L'Œuvre

Chapter 13

Chapter 133,719 wordsPublic domain

Gagnière s'enthousiasma brusquement,«Ah! Courajod, en voilà un qui a inventé le paysage! Avez-vous vu sa Mare de Gagny, au Luxembourg?

--Une merveille! cria, Claude. Il y a trente ans que c'est fait, et on n'a encore rien fichu de plus solide...

Pourquoi laisse-t-on ça au Luxembourg? Ça devrait être au Louvre.

--Mais Courajod n'est pas mort, dit Fagerolles.

--Comment! Courajod n'est pas mort! On ne le voit plus, on n'en parle plus.» Et ce fut une stupeur, lorsque Fagerolles affirma que le maître paysagiste, âgé de soixante-dix ans, vivait quelque part, du côté de Montmartre, retiré dans une petite maison, au milieu de poules, de canards et de chiens. Ainsi, on pouvait se survivre, il y avait des mélancolies de vieux artistes, disparus avant leur mort. Tous se taisaient, un frisson les avait pris, lorsqu'ils aperçurent, passant au bras d'un ami, Bongrand, la face congestionnée, le geste inquiet, qui leur envoya un salut; et, presque derrière lui, au milieu de ses disciples, Chambouvard se montra, riant très haut, tapant les talons, en maître absolu, certain de l'éternité. «Tiens! tu nous lâches?» demanda Mahoudeau à Chaîne, qui se levait.

L'autre mâchonna dans sa barbe des paroles sourdes; et il partit, après avoir distribué des poignées de main.

«Tu sais qu'il va encore se payer ta sage-femme, dit Jory à Mahoudeau. Oui, l'herboriste, la femme aux herbes qui puent... Ma parole! j'ai vu ses yeux flamber tout d'un coup; ça le prend comme une rage de dents, ce garçon; et regarde-le courir, là-bas.» Le sculpteur haussa les épaules, au milieu des rires.

Mais Claude n'entendait point. Maintenant, il entreprenait Dubuche sur l'architecture. Sans doute, ce n'était pas mal, cette salle de Musée, qu'il exposait; seulement, ça n'apportait rien, on y retrouvait une patiente marqueterie des formules de l'École. Est-ce que tous les arts ne marchaient pas de front? est-ce que l'évolution qui transformait la littérature, la peinture, la musique même, n'allait pas renouveler l'architecture? Si jamais l'architecture d'un siècle devait avoir un style à elle, c'était assurément celle du siècle où l'on entrerait bientôt, un siècle neuf, un terrain balayé, prêt à la reconstruction de tout, un champ fraîchement ensemencé, dans lequel pousserait un nouveau peuple. Par terre, les temples grecs qui n'avaient plus leurs raisons d'être sous notre ciel, au milieu de notre société! par terre, les cathédrales gothiques, puisque la foi aux légendes était morte! par terre, les colonnades fines, les dentelles ouvragées de la Renaissance, ce renouveau antique greffé sur le Moyen Âge, des bijoux d'art où notre démocratie ne pouvait se loger! Et il voulait, il réclamait avec des gestes violents la formule architecturale de cette démocratie, l'oeuvre de pierre qui l'exprimerait, l'édifice où elle serait chez elle, quelque chose d'immense et de fort, de simple et de grand, ce quelque chose qui s'indiquait déjà dans nos gares, dans nos halles, avec la solide élégance de leurs charpentes de fer, mais épuré encore, haussé jusqu'à la beauté, disant la grandeur de nos conquêtes.

«Eh! oui, eh! oui! répétait Dubuche, gagné par sa fougue. C'est ce que je veux faire, tu verras un jour...

Donne-moi le temps d'arriver, et quand je serai libre, ah! quand je serai libre!...»

La nuit venait, Claude s'animait de plus en plus, dans l'énervement de sa passion, d'une abondance, d'une éloquence que les camarades ne lui connaissaient pas.

