Part 10
Les papes firent souvent remise de peines inquisitoriales. Le 24 juin 1245, par exemple, Innocent IV ordonnait aux inquisiteurs Guillaume Durand et Pierre Raymond d’absoudre Guillaume Fort, bourgeois de Pamiers, et le 5 août 1249, il ordonna à l’évêque d’Albi de réintégrer dans la communion de l’Église Jean Fenassa d’Albi et Arsinde sa femme, condamnés par l’inquisiteur Ferrier. Le 24 décembre 1248, il faisait mettre en liberté des hérétiques dont il estimait le châtiment suffisant. Le 25 mai 1248, il ordonnait à l’évêque de Lérida de proclamer l’amnistie pour tout hérétique qui voudrait rentrer dans le giron de l’Église, pourvu qu’il fît abjuration publique et donnât des garanties suffisantes de «fidélité pour l’avenir»[27].
[27] ÉLIE BERGER. _Les Registres d’Innocent IV_, nº 3904.
Dans un passage de son livre intitulé _Mansuétude du Saint-Siège_ (II, p. 290) Lea, traduit par M. Salomon Reinach, cite de même la décision par laquelle, en février 1286, «Honorius IV relevait les habitants de la Toscane, individuellement et collectivement, des pénalités encourues pour hérésie ainsi que de toutes les incapacités édictées par Frédéric II contre les hérétiques.» «Il semble, ajoute Lea, que cet extraordinaire privilège ait été respecté pendant un certain temps.»
L’un des châtiments de l’Inquisition qui semble le plus injuste c’est celui qui, punissant les enfants et les petits-enfants pour les fautes de leur aïeul ou de leur père, les frappait d’incapacité ecclésiastique et civile et de mort civile. Il faut ajouter que beaucoup en furent relevés par des dispenses des inquisiteurs et des papes. Voici quelques exemples de ces réhabilitations. Le 25 avril 1326, Jean XXII déclara le dominicain Guillaume Garric apte à enseigner, prêcher, confesser, être élu à toutes les autres fonctions comme les autres religieux de l’ordre, bien que la mémoire de son grand-père et de sa grand-mère eût été condamnée dans un procès posthume[28]. Semblable dispense était accordée, le 31 juillet 1329, pour la même raison, à un dominicain de Carcassonne, Guillaume Peyre[29]. Le 19 décembre 1330, deux frères et leur cousin, tous trois religieux, Trinitaires à Limoux, appartenant à la famille Embry, de cette ville, qui avait compté en son sein, au siècle précédent, des hérétiques zélés, condamnés par l’Inquisition, étaient de même réhabilités. Des dispenses pontificales semblables, rendaient des laïques, descendants d’hérétiques, aptes à toutes les charges et fonctions publiques; une d’elles était accordée, le 25 juin 1352, par l’intermédiaire de l’archevêque de Narbonne à Raymond de Tournissan.
[28] VIDAL. _Bullaire de l’Inquisition de France_, 115.
[29] _Ibidem_, 140.
Il y a d’ailleurs un cas de ce genre qui est assez célèbre pour qu’il nous dispense d’en citer encore d’autres. C’est celui du fameux légiste Guillaume de Nogaret. Il était petit-fils d’un Cathare des environs de Toulouse; ce qui ne l’empêcha pas d’être professeur de droit à l’Université de Montpellier, juge mage de la sénéchaussée de Beaucaire, membre de la Cour du roi; de faire fonction de chancelier; d’être l’âme damnée de Philippe le Bel dans l’affaire d’Ansagni et dans le procès des Templiers; et de posséder dans le Bas-Languedoc d’importantes seigneuries que lui procura la faveur du roi telles que Calvisson, Tancarlet et Marsillargues.
CHAPITRE IV
L’INQUISITION EN FRANCE ET DANS LE MONDE CHRÉTIEN AU XIIIe SIÈCLE
CATHARES ET VAUDOIS
SOMMAIRE.--L’hérésie cathare dans le Nord de la France.--Établissement de l’Inquisition en France, en Aragon et Castille, en Italie.--Saint Pierre martyr.--L’Inquisition dans l’Empire germanique.--Les Vaudois; leurs doctrines, leur organisation.--L’Inquisition en Dauphiné.--L’inquisiteur François Borrel.--L’Inquisition en Corse.
L’organisation que nous venons de décrire n’était pas spéciale à l’Inquisition du Midi de la France; elle fut étendue à tous les tribunaux inquisitoriaux qui, au cours du XIIIe siècle, s’établirent dans la plupart des nations chrétiennes.
Les hérésies cathare et vaudoise n’étaient pas en effet cantonnées dans les états du comte de Toulouse et plus particulièrement dans le pays albigeois dont elles finirent par tirer leur nom le plus connu. Les mesures prises contre elles par Robert le Pieux et Philippe-Auguste dans la France du Nord, Henri II en Angleterre, Frédéric Barberousse en Allemagne, les papes Alexandre III, Lucius III et Innocent III dans la chrétienté tout entière nous prouvent bien que, dès le XIIe siècle, et même avant, le néo-manichéisme et les autres hérésies plus ou moins apparentées à lui s’étaient répandues, non seulement dans l’Occitanie, mais aussi dans tout le monde chrétien.
Il est donc naturel que l’Église et le pouvoir civil, pour les poursuivre partout, aient institué, dans la plupart des nations, des tribunaux inquisitoriaux ressemblant, par leur organisation et leur procédure, à ceux que nous venons de décrire.
De 1108 à 1125, un certain Tanchelm propageait le néo-manichéisme dans la Nouvelle-Zélande, à Anvers et en Flandre, et à ses prédications se joignait une action politique et sociale. «Il faisait porter devant lui une bannière et un glaive, symboles de la puissance temporelle, et pour prouver qu’elle lui était conférée par Dieu, il leva une armée de 3.000 hommes qui appuya ses arguments par la violence. Marchant à sa tête, revêtu d’un manteau royal et le front ceint de la couronne, il s’empara de force de Bruges et s’établit en maître à Anvers. Après avoir déclaré que les églises devaient être réputées des lieux de débauche _ecclesias Dei lupanaria esse reputandas_, il les faisait profaner par ses partisans. Il empêchait par la force la levée des dîmes et faisait mettre à mort quiconque lui résistait: «_resistentes sibi caedibus saeviebat_», dit de lui le chroniqueur Sigebert de Gembloux[30].
[30] _Monumenta Germaniae historica_, VI, p. 449.
Les chroniqueurs de la fin du XIIe siècle nous montrent, sous le règne de Philippe-Auguste, le Centre de la France mis à feu et à sang par des hérétiques que l’on appelait Cataphryges, Arriens, Patarins et qui ressemblaient aux Cathares et aux Albigeois du Midi. Ils saccageaient et brûlaient les églises, infligeaient aux prêtres des traitements cruels et sacrilèges, foulaient aux pieds les objets sacrés et les saintes hosties. A l’appel des populations du Berry et du Limousin, Philippe-Auguste dut diriger contre eux une expédition qui en extermina, à Dun, plus de 7.000.
La chronique de Saint-Marien d’Auxerre marque, en 1200, dans la province de Sens, des progrès considérables de l’hérésie néo-manichéenne, _haeresis populicana_, qu’elle déclare la plus «puante» de toutes, _omnium haereseon fetulentissima_. L’abbé de Saint-Martin et le doyen de la cathédrale de Nevers qui y avaient adhéré furent déposés par le concile de Sens. «Le cardinal Pierre de Saint-Marcel fut envoyé dans ces pays pour la combattre; il convoqua à Paris un concile devant lequel il cita le chevalier Evrard qui gouvernait le comté de Nevers comme dans le Midi l’hérétique seigneur de Saissac administrait les terres de son pupille le comte de Carcassonne et Béziers. Reconnu coupable par le légat, Evrard fut livré au bras séculier et brûlé à Nevers. A Paris, la place des Champeaux, près du Louvre, fut réservée, vers 1209, pour le supplice des hérétiques.
Cette poursuite de l’hérésie, ces procès aboutissant à des condamnations et même à des exécutions et conduits par un légat du pape, prouvent que l’Inquisition fonctionnait déjà dans le Nord de la France avant même qu’elle n’eût pris dans le Midi sa forme définitive.
Elle l’avait vers l’an 1232. Cette année-là, Grégoire IX nommait le prieur des dominicains de Besançon, Gautier et son compagnon Robert inquisiteurs du comté de Bourgogne (Franche-Comté). L’année suivante, le 13 avril 1233, il chargeait les Prêcheurs de la poursuite de l’hérésie dans tout le royaume de France «parce que les soucis de leurs multiples occupations permettaient à peine aux évêques de respirer.» Enfin, le 21 août 1235, il nommait inquisiteur général, _per universum regnum Franciae_, frère Robert, surnommé _le Bougre_, parce que, avant d’entrer dans l’ordre de Saint-Dominique, il avait été l’un de ces hérétiques Cathares que le peuple appelait _Bulgari_ en latin et _Bougres_ en langue vulgaire[31].
