Part 11
Les hérétiques étaient puissants, même dans les États de l’Église et l’Inquisition dut les y poursuivre. A Orvieto, par exemple, ils avaient à leur tête Tosti; dès 1249, l’inquisiteur Roger condamnait comme hérétiques Christophe et Barthélemy de Ranuccio, membres de cette famille. Vingt ans plus tard, leurs descendants furent l’objet d’une semblable condamnation; leurs demeures et les tours qui les défendaient furent rasées à la suite d’une série de sentences des 14, 20 et 30 mai, des 20 et 26 juillet, du 13 août, enfin du 22 janvier 1269, rendues par les inquisiteurs dominicains contre Ranuccio, Christophe, Rainier de Stradigittostesso, Rainier di Bartolomeo, et plusieurs de leurs cousins dont une femme, donna Tafura de Tosti[36].
[36] Le texte de ces condamnations a été publié par THEINER. _Codex diplomaticus Sanctae Sedis._
Les inquisiteurs surveillaient les allées et venues des réfugiés qui leur étaient signalés des pays d’où ils venaient. Vers 1264, un certain Raymond Baussan, originaire de Laurac (près Castelnaudary), se rendit de Plaisance, où il avait d’abord émigré, dans les Pouilles «_in quadam bastida que vocatur Lagarda-Lombart_.» Il y vit l’évêque des hérétiques de Toulouse qui l’invita à dîner; il descendit chez deux Cathares qu’il «adora», Pons Boyer de Saint-Rome, diocèse de Toulouse, et Raymond d’Andorre, et il s’y rencontra avec d’autres réfugiés de la région de Toulouse, en particulier Guiraud Unaud et Mathieu de Cerveria. Mais le roi Manfred les chassa, à la demande des inquisiteurs de Toulouse et du roi d’Aragon qui lui avaient dénoncé leur hérésie et leur présence[37].
[37] DOELLINGER. _Beitraege zur Sektengeschichte des Mittelalters_, tome II.
Manfred, roi de Sicile, qui proscrivait ainsi les hérétiques à la demande de l’Inquisition, était lui-même, au même moment, en lutte avec l’Église et excommunié par elle. Le pape Urbain IV cherchait à lui opposer un concurrent; cette opération fut menée à bonne fin par son successeur, Clément IV, qui dressa Charles d’Anjou contre Manfred et elle fut consommée lorsque, vainqueur à Tagliacozzo, Charles fit tomber sous la hache du bourreau la tête de Conradin, fils de Manfred.
Excommunié par l’Église, pendant une grande partie de son règne, le père de Manfred, l’empereur Frédéric II, avait poursuivi avec une extrême rigueur les hérétiques, en parfait accord avec l’Inquisition; ce qui semble indiquer qu’il obéissait moins au fanatisme religieux et à un sentiment de dévouement au Saint-Siège, qu’à des raisons d’ordre politique et social. Dans les hérétiques il poursuivait moins des adversaires du catholicisme que des révolutionnaires qui, par leur doctrine et leur action, menaçaient l’ordre établi comme devaient le faire plus tard, toujours en Allemagne, à la suite des prédications de Luther, les anabaptistes de Munzer.
Les empereurs du XIIe siècle avaient déjà montré une grande sévérité contre l’hérésie et nous avons vu, plus haut, la grande part qu’ils prirent aux mesures qu’édictèrent les papes contre elle, en particulier à la grande assemblée de Vérone.
Dès son avènement, Frédéric II suivit l’exemple de ses prédécesseurs. Dans sa bulle d’or d’Egra (12 juillet 1213), il promit au pape Innocent III, alors son protecteur, son concours le plus absolu pour l’extirper entièrement de ses états: «_super eradicando autem haereticae pravitatis errore auxilium dabimus et operam efficacem_.» Le jour de son couronnement (22 novembre 1220), il publia une Constitution dont les articles 5 et 6 étaient dirigés contre les hérétiques Cathares, Patarins, Spéronistes, Léonistes, Arnaldistes et Circoncis, renouvelant contre eux les mesures édictées par Alexandre III, par Lucius III à Vérone et par Innocent III au récent concile universel de Latran. Il ordonna à l’Université de Bologne d’expliquer cette constitution dans ses cours de droit. Quatre ans plus tard, en mars 1224, il publia, pour toute la Lombardie, une ordonnance frappant de la peine de mort les hérétiques, au nom du droit civil comme au nom du droit ecclésiastique, «_utriusque juris auctoritate muniti_», et de la plénitude de son pouvoir, parce que, disait-il, le Seigneur, en lui donnant la couronne impériale, l’avait établi gardien du corps de l’Église avec l’obligation de le préserver de la contamination des brebis galeuses.
Les expressions que nous avons soulignées prouvent bien que, pour Frédéric II, la répression de l’hérésie était une attribution, un devoir même de la fonction impériale et d’ordre politique autant que religieux. Il développa lui-même cette considération dans une lettre qu’il adressa au pape Grégoire IX. «L’Église, lui disait-il, est déchirée intérieurement par de faux frères, comme par des vices cachés, et extérieurement par les attaques des rébellions politiques qui font des blessures visibles. A ces deux maux la Providence céleste a appliqué non pas deux remèdes mais un seul sous une double forme: l’onguent du ministère sacerdotal servant à guérir spirituellement les vices intérieurs des faux frères, vices qui souillent l’âme dans sa noble essence; et la puissance du glaive impérial qui doit percer avec sa pointe les blessures extérieurement gonflées et, en abattant les ennemis publics, supprimer matériellement avec le tranchant ce qui est pourri et desséché.
«Tel est vraiment, Très Saint Père, le remède unique, quoique double, de notre infirmité; et bien que ces deux choses, le Sacerdoce et le Saint-Empire, paraissent distinctes dans les termes qui servent à les désigner, elles ont réellement la même signification en vertu de leur même origine; car toutes deux sont, dès le principe, instituées par la puissance divine...
«C’est donc à nous deux qui ne faisons qu’un et qui croyons assurément de même, qu’il appartient d’assurer de concert le salut de la foi, de restaurer les droits de l’Église _aussi bien que ceux de l’Empire_ en aiguisant contre les destructeurs de la foi et les rebelles de l’Empire les glaives qui nous sont confiés.»
Ce qui ressort de cette lettre c’est que c’est moins comme mandataire de l’Église que comme représentant direct de Dieu que l’Empereur «de la plénitude de sa puissance» réprimait l’hérésie au for extérieur, le for intérieur étant seul réservé au Pape. On comprend, dès lors, que même en conflit avec le Saint-Siège, même excommunié, il ait exercé contre l’hérésie une œuvre de répression inhérente à la dignité et à la fonction impériales.
Ce fut le dominicain Conrad de Marbourg qui fut chargé d’appliquer en Allemagne les ordonnances impériales et les constitutions pontificales qui avaient créé l’Inquisition et en précisaient la marche; il se montra fort rigoureux.
D’Allemagne, l’Inquisition s’étendit en Bohême, en Hongrie, et de là, dans les pays slaves et scandinaves. Quant à la Flandre et aux Pays-Bas, ils étaient soumis, dès 1233, à l’action de l’Inquisiteur de France, Robert le Bougre. Vers 1240, il y avait des tribunaux inquisitoriaux, confiés aux dominicains et aux franciscains, dans la plupart des pays chrétiens.
* * * * *
L’Inquisition finit par avoir raison de l’hérésie contre laquelle elle avait été instituée, le néo-manichéisme cathare. Au commencement du XIVe siècle, il avait perdu toute sa force dans le Midi de la France et même en Italie; on n’en trouvait plus que des cas isolés.
L’hérésie vaudoise fut beaucoup plus tenace. Parce que l’Inquisition du XIIIe siècle la poursuivit en même temps que le catharisme, on la confond souvent avec lui; en réalité, elle en différait beaucoup. «La doctrine vaudoise, écrit avec raison M. Jean Marx dans sa savante étude sur l’_Inquisition en Dauphiné_, innove peu en matière de dogme; elle est surtout une négation de l’autorité de l’Église et de la valeur de ses œuvres.» Ce n’est pas chez elle qu’il faut chercher la survivance des hérésies des premiers siècles se rencontrant au sein du catharisme: le dualisme des manichéens, les émanations infinies d’hypostases de la gnose et du marcionisme, l’encratisme et le docétisme, que nous avons décrits en étudiant la doctrine cathare.
Les Vaudois voulaient, avant tout, revenir à la pauvreté évangélique, et ils condamnaient tout ce qui dans l’Église s’en écartait: la richesse des clercs, leurs principautés, leur autorité temporelle. Dans la hiérarchie ecclésiastique, ils ne voyaient plus une force sanctifiante; la sainteté n’était à leurs yeux qu’individuelle et elle ne s’acquérait ni par des sacrements ni par des pratiques rituelles, mais par des œuvres personnelles.
Ils croyaient à la divinité du Christ et de ses enseignements et admettaient même avec l’Eucharistie, la Confession; mais ils pensaient que tout homme juste pouvait continuer l’œuvre du Christ au milieu de ses frères, et par exemple, absoudre des péchés, consacrer l’Eucharistie, présider aux prières et annoncer l’Évangile. Ainsi, ce n’étaient pas seulement les richesses et la puissance temporelle de l’Église qu’ils rejetaient, mais toute la hiérarchie de l’Église. Nous pouvons nous les représenter comme des puritains protestants ayant encore conservé quelques dogmes spécifiquement catholiques et pénétrés d’un esprit de pauvreté, évangélique ou franciscain. En un temps où ce clergé qu’ils rejetaient depuis le pape jusqu’au dernier des clercs, jouissait de richesses et d’une puissance temporelle considérables, les Vaudois faisaient figure de révolutionnaires. Leur puritanisme ébranlait les fondements de la puissance civile. Ils faisaient du serment un péché; ils s’élevaient contre toute guerre offensive ou défensive; ils refusaient à la société tout droit de répression sanglante; et par l’anarchie, ils rejoignaient les Cathares.
Ce qui faisait aussi qu’on les confondait avec eux, c’est qu’ils avaient, eux aussi, leurs Parfaits, leurs Purs. C’étaient des hommes ayant un tel renom de sainteté qu’on s’adressait à eux pour obtenir l’absolution des péchés par une cérémonie rappelant le _Melioramentum_ des Albigeois.
Ces hommes particulièrement vénérés et influents, se nommaient _barbes_ et comme les Parfaits cathares, ils menaient une vie beaucoup plus austère que les autres adhérents de leur secte. Bernard Gui nous la décrit dans sa Pratica. «Une fois qu’ils sont reçus dans l’ordre (car ils finissaient par former un clergé), ils promettent d’observer la pauvreté évangélique et la chasteté; ils doivent vivre d’aumônes. Tous les ans, ils tiennent un ou deux chapitres généraux en secret, se rassemblant dans une maison louée pour la circonstance par un des leurs. C’est là que le majoral charge les frères de missions dans les divers pays. On lui rend compte des collectes et des dépenses qui ont été faites.» Au XIIIe et au début du XIVe siècle, les Pauvres constituaient une sorte de confrérie où l’on entrait par le diaconat. Le diacre subissait un examen préalable sur les Écritures, puis il allait étudier à l’école que la secte possédait à Milan ou dans quelque autre maison lui appartenant. L’ordination se faisait par le majoral ou par un autre supérieur au moyen de l’imposition des mains.
Quant aux autres membres de la secte, ils devaient se rapprocher le plus possible de la vie des Pauvres, mais sans être tenus à la suivre et partout où la pratique de leur foi était impossible, ils avaient la permission de se conduire extérieurement comme des catholiques plus ou moins pieux.
L’hérésie vaudoise semble s’être tout d’abord développée dans la région de Lyon; c’est dans cette ville que vivait le riche marchand Pierre Valdo, qui donna son nom aux «Pauvres de Lyon,» parce qu’il avait fait un abandon total de ses biens afin de pratiquer la pauvreté absolue. Chassés de Lyon par l’archevêque, les Vaudois ou Pauvres de Lyon se répandirent dans la région lyonnaise, le Dauphiné, la Provence et même le Languedoc, où on les confondit avec les Cathares. Comme ces derniers, ils essaimèrent en Italie, dans l’empire germanique et jusque sur le littoral de la Baltique. Ils se cantonnèrent solidement dans les vallées alpestres du Dauphiné et du Piémont que l’on appela plus particulièrement les vallées vaudoises. C’est surtout là que l’Inquisition les poursuivit.
Dès le début du XIIIe siècle, en 1208, Innocent III nommait les évêques de Couserans et de Riez et l’abbé de Citeaux légats non seulement dans la province de Narbonne et d’Auch, mais aussi dans celles d’Aix, d’Arles, d’Embrun et de Vienne, pour y combattre l’hérésie, et en même temps, l’empereur Otton IV de Brunswick ordonnait à l’évêque de Turin d’expulser les Vaudois de son diocèse.
Dans le cours du XIIIe siècle, une série d’inquisiteurs procédèrent contre eux; le dominicain Étienne de Bourbon qui parcourut le Lyonnais et le diocèse de Valence et décrivit leurs croyances et leurs mœurs dans ses _Anecdotes historiques_; l’évêque d’Avignon, Zoen Tencarari, qu’Innocent IV envoya comme légat dans les provinces de Besançon, Tarentaise, Vienne, Embrun, Arles et Aix en 1243; les Frères Mineurs qu’Urbain IV institua, en 1263, inquisiteurs de Provence et de Forcalquier.
Malgré les efforts de l’Inquisition, l’hérésie vaudoise était fort puissante dans la région des Alpes, au commencement du XIVe siècle. En Piémont et dans la haute Lombardie, les hérétiques tenaient publiquement des congrès réunissant plus de 500 personnes.
Ils bravaient les inquisiteurs. En 1321, deux frères mineurs, Catelain Faure et Pierre Pascal, avaient été envoyés contre eux par l’inquisiteur en chef Jacques Bernard. Ils s’arrêtèrent à Montélier, au prieuré de Saint-Jacques. Dans le silence de la nuit, un groupe nombreux d’hérétiques armés pénétra dans le prieuré, brisant les portes de la chambre où reposaient les inquisiteurs. Ceux-ci furent massacrés et les meurtriers s’acharnèrent sur leur corps... Ils marchèrent, en 1332, contre l’inquisiteur Jean Albert, de Castellazzo et l’obligèrent à fuir et Guillaume, curé d’Angrogne, fut tué sur la place du village alors qu’il venait de célébrer la messe; les Vaudois le soupçonnaient de les avoir dénoncés à l’inquisiteur. A Suse en 1365, à Buqueras en 1374, des inquisiteurs périrent ainsi. En 1383, en Dauphiné, les gens de Valpute attaquèrent rudement le châtelain Antoine Ruchier, qui fut même blessé. En 1474, l’inquisiteur Jean Veylet, accompagné d’un religieux et d’un secrétaire, fut assailli entre le mont Genèvre et Césane; ses bulles, ses papiers et ses pièces de procédure furent enlevés ainsi que l’argent qu’il emportait pour aller à Rome. Quelques années plus tard, les hérétiques de Valcluson attaquèrent et pillèrent la maison de l’inquisiteur Blaise de Berra et tuèrent un de ses serviteurs. Les tentatives amiables d’Alberto Cattaneo, en 1487, furent accueillies assez mal; les Vaudois du Valcluson, se rassemblèrent en grand nombre et parlèrent d’aller attaquer le commissaire apostolique[38].
[38] JEAN MARX. _L’Inquisition en Dauphiné_, pp. 17-18.
C’était sans doute parce que l’hérésie était si puissante que parfois les gouverneurs et les magistrats hésitèrent à prêter contre elle main-forte à l’Inquisition. Le 19 octobre 1331, Jean XXII blâmait le bailli de Briançon et le châtelain de Queyras des obstacles qu’ils mettaient à la poursuite des hérétiques et les sommait en particulier de livrer à l’Inquisiteur ou à l’évêque du lieu deux d’entre eux qu’ils protégeaient[39].
[39] VIDAL. _Bullaire de l’Inquisition française_, nº 114.
Le successeur de Jean XXII, Benoît XII, activa de toute façon la poursuite des Vaudois. Dès la première année de son pontificat, il exhortait Humbert, dauphin du Viennois, à rechercher soigneusement les Vaudois et à les livrer aux inquisiteurs (16 juin 1335) et le même jour, il écrivait, dans le même sens, à Aymar de La Voulte, évêque de Valence. L’année suivante (13 avril 1336), à la demande du frère mineur Guillaume de Montrond, inquisiteur de Provence, il ordonnait aux prélats, aux inquisiteurs, aux seigneurs temporels et aux villes de Lombardie, de faire arrêter les hérétiques de l’Embrunois et des autres contrées de Provence, réfugiés chez eux (VIDAL, nº 149).
Ainsi donné, l’élan ne se ralentit pas. L’inquisiteur Pierre de Monts et l’archevêque d’Embrun faisaient brûler douze habitants de la Valpute en face de l’église d’Embrun; en 1353, ils réconciliaient 150 Vaudois en leur imposant des Croix et 18 autres, l’année suivante. Les deux inquisiteurs franciscains, Hugues Cardillon et Jean Richard, parcoururent, en 1363, les vallées de l’Embrunois.
Leur zèle fut encore dépassé par François Borrel. Il était déjà à la tête de l’Inquisition dauphinoise avant l’avènement de Grégoire XI (1370). Ce pape lui maintint ses fonctions et, après le grand schisme, le pape d’Avignon Clément VII les lui confirma en 1381. Par une série de bulles, Grégoire XI lui assura le concours du gouverneur du Dauphiné, des seigneurs de Vinay, de Virieu, de Chateauvillain, du bailli d’Embrun et de Briançon, des sires de Clermont et de Roussillon. Après avoir énergiquement reproché leur faiblesse aux archevêques et évêques de Vienne, Embrun, Tarentaise, Valence, Viviers, Grenoble, et Genève, il leur mandait de se mettre à l’entière disposition du frère Borrel. Puis s’adressant à l’inquisiteur lui-même, il lui ordonnait d’envoyer dans toute l’étendue du Dauphiné, de la Savoie et de la Provence, des missionnaires des quatre ordres mendiants, dominicains, augustins, carmes, mineurs, pour prêcher les hérétiques (7 mai 1375). Cette énergique campagne de prédications et d’inquisition était appuyée par la présence d’un légat spécial du Saint-Siège, Antoine, évêque de Massa. Les gouverneurs et les magistrats accompagnaient Borrel dans ses tournées.
Les archives de l’Isère conservent «le cahier où Antoine Ruchier, châtelain de Valpute, a inscrit la liste des vacations consacrées par lui au service de l’Inquisition dans sa région.
«Il a secondé François Borrel, sur un mandement spécial de Charles de Bouville, gouverneur du Dauphiné. Le 20 juin 1381, il s’est rendu à Embrun où l’inquisiteur procédait à l’interrogatoire de Jean Lambert, un «maître» de la secte vaudoise; trois hommes l’accompagnaient. En 1382, il assiste l’inquisiteur dans l’examen de plusieurs hérétiques; ils vont ensemble à l’Argentière où 140 témoins sont interrogés. En juillet 1383, l’inquisiteur apprend que, parmi les gens de la Valpute qu’il a frappés de peines canoniques, certains se sont enfuis et d’autres n’observent pas leurs pénitences: il requiert donc le châtelain d’entrer avec lui dans la vallée... Cependant, l’inquisiteur a reçu de graves dépositions contre les gens du Valcluson; à la demande du prévôt d’Oulx, du vibailli et du juge du Briançonnais, il s’en va prêcher la bonne parole aux gens de cette vallée, accompagné toujours par Antoine Ruchier. Mais arrivés dans la vallée, ils rencontrent une violente résistance; le châtelain est blessé, il a les pouces démis. Néanmoins, il assiste l’inquisiteur dans divers procès qui se déroulent à Embrun; plusieurs Vaudois relaps sont livrés au bras séculier.
«Sur les instances de l’inquisiteur, le gouverneur du Dauphiné et le Conseil delphinal ordonnent à Artaud d’Arces, bailli de Briançon, d’entrer à main armée dans le Valcluson; l’inquisiteur et le bailli requièrent, le 26 octobre 1384, Antoine Ruchier de pénétrer dans la vallée avec le plus de forces qu’il pourra. L’expédition dure douze jours. Armand du Roussel et Jean Rousset chevauchent à côté du châtelain. Le 3 avril, l’inquisiteur porte à Oulx, une série de sentences contre nombre de Vaudois arrêtés... Les hommes d’armes Jean Faure, de Voreppe et Étienne de Blois, ont accompagné à cheval Antoine Ruchier qui, au cours de cette longue campagne, a procédé à un certain nombre d’exécutions capitales.» (MARX.)
Cette citation nous donne une idée de l’activité que déploya l’inquisiteur Borrel, pendant un quart de siècle, non seulement dans les vallées que nous venons d’indiquer, mais dans le Dauphiné, le Piémont et la Savoie. Le résultat de ses enquêtes fut la création de nouvelles prisons inquisitoriales, celles qui existaient auparavant ne suffisant plus au nombre de prisonniers qu’il avait arrêtés et condamnés. Dès le 7 octobre 1375, Grégoire XI s’inquiétait de l’entretien des prisonniers et il en donnait la charge aux évêques de leurs diocèses respectifs. Le 22 juillet 1376, il confirmait le projet élaboré par l’évêque de Missa et un certain nombre de personnages ecclésiastiques et laïques de Vienne, de la création d’une prison inquisitoriale dans un local de cette ville appelé le Palais Vieux, appartenant à la mense archiépiscopale. Quant au chapitre, il devait fournir une maison sise près de l’hôpital et qui serait l’hôtel de l’Inquisition (Vidal, nºs 306 et 307). Le 15 août 1376, le Pape adressait un appel général à tous les fidèles, leur demandant de contribuer par leurs aumônes à l’entretien des hérétiques pauvres, prisonniers de l’Inquisition, «_pro alimentis carceratorum hujusmodi_», ce qui semble bien indiquer que quand ils le pouvaient, les «emmurés» devaient s’entretenir eux-mêmes.
Cette grande inquisition se poursuivit jusqu’en 1393; cette année-là, de nombreux hérétiques furent brûlés à Grenoble. Ainsi se terminèrent les fonctions de ce redoutable inquisiteur qui, devenu provincial des franciscains de Provence, eut pour successeur, comme inquisiteur, Antoine Alhaudi, nommé sur sa proposition par le pape le 1er juin 1393.
L’hérésie vaudoise ayant pénétré en Corse, l’Inquisition fut exercée aussi, à plusieurs reprises, dans cette île; en 1340 et en 1369, sous la direction de franciscains; en 1372, par un carme, évêque de Mariana; en 1372, par l’évêque d’Ajaccio et le vicaire général des franciscains. Cinq ans après, Grégoire XI demanda à Léonard de Giffon, général des franciscains, de déléguer un inquisiteur en Corse et en Sardaigne, ces deux îles étant travaillées «de nombreuses hérésies» (24 juillet 1377; VIDAL, p. XIII-XIV, et nº 309).
CHAPITRE V
L’INQUISITION AU XIVe SIÈCLE
SPIRITUELS, BEGHARDS ET LOLLARDS
SOMMAIRE.--Joachim de Flore.--Les _Spirituels_ de l’ordre franciscain.--L’Inquisition contre les Spirituels et les _Fraticelli_ dans le Midi de la France.--Dans l’Empire germanique: Louis de Bavière.--L’Inquisition contre les Béguins en France, en Espagne, en Italie.--Les Lollards: Wicklef et Jean Huss; leurs doctrines antisociales déchaînant les guerres sociales.--L’Inquisition contre les Lollards et les Hussites.
A côté des Vaudois, le XIIIe siècle vit naître et se développer plusieurs autres sectes exaltant la pauvreté et jetant le discrédit sur l’Église coupable, à leurs yeux, d’entasser des richesses et de posséder des principautés. Elles procédaient des écrits d’un ermite cistercien de Calabre, Joachim de Flore, abbé de Curace, mort dans les dernières années du XIIe siècle. Expliquant à la lumière de l’Apocalypse, la Trinité, il apercevait une évolution historique au sein des trois personnes divines et doublait ainsi sa théologie d’une philosophie de l’histoire se terminant elle-même en prophétie.
L’Ancien Testament, disait-il, avait été l’œuvre du Père, qui lui-même avait prédit l’œuvre rédemptrice du Fils. Le Nouveau Testament, œuvre du rachat de l’humanité, était le règne du Fils; mais le Fils n’avait-il pas prédit à son tour l’avénement de l’Esprit qui achèverait et perfectionnerait son action, donnant ainsi au monde, après la rédemption par le Fils, cet amour infini, et cette charité qui absorbe en elle-même la foi et l’espérance parce que seule elle communique à l’homme la plénitude de la divