, qui se récriait, plein d'éloges, resta saisi d'entendre Claude lui dire: «Vrai, tu aimes ça?... Alors, tu me décides. Puisque l'autre machine n'est pas prête, je vais envoyer ça au Salon.»

X

La veille, Claude avait porté l'Enfant mort au Palais de l'Industrie, lorsqu'il rencontra Fagerolles, un matin qu'il vaguait du côté du parc Monceau.

«Comment! c'est toi, mon vieux! s'écria cordialement ce dernier. Et qu'est-ce que tu deviens, qu'est-ce que tu fais? On se voit si peu!» Puis, lorsque l'autre lui eut parlé de son envoi au Salon, de cette petite toile, dont il était plein, il ajouta:

«Ah! tu as envoyé, mais alors je vais te faire recevoir ça. Tu sais que, cette année, je suis candidat au jury.» En effet, dans le tumulte et l'éternel mécontentement des artistes, après des tentatives de réformes vingt fois reprises, puis abandonnées, l'administration venait de confier aux exposants le droit d'élire eux-mêmes les membres du jury d'admission et cela bouleversait le monde de la peinture et de la sculpture, une véritable fièvre électorale s'était déclarée, les ambitions, les coteries, les intrigues, toute la basse cuisine qui déshonore la politique. «Je t'emmène, continua Fagerolles. Il faut que tu visites mon installation, mon petit hôtel, où tu n'as pas encore mis les pieds, malgré tes promesses... C'est là, tout près, au coin de l'avenue de Villiers.» Et Claude, dont il avait pris gaiement le bras, dut le suivre. Il était envahi d'une lâcheté, cette idée que son ancien camarade pourrait le faire recevoir l'emplissait à la fois de honte et de désir. Sur l'avenue, devant le petit hôtel, il s'arrêta, pour en regarder la façade, un découpage coquet et précieux d'architecte, la reproduction exacte d'une maison Renaissance de Bourges, avec les fenêtres à meneaux, la tourelle d'escalier, le toit historié de plomb. C'était un vrai bijou de fille; et il demeura surpris, lorsque, en se retournant, il aperçut, à l'autre bord de la chaussée, l'hôtel royal d'lrma Bécot, où il avait passé une nuit dont le souvenir lui restait comme un rêve. Vaste, solide, presque sévère, ce dernier gardait une importance de palais, en face de son voisin, l'artiste, réduit à une fantaisie de bibelot.

«Hein? cette Irma, dit Fagerolles, avec une nuance de respect, elle en a, une cathédrale!... Ah! dame, moi, je ne vends que de la peinture!... Entre donc.» L'intérieur était d'un luxe magnifique et bizarre: de vieilles tapisseries, de vieilles armes, un amas de meubles anciens, de curiosités de la Chine et du Japon, dès le vestibule; une salle à manger, à gauche, toute en panneaux de laque, tendue au plafond d'un dragon rouge; un escalier de bois sculpté, où flottaient des bannières, où montaient en panaches des plantes vertes. Mais, en haut, l'atelier surtout était une merveille, assez étroit, sans un tableau, entièrement recouvert de portières d'Orient, occupé d'un bout par une cheminée énorme, dont les chimères portaient la hotte, empli à l'autre bout par un vaste divan sous une tente, tout un monument, des lances soutenant en l'air le dais somptueux des tentures, au-dessus d'un entassement de tapis, de fourrures et de coussins, presque au ras du parquet.

Claude examinait, et une question lui venait aux lèvres, qu'il retint. Est-ce que cela était payé? Décoré de l'année précédente, Fagerolles exigeait, assurait-on, dix mille francs d'un portrait. Naudet, qui, après l'avoir lancé, exploitait maintenant son succès par coupes réglées, ne lâchait pas un de ses tableaux à moins de vingt, trente, quarante mille francs. Les commandes seraient tombées chez lui dru comme grêle, si le peintre n'avait pas affecté le dédain, l'accablement de l'homme dont on se disputait les moindres ébauches. Et, cependant, ce luxe étalé sentait la dette, il n'y avait que des acomptes donnés aux fournisseurs, tout l'argent, cet argent gagné comme à la Bourse, dans les coups de hausse, filait entre les doigts, se dépensait sans qu'on en retrouvât la trace. Du reste, Fagerolles, encore en pleine flamme de cette brusque fortune, ne comptait pas, ne s'inquiétait pas, fort de l'espoir de vendre toujours, de plus en plus cher, glorieux de la grande situation qu'il prenait dans l'art contemporain.

À la fin, Claude remarqua une petite toile sur un chevalet de bois noir, drapé de peluche rouge. C'était tout ce qui traînait du métier, avec un casier à couleurs de palissandre et une boîte de pastel, oubliée sur un meuble.

«Très fin, dit Claude, devant la petite toile, pour être aimable. Et ton Salon, il est envoyé?

--Ah! oui, Dieu merci! Ce que j'ai eu de monde!

Un vrai défilé qui m'a tenu huit jours sur les jambes, du matin au soir... Je ne voulais pas exposer, ça déconsidère.

Naudet, lui aussi, s'y opposait. Mais, que veux-tu? on m'a tant sollicité, tous les jeunes gens désirent me mettre du jury, pour que je les défende... Oh! mon tableau est bien simple. Un déjeuner, comme j'ai nommé ça, deux messieurs et trois dames sous des arbres, les invités d'un château qui ont emporté une collation et qui la mangent dans une clairière... Tu verras, c'est assez original.» Sa voix hésitait, et quand il rencontra les yeux de Claude qui le regardait fixement, il acheva de se troubler, il plaisanta la petite toile, posée sur le chevalet.