[31] FRÉDÉRICQ. _Robert le Bougre, premier inquisiteur général de France_, p. 13.
Saint-Louis assura à l’Inquisition son concours le plus absolu. Dans sa _Chronique rimée_, Philippe Mousket affirme que l’inquisiteur Robert le Bougre agissait au nom du pape (_l’apostole_) et du pouvoir spirituel (_estole_) comme au nom du roi.
Par le commant de l’apostole, Qui li enjoint par estole, Et par la volonté dou roi De France ki l’en fist octroi[32].
[32] DOM BOUQUET. _Recueil des historiens de France_, XXII, p. 55.
Le Coutumier connu sous le nom d’_Établissements de Saint Louis_ constate le même accord: «Quand le juge (ecclésiastique) aurait examiné (l’accusé), s’il trouvait qu’il fût bougre (hérétique), si le devait envoier à la justice laïque, et la justice laïque le doit faire ardoir (brûler).» Ce que répète un autre texte juridique important, les _Coutumes du Beauvaisis_ de Beaumanoir: «En tel cas, doit aider la laïque justice à Sainte Église; car quand quelqu’un est condamné comme bougre par l’extermination de Sainte Église, Sainte Église le doit abandonner à la laïque justice et la justice laïque le doit ardoir parce que la justice spirituelle ne doit nul mettre à mort.»
A la fin du XIIe siècle et pendant la Croisade des Albigeois, les souverains d’Aragon avaient été sinon les adeptes, du moins les protecteurs de l’hérésie dans le Midi de la France. Ils étaient apparentés aux seigneurs de Foix, de Carcassonne et de Béziers et aux comtes de Toulouse dont nous avons montré les perpétuelles collusions avec les Cathares et lorsque Simon de Montfort marcha contre eux, le roi Pierre d’Aragon vint à leur secours et même mourut en combattant contre les croisés à la bataille de Muret (1213).
Est-ce pour cette raison qu’oubliant les édits promulgués contre eux, en 1198, par ce même roi d’Aragon Pierre, les hérétiques de Languedoc cherchèrent, après leur défaite, un asile de l’autre côté des Pyrénées? Vers 1226, leur nombre effraya les évêques aragonais et leur roi Jayme. Pour arrêter cette invasion de l’hérésie, ce dernier remit en vigueur les édits de 1198 contre «les hérétiques, leurs hôtes, leurs fauteurs et défenseurs». Quelques années plus tard, il établit l’Inquisition dans son royaume.
Sur les conseils de son confesseur, le dominicain Raymond de Pennafort, il demanda à Grégoire IX de lui envoyer des inquisiteurs et par une bulle du 26 mai 1232, le pape chargea l’archevêque de Tarragone de faire, avec l’aide des Prêcheurs, une inquisition générale en Aragon et en Catalogne. L’année suivante, Jayme publia contre l’hérésie un code de répression reproduisant celui que le cardinal Romain de Saint-Ange avait promulgué à Toulouse, au lendemain du traité de Paris. Enfin en 1235, Grégoire IX lui envoya tout un traité de procédure inquisitoriale qu’avait rédigé Raymond de Pennafort, devenu pénitencier et canoniste du Saint-Siège. Dès lors, l’Inquisition était établie en Aragon, aux mains des dominicains et des franciscains et son action s’étendait sur la Navarre.
En même temps, le roi saint Ferdinand de Castille, cousin de saint Louis, l’organisait dans ses états. Le _Fuero real_ promulgué par son successeur Alphonse X le Sage, en 1255, et les _Siete partidas_ de 1265 reproduisaient les prescriptions qu’avait édictées Grégoire IX contre l’hérésie et que le pape Boniface VIII devait plus tard inscrire dans sa collection canonique, le Sexte.
