Chapter 11
Saisi, immobile de joie, lui la regarda se dévêtir. Il la retrouvait. La vision rapide, tant de fois évoquée, redevenait vivante. C'était cette enfance, grêle encore, mais si souple, d'une jeunesse si fraîche; et il s'étonnait de nouveau: où cachait-elle cette gorge épanouie, qu'on ne soupçonnait point sous la robe? Il ne parla pas non plus, il se mit à peindre, dans le silence recueilli qui s'était fait. Durant trois longues heures, il se rua au travail, d'un effort si viril, qu'il acheva d'un coup une ébauche superbe du corps entier. Jamais la chair de la femme ne l'avait grisé de la sorte, son coeur battait comme devant une nudité religieuse. Il ne s'approchait point, il restait surpris de la transfiguration du visage, dont les mâchoires un peu massives et sensuelles s'étaient noyées sous l'apaisement tendre du front et des joues. Pendant les trois heures, il ne remua pas, elle ne souffla pas, faisant le don de sa pudeur, sans un frisson, sans une gêne. Tous deux sentaient que, s'ils disaient une seule phrase, une grande honte leur viendrait. Seulement, de temps à autre, elle ouvrait ses yeux clairs, les fixait sur un point vague de l'espace, restait ainsi un instant sans qu'il pût rien y lire de ses pensées, puis les refermait, retombait dans son néant de beau marbre, avec le sourire mystérieux et figé de la pose.
Claude, d'un geste, dit qu'il avait fini; et, redevenu gauche, il bouscula une chaise pour tourner le dos plus vite; tandis que, très rouge, Christine quittait le divan.
En hâte, elle se rhabilla, dans un grelottement brusque, prise d'un tel émoi, qu'elle s'agrafait de travers, tirant ses manches, remontant son col, pour ne plus laisser un seul coin de sa peau nue. Et elle était contre le mur, ne se décidait pas à risquer un regard. Pourtant, il revint vers elle, ils se contemplèrent, hésitants, étranglés d'une émotion qui les empêcha encore de parler. Était-ce donc de la tristesse, une tristesse infinie, inconsciente et innommée? car leurs paupières se gonflèrent de larmes, comme s'ils venaient de gâter leur existence, de toucher le fond de la misère humaine. Alors, attendri et navré, ne trouvant rien, pas même un remerciement, il la baisa au front.
V
Le 15 mai, Claude, qui était rentré la veille de chez Sandoz à trois heures du matin, dormait encore, vers neuf heures, lorsque Mme Joseph lui monta un gros bouquet de lilas blancs, qu'un commissionnaire venait d'apporter.
Il comprit, Christine lui fêtait à l'avance le succès de son tableau; car c'était un grand jour pour lui, l'ouverture du Salon des Refusés, créé de cette année-là, et où allait être exposée son oeuvre, repoussée par le jury du Salon officiel.
Cette pensée tendre, ces lilas frais et odorants, qui l'éveillaient, le touchèrent beaucoup, comme s'ils étaient le présage d'une bonne journée. En chemise, nu-pieds, il les mit dans son pot à eau, sur la table. Puis, les yeux enflés de sommeil, effaré, il s'habilla, en grondant d'avoir dormi si tard. La veille, il avait promis à Dubuche et à Sandoz de les prendre, dès huit heures, chez ce dernier, pour se rendre tous les trois ensemble au Palais de l'Industrie, où l'on trouverait le reste de la bande. Et il était déjà en retard d'une heure! Mais, justement, il ne pouvait plus mettre la main sur rien, dans son atelier, en déroute depuis le départ de la grande toile. Pendant cinq minutes, il chercha ses souliers, à genoux parmi de vieux châssis. Des parcelles d'or s'envolaient; car, ne sachant où se procurer l'argent d'un cadre, il avait fait ajuster quatre planches par un menuisier du voisinage, et il les avait dorées lui-même, avec son amie, qui s'était révélée comme une doreuse très maladroite. Enfin, vêtu, chaussé, son chapeau de feutre constellé d'étincelles jaunes, il s'en allait lorsqu'une pensée superstitieuse le ramena vers les fleurs, qui restaient seules au milieu de la table. S'il ne baisait point ces lilas, il aurait un affront. Il les baisa, embaumé par leur odeur forte de printemps. Sous la voûte, il donna sa clef à la concierge, comme d'habitude.
«Madame Joseph, je n'y serai pas de la journée.» En moins de vingt minutes, Claude fut rue d'Enfer, chez Sandoz. Mais celui-ci, qu'il craignait de ne plus rencontrer, se trouvait également en retard, à la suite d'une indisposition de sa mère. Ce n'était rien, simplement une mauvaise nuit, qui l'avait bouleversé d'inquiétude.
Rassuré à présent, il lui conta que Dubuche avait écrit de ne pas l'attendre, en leur donnant rendez-vous là-bas.
Tous les deux partirent; et, comme il était près d'onze heures, ils se décidèrent à déjeuner, au fond d'une petite crémerie déserte de la rue Saint-Honoré, longuement, envahis d'une paresse dans leur ardent désir de voir, goûtant une sorte de tristesse attendrie à s'attarder parmi de vieux souvenirs d'enfance.
Une heure sonna, lorsqu'ils traversèrent les Champs-Élysées c'était par une journée exquise, au grand ciel limpide, dont une brise, froide encore, semblait aviver le bleu. Sous le soleil, couleur de blé mûr, les rangées de marronniers avaient des feuilles neuves, d'un vert tendre, fraîchement verni; et les bassins avec leurs gerbes jaillissantes, les pelouses correctement tenues, la profondeur des allées et la largeur des espaces, donnaient au vaste horizon un air de grand luxe. Quelques équipages, rares à cette heure, montaient; pendant qu'un flot de foule, perdu et mouvant comme une fourmilière, s'engouffrait sous l'arcade énorme du Palais de l'Industrie.
Quand ils furent entrés, Claude eut un léger frisson, dans le vestibule géant, d'une fraîcheur de cave, et dont le pavé humide sonnait sous les pieds, ainsi qu'un dallage d'église. Il regarda, à droite et à gauche, les deux escaliers monumentaux, et il demanda avec mépris:
«Dis donc, est-ce que nous allons traverser leur saleté de Salon?»
--Ah! non, fichtre! répondit Sandoz. Filons par le jardin. Il y a, là-bas, l'escalier de l'Ouest qui mène aux Refusés.» Et ils passèrent dédaigneusement entre les petites tables de vendeuses de catalogues. Dans l'écartement d'immenses rideaux de velours rouge, le jardin vitré apparaissait, au-delà d'un porche d'ombre.
À ce moment de la journée, le jardin était presque vide, il n'y avait du monde qu'au buffet, sous l'horloge, la cohue des gens en train de déjeuner là. Toute la foule se trouvait au premier étage, dans les salles; et, seules, les statues blanches bordaient les allées de sable jaune, qui découpaient crûment le dessin vert des gazons. C'était un peuple de marbre immobile, que baignait la lumière diffuse, descendue comme en poussière des vitres hautes.
Au midi, des stores de toile barraient une moitié de la nef, blonde sous le soleil, tachée aux deux bouts par les rouges et les bleus éclatants des vitraux. Quelques visiteurs, harassés déjà, occupaient les chaises et les bancs tout neufs, luisants de peinture; tandis que les vols des moineaux qui habitaient, en l'air, la forêt des charpentes de fonte, s'abattaient avec des petits cris de poursuite, rassurés et fouillant le sable.
Claude et Sandoz affectèrent de marcher vite, sans un coup d'oeil autour d'eux. Un bronze raide et noble, la Minerve d'un membre de l'Institut, les avait exaspérés dès la porte. Mais, comme ils pressaient le pas le long d'une interminable ligne de bustes, ils reconnurent Bongrand, seul, faisant lentement le tour d'une figure couchée, colossale et débordante.
«Tiens! c'est vous! cria-t-il lorsqu'ils lui eurent tendu la main. Je regardais justement la figure de notre ami Mahoudeau, qu'ils ont eu au moins l'intelligence de recevoir et de bien placer...» Et, s'interrompant:
«Vous venez de là-haut?
--Non, nous arrivons», dit Claude.
Alors, très chaudement, il leur parla du Salon des Refusés. Lui, qui était de l'Institut, mais qui vivait à l'écart de ses collègues, s'égayait sur l'aventure: l'éternel mécontentement des peintres, la campagne menée par les petits journaux comme le Tambour, les protestations, les réclamations continues qui avaient enfin troublé l'Empereur; et le coup d'État artistique de ce rêveur silencieux, car la mesure venait uniquement de lui; et l'effarement, le tapage de tous, à la suite de ce pavé tombé dans la mare aux grenouilles.
