L'Œuvre

Chapter 10

Chapter 103,640 wordsPublic domain

Dés février, elle agrandit sa courbe, elle tomba droit dans la Seine, qui semblait bouillonner à l'horizon, sous l'approche de ce fer rouge. Mais les grands décors, les grandes féeries de l'espace ne flambaient que les soirs de nuages. Alors, suivant le caprice du vent, c'étaient des mers de soufre battant des rochers de corail, c'étaient des palais et des tours, des architectures entassées, brûlant, s'écroulant, lâchant par leurs brèches des torrents de lave; ou encore, tout d'un coup, l'astre, disparu déjà, couché derrière un voile de vapeurs, perçait ce rempart d'une telle poussée de lumière, que des traits d'étincelles jaillissaient, partaient d'un bout du ciel à l'autre, visibles, ainsi qu'une volée de flèches d'or. Et le crépuscule se faisait, et ils se quittaient avec ce dernier éblouissement dans les yeux, ils sentaient ce Paris triomphal complice de la joie qu'ils ne pouvaient épuiser, à toujours recommencer ensemble cette promenade, le long des vieux parapets de pierre. Un jour enfin, il arriva ce que Claude redoutait, sans le dire. Christine semblait ne plus croire qu'on pût les rencontrer. Qui, du reste, la connaissait? Elle passerait ainsi, éternellement inconnue. Lui, songeait aux camarades, avait parfois un petit frisson en croyant distinguer au loin quelque dos de sa connaissance. Il était travaillé d'une pudeur, l'idée qu'on pourrait dévisager la jeune fille, l'aborder, plaisanter peut-être, lui causait un insupportable malaise. Et, ce jour-là justement, comme elle se serrait à son bras, et qu'ils approchaient du pont des Arts, il tomba sur Sandoz et Dubuche qui descendaient les marches du pont. Impossible de les éviter, on était presque face à face; d'ailleurs, ses amis l'avaient aperçu sans doute, car ils souriaient. Très pâle, il avançait toujours; et il pensa tout perdu, en voyant Dubuche faire un mouvement vers lui; mais déjà Sandoz le retenait, l'emmenait. Ils passèrent d'un air indifférent, ils disparurent dans la cour du Louvre, sans même se retourner. Tous deux venaient de reconnaître l'original de cette tête au pastel, que le peintre cachait avec une jalousie d'amant. Christine, très gaie, n'avait rien remarqué. Claude, le coeur battant à grands coups, lui répondait par des mots étranglés, touché aux larmes, débordant de gratitude pour la discrétion de ses deux vieux compagnons.

À quelques jours de là, il eut encore une secousse. Il n'attendait pas Christine, et il avait donné rendez-vous à Sandoz; puis, comme elle était montée en courant passer une heure, dans une de ces surprises qui les ravissaient, ils venaient à leur habitude de retirer la clef, lorsqu'on frappa du poing, familièrement. Tout de suite, lui reconnut cette façon de s'annoncer, si bouleversé de l'aventure, qu'il en renversa une chaise: impossible maintenant de ne pas répondre. Mais elle était devenue blême, elle le suppliait d'un geste éperdu, et il demeura immobile, l'haleine coupée. Les coups continuaient dans la porte.

Une voix cria: «Claude! Claude!» Lui, ne bougeait toujours point, combattu pourtant, les lèvres blanches, les yeux à terre. Un grand silence régna, des pas descendirent en faisant craquer les marches de bois. Sa poitrine s'était gonflée d'une tristesse immense, il la sentait éclater de remords, à chacun de ces pas qui s'en allaient, comme s'il eût renié l'amitié de toute sa jeunesse.

Cependant, un après-midi, on frappa encore, et Claude n'eut que le temps de murmurer avec désespoir:

«La clef est restée sur la porte!» En effet, Christine avait oublié de la retirer. Elle s'effara, s'élança derrière le paravent, tomba assise au bord du lit, son mouchoir sur la bouche, pour étouffer le bruit de sa respiration.

On tapait plus fort, des rires éclataient, le peintre dut crier: «Entrez!» Et son malaise augmenta, en apercevant Jory, qui, galamment, introduisait Irma Bécot. Depuis quinze jours, Fagerolles la lui avait cédée; ou plutôt il s'était résigné à ce caprice, par crainte de la perdre tout à fait. Elle jetait alors sa jeunesse aux quatre coins des ateliers, dans une telle folie de son corps, que chaque semaine elle déménageait ses trois chemises, quitte à revenir pour une nuit, si le coeur lui en disait.

«C'est elle qui a voulu visiter ton atelier, et je te l'amène», expliqua le journaliste. Mais, sans attendre, elle se promenait, elle s'exclamait, très libre.

«Oh! que c'est drôle, ici!... Oh! quelle drôle de peinture!... Hein? soyez aimable, montrez-moi tout, je veux tout voir... Et où couchez-vous?», Claude, anxieux d'inquiétude, eut peur qu'elle n'écartât le paravent. Il s'imaginait Christine là derrière, il était désolé déjà de ce qu'elle entendait.

«Tu sais ce qu'elle vient te demander? reprit gaiement Jory. Comment, tu ne te rappelles pas? tu lui as promis de faire quelque chose d'après elle... Elle te posera tout ce que tu voudras, n'est-ce pas, ma chère?

--Pardi, tout de suite!--C'est que, dit le peintre embarrassé, mon tableau me prendra jusqu'au salon... Il y a là une figure qui me donne un mal! Impossible de m'en tirer avec ces sacrés modèles!» Elle s'était plantée devant la toile, elle levait son petit nez d'un air entendu.

«Cette femme nue, dans l'herbe... Eh bien, dites donc, si je pouvais vous être utile?» Du coup, Jory s'enflamma.

«Tiens! mais c'est une idée! Toi qui cherches une belle fille, sans la trouver!... Elle va se défaire. Défais-toi, ma chérie, défais-toi un peu, pour qu'il voie.» D'une main, Irma dénoua vivement son chapeau, et elle cherchait de l'autre les agrafes de son corsage, malgré les refus énergiques de Claude qui se débattait comme si on l'eût violenté.

«Non, non, c'est inutile... Madame est trop petite... Ce n'est pas du tout ça, pas du tout!

--Qu'est-ce que ça fiche? dit-elle, vous verrez toujours.» Et Jory s'obstinait. «Laisse donc! c'est à elle que tu fais plaisir... Elle ne pose pas d'habitude, elle n'en a pas besoin; mais ça la régale, de se montrer. Elle vivrait sans chemise... Défais-toi, ma chérie. Rien que la gorge, puisqu'il a peur que tu ne le manges!» Enfin, Claude l'empêcha de se déshabiller. Il bégayait des excuses: plus tard, il serait très heureux; en ce moment, il craignait qu'un document nouveau n'achevât de l'embrouiller; et elle se contenta de hausser les épaules, en le regardant fixement de ses jolis yeux de vice, d'un air de souriant mépris.

Alors, Jory causa de la bande. Pourquoi donc Claude n'était-il pas venu, l'autre jeudi, chez Sandoz? On ne le voyait plus, Dubuche l'accusait d'être entretenu par une actrice. Oh! il y avait eu un attrapage entre Fagerolles et Mahoudeau, à propos de l'habit noir en sculpture!

Gagnière, le dimanche d'auparavant, était sorti d'une audition de Wagner, avec un oeil en compote. Lui, Jory, avait manqué d'avoir un duel, au café Baudequin, pour un de ses derniers articles du Tambour. C'est qu'il les menait raides, les peintres de quatre sous, les réputations volées! La campagne contre le jury du Salon faisait un vacarme du diable, il ne resterait pas un morceau de ses gabelous de l'idéal, qui empêcheraient la nature d'entrer.

Claude l'écoutait, dans une impatience irritée. Il avait repris sa palette, il piétinait devant son tableau. L'autre fini par comprendre.

«Tu désires travailler, nous te laissons.»

Irma continuait à regarder le peintre, avec son vague sourire, étonnée de la bêtise de ce nigaud qui ne voulait pas d'elle, tourmentée maintenant du caprice de l'avoir, malgré lui. C'était laid, son atelier, et lui-même n'avait rien de beau; mais pourquoi posait-il pour la vertu? Elle le plaisanta un instant, fine, intelligente, portant déjà sa fortune, dans le débraillé de sa jeunesse. Et, à la porte, elle s'offrit une dernière fois, en lui chauffant la main d'une pression longue et enveloppante.

«Quand vous voudrez.» Ils étaient partis, et Claude dut aller écarter le paravent; car, derrière, Christine restait au bord du lit, comme sans force pour se lever. Elle ne parla pas de cette fille, elle déclara simplement qu'elle avait eu bien peur; et elle voulut s'en aller tout de suite, tremblant d'entendre frapper encore, emportant au fond de ses yeux inquiets le trouble des choses qu'elle ne disait point.

Longtemps, d'ailleurs, ce milieu d'art brutal, cet atelier empli de tableaux violents, était demeuré pour elle un malaise. Elle ne pouvait s'habituer aux nudités vraies des académies, à la réalité crue des études faites en Provence, blessée, répugnée. Surtout elle n'y comprenait rien, grandie dans la tendresse et l'admiration d'un autre art, ces fines aquarelles de sa mère, ces éventails d'une délicatesse de rêve, où des couples lilas flottaient au milieu de jardins bleuâtres. Souvent encore, elle-même s'amusait à de petits paysages d'écolière, deux ou trois motifs toujours répétés, un lac avec une ruine, un moulin battant l'eau d'une rivière, un chalet et des sapins blancs de neige. Et elle s'étonnait: était-ce possible qu'un garçon intelligent peignît d'une façon si déraisonnable, si laide, si fausse? car elle ne trouvait pas seulement ces réalités d'une hideur de monstres, elle les jugeait aussi en dehors de toute vérité permise. Enfin, il fallait être fou.

Un jour, Claude voulut absolument voir un petit album, son ancien album de Clermont, dont elle lui avait parlé.

Après s'en être longtemps défendue; elle l'apporta, flattée au fond, ayant la vive curiosité de savoir ce qu'il dirait.

Lui, le feuilleta en souriant; et, comme il se taisait, elle murmura la première:

«Vous trouvez ça mauvais, n'est-ce pas?

--Mais non, répondit-il, c'est innocent.» Le mot la froissa, malgré le ton bonhomme qui le rendait aimable.

«Dame! j'ai eu si peu de leçons de maman!... Moi, j'aime que ce soit bien fait et que ça plaise.» Alors, il éclata franchement de rire.

«Avouez que ma peinture vous rend malade. Je l'ai remarqué, vous pincez les lèvres, vous arrondissez des yeux de terreur... Ah! certes; ce n'est pas de la peinture pour les dames, encore moins pour les jeunes filles...

Mais vous vous y accoutumerez, il n'y a là qu'une éducation de l'oeil; et vous verrez que c'est très sain et très honnête, ce que je fais là.» En effet, peu à peu, Christine s'accoutuma. La conviction artistique n'y entra pour rien d'abord, d'autant plus que Claude, avec son dédain des jugements de la femme, ne l'endoctrinait pas, évitant au contraire de parler art avec elle, comme s'il eût voulu se réserver cette passion de sa vie, en dehors de la passion nouvelle qui l'envahissait.

Seulement, elle glissait à l'habitude, elle finissait par éprouver de l'intérêt pour ces toiles abominables, en voyant quelle place souveraine elles tenaient dans l'existence du peintre. Ce fut sa première étape, elle s'attendrit de cette rage du travail, de ce don absolu de tout un être: n'était-ce pas touchant? n'y avait-il pas là quelque chose de très bien? Puis, lorsqu'elle remarqua les joies et les douleurs qui le bouleversaient, à la suite d'une bonne séance ou d'une mauvaise, elle arriva d'elle-même à se mettre de moitié dans son effort. Elle s'attristait, si elle le trouvait triste; elle s'égayait, quand il l'accueillait gaiement; et, dès lors, ce fut sa préoccupation: avait-il beaucoup travaillé? était-il content de ce qu'il avait fait, depuis leur dernière entrevue? Au bout du deuxième mois, elle était conquise, elle se plantait devant les toiles, n'en avait plus peur, n'approuvait toujours pas beaucoup cette façon de peindre, mais commençait à répéter des mots d'artiste, déclarait ça «vigoureux, crânement bâti, bien dans la lumière». Il lui semblait si bon, elle l'aimait tant, qu'après l'avoir excusé de barbouiller de pareilles horreurs, elle en venait à leur découvrir des qualités pour les aimer aussi un peu.