Tous s'excitaient à l'écouter, finissaient par s'égayer bruyamment des mots extraordinaires qu'il lançait; et lui-même, étant revenu sur son tableau, en parlait avec une gaieté énorme, faisait la charge des bourgeois qui regardaient, imitait la gamme bête des rires. Sur l'avenue, couleur de cendre, on ne voyait plus filer que les ombres de rares voitures. La contre-allée était toute noire, un froid de glace tombait des arbres. Seul, un chant perdu sortait d'un massif de verdure, derrière le café, quelque répétition au Concert de l'Horloge, la voix sentimentale d'une fille s'essayant à la romance.

«Ah! m'ont-ils amusé, les idiots! cria Claude dans un dernier éclat. Entendez-vous, pour cent mille francs, je ne donnerais pas ma journée!» Il se tut, épuisé. Personne n'avait plus de salive. Un silence régna, tous grelottèrent sous l'haleine glacée qui passait. Et ils se séparèrent avec des poignées de main lasses, dans une sorte de stupeur. Dubuche dînait en ville.

Fagerolles avait un rendez-vous. Vainement, Jory, Mahoudeau et Gagnière voulurent entraîner Claude chez Foucart, un restaurant à vingt-cinq sous: déjà Sandoz l'emmenait à son bras, inquiet de le voir si gai,«Allons, viens, j'ai promis à ma mère de rentrer. Tu mangeras un morceau avec nous, et ce sera gentil, nous finirons la journée ensemble.» Tous deux descendirent le quai, le long des Tuileries, serrés l'un contre l'autre, fraternellement. Mais, au pont des Saints-Pères, le peintre s'arrêta net. «Comment, tu me quittes! s'écria Sandoz. Puisque tu dînes avec moi!

--Non, merci, j'ai trop mal à la tête... Je rentre me coucher.»

Et il s'obstina sur cette excuse.

«Bon! bon! finit par dire l'autre en souriant, on ne te voit plus, tu vis dans le mystère... Va, mon vieux, je ne veux pas te gêner.» Claude retint un geste d'impatience, et, laissant son ami passer le pont, il continua de filer tout seul par les quais. Il marchait les bras ballants, le nez à terre, sans rien voir, à longues enjambées de somnambule que l'instinct conduit. Quai de Bourbon, devant sa porte, il leva les yeux, étonné qu'un fiacre attendît là, arrêté au bord du trottoir, lui barrant le chemin. Et ce fut du même pas mécanique qu'il entra chez la concierge, pour prendre sa clef.

«Je l'ai donnée à cette dame, cria Mme Joseph du fond de la loge. Cette femme est là-haut.

--Quelle dame? demanda-t-il effaré.

--Cette jeune personne... Voyons, vous savez bien? celle qui vient toujours.» Il ne savait plus, il se décida à monter, dans une confusion extrême d'idées. La clef se trouvait sur la porte, qu'il ouvrit, puis qu'il referma, sans hâte.

Claude resta un moment immobile. L'ombre avait envahi l'atelier, une ombre violâtre qui pleuvait de la baie vitrée en un mélancolique crépuscule, noyant les choses. Il ne voyait plus nettement le parquet, où les meubles, les toiles, tout ce qui traînait vaguement, semblait se fondre, comme dans l'eau dormante d'une mare. Mais, assise au bord du divan, se détachait une forme sombre, raidie par l'attente, anxieuse et désespérée au milieu de cette agonie du jour. C'était Christine, il l'avait reconnue.

Elle tendit les mains, elle murmura d'une voix basse et entrecoupée: «Il y a trois heures, oui, trois heures que je suis là, toute seule, à écouter... Au sortir de là-bas, j'ai pris une voiture, et je ne voulais que venir, puis rentrer vite...