«Non, continua-t-il, vous n'avez pas idée des indignations, parmi les membres du jury!... Et encore on se méfie de moi, on se tait, quand je suis là!... Toutes les rages sont contre les affreux réalistes. C'est devant eux qu'on fermait systématiquement les portes du temple; c'est à cause d'eux que l'Empereur a voulu permettre au public de réviser le procès; ce sont eux enfin qui triomphent... Ah! j'en entends de belles, je ne donnerais pas cher de vos peaux, jeunes gens!» Il riait de son grand rire, les bras ouverts, comme pour embrasser toute la jeunesse qu'il sentait monter du sol.
«Vos élèves poussent», dit Claude simplement.
D'un geste, Bongrand le fit taire, pris d'une gêne. Il n'avait rien exposé, et toute cette production, au travers de laquelle il marchait, ces tableaux, ses statues, cet effort de création humaine, l'emplissait d'un regret. Ce n'était pas jalousie, car il n'y avait point d'âme plus haute ni meilleure, mais retour sur lui-même, peur sourde d'une lente déchéance, cette peur inavouée qui le hantait.
«Et aux Refusés, lui demanda Sandoz, comment ça marche-t-il?--Superbe! vous allez voir.»
Puis, se tournant vers Claude, lui gardant les deux mains dans les siennes:
«Vous, mon bon, vous êtes un fameux... Écoutez! moi, que l'on dit un malin, je donnerais dix ans de ma vie pour avoir peint votre grande coquine de femme.» Cet éloge, sorti d'une telle bouche, toucha le jeune peintre aux larmes. Enfin, il tenait donc un succès! Il ne trouva pas un mot de gratitude, il parla brusquement d'autre chose, voulant cacher son émotion.
«Ce brave Mahoudeau! mais elle est très bien, sa figure!... Un sacré tempérament, n'est-ce pas?» Sandoz et lui s'étaient mis à tourner autour du plâtre.
Bongrand répondit avec un sourire:
«Oui, oui, trop de cuisses, trop de gorge. Mais regardez les attaches des membres, c'est fin et joli comme tout... Allons, adieu, je vous laisse. Je vais m'asseoir un peu, j'ai les jambes cassées.» Claude avait levé la tête et prêtait l'oreille. Un bruit énorme, qui ne l'avait pas frappé d'abord, roulait dans l'air, avec un fracas continu: c'était une clameur de tempête battant la côte, le grondement d'un assaut infatigable, se ruant de l'infini.
«Tiens! murmura-t-il, qu'est-ce donc?
--Ça, dit Bongrand qui s'éloignait, c'est la foule, là-haut, dans les salles.»
Et les deux jeunes gens, après avoir traversé le jardin, montèrent au Salon des Refusés.
On l'avait fort bien installé, les tableaux reçus n'étaient pas logés plus richement: hautes tentures de vieilles tapisseries aux portes, cimaises garnies de serge verte, de velours rouge, écrans de toile blanche sous vitrées des plafonds; et, dans l'enfilade des salles, le premier aspect était le même, le même or des cadres, les mêmes taches vives des toiles. Mais une gaieté particulière y régnait, un éclat de jeunesse, dont on ne se rendait pas nettement compte d'abord. La foule, déjà compacte, augmentait de minute en minute, car on désertait le Salon officiel, on accourait, fouetté de curiosité, piqué du désir de juger les juges, amusé enfin dès le seuil par la certitude qu'on allait voir des choses extrêmement plaisantes. Il faisait très chaud, une poussière fine montait du plancher, on étoufferait sûrement vers quatre heures.
«Fichtre! dit Sandoz en jouant des coudes, ça ne va pas être commode de manoeuvrer là-dedans et de trouver ton tableau.» Il se hâtait, dans une fièvre de fraternité. Ce jour-là, il ne vivait que pour l'oeuvre et la gloire de son vieux camarade.