Cependant, il était un tableau, le grand, celui du prochain Salon, qu'elle fut longue à accepter. Déjà elle regardait, sans déplaisir, les académies de l'atelier Boutin et les études de Plassans, qu'elle s'irritait encore contre la femme nue, couchée dans l'herbe. C'était une rancune personnelle, la honte d'avoir cru un instant se reconnaître, une sourde gêne en face de ce grand corps, qui continuait à la blesser, bien qu'elle y retrouvât de moins en moins ses traits.

D'abord, elle avait protesté en détournant les yeux.

Maintenant, elle restait des minutes entières, les regards fixes, dans une contemplation muette. Comment donc sa ressemblance avait-elle disparu ainsi? À mesure que le peintre s'acharnait, jamais content, revenant cent fois sur le même morceau, cette ressemblance s'évanouissait un peu chaque fois. Et, sans qu'elle pût analyser cela, sans qu'elle osât même se l'avouer, elle dont la pudeur s'était révoltée le premier jour, elle éprouvait un chagrin croissant à voir que rien d'elle ne demeurait plus. Leur amitié lui paraissait en pâtir, elle se sentait moins près de lui, à chaque trait qui s'effaçait. Ne l'aimait-il pas, qu'il la laissait ainsi sortir de son oeuvre? et quelle était cette femme nouvelle, cette face inconnue et vague qui perçait sous la sienne?

Claude, désolé d'avoir gâté la tête, ne savait justement de quelle manière lui demander quelques heures de pose.

Elle se serait simplement assise, il n'aurait pris que des indications. Mais il l'avait vue si fâchée, qu'il craignait de l'irriter encore. Après s'être promis de la supplier gaiement, il ne trouvait pas les mots, tout d'un coup honteux, comme s'il se fût agi d'une inconvenance.

Un après-midi, il la bouleversa par un de ses accès de colère, dont il n'était pas le maître, même devant elle.

Rien n'avait marché, cette semaine-là. Il parlait de gratter sa toile, il se promenait furieusement, en lâchant des ruades dans les meubles. Tout d'un coup, il la saisit par les épaules et la posa sur le divan.

«Je vous en prie, rendez-moi ce service, ou j'en crève, parole d'honneur!» Effarée, elle ne comprenait pas.

«Quoi, que voulez-vous?» Puis, lorsqu'elle le vit prendre ses brosses, elle ajouta étourdiment:

«Ah! oui... pourquoi ne me l'avez-vous pas demandé plus tôt?», D'elle-même, elle se renversa sur un coussin, elle glissa le bras sous la nuque. Mais une surprise et une confusion d'avoir consenti si vite, l'avaient rendue grave; car elle ne se savait pas décidée à cette chose, elle aurait bien juré que jamais plus elle ne lui servirait de modèle.

Ravi, il cria:

«Vrai! vous consentez!... Nom d'un chien! la sacrée bonne femme que je vais bâtir avec vous!»

De, nouveau, sans réfléchir, elle dit:

«Oh! la tête seulement!» Et lui, bredouilla, dans une hâte d'homme qui craint d'être allé trop loin:

«Bien sûr, bien sûr, seulement la tête!» Une gêne les rendit muets, il se mit à peindre, tandis que les yeux en l'air, immobile, elle restait troublée d'avoir lâché une pareille phrase. Déjà, sa complaisance l'emplissait de remords, comme si elle entrait dans quelque chose de coupable, en laissant donner sa ressemblance à cette nudité de femme, éclatante sous le soleil.