Dès le XIe siècle, la Lombardie avait été un actif foyer d’hérésie. Vers 1040, un certain Girard prêchait aux habitants de Monteforte, près de Milan, des doctrines qui se rapprochaient du manichéisme par leur condamnation radicale du mariage et de la famille. L’archevêque de Milan, Héribert ayant fait aux gens de Monteforte une guerre victorieuse, emmena Girard prisonnier ainsi que plusieurs de ses adeptes. Il aurait voulu leur sauver la vie pour les amener ensuite à se convertir; mais le peuple ne l’entendit pas ainsi. Il éleva un bûcher en face d’une croix, imposant aux hérétiques de choisir entre la mort par le bûcher ou l’abjuration devant la croix. N’ayant pas voulu abjurer, ils furent tous brûlés malgré l’archevêque.
Le feu ne consuma pas l’hérésie; au XIIe siècle, elle avait fait des progrès considérables; sous le nom de Patarins, les néo-manichéens étaient nombreux dans toute l’Italie du Nord. Vers le même temps, les prédications d’un caractère à la fois politique et théologique d’Arnaud de Brescia déchaînaient la révolution à Rome et des troubles dans une grande partie de l’Italie. «Les clercs qui ont des propriétés, les évêques qui tiennent des régales, les moines qui possèdent des biens ne sauraient être sauvés. Tous ces biens appartiennent au prince et le prince n’en peut disposer qu’en faveur des laïques.» En parlant ainsi, Arnaud appelait les princes à la curée des biens ecclésiastiques et à la révolte tous les sujets de seigneuries ecclésiastiques, à commencer par celle du pape. A Brescia même, l’évêque fut dépouillé de ses biens et chassé par les Arnaldistes; et en 1146, le peuple romain, s’insurgeant à l’appel d’Arnaud, chassa Eugène III et proclama la République sous la suprématie de l’empereur allemand.
Attirée par les doctrines politiques de cet agitateur, dans la plupart des villes italiennes, la bourgeoisie gibeline, anti-papale et impérialiste favorisa Patarins et Cathares, comme le faisaient en Languedoc les seigneurs, et en se développant de plus en plus, l’hérésie devint un grave danger social. Un auteur du XIIIe siècle, Étienne de Bourbon, déclare que, de son temps, il y avait à Milan au moins dix-sept sectes hérétiques. Vers le milieu du XIIIe siècle, l’un des militants de l’orthodoxie catholique énumérait les différentes églises cathares des Marches et de la Lombardie.
Dans son _Histoire de l’Inquisition_, à tendances hostiles au catholicisme, Lea fait remarquer que les forces cathares et gibelines coalisées déchaînaient, en de nombreux pays, la guerre civile et sociale. En 1204, elles soulevaient Plaisance contre l’évêque qui était exilé avec son clergé. Ces derniers s’étant réfugiés à Crémone, la haine des sectaires les y poursuivit: elle souleva contre eux les Patarins qui expulsèrent, avec les réfugiés de Plaisance, l’évêque de Crémone et nombre de ses partisans. Ce ne fut qu’en 1207 que les catholiques de Plaisance purent rentrer dans leur cité et rétablir leur culte.
Les hérétiques étaient si puissants que certains pessimistes annonçaient que l’Église finirait par périr sous leurs coups. Dans son commentaire de l’Apocalypse, Joachim de Flore voyait dans les hérétiques les sauterelles armées du venin des scorpions surgissant, au son de la cinquième trompette, du fond de l’abîme. Il trouvait inutile toute résistance contre eux, surtout depuis qu’en 1195, ils étaient entrés en négociations avec les Sarrasins.
La puissance et le fanatisme de ces hérétiques italiens furent encore renforcés lorsque, vaincus chez eux par la Croisade de Simon de Montfort, les Albigeois vinrent se réfugier en masse dans l’Italie du Nord, tout en gardant des relations occultes avec ceux de leurs frères qui étaient demeurés dans leurs pays. Un complot permanent contre l’Église unissait les hérétiques d’Italie et ceux du Midi de la France.
Rien de plus suggestif, à ce sujet, que les réponses que fit, vers 1277, aux inquisiteurs, un de leurs prisonniers, Pierre de Beauville, d’Avignonet. Au lendemain du meurtre des Inquisiteurs toulousains, tués à Avignonet par des hérétiques cathares, avec la complicité probable du comte de Toulouse Raymond VII, Pierre de Beauville, se sachant suspect, se réfugia en Lombardie sur le conseil d’un serviteur du comte de Toulouse. Il alla à Cuneo où il demeura sept ans; il fréquentait un atelier de corroyeurs que dirigeaient ouvertement un Toulousain réfugié Arnaud Poirier de _Burgueto-Novo_, et sa femme Béatrice, tous deux Croyants. Il y rencontra d’autres réfugiés Raymond de Baux, qui était venu de Toulouse, et Raymond Imbert de Moissac. Dans la ville, il trouva un drapier de Toulouse, Arnaud de Frezonis, Barthélemy Boyer, de la rue des Avocats de Toulouse, et beaucoup d’autres hérétiques du Lauraguais et du Carcassès.
Après ce séjour de sept ans à Cuneo, il passa à Plaisance où il vécut cinq ans avec des réfugiés de Saint-Paul Cadajous, puis à Crémone, où résidaient l’évêque des hérétiques de Toulouse et des réfugiés de Lanta, Goderville, Dreuille, Issel, Fanjeaux, Saint-Martin-la-Lande et Toulouse. Il se transporta ensuite à Pavie où il vécut 14 ans, y rencontrant aussi de nombreux réfugiés du Midi de la France et avec eux, un diacre des hérétiques de Catalogne, Philippe. Après un séjour à Alexandrie, à San-Quirico, près de Gênes, et en d’autres lieux, il eut sans doute la nostalgie de la patrie qu’il avait quittée quarante ans auparavant; il revint à Avignon mais pour se faire prendre par l’Inquisition. Au cours de l’interrogatoire où il raconta son odyssée, il donna les noms d’au moins cent languedociens hérétiques, réfugiés en Italie, avec lesquels il s’était trouvé en rapports personnels[33]. Ce mouvement d’émigration se continua pendant tout le XIIIe siècle; car la collection Doat nous donne des récits de voyages semblables à celui que nous venons de résumer et datés de 1271 et 1277.
[33] Bibliothèque nationale, fonds Doat XXV fº 297 et suiv.
Dans ces régions où l’hérésie, ayant le plus souvent la faveur des pouvoirs publics, se pratiquait publiquement et même lançait de violentes attaques contre les catholiques, on s’explique la forte organisation qui fut donnée par l’Église à l’Inquisition; entre elle et les hérétiques ce fut une guerre à mort. Dès 1224, le pape Honorius III confia aux évêques de Brescia, de Modène et de Rimini le soin d’organiser la poursuite de l’hérésie. En 1228, Geoffroi, cardinal de Saint-Marc et légat du Saint-Siège en Lombardie, rendait obligatoires les lois qui ordonnaient la mise à mort par l’autorité civile des hérétiques que le tribunal ecclésiastique livrait au bras séculier. En Italie, comme ailleurs, Grégoire IX confiait la direction de l’Inquisition aux Prêcheurs et aux Mineurs; il nommait, en 1232, Albéric, inquisiteur de Lombardie; en 1233, Pierre de Vérone, inquisiteur de Milan et inquisiteurs de Florence, Aldobrandino Cavalcante, en 1231, et Ruggiero Calcagni en 1244; ils étaient tous dominicains.
Ces inquisiteurs furent munis de pouvoirs étendus; outre ceux qu’ils reçurent du pape, comme leurs collègues des autres pays, ils furent soutenus par la législation très sévère qu’édicta contre les hérétiques l’empereur Frédéric II. Coup sur coup, furent promulgués, en 1231 et 1232, une loi impériale qui rendait exécutoire en Italie, comme en Allemagne, les mesures prises à Toulouse, en 1229, par le cardinal de Saint-Ange; un édit publié à Amalfi déclarant l’hérésie crime de lèse-majesté, ce qui comportait la peine de mort; enfin l’ordonnance de Ravenne qui étendait à tout l’empire l’édit d’Amalfi.
Plusieurs principautés et républiques municipales de l’Italie édictèrent aussi des lois particulières contre l’hérésie, et veillèrent à l’exécution de celles du Saint-Siège et de l’Empire. C’est ce que fit, à Rome, en 1231, le sénateur Annibaldi, gouverneur de la commune sous l’autorité du pape.
Rigoureuse, l’Inquisition fut combattue avec la dernière violence par l’hérésie puissamment organisée et disposant, comme nous l’avons vu, de forces considérables dans les masses populaires et la riche bourgeoisie gibeline et de la faveur de nombreux seigneurs. L’un des tyrans les plus redoutés de l’Italie, Ezzelin de Romano (mort en 1259) est présenté par les chroniqueurs de son temps comme un ennemi acharné de l’Église et un protecteur des Cathares: «_inimicus ecclesiae, haereticorum refugium; a fide catholica penitus alienus, ob hoc sicut perfidus haereticus ab ecclesia damnatus_.» Or il possédait Vérone, Padoue, Vicence, Trévise, Feltre, Trente et Brescia.
La position des inquisiteurs fut souvent critique et les Prêcheurs payèrent parfois fort cher la mission qu’ils avaient spécialement reçue de poursuivre l’hérésie. L’un d’eux, Pierre de Vérone, fut assassiné comme le furent vers le même temps, sur les terres du comte de Toulouse, les inquisiteurs d’Avignonet; il fut aussitôt canonisé et l’Église l’honore sous le nom de Saint Pierre martyr.
En 1279, l’Inquisition avait fait plusieurs exécutions à Parme; la femme de l’aubergiste Ubertino Bianco, Tedesca, avait été brûlée, en même temps qu’une grande dame dont elle avait été la servante, Oliva de Fredulfi. Le menu peuple (_popolani_) qui était, sans doute, attaché à l’aubergiste, envahit le couvent dominicain où résidait l’inquisiteur, le saccagea, mit à mort un vieux frère, Jacques Ferrari, et à mal plusieurs autres. Les Prêcheurs durent quitter la ville sur laquelle le Pape lança l’interdit; ils n’y rentrèrent que huit ans plus tard (1287), après de longues négociations[34].
[34] MURATORI. _Rerum italicarum scriptores_, IX, 9, p. 35 (_Chronicon Parmense_).
Pour contrebalancer la force hérétique capable de provoquer de pareils soulèvements, l’Inquisition organisa des sociétés politiques et religieuses décidées à défendre à main armée l’orthodoxie. A Plaisance, entre 1260 et 1270, un de ces groupements, la société du Saint-Esprit, avait pour siège la maison de l’Inquisition, preuve évidente des relations étroites qu’il entretenait avec elle. Dans cette même ville et dans les environs se créa la Compagnie de la Croix pour tenir tête au chef du parti gibelin, Uberto Pelavicino, fauteur d’hérésie. Vers 1240, les dominicains de Bologne fondèrent, dans cette ville, la Société de Sainte-Marie et de Saint-Dominique contre les Patarins et les Sodomites. A Milan, l’inquisiteur Pierre de Vérone avait créé la Société des défenseurs de la foi dont Grégoire IX faisait un bel éloge en 1234. Le même pape louait de même les Frères de la Milice de Jésus-Christ de Parme et, comme il le faisait dans une lettre adressée à Jourdain de Saxe, général des dominicains, on peut supposer que les inquisiteurs dominicains n’étaient étrangers ni à la création ni à la marche de cette société. En 1261, se fondait une ligue catholique entre plusieurs seigneurs de Bologne, de Parme et de Reggio; c’était le membre d’une famille entièrement dévouée aux dominicains depuis quarante ans, Lotteringo d’Andaló, qui en avait pris l’initiative.
Avec de tels appuis les Inquisiteurs purent poursuivre leur œuvre difficile. En 1273, ils osèrent s’attaquer à l’une des citadelles de l’hérésie, Sermione, près de Vérone. Là résidait un évêque cathare, Laurent, entouré d’un grand nombre de réfugiés de Bourgogne, de France et de Piémont. L’Inquisiteur, frère Tinnidio, évêque de Vérone, s’appuyant sur le podestat de la ville Andaló degli Andaló, fit arrêter un hérétique de Sermione qui lui échappa, ce qui amena une grande effervescence dans le pays. Il organisa contre Sermione une expédition militaire qui fut conduite par Albert della Scala, chef de l’illustre famille véronaise des Scaliger, et à laquelle il prit part en personne avec son auxiliaire dans l’œuvre de l’Inquisition, fra Filippo Bonaccorsi. La guerre se termina par la défaite des hérétiques; 200 d’entre eux furent brûlés le 13 février 1278, dans les Arènes de Vérone. Ce fut l’une des plus cruelles exécutions de l’Inquisition italienne.
Il est probable que d’autres interventions armées contre le repaire hérétique de Sermione durent se produire dans la suite; car le 27 juin 1289--onze ans après--le pape Nicolas IV félicitait les Scaliger de la conquête de Sermione[35].
[35] CIPOLLA. _Nuove notizie sugli eretici Veronesi_ (1273-1310), p. 9.