«Laisse donc! s'écria Claude, nous arriverons bien. Il ne s'envolera pas, mon tableau!» Et lui, au contraire, affecta de ne pas se presser, malgré l'irrésistible envie qu'il avait de courir. Il levait la tête, regardait. Bientôt, dans la voix haute de la foule qui l'avait étourdi, il distingua des rires légers, contenus encore, que couvraient le roulement des pieds et le bruit des conversations. Devant certaines toiles, des visiteurs plaisantaient. Cela l'inquiéta, car il était d'une crédulité et d'une sensibilité de femme au milieu de ses rudesses révolutionnaires, s'attendant toujours au, martyre, et toujours saignant, toujours stupéfait d'être repoussé et raillé. Il murmura:
«Ils sont gais, ici!
--Dame! c'est qu'il y a de quoi, fit remarquer Sandoz.
Regarde donc ces rosses extravagantes.» Mais, à ce moment, comme ils s'attardaient dans la première salle, Fagerolles, sans les voir, tomba sur eux.
Il eut un sursaut, contrarié sans doute de la rencontre.
Du reste, il se remit tout de suite, très aimable.
«Tiens! je songeais à vous... Je suis là depuis une heure.
--Où ont-ils donc fourré le tableau de Claude? demanda Sandoz.
Fagerolles, qui venait de rester vingt minutes planté devant ce tableau, l'étudiant et étudiant l'impression du public, répondit sans une hésitation:
«Je ne sais pas... Nous allons le chercher ensemble, voulez-vous?» Et il se joignit à eux. Le terrible farceur qu'il était, n'affectait plus autant des allures de voyou, déjà correctement vêtu, toujours d'une moquerie à mordre le monde, mais les lèvres désormais pincées en une moue sérieuse de garçon qui veut arriver. Il ajouta, l'air convaincu:
«C'est moi qui regrette de n'avoir rien envoyé, cette année! Je serais ici avec vous autres, j'aurais ma part du succès... Et il y a des machines étonnantes, mes enfants! Par exemple, ces chevaux...» Il montrait, en face d'eux, la vaste toile, devant laquelle la foule s'attroupait en riant. C'était, disait-on, l'oeuvre d'un ancien vétérinaire, des chevaux grandeur nature lâchés dans un pré, mais des chevaux fantastiques, bleus, violets, roses, et dont la stupéfiante anatomie perçait la peau.
«Dis donc, si tu ne te fichais pas de nous!» déclara Claude, soupçonneux.
Fagerolles joua l'enthousiasme.
«Comment! mais c'est plein de qualités, ça! Il connaît joliment son cheval, le bonhomme! Sans doute, il peint comme un salaud. Qu'est-ce que ça fait, s'il est original et s'il apporte un document?» Son fin visage de fille restait grave. À peine, au fond de ses yeux clairs, luisait une étincelle jeune de moquerie.
Et il ajouta cette allusion méchante, dont lui seul put jouir:
«Ah bien! si tu te laisses influencer par les imbéciles qui rient, tu vas en voir bien d'autres, tout à l'heure!» Les trois camarades, qui s'étaient remis en marche, avançaient avec une peine infinie, au milieu de la houle des épaules. En rentrant dans la seconde salle, ils parcoururent les murs d'un coup d'oeil; mais le tableau cherché ne s'y trouvait pas. Et ce qu'ils virent, ce fut Irma Bécot au bras de Gagnière, écrasés tous les deux contre une cimaise, lui en train d'examiner une petite toile, tandis qu'elle, ravie de la bousculade, levait son museau rose et riait à la cohue.
«Comment! dit Sandoz étonné, elle est avec Gagnière, maintenant?
--Oh! une passade, expliqua Fagerolles d'un air tranquille. L'histoire est si drôle... Vous savez qu'on vient de lui meubler un appartement très chic; oui, ce jeune crétin de marquis, celui dont on parle dans les journaux, vous vous souvenez? Une gaillarde qui ira loin, je l'ai toujours dit!... Mais on a beau la mettre dans des lits armoirés, elle a des rages de lits de sangle, il y a des soirs où il lui faut la soupente d'un peintre. Et c'est ainsi que, lâchant tout, elle est tombée au café Baudequin dimanche, vers une heure du matin. Nous venions de partir, il n'y avait plus là que Gagnière, endormi sur sa chope... Alors, elle a pris Gagnière.» Irma les avait aperçus et leur faisait de loin des gestes tendres. Ils durent s'approcher. Lorsque Gagnière se retourna, avec ses cheveux pâles et sa petite face imberbe, l'air plus falot encore que de coutume, il ne marqua aucune surprise de les trouver dans son dos.
«C'est inouï, murmura-t-il.