«Ça, c'est une cochonnerie que Naudet m'a demandée.

Va, je n'ignore pas ce qui me manque, un peu de ce que tu as de trop, mon vieux... Moi, tu sais, je t'aime toujours, je t'ai encore défendu hier chez les peintres.» Il lui tapait sur les épaules, il avait senti le mépris secret de son ancien maître; et il voulait le reprendre, par ses caresses d'autrefois, des câlineries de gueuse disant: «Je suis une gueuse», pour qu'on l'aime. Ce fut très sincèrement, dans une sorte de déférence inquiète, qu'il lui promit encore de s'employer de tout son pouvoir à la réception de son tableau.

Mais du monde arrivait, plus de quinze personnes entrèrent et sortirent en moins d'une heure: des pères qui amenaient de jeunes élèves, des exposants qui venaient se recommander, des camarades qui avaient à échanger des influences, jusqu'à des femmes qui mettaient leur talent sous la protection de leur charme. Et il fallait voir le peintre faire son métier de candidat, prodiguer les poignées de main, dire à l'un: «C'est si joli votre tableau de cette année, ça me plaît tant!» s'étonner devant un autre: «Comment! vous n'avez pas encore eu de médaille!» répéter à tous: «Ah! si j'en étais, ce que je les ferais marcher!» Il renvoyait les gens ravis, il poussait la porte sur chaque visite d'un air d'amabilité extrême, où perçait le ricanement secret de l'ancien rouleur de trottoirs.

«Hein? crois-tu! dit-il à Claude, dans un moment où ils se retrouvèrent seuls, en ai-je, du temps à perdre avec ces crétins!» Mais, comme il s'approchait de la baie vitrée, il en ouvrit brusquement un des panneaux, et l'on distingua, de l'autre côté de l'avenue, à un des balcons de l'hôtel d'en face, une forme blanche, une femme vêtue d'un peignoir de dentelle, qui levait son mouchoir. Lui-même agita la main, à trois fois. Puis, les deux fenêtres se refermèrent.

Claude avait reconnu Irma; et, dans le silence qui s'était fait, Fagerolles s'expliqua tranquillement.

«Tu vois, c'est commode, on peut correspondre... Nous avons une télégraphie complète. Elle m'appelle, il faut que j'y aille... Ah!, mon vieux, en voilà une qui nous donnerait des leçons!

--Des leçons, de quoi?

--Mais de tout! Un vice, un art, une intelligence!...

Si je te disais que c'est elle qui me fait peindre! oui, parole d'honneur, elle a un flair du succès extraordinaire!...

Et, avec ça, toujours voyou au fond, oh! d'une drôlerie, d'une rage si amusante, quand ça la prend de vous aimer!» Deux petites flammes rouges lui étaient montées aux joues, tandis qu'une sorte de vase remuée troublait un instant ses yeux. Ils s'étaient remis ensemble, depuis qu'ils habitaient l'avenue; on disait même que lui, si adroit, rompu à toutes les farces du pavé parisien, se laissait manger par elle, saigné à chaque instant de quelque somme ronde, qu'elle envoyait sa femme de chambre demander, pour un fournisseur, pour un caprice, pour rien souvent, pour l'unique plaisir de lui vider les poches; et cela expliquait en partie la gêne où il était, sa dette grandissante, malgré le mouvement continu qui enflait la cote de ses toiles. D'ailleurs, il n'ignorait pas qu'il était chez elle le luxe inutile, une distraction de femme aimant la peinture, prise derrière le dos des messieurs sérieux, payant en maris. Elle en plaisantait, il y avait entre eux comme le cadavre de leur perversité, un ragoût de bassesse, qui le faisait rire et s'exciter lui-même de ce rôle d'amant de coeur, oublieux de tout l'argent qu'il donnait! Claude avait remis son chapeau. Fagerolles piétinait, jetant des regards d'inquiétude vers l'hôtel d'en face.

«Je ne te renvoie pas, mais tu vois, elle m'attend...

Eh bien, c'est convenu, ton affaire est faite, à moins qu'on ne me nomme pas... Viens donc au Palais de l'Industrie, le soir du dépouillement. Oh! une bousculade, un vacarme! et, du reste, tu saurais tout de suite si tu dois compter sur moi.» D'abord, Claude jura qu'il ne se dérangerait point. Cette protection de Fagerolles lui était lourde; et il n'avait pourtant qu'une peur, au fond, celle que le terrible gaillard ne tînt pas sa promesse, par lâcheté devant l'insuccès.

Puis, le jour du vote, il ne put demeurer en place, il s'en alla rôder aux Champs-Élysées, en se donnant le prétexte d'une longue promenade. Autant là qu'ailleurs; car il avait cessé tout travail, dans l'attente inavouée du Salon, et il recommençait ses interminables courses à travers Paris. Lui, ne pouvait voter, puisqu'il fallait avoir été reçu au moins une fois. Mais, à plusieurs reprises, il passa devant le Palais de l'Industrie, dont le trottoir l'intéressait, avec sa turbulence, son défilé d'artistes électeurs, que s'arrachaient des hommes en bourgerons sales, criant les listes, une trentaine de listes, de toutes les coteries, de toutes les opinions, la liste des ateliers de l'École, la liste libérale, intransigeante, de conciliation, des jeunes, des dames. On eût dit, au lendemain d'une émeute, la folie du scrutin, à la porte d'une section.

Le soir, dès quatre heures, lorsque le vote fut terminé, Claude ne résista pas à la curiosité de monter voir.