Claude, en deux séances, campa la tête. Il exultait de joie, il criait que c'était son meilleur morceau de peinture; et il avait raison, jamais il n'avait baigné dans de la vraie lumière, un visage plus vivant. Heureuse de le voir si heureux, Christine s'était égayée, elle aussi, au point de trouver sa tête très bien, pas très ressemblante toujours, mais d'une expression étonnante. Ils restèrent longtemps devant le tableau, à cligner les yeux, à se reculer jusqu'au mur. «Maintenant, dit-il enfin, je vais la bâcler avec un modèle... Ah! cette gueuse, je la tiens donc!» Et, dans un accès de gaminerie, il empoigna la jeune fille, ils dansèrent ensemble ce qu'il appelait «le pas du triomphe». Elle riait très fort, adorant le jeu, n'éprouvant plus rien de son trouble, ni scrupules ni malaise.

Mais, dès la semaine suivante, Claude redevint sombre.

Il avait choisi Zoé Piédefer, pour poser le corps, et elle ne lui donnait pas ce qu'il voulait: la tête, si fine, disait-il, ne s'emmanchait point sur ces épaules canaille.

Il s'obstina, pourtant, gratta, recommença. Vers le milieu de janvier, pris de désespoir, il lâcha le tableau, le retourna contre le mur; puis, quinze jours plus tard, il s'y remit, avec un autre modèle, la grande Judith, ce qui le força à changer les tonalités. Les choses se gâtèrent encore, il fit revenir Zoé, ne sut plus où il allait, malade d'incertitude et d'angoisse. Et le pis était que la figure centrale seule l'enrageait ainsi, car le reste de l'oeuvre, les arbres, les deux petites femmes, le monsieur en veston, terminés, solides, le satisfaisaient pleinement. Février s'achevait, il ne lui restait que quelques jours pour l'envoi au Salon, c'était un désastre.

Un soir, devant Christine, il jura, il lâcha ce cri de colère:

«Aussi, tonnerre de Dieu! est-ce qu'on plante la tête d'une femme sur le corps d'une autre!... Je devrais me couper la main.» Au fond de lui, maintenant, une pensée unique montait: obtenir d'elle qu'elle consentît à poser la figure entière.

Cela, lentement, avait germé, d'abord un simple souhait vite écarté comme absurde, puis une discussion muette, sans cesse reprise, enfin le désir net, aigu, sous le fouet de la nécessité. Cette gorge qu'il avait entrevue quelques minutes, le hantait d'un souvenir obsédant. Il la revoyait dans sa fraîcheur de jeunesse, rayonnante, indispensable.

S'il ne l'avait pas, autant valait-il renoncer au tableau, car aucune autre ne le contenterait. Lorsque, pendant des heures, tombé sur une chaise, il se dévorait d'impuissance à ne plus savoir où donner un coup de pinceau, il prenait des résolutions héroïques: dès qu'elle entrerait, il lui dirait son tourment, en paroles si touchantes, qu'elle céderait peut-être. Mais elle arrivait, avec son rire de camarade, sa robe chaste qui ne livrait rien de son corps, et il perdait tout courage, il détournait les yeux, de peur qu'elle ne le surprit à chercher, sous le corsage, la ligne souple du torse. On ne pouvait exiger d'une amie un service pareil, jamais il n'en aurait l'audace.