--Quoi donc? demanda Fagerolles.
--Mais ce petit chef-d'oeuvre... Et honnête, et naïf, et convaincu!» Il désignait la toile minuscule devant laquelle il s'était absorbé, une toile absolument enfantine, telle qu'un gamin de quatre ans aurait pu la peindre, une petite maison au bord d'un petit chemin, avec un petit arbre à côté, le tout de travers, cerné de traits noirs, sans oublier le tire-bouchon de fumée qui sortait du toit.
Claude avait eu un geste nerveux, tandis que Fagerolles répétait avec flegme:
«Très fin, très fin... Mais ton tableau, Gagnière, où est-il donc?
--Mon tableau? il est là.» En effet, la toile envoyée par lui se trouvait justement près du petit chef-d'oeuvre. C'était un paysage d'un gris perlé, un bord de Seine, soigneusement peint, joli de ton quoiqu'un peu lourd, et d'un parfait équilibre, sans aucune brutalité révolutionnaire.
«Sont-ils assez bêtes d'avoir refusé ça! dit Claude, qui s'était approché avec intérêt. Mais pourquoi, pourquoi, je vous le demande?» En effet, aucune raison n'expliquait le refus du jury.
«Parce que c'est réaliste», dit Fagerolles, d'une voix si tranchante, qu'on ne pouvait savoir s'il blaguait le jury ou le tableau.
Cependant, Irma, dont personne ne s'occupait, regardait fixement Claude, avec le sourire inconscient que la sauvagerie godiche de ce grand garçon lui mettait aux lèvres. Dire qu'il n'avait même pas eu l'idée de la revoir! Elle le trouvait si différent, si drôle, pas en beauté ce jour-là, hérissé, le teint brouillé comme après une grosse fièvre! Et, peinée de son peu d'attention, elle lui toucha le bras, d'un geste familier.
«Dites, n'est-ce pas, en face, un de vos amis qui vous cherche?» C'était Dubuche, qu'elle connaissait, pour l'avoir rencontré une fois au café Baudequin. Il fendait péniblement la foule, les yeux vagues sur le flot des têtes. Mais, tout d'un coup, au moment où Claude tâchait de se faire voir, en gesticulant, l'autre lui tourna le dos et salua très bas un groupe de trois personnes, le père gras et court, la face cuite d'un sang trop chaud, la mère très maigre, couleur de cire, mangée d'anémie, la fille si chétive à dix-huit ans qu'elle avait encore la pauvreté grêle de la première enfance. «Bon! murmura le peintre, le voilà pincé... A-t-il de laides connaissances, cet animal-là! Où a-t-il pêché ces horreurs?» Gagnière, paisiblement, dit les connaître de nom. Le père Margaillan était un gros entrepreneur de maçonnerie, déjà cinq ou six fois millionnaire, et qui faisait sa fortune dans les grands travaux de Paris, bâtissant à lui seul des boulevards entiers. Sans doute Dubuche s'était trouvé en rapport avec lui, par un des architectes dont il redressait les plans. Mais Sandoz, que la maigreur de la jeune fille apitoyait, la jugea d'un mot.
«Ah! le pauvre petit chat écorché! Quelle tristesse!
--Laisse donc! déclara Claude avec férocité, ils ont sur la face tous les crimes de la bourgeoisie, ils suent la scrofule et la bêtise. C'est bien fait... Tiens! notre lâcheur file avec eux. Est-ce assez plat, un architecte? Bon voyage, qu'il nous retrouve!» Dubuche, qui n'avait pas aperçu ses amis, venait d'offrir son bras à la mère et s'en allait, en expliquant les tableaux, le geste débordant d'une complaisance exagérée.
«Continuons, nous autres», dit Fagerolles.
Et, s'adressant à Gagnière: «Sais-tu où ils ont fourré la toile de Claude, toi?
--Moi, non, je la cherchais... Je vais avec vous.
Il les accompagna, il oublia Irma, Bécot contre la cimaise. C'était elle qui avait eu le caprice de visiter le Salon à son bras, et il avait si peu l'habitude de promener ainsi une femme, qu'il la perdait sans cesse en chemin, stupéfait de la retrouver toujours près de lui, ne sachant plus comment ni pourquoi ils étaient ensemble. Elle courut, elle lui reprit le bras, pour suivre Claude, qui passait déjà dans une autre salle, avec Fagerolles et Sandoz.