Mais je serais restée la nuit entière, je ne pouvais pas m'en aller, sans vous avoir serré les mains.» Elle continua, elle dit son désir violent de voir le tableau, son escapade au Salon, et comment elle était tombée dans la tempête des rires, sous les huées de tout ce peuple. C'était elle qu'on sifflait ainsi, c'était sur sa nudité que crachaient les gens, cette nudité dont le brutal étalage, devant la blague de Paris, l'avait étranglée dès la porte. Et, prise d'une terreur folle, éperdue de souffrance et de honte, elle s'était sauvée, comme si elle avait senti ces rires s'abattre sur sa peau nue, la cingler au sang de coups de fouet. Mais elle s'oubliait maintenant, elle ne songeait qu'à lui, bouleversée par l'idée du chagrin qu'il devait avoir, grossissant l'amertume de cet échec de toute sa sensibilité de femme, débordant d'un besoin de charité immense. «Ô mon ami, ne vous faites pas de peine!... Je voulais vous voir et vous dire que ce sont des jaloux, que je le trouve très bien, ce tableau, que je suis très fière et très heureuse de vous avoir aidé, d'en être un peu, moi aussi...» Il l'écoutait bégayer ardemment ces tendresses, toujours immobile; et, brusquement, il s'abattit devant elle, il laissa tomber la tête sur ses genoux, en éclatant en larmes.

Toute son excitation de l'après-midi, sa bravoure d'artiste sifflé, sa gaieté et sa violence, crevaient là, en une crise de sanglots qui le suffoquait. Depuis la salle où les rires l'avaient souffleté, il les entendait le poursuivre comme une meute aboyante, là-bas aux Champs-Élysées, puis le long de la Seine, puis à présent encore chez lui, derrière son dos. Sa force entière s'en était allée, il se sentait plus débile qu'un enfant; et il répéta, roulant sa tête, la voix éteinte, le geste vague: «Mon Dieu! que je souffre!» Alors, elle, des deux poings, le remonta jusqu'à sa bouche, dans un emportement de passion. Elle le baisa, elle lui souffla jusqu'au coeur, d'une haleine chaude:

«Tais-toi, tais-toi, je t'aime!» Ils s'adoraient, leur camaraderie devait aboutir à ces noces, sur ce divan, dans l'aventure de ce tableau qui peu à peu les avait unis. Le crépuscule les enveloppa, ils restèrent aux bras l'un de l'autre, anéantis, en larmes sous cette première joie d'amour. Près d'eux, au milieu de la table, les lilas qu'elle avait envoyés le matin embaumaient la nuit; et les parcelles d'or éparses, envolées du cadre, luisaient seules d'un reste de jour, pareilles à un fourmillement d'étoiles.

VI

Le soir, comme il la tenait encore dans ses bras, il lui avait dit: «Reste!» Mais elle s'était dégagée d'un effort.

«Je ne peux pas, il faut que je rentre.

--Alors, demain... Je t'en prie, reviens demain.

--Demain, non, c'est impossible... Adieu, à bientôt!» Et, le lendemain, dès sept heures, elle était là, rouge du mensonge qu'elle avait fait à Mme Vanzade: une amie de Clermont qu'elle devait aller chercher à la gare, et avec qui elle passerait la journée.

Claude, ravi de la posséder ainsi tout un jour, voulut l'emmener à la campagne, par un besoin de l'avoir à lui seul, très loin, sous le grand soleil. Elle fut enchantée, ils partirent comme des fous, arrivèrent à la gare Saint-Lazare juste pour sauter dans un train du Havre. Lui, connaissait, après Mantes, un petit village, Bennecourt, où était une auberge d'artistes qu'il avait envahie parfois avec des camarades, et, sans s'inquiéter des deux heures de chemin de fer, il la conduisait déjeuner là, comme il l'aurait menée à Asnières. Elle s'égaya beaucoup de ce voyage qui n'en finissait plus. Tant mieux, si c'était au bout du monde! Il leur semblait que le soir ne devait jamais venir. À dix heures, ils descendirent à Bonnières; ils prirent le bac, un vieux bac craquant et filant sur sa chaîne; car Bennecourt se trouve de l'autre côté de la Seine. La journée de mai était splendide, les petits flots se pailletaient d'or au soleil, les jeunes feuillages verdissaient tendrement, dans le bleu sans tache. Et, au-delà des îles, dont la rivière est peuplée en cet endroit, quelle joie que cette auberge de campagne, avec son petit commerce d'épicerie, sa grande salle qui sentait la lessive, sa vaste cour pleine de fumier, où barbotaient des canards! «Hé! père Faucheur, nous venons déjeuner... Une omelette, des saucisses, du fromage.

--Est-ce que vous coucherez, monsieur Claude?

--Non, non, une autre fois... Et du vin blanc, hein! du petit rose qui gratte la gorge.» Déjà, Christine avait suivi la mère Faucheur dans la basse-cour; et, quand cette dernière revint avec des oeufs, elle demanda au peintre, avec son rire sournois de paysanne: «C'est donc que vous êtes marié, à cette heure?

--Dame! répondit-il rondement, il le faut bien, puisque je suis avec ma femme.» Le déjeuner fut exquis, l'omelette trop cuite, les saucisses trop grasses, le pain d'une telle dureté, qu'il dut lui couper des mouillettes pour qu'elle ne s'aimât, pas le poignet.

Ils burent deux bouteilles, en entamèrent une troisième, si gais, si bruyants, qu'ils s'étourdissaient eux-mêmes, dans la grande salle où ils mangeaient seuls. Elle, les joues ardentes, affirmait qu'elle était grise; et jamais ça ne lui était arrivé, et elle trouvait ça drôle, oh! si drôle, riant à ne plus pouvoir se retenir.

«Allons prendre l'air, dit-elle enfin.

--C'est ça, marchons un peu... Nous repartons à quatre heures, nous avons trois heures devant nous.» Ils remontèrent Bennecourt, qui aligne ses maisons jaunes, le long de la berge, sur près de deux kilomètres.

Tout le village était aux champs, ils ne rencontrèrent que trois vaches conduites par une petite fille. Lui, du geste, expliquait le pays, semblait savoir où il allait; et, quand arrivés à la dernière maison, une vieille bâtisse plantée sur le bord de la Seine, en face des coteaux de Jeufoise, il en fit le tour, entra dans un bois de chênes, très touffu. C'était le bout du monde qu'ils cherchaient l'un et, l'autre, un gazon d'une douceur de velours, un abri de feuilles où le soleil seul pénétrait en minces flèches de flamme. Tout de suite, leurs lèvres s'unirent dans un baiser avide, et elle s'était abandonnée, et il l'avait prise, au milieu de l'odeur fraîche des herbes foulées. Longtemps, ils restèrent à cette place, attendris, maintenant, avec des paroles rares et basses, occupés de la seule caresse de leur haleine, comme en extase devant les points d'or qu'ils regardaient luire au fond de leurs yeux bruns.

Puis, deux heures plus tard, quand ils sortirent du bois, ils tressaillirent: un paysan était là, sur la porte grande ouverte de la mairie, et qui paraissait les avoir guettés de ses yeux rapetissés de vieux loup. Elle devint toute rose, tandis que lui criait, pour cacher sa gêne:

«Tiens! le père Poirette!!! C'est donc à vous, la cambuse?» Alors, le vieux raconta avec des larmes que ses locataires étaient partis sans le payer, en lui laissant leurs meubles.

Et il les invita à entrer. «Vous pouvez toujours voir, peut-être que vous connaissez du monde... Ah! il y en a des Parisiens, qui seraient contents!... Trois cents francs par an avec les meubles, n'est-ce pas que c'est pour rien?» Curieusement, ils le suivirent. C'était une grande lanterne de maison, qui semblait taillée dans un hangar: en bas, une cuisine immense et une salle où l'on aurait pu faire danser; en haut, deux pièces également, si vastes, qu'on s'y perdait. Quant aux meubles, ils consistaient en un lit de noyer, dans l'une des chambres, et en une table et des ustensiles de ménage, qui garnissaient la cuisine.

Mais, devant la maison, le jardin abandonné, planté d'abricotiers magnifiques, se trouvait envahi de rosiers géants, couverts de roses; tandis que, derrière, allant jusqu'au bois de chênes, il y avait un petit champ de pommes de terre, enclos d'une haie vive.

«Je laisserai les pommes de terre», dit le père Poirette.

Claude et Christine s'étaient regardés, dans un de ces brusques désirs de solitude et d'oubli qui alanguissent les amants. Ah! que ce serait bon de s'aimer là, au fond de ce trou, si loin des autres! Mais ils sourirent, est-ce qu'ils pouvaient? ils avaient à peine le temps de reprendre le train pour rentrer à Paris. Et le vieux paysan, qui était le père de Mme Faucheur, les accompagna le long de la berge; puis, comme ils montaient dans le bac, il leur cria, après tout un combat intérieur:

«Vous savez, ce sera deux cent cinquante francs... Envoyez-moi du monde.» À Paris, Claude accompagna Christine jusqu'à l'hôtel de Mme Vanzade. Ils étaient devenus très tristes, ils échangèrent une longue poignée de main, désespérée et muette, n'osant s'embrasser.