Et, pourtant, un soir, comme il s'apprêtait à la reconduire et qu'elle remettait son chapeau, les bras en l'air, ils restèrent deux secondes les yeux dans les yeux, lui frémissant devant les pointes des seins relevés qui crevaient l'étoffe, elle si brusquement sérieuse, si pâle, qu'il se sentit deviné. Le long des quais, ils parlèrent à peine: cette chose demeura entre eux, pendant que le soleil se couchait, dans un ciel couleur de vieux cuivre. À deux autres reprises, il lut, au fond de son regard, qu'elle savait sa continuelle pensée. En effet, depuis qu'il y songeait, elle s'était mise à y songer aussi, malgré elle, l'attention éveillée par des allusions involontaires. Elle en fut effleurée d'abord, elle dut s'y arrêter ensuite; mais elle ne croyait pas avoir à s'en défendre, car cela lui semblait hors de la vie, une de ces imaginations du sommeil dont on a honte. La peur même qu'il osât le demander ne lui vint pas: elle le connaissait bien à présent, elle l'aurait fait taire d'un souffle, avant qu'il eût bégayé les premiers mots, malgré les éclats subits de ses colères. C'était fou, simplement. Jamais, jamais; des jours s'écoulèrent; et, entre eux, l'idée fixe grandissait. Dès qu'ils se trouvaient ensemble, ils ne pouvaient plus ne pas y penser. Ils n'en ouvraient point la bouche, mais leurs silences en étaient pleins; ils ne risquaient plus un geste, ils n'échangeaient plus un sourire, sans retrouver au fond cette chose impossible à dire tout haut, et dont ils débordaient. Bientôt, rien d'autre ne resta dans leur vie de camarades. S'il la regardait, elle croyait se sentir déshabiller par son regard; les mots innocents retentissaient en significations gênantes; chaque poignée de main allait au-delà, du poignet, faisait couler un léger frisson le long du corps. Et ce qu'ils avaient évité jusque-là, le trouble de leur liaison; l'éveil de l'homme et de la femme dans leur bonne amitié, éclatait enfin, sous l'évocation constante de cette nudité vierge. Peu à peu, ils se découvraient une fièvre secrète, ignorée d'eux-mêmes. Des chaleurs leur montaient aux joues, ils rougissaient pour s'être frôlés du doigt. C'était désormais comme une excitation de chaque minute, fouettant leur sang; tandis que, dans cet envahissement de tout leur être, le tourment de ce qu'ils taisaient ainsi, sans pouvoir se le cacher, s'exagérait au point qu'ils en étouffaient, la poitrine gonflée de grands soupirs.

Vers le milieu de mars, Christine, à une de ses visites, trouva Claude assis devant son tableau, écrasé de chagrin.

Il ne l'avait pas même entendue, il restait immobile, les yeux vides et hagards sur l'oeuvre inachevée. Dans trois jours expiraient les délais pour l'envoi au Salon.

«Eh bien?» lui demanda-t-elle doucement, désespérée de son désespoir.

Il tressaillit, il se retourna.

«Eh bien, c'est fichu, je n'exposerai pas cette année...

Ah! moi qui avais tant compté sur ce Salon!» Tous deux retombèrent dans leur accablement, où s'agitaient de grandes choses confuses. Puis, elle reprit, pensant à voix haute:

«On aurait le temps encore.

--Le temps? eh non! Il faudrait un miracle. Où voulez-vous que je trouve un modèle, à cette heure?...

Tenez! depuis ce matin, je me débats, et j'ai cru un moment avoir une idée: oui, ce serait d'aller chercher cette fille, cette Irma qui est venue comme vous étiez ici. Je sais bien qu'elle est petite et ronde, qu'il faudrait tout changer peut-être; mais elle est jeune, elle doit être possible... Décidément, je vais en essayer...» Il s'interrompit. Les yeux brûlants dont il la regardait, disaient clairement: «Ah! il y a vous. Ah! ce serait le miracle attendu, le triomphe certain, si vous me faisiez ce suprême sacrifice! Je vous implore, je vous le demande, comme à une amie adorée, la plus belle, la plus chaste!» Elle, toute droite, très blanche, entendait chaque mot; et ces yeux d'ardente prière exerçaient sur elle une puissance. Sans hâte, elle ôta son chapeau et sa pelisse; puis, simplement, elle continua du même geste calme, dégrafa le corsage, le retira ainsi que le corset, abattit les jupons, déboutonna les épaulettes de la chemise, qui glissa sur les hanches. Elle n'avait pas prononcé une parole, elle semblait autre part, comme les soirs, où, enfermée dans sa chambre, perdue au fond de quelque rêve, elle se déshabillait machinalement, sans y prêter attention.

Pourquoi donc laisser une rivale donner son corps, quand elle avait déjà donné sa face? Elle voulait être là tout entière, chez elle, dans sa tendresse, en comprenant enfin quel malaise jaloux ce monstre bâtard lui causait depuis longtemps. Et, toujours muette, nue et vierge, elle se coucha sur le divan, prit la pose, un bras sous la tête, les yeux fermés.