Alors, ils vaguèrent tous les cinq, le nez en l'air, coupés par une poussée, réunis par une autre, emportés au fil du courant. Une abomination de Chaîne les arrêta, un Christ pardonnant à la femme adultère, de sèches figures taillées dans du bois, d'une charpente osseuse violaçant la peau, et peintes avec de la boue. Mais, à côté, ils admirèrent une très belle étude de femme, vue de dos, les reins saillants, la tête tournée. C'était, le long des murs, un mélange de l'excellent et du pire, tous les genres confondus; les gâteux de l'école historique coudoyant les jeunes fous du réalisme, les simples niais restés dans le tas avec les fanfarons de l'originalité, une Jézabel morte qui semblait avoir pourri au fond des caves de l'École des Beaux-Arts, près de la Dame en blanc, très curieuse vision d'un oeil de grand artiste, un immense Berger regardant la mer, fable, en face d'une petite toile, des Espagnols jouant à la paume, un coup de lumière d'une intensité splendide.
Rien ne manquait dans l'exécrable, ni les tableaux militaires aux soldats de plomb, ni l'Antiquité blafarde, ni le Moyen Âge sabré de bitume. Mais, de cet ensemble incohérent, des paysages surtout, presque tous d'une note sincère et juste, des portraits encore, la plupart très intéressants de facture, il sortait une bonne odeur de jeunesse, de bravoure et de passion. S'il y avait moins de mauvaises toiles au Salon officiel, la moyenne y était à coup sûr plus banale et plus médiocre. On se sentait là dans une bataille, et une bataille gaie, livrée de verve, quand le petit jour luit, que les clairons sonnent, que l'on marche à l'ennemi avec la certitude de le battre avant le coucher du soleil.
Claude, ragaillardi par ce souffle de lutte, s'animait, se fâchait, écoutait maintenant monter les rires du public, l'air provocant, comme s'il eût entendu siffler des balles.
Discrets à l'entrée, les rires sonnaient plus haut, à mesure qu'il avançait. Dans la troisième salle déjà, les femmes ne les étouffaient plus sous leurs mouchoirs, les hommes tendaient le ventre, afin de se soulager mieux. C'était l'hilarité contagieuse d'une foule venue pour s'amuser, s'excitant peu à peu, éclatant à propos d'un rien, égayée autant par les belles choses que par les détestables. On riait moins devant le Christ de Chaîne que devant l'étude de femme, dont la croupe saillante, comme sortie de la toile, paraissait d'un comique extraordinaire. La Dame en blanc, elle aussi, récréait le monde: on se poussait du coude, on se tordait, il se formait toujours là un groupe, la bouche fendue. Et chaque toile avait son succès, des gens s'appelaient de loin pour s'en montrer une bonne, continuellement des mots d'esprit circulaient de bouche en bouche; si bien que Claude, en entrant dans la quatrième salle, manqua gifler une vieille dame dont les gloussements l'exaspéraient.
«Quels idiots! dit-il en se tournant vers les autres. Hein? on a envie de leur flanquer des chefs-d'oeuvre à la tête!», Sandoz s'était enflammé, lui aussi; et Fagerolles continuait à louer très haut les pires peintures, ce qui augmentait la gaieté; tandis que Gagnière, vague au milieu de la bousculade, tirait à sa suite Irma ravie, dont les jupes s'enroulaient aux jambes de tous les hommes.
Mais, brusquement, Jury parut devant eux. Son grand nez rose, sa face blonde de beau garçon resplendissait.
Il fendait violemment la foule, gesticulait, exultait comme d'un triomphe personnel. Dès qu'il aperçut Claude, il cria:
«Ah! c'est toi, enfin! Il y a une heure que je te cherche... Un succès, mon vieux, oh! un succès...
--Quel succès?...
--Le succès de ton tableau, donc!... Viens, il faut que je te montre ça. Non, tu vas voir, c'est épatant!» Claude pâlit, une grosse joie l'étranglait, tandis qu'il feignait d'accueillir la nouvelle avec flegme. Le mot de Bongrand lui revint, il se crut du génie.
«Tiens! bonjour!» continuait Jory, en donnant des poignées de main aux autres.
Et, tranquillement, lui, Fagerolles et Gagnière entouraient Irma qui leur souriait, dans un partage bon enfant, en famille, comme elle disait elle-même.