Une vie de tourment commença. En quinze jours, elle ne put venir que trois fois; et elle accourait, essoufflée, n'ayant que quelques minutes à elle, car justement la vieille dame se montrait exigeante. Lui, la questionnait, inquiet de la voir pâlie, énervée, les yeux brillants de fièvre. Jamais elle n'avait tant souffert de cette maison pieuse, de ce caveau, sans air et sans jour, où elle se mourait d'ennui. Ses étourdissements l'avaient reprise, le manque d'exercice faisait battre le sang à ses tempes.

Elle lui avoua qu'elle s'était évanouie, un soir, dans sa chambre, comme tout d'un coup étranglée par une main de plomb. Et elle n'avait pas de paroles mauvaises contre sa maîtresse, elle s'attendrissait au contraire: une pauvre créature, si vieille, si infirme, si bonne, qui l'appelait sa fille. Cela lui coûtait comme une vilaine action, chaque fois qu'elle l'abandonnait, pour courir chez son amant.

Deux semaines encore se passèrent. Les mensonges dont elle devait payer chaque heure de liberté, lui devinrent intolérables. Maintenant, c'était frémissante de honte qu'elle rentrait dans cette maison rigide, où son amour lui semblait une tache. Elle s'était donnée, elle l'aurait crié tout haut, et son honnêteté se révoltait à cacher cela comme une faute, à mentir bassement; ainsi qu'une servante qui craint un renvoi.

Enfin, un soir, dans l'atelier, au moment où elle partait une fois encore, Christine se jeta entre les bras de Claude, éperdument, sanglotant de souffrance et de passion.

«Ah! je ne peux pas, je ne peux pas... Garde-moi donc, empêche-moi de retourner là-bas!» Il l'avait saisie, il l'embrassait à l'étouffer.

«Bien vrai? tu m'aimes! Oh! cher amour!... Mais je n'ai rien, moi, et tu perdrais tout. Est-ce que je puis tolérer que tu te dépouilles ainsi?» Elle sanglot à plus fort, ses paroles bégayées se brisaient dans ses larmes.

«Son argent, n'est-ce pas? ce qu'elle me laisserait... Tu crois donc que je calcule? Jamais je n'y ai songé, je te le jure. Ah! qu'elle garde tout et que je sois libre!...

Moi, je ne tiens à rien ni à personne, je n'ai aucun parent, ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux? Je ne demande point que tu m'épouses, je demande seulement à vivre avec toi...» Puis, dans un dernier sanglot de torture:

«Ah! tu as raison, c'est mal de l'abandonner, cette pauvre femme! Ah! je me méprise, je voudrais avoir la force... Mais je t'aime trop, je souffre trop, je ne peux pourtant pas en mourir.

--Reste! reste! cria-t-il. Et que ce soient les autres qui meurent, il n'y a que nous deux!» Il l'avait assise sur ses genoux, tous deux pleuraient et riaient, en jurant au milieu de leurs baisers qu'ils ne se sépareraient jamais, jamais plus.

Ce fut une folie. Christine quitta brutalement Mme Vanzade, emporta sa malle, dès le lendemain. Tout de suite, Claude et elle avaient évoqué la vieille maison déserte de Bennecourt; les rosiers géants, les pièces immenses.

Ah! partir; partir sans perdre une heure, vivre au bout de la terre, dans la douceur de leur jeune ménage! Elle, joyeuse, battait des mains. Lui, saignant encore de son échec du Salon, ayant le besoin de se reprendre, aspirait à ce grand repos de la bonne nature; et il aurait là-bas le vrai plein air, il travaillerait dans l'herbe jusqu'au cou, il rapporterait des chefs-d'oeuvre. En deux jours, tout fut prêt, le congé de l'atelier donné, les quatre meubles portés au chemin de fer. Une chance heureuse leur était advenue, une fortune, cinq cents francs payés par le père Malgras, pour un lot d'une vingtaine de toiles, qu'il avait triées au milieu des épaves du déménagement. Ils allaient vivre comme des princes, Claude avait sa rente de mille francs, Christine apportait quelques économies, un trousseau, des robes. Et ils se sauvèrent, une véritable fuite, les amis évités, pas même prévenus par une lettre, Paris dédaigné et lâché avec des rires de soulagement.

Juin s'achevait, une pluie torrentielle tomba pendant la semaine de leur installation; et ils découvrirent que le père Poirette, avant de signer avec eux, avait enlevé la moitié des ustensiles de cuisine. Mais la désillusion restait sans prise, ils pataugeaient avec délices sous les averses, ils faisaient des voyages de trois lieues, jusqu'à Vernon, pour acheter des assiettes et des casseroles qu'ils rapportaient en triomphe. Enfin, ils furent chez eux, n'occupant en haut qu'une des deux chambres, abandonnant l'autre aux souris, transformant en bas la salle à manger en un vaste atelier, surtout heureux, amusés comme des enfants, de manger dans la cuisine, sur une table de sapin, près de l'âtre où chantait le pot-au-feu. Ils avaient pris pour les servir une fille du village, qui venait le matin et s'en allait le soir, Mélie, une nièce des Faucheur, dont la stupidité les enchantait. Non, on n'en aurait pas trouvé une plus bête dans tout le département!

Le soleil ayant reparu, des journées adorables se suivirent, des mois coulèrent dans une félicité monotone.

Jamais ils ne savaient la date, et ils confondaient tous les jours de la semaine. Le matin, ils s'oubliaient très tard au lit, malgré les rayons qui ensanglantaient les murs blanchis de la chambre, à travers les fentes des volets.

Puis, après le déjeuner, c'étaient des flâneries sans fin, de grandes courses sur le plateau planté de pommiers, par des chemins herbus de campagne, des promenades le long de la Seine, au milieu des près, jusqu'à la Roche-Guyon, des explorations plus lointaines, de véritables voyages de l'autre côté de l'eau, dans les champs de blé de Bonnières et de Jeufosse. Un bourgeois, forcé de quitter le pays, leur avait vendu un vieux canot trente francs; et ils avaient aussi la rivière, ils s'étaient pris pour elle d'une passion de sauvages, y vivant des jours entiers, naviguant, découvrant des terres nouvelles, restant cachés sous les saules des berges, dans les petits bras noirs d'ombre. Entre les îles semées au fil de l'eau, il y avait toute une cité mouvante et mystérieuse, un lacis de ruelles par lesquelles ils filaient doucement, frôlés de la caresse des branches basses, seuls au monde avec les ramiers et les martins-pêcheurs. Lui, parfois, devait sauter sur le sable, les jambes nues, pour pousser le canot. Elle, vaillante, maniait les rames, voulait remonter les courants les plus durs, glorieuse de sa force. Et, le soir, ils mangeaient des soupes aux choux dans la cuisine, ils riaient de la bêtise de Mélié dont ils avaient ri la veille; puis, dès neuf heures, ils étaient au lit, dans le vieux lit de noyer, vaste à y loger une famille, et où ils faisaient leurs douze heures, jouant dès l'aube à se jeter les oreillers, puis se rendormant, leurs bras à leurs cous.

Chaque nuit, Christine disait: «Maintenant, mon chéri, tu vas me promettre une chose: c'est que tu travailleras demain.

--Oui, demain, je te le jure.

--Et tu sais, je me fâche, cette fois... Est-ce que c'est moi qui t'empêche?

--Toi, quelle idée!... Puisque je suis venu pour travailler, que diable! Demain, tu verras.» Le lendemain, ils repartaient en canot; elle-même le regardait avec un sourire gêné, quand elle le voyait n'emporter ni toile, ni couleurs; puis, elle l'embrassait en riant, fière de sa puissance, touchée de ce continuel sacrifice qu'il lui faisait. Et c'étaient de nouvelles remontrances attendries: demain, oh! demain, elle l'attacherait plutôt devant sa toile!