L'Œuvre

Chapter 12

Chapter 123,812 wordsPublic domain

«Où est-ce, à la fin? demanda Sandoz impatient.

Conduis-nous.» Jory prit la tête, suivi de la bande. Il fallut faire le coup de poing à la porte de la dernière salle, pour entrer.

Mais Claude, resté en arrière, entendait toujours monter les rires, une clameur grandissante, le roulement d'une marée qui allait battre son plein. Et, comme il pénétrait enfin dans la salle, il vit une masse énorme, grouillante, confuse, en tas, qui s'écrasait devant le tableau. Tous les rires s'enflaient, s'épanouissaient, aboutissaient là. C'était de son tableau qu'on riait.

«Hein? répéta Jory, triomphant, en voilà un succès!»

Gagnière, intimidé, honteux comme si on l'eût giflé lui-même, murmura:

«Trop de succès... J'aimerais mieux autre chose.

--Es-tu bête! reprit Jory dans un élan de conviction exaltée. C'est le succès, ça... Qu'est-ce que ça fiche qu'ils rient! Nous voilà lancés, demain tous les journaux parleront de nous.

--Crétins!» lâcha seulement Sandoz, la voix étranglée de douleur.

Fagerolles se taisait, avec la tenue désintéressée et digne d'un ami de la famille qui suit un convoi. Et, seule, Irma restait souriante, trouvant ça drôle; puis, d'un geste caressant, elle s'appuya contre l'épaule du peintre hué, elle le tutoya et lui souffla doucement dans l'oreille: «Faut pas te faire de la bile, mon petit. C'est des bêtises, on s'amuse tout de même.» Mais Claude demeurait immobile. Un grand froid le glaçait. Son coeur s'était arrêté un moment, tant la déception venait d'être cruelle. Et, les yeux élargis, attirés et fixés par une force invincible, il regardait son tableau, il s'étonnait, le reconnaissait à peine, dans cette salle. Ce n'était certainement pas la même oeuvre que dans son atelier. Elle avait jauni sous la lumière blafarde de l'écran de toile; elle semblait également diminuée, plus brutale et plus laborieuse à la fois; et, soit par l'effet des voisinages, soit à cause du nouveau milieu, il en voyait du premier regard tous les défauts, après avoir vécu des mois aveuglé devant elle. En quelques coups, il la refaisait, reculait les plans, redressait un membre, changeait la valeur d'un ton. Décidément, le monsieur au veston de velours ne valait rien, empâté, mal assis; la main seule était belle. Au fond, les deux petites lutteuses, la blonde, la brune, restées trop à l'état d'ébauche, manquaient de solidité, amusantes uniquement pour des yeux d'artiste.

Mais il était content des arbres, de la clairière ensoleillée; et la femme nue, la femme couchée sur l'herbe, lui apparaissait supérieure à son talent même, comme si un autre l'avait peinte et qu'il ne l'eût pas connue encore, dans ce resplendissement de vie.

Il se tourna vers Sandoz, il dit simplement:

«Ils ont raison de rire, c'est incomplet... N'importe, la femme est bien! Bongrand ne s'est pas fichu de moi.» Son ami s'efforçait de l'emmener, mais il s'entêtait, il se rapprocha au contraire. Maintenant qu'il avait jugé son oeuvre, il écoutait et regardait la foule. L'explosion continuait, s'aggravait dans une gamme ascendante de fous rires. Dès la porte, il voyait se fendre les mâchoires des visiteurs, se rapetisser les yeux, s'élargir le visage; et c'étaient des souffles tempétueux d'hommes gras, des grincements rouillés d'hommes maigres, dominés par les petites flûtes aiguës des femmes. En face, contre la cimaise, des jeunes gens se renversaient comme si on leur avait chatouillé les côtes. Une dame venait de se laisser tomber sur une banquette, les genoux serrés, étouffant, tâchant de reprendre haleine dans son mouchoir. Le bruit de ce tableau si drôle devait se répandre, on se ruait des quatre coins du Salon, des bandes arrivaient, se poussaient, voulaient en être. «Où donc? Là-bas! Oh! cette farce!» Et les mots d'esprit pleuvaient plus drus qu'ailleurs, c'était le sujet surtout qui fouettait la gaieté: on ne comprenait pas, on trouvait ça insensé, d'une cocasserie à se rendre malade. «Voilà, la dame a trop chaud, tandis que le monsieur a mis sa veste de velours, de peur d'un rhume.

--Mais non, elle est déjà bleue, le monsieur l'a retirée d'une mare, et il se repose à distance, en se bouchant le nez.--Pas poli, l'homme! il pourrait nous montrer son autre figure.--Je vous dis que c'est un pensionnat de jeunes filles en promenade: regardez les deux qui jouent à saute-mouton.--Tiens! un savonnage: les chairs sont bleues, les arbres sont bleus, pour sûr qu'il l'a passé au bleu, son tableau!» Ceux qui ne riaient pas entraient en fureur: ce bleuissement, cette notation nouvelle de la lumière semblaient une insulte. Est-ce qu'on laisserait outrager l'art? De vieux messieurs brandissaient des cannes. Un personnage grave s'en allait, vexé, en déclarant à sa femme qu'il n'aimait pas les mauvaises plaisanteries.

Mais un autre, un petit homme méticuleux, ayant cherché dans le catalogue l'explication du tableau, pour l'instruction de sa demoiselle, et lisant à voix haute le titre: _Plein air_, ce fut autour de lui une reprise formidable, des cris, des huées. Le mot courait, on le répétait, on le commentait: plein air, oh! oui, plein air, le ventre à l'air, tout en l'air, tra-la-la-laire! Cela tournait au scandale, la foule grossissait encore, les faces se congestionnaient dans la chaleur croissante, chacune avec la bouche ronde et bête des ignorants qui jugent de la peinture, exprimant à elles toutes la somme d'âneries, de réflexions saugrenues, de ricanements stupides et mauvais, que la vue d'une oeuvre originale peut tirer à l'imbécillité bourgeoise.

Et, à ce moment, comme dernier coup, Claude vit reparaître Dubuche, qui traînait les Margaillan. Dès qu'il arriva devant le tableau, l'architecte, embarrassé, pris d'une honte lâche, voulut presser le pas, emmener son monde, en affectant de n'avoir aperçu ni la toile ni ses amis. Mais déjà l'entrepreneur s'était planté sur ses courtes jambes, écarquillant les yeux, lui demandant très haut, de sa grosse voix rauque:

«Dites donc, quel est le sabot qui a fichu ça?» Cette brutalité bon enfant, ce cri d'un parvenu millionnaire qui résumait la moyenne de l'opinion, redoubla l'hilarité; et lui, flatté de son succès, les côtes chatouillées par l'étrangeté de cette peinture, partit à son tour, mais d'un rire tel, si démesuré, si ronflant, au fond de sa poitrine grasse, qu'il dominait tous les autres. C'était l'alléluia, l'éclat final des grandes orgues.

«Emmenez ma fille», dit la pâle Mme Margaillan à l'oreille de Dubuche.

Il se précipita, dégagea Régine, qui avait baissé les paupières; et il déployait des muscles vigoureux, comme s'il eût sauvé ce pauvre être d'un danger de mort. Puis, ayant quitté les Margaillan à la porte, après des poignées de main et des saluts d'homme du monde, il revint vers ses amis, il dit carrément à Sandoz, à Fagerolles et à Gagnière:

«Que voulez-vous? ce n'est pas ma faute... Je l'avais prévenu que le public ne comprendrait pas. C'est cochon, oui, vous aurez beau dire, c'est cochon!--Ils ont hué Delacroix, interrompit Sandoz, blanc de rage, les poings serrés. Ils ont tué Courbet. Ah! race ennemie, stupidité de bourreaux! Gagnière, qui partageait maintenant cette rancune d'artiste, se fâchait au souvenir de ses batailles des concerts Pas de loup, chaque dimanche pour la vraie musique.

«Et ils sifflent Wagner, ce sont les mêmes; je les reconnais... Tenez! ce gros, là-bas...» Il fallut que Jory le retînt. Lui, aurait excité la foule.

Il répétait que c'était fameux, qu'il y avait là pour cent mille francs de publicité. Et Irma, lâchée encore, venait de retrouver dans la cohue deux amis à elle, deux jeunes boursiers, qui étaient parmi les plus acharnés blagueurs, et qu'elle endoctrinait, qu'elle forçait à trouver ça très bien, en leur donnant des tapes sur les doigts.

Mais Fagerolles n'avait pas desserré les dents. Il examinait toujours la toile, il jetait des coups d'oeil sur le public. Avec son flair de Parisien et sa conscience souple de gaillard adroit, il se rendait compte du malentendu; et, vaguement, il sentait déjà ce qu'il faudrait pour que cette peinture fît la conquête de tous, quelques tricheries peut-être, des atténuations, un arrangement du sujet, un adoucissement de la facture. L'influence que Claude avait eue sur lui persistait: il en restait pénétré, à jamais marqué. Seulement, il le trouvait archi-fou d'exposer une pareille chose. N'était-ce pas stupide de croire à l'intelligence du public? À quoi bon cette femme nue avec ce monsieur habillé? Que voulaient dire les deux petites lutteuses du fond? Et les qualités d'un maître, un morceau de peinture comme il n'y en avait pas deux dans le Salon! Un grand mépris lui venait de ce peintre admirablement doué, qui faisait rire tout Paris comme le dernier des barbouilleurs.

Ce mépris devint si fort qu'il ne put le cacher davantage.

Il dit, dans un accès d'invincible franchise:

«Ah! écoute, mon cher, tu l'as voulu, c'est toi qui es trop bête.» Claude, en silence, détournant les yeux de la foule, le regarda. Il n'avait point faibli, pâle seulement sous les rires, les lèvres agitées d'un léger tic nerveux: personne ne le connaissait, son oeuvre seule était souffletée. Puis, il reporta un instant les regards sur le tableau, parcourut de là les autres toiles de la salle, lentement. Et, dans le désastre de ses illusions, dans la douleur vive de son orgueil, un souffle de courage, une bouffée de santé et d'enfance, lui vinrent de toute cette peinture si gaiement brave, montant à l'assaut de l'antique routine, avec une passion si désordonnée. Il en était consolé et raffermi, sans remords, sans contrition, poussé au contraire à heurter le public davantage. Certes, il y avait là bien des maladresses, bien des efforts puérils, mais quel joli ton général, quel coup de lumière apporté, une lumière gris d'argent, fine, diffuse, égayée de tous les reflets dansants du plein air! C'était comme une fenêtre brusquement ouverte dans la vieille cuisine au bitume, dans les jus recuits de la tradition, et le soleil entrait, et les murs riaient de cette matinée de printemps! La note claire de son tableau, ce bleuissement dont on se moquait, éclatait parmi les autres. N'était-ce pas l'aube attendue, un jour nouveau qui se levait pour l'art? Il aperçut un critique qui s'arrêtait sans rire, des peintres célèbres, surpris, la mine grave, le père Malgras, très sale, allant de tableau en tableau avec sa moue de fin dégustateur, tombant en arrêt devant le sien, immobile, absorbé. Alors, il se retourna vers Fagerolles, il l'étonna par cette réponse tardive:

«On est bête comme on peut, mon cher, et il est à croire que je resterai bête... Tant mieux pour toi, si tu es un malin!». Tout de suite, Fagerolles lui tapa sur l'épaule, en camarade qui plaisante, et Claude se laissa prendre le bras par Sandoz. On l'emmenait enfin, la bande entière quitta le Salon des Refusés, en décidant qu'on allait passer par la salle de l'architecture; car, depuis un instant, Dubuche, dont on avait reçu un projet de Musée, piétinait et les suppliait d'un regard si humble, qu'il semblait difficile de ne pas lui donner cette satisfaction.

«Ah! dit plaisamment Jory, en entrant dans la salle, quelle glacière! On respire ici.» Tous se découvrirent et s'essuyèrent le front avec soulagement, comme s'ils arrivaient sous la fraîcheur de ombrages, au bout d'une longue course en plein soleil. La salle était vide. Du plafond, tendu d'un écran de toile blanche, tombait une clarté égale, douce et morne, qui se reflétait, pareille à une eau de source immobile, dans le miroir du parquet fortement ciré. Aux quatre murs, d'un rouge déteint, les projets, les grands et les petits châssis, bordés de bleu pâle, mettaient les taches lavées de leurs teintes d'aquarelle. Et seul, absolument seul au milieu de ce désert, un monsieur barbu se tenait debout devant un projet d'Hospice, plongé dans une contemplation profonde. Trois dames parurent, s'effacèrent, traversèrent en fuyant à petits pas pressés.

Déjà Dubuche montrait et expliquait son oeuvre aux camarades. C'était un seul châssis, une pauvre petite salle de Musée, qu'il avait envoyée par hâte ambitieuse, en dehors des usages, et contre la volonté de son patron, qui pourtant la lui avait fait recevoir, se croyant engagé d'honneur.

«Est-ce que c'est pour loger les tableaux de l'école du plein air, ton Musée?» demanda Fagerolles sans rire.

Gagnière admirait, d'un branle de la tête, en songeant à autre chose; tandis que Claude et Sandoz, par amitié, examinaient et s'intéressaient sincèrement.

«Eh! ce n'est pas mal, mon vieux, dit le premier. Les ornements sont encore d'une tradition joliment bâtarde...

N'importe, ça va!» Jory, impatient, finit par l'interrompre.

«Ah! filons, voulez-vous? Moi, je m'enrhume.» La bande reprit sa marche. Mais le pis était que, pour couper au plus court, il leur fallait traverser tout le Salon officiel; et ils s'y résignèrent, malgré le serment qu'ils avaient fait de n'y pas mettre les pieds, par protestation.

Fendant la foule, avançant avec raideur, ils suivirent l'enfilade des salles, en jetant à droite et à gauche des regards indignés. Ce n'était plus le gai scandale de leur Salon à eux, les tons clairs, la lumière exagérée du soleil.

Des cadres d'or pleins d'ombre se succédaient, des choses gourmées et noires, des nudités d'atelier jaunissant sous des jours de cave, toute la défroque classique, l'histoire, le genre, le paysage, trempés ensemble au fond du même cambouis de la convention. Une médiocrité uniforme suintait des oeuvres, la salissure boueuse du ton qui les caractérisait, dans cette bonne tenue d'un art au sang pauvre et dégénéré. Et ils pressaient le pas, et ils galopaient pour échapper à ce règne encore debout du bitume, condamnant tout en bloc avec leur belle injustice de sectaires, criant qu'il n'y avait là rien, rien, rien; Enfin, ils s'échappèrent, et ils descendaient au jardin, lorsqu'ils rencontrèrent Mahoudeau et Chaîne. Le premier se jeta dans les bras de Claude.

«Ah! mon cher, ton tableau, quel tempérament!» Le peintre, tout de suite, loua la Vendangeuse.

«Et toi, dis donc, tu leur en as fichu par la tête, un morceau!» Mais la vue de Chaîne, auquel personne ne parlait de sa Femme adultère, et qui errait silencieux, l'apitoya. Il trouvait une mélancolie profonde à l'exécrable peinture à la vie manquée de ce paysan, victime des admirations bourgeoises. Toujours il lui donnait la joie d'un éloge.

Il le secoua amicalement, il cria:

«Très bien aussi, votre machine... Ah! mon gaillard, le dessin ne vous fait pas peur!--non, bien sûr!» déclara Chaîne, dont la face s'était empourprée de vanité, sous les broussailles noires de sa barbe.

Mahoudeau et lui se joignirent à la bande; et le premier demanda aux autres s'ils avaient vu le Semeur, de Chambouvard. C'était inouï, le seul morceau de sculpture du Salon. Tous le suivirent dans le jardin, que la foule envahissait maintenant.

«Tiens! reprit Mahoudeau, en s'arrêtant au milieu de l'allée centrale, il est justement devant son Semeur, Chambouvard.» En effet, un homme obèse était là, campé fortement sur ses grosses jambes, et s'admirant. La tête dans les épaules, il avait une face épaisse et belle d'idole hindoue.

On le disait fils d'un vétérinaire des environs d'Amiens.

À quarante-cinq ans, il était déjà l'auteur de vingt chefs-d'oeuvre, des statues simples et vivantes, de la chair bien moderne, pétrie par un ouvrier de génie, sans raffinement; et cela au hasard de la production, donnant ses oeuvres comme un champ donne son herbe, bon un jour, mauvais le lendemain, dans l'ignorance absolue de ce qu'il créait. Il poussait le manque de sens critique jusqu'à ne pas faire de distinction, entre les fils les plus glorieux de ses mains, et les détestables magots qu'il lui arrivait de bâcler parfois. Sans fièvre nerveuse, sans un doute, toujours solide et convaincu, il avait un orgueil de Dieu.

«Étonnant, le semeur! murmura Claude, et quelle bâtisse, et quel geste!» Fagerolles, qui n'avait pas regardé la statue s'amusait beaucoup du grand homme et de la queue de jeunes disciples béants, qu'il traînait d'ordinaire à sa suite.

«Regardez-les donc, ils communient, ma parole!... Et lui, hein? quelle bonne tête de brute, transfigurée dans la contemplation de son nombril!» Seul et à l'aise au milieu de la curiosité de tous, Chambouvard s'ébahissait, de l'air foudroyé d'un homme qui s'étonne d'avoir enfanté une pareille oeuvre. Il semblait la voir pour la première fois, il n'en revenait point. Puis, un ravissement noya sa face large, il dodelina de la tête, il éclata d'un rire doux et invincible, en répétant à dix reprises:

«C'est comique... c'est comique...» Toute sa queue derrière lui, se pâmait, tandis qu'il n'imaginait rien d'autre, pour dire l'adoration où il était de lui-même.

Mais il y eut un léger émoi: Bongrand, qui se promenait, les mains derrière le dos, les yeux vagues, venait de tomber sur Chambouvard; et le public, s'écartant, chuchotait, s'intéressait à la poignée de main échangée par les deux artistes célèbres, l'un court et sanguin, l'autre grand et frissonnant. On entendit des mots de bonne camaraderie: «Toujours des merveilles! Parbleu! Et vous, rien cette année? Non, rien. Je me repose, je cherche.

Allons donc! farceur; ça vient tout seul. Adieu! Adieu!» Déjà, Chambouvard, accompagné de sa cour, s'en allait lentement au travers de la foule, avec des regards de monarque heureux de vivre; pendant que Bongrand, qui avait reconnu Claude et ses amis, s'approchait d'eux, les mains fébriles, et leur désignait le sculpteur d'un mouvement nerveux du menton, en disant: «En voilà un gaillard que j'envie! Toujours croire qu'on fait des chefs-d'oeuvre!» Il complimenta Mahoudeau de sa Vendangeuse, se montra paternel pour tous, avec sa large bonhomie, son abandon de vieux romantique rangé, décoré. Puis, s'adressant à Claude:

«Eh bien, qu'est-ce que je vous disais? Vous avez vu, là-haut... Vous voici passé chef d'école.--Ah! oui, répondit Claude, ils m'arrangent... C'est vous, notre maître à tous.» Bongrand eut un geste de vague souffrance, et il se sauva, en disant: «Taisez-vous donc! je ne suis pas même mon maître!» Un moment encore, la bande erra dans le jardin. On était retourné voir la Vendangeuse, lorsque Jory s'aperçut que Gagnière n'avait plus Irma Bécot à son bras. Ce dernier fut stupéfait: où diable pouvait-il l'avoir perdue? Mais quand Fagerolles lui eut conté qu'elle s'en était allée dans la foule, avec deux messieurs, il se tranquillisa; et il suivit les autres, plus léger, soulagé de cette bonne fortune qui l'ahurissait.

Maintenant, on ne circulait qu'avec peine. Tous les bancs étaient pris d'assaut, des groupes barraient les allées, où la marche lente des promeneurs s'arrêtait, refluait sans cesse autour des bronzes et des marbres à succès. Du buffet encombré sortait un gros murmure, un bruit de soucoupes et de cuillers, qui s'ajoutait au frisson vivant de l'immense nef. Les moineaux étaient remontés dans là forêt des charpentes de fonte, on entendait leurs petits cris aigus, le piaillement dont ils saluaient le soleil à son déclin, sous les vitres chaudes. Il faisait lourd, une tiédeur humide de serre, un air immobile, affadi d'une odeur de terreau fraîchement remué. Et, dominant cette houle du jardin, le fracas des salles du premier étage, le roulement des pieds sur les planchers de fer, ronflait toujours, avec sa clameur de tempête battant la côte.

Claude, qui percevait nettement ce grondement d'orage, finissait par n'avoir que lui, déchaîné et hurlant, dans les oreilles. C'étaient des gaietés de la foule, dont les huées et les rires soufflaient en ouragan devant son tableau. Il eut un geste énervé, il s'écria:

«Ah! çà, qu'est-ce que nous fichons, ici? Moi, je ne prends rien au buffet, ça pue l'Institut... Allons boire une chope dehors, voulez-vous?» Tous sortirent, les jambes cassées, la face tirée et méprisante. Dehors, ils respirèrent bruyamment, d'un air de délices, en rentrant dans la bonne nature printanière.

Quatre heures sonnaient à peine, le soleil oblique enfilait les Champs-Élysées; et tout flambait, les queues serrées des équipages, les feuillages neufs des arbres, les gerbes des bassins qui jaillissaient et s'envolaient en une poussière d'or. D'un pas de flatterie, ils descendirent, hésitèrent, s'échouèrent enfin dans un petit café, le Pavillon de la Concorde, à gauche, avant la place. La salle était si étroite qu'ils s'attablèrent au bord de la contre-allée, malgré le froid tombant de la voûte des feuilles; déjà touffue et noire. Mais, après les quatre rangées de marronniers, au-delà de cette bande d'ombre verdâtre, ils avaient devant eux la chaussée ensoleillée de l'avenue, ils y voyaient passer Paris à travers une gloire, les voitures aux roues rayonnantes comme des astres, les grands omnibus jaunes plus dorés que des chars de triomphe, des cavaliers dont les montures semblaient jeter des étincelles, des piétons qui se transfiguraient et resplendissaient dans la lumière.

Et, durant près de trois heures, en face de sa chope restée pleine, Claude parla, discuta, dans une fièvre croissante, le corps brisé, la tête grosse de toute la peinture qu'il venait de voir. C'était, avec les camarades, l'habituelle sortie du Salon, que, cette année-là, passionnait davantage encore la mesure libérale de l'Empereur: un flot montant de théories, une griserie d'opinions extrêmes qui rendait les langues pâteuses, toute la passion de l'art dont brûlait leur jeunesse.

«Eh bien, quoi? criait-il, le public rit, il faut faire l'éducation du public... Au fond, c'est une victoire. Enlevez deux cents toiles grotesques, et notre Salon enfonce le leur. Nous avons la bravoure et l'audace, nous sommes l'avenir... Oui, oui, on verra plus tard, nous le tuerons, leur Salon. Nous y entrerons en conquérants, à coups de chefs-d'oeuvre... Ris donc, ris donc, grande bête de Paris, jusqu'à ce que tu tombes à nos genoux!» Et, s'interrompant, il montrait d'un geste prophétique l'avenue triomphale, où roulaient dans le soleil, le luxe et la joie de la ville. Son geste s'élargissait, descendait jusqu'à la place de la Concorde, qu'on apercevait en écharpe, sous les arbres, avec une de ses fontaines dont les nappes ruisselaient, un bout fuyant de ses balustrades, et deux de ses statues, Rouen aux mamelles géantes, Lille qui avance l'énormité de son pied nu.

«Le plein air, ça les amuse! reprit-il. Soit! puisqu'ils le veulent, le plein air, l'école du plein air!... Hein? c'était entre nous, ça n'existait pas, hier, en dehors de quelques peintres. Et voilà qu'ils lancent le mot, ce sont eux qui fondent l'école... Oh! je veux bien, moi. Va pour l'école du plein air!» Jory s'allongeait des claques sur les cuisses.

«Quand je te disais! J'étais sûr, avec mes articles, de les forcer à mordre, ces crétins! Ce que nous allons les embêter, maintenant!» Mahoudeau chantait victoire, lui aussi, en ramenant continuellement sa Vendangeuse, dont il expliquait les hardiesses à Chaîne silencieux, qui seul écoutait; tandis que Gagnière, avec la raideur des timides lâchés au travers de la théorie pure, parlait de guillotiner l'Institut; et Sandoz, par sympathie enflammée de travailleur, et Dubuche, cédant à la contagion de ses amitiés révolutionnaires, s'exaspéraient, tapaient sur la table, avalaient Paris, dans chaque gorgée de bière. Très calme, Fagerolles gardait son sourire. Il les avait suivis par amusement, par le singulier plaisir qu'il trouvait à pousser les camarades dans des farces qui tourneraient mal. Pendant qu'il fouettait leur esprit de révolte, il prenait justement la ferme résolution de travailler désormais à obtenir le prix de Rome: cette journée le décidait, il jugeait imbécile de compromettre son talent davantage.

Le soleil baissait à l'horizon, il n'y avait plus qu'un flot descendant de voitures, le retour du Bois, dans l'or pâli du couchant. Et la sortie du Salon devait s'achever, une queue défilait, des messieurs à tête de critique, ayant chacun un catalogue sous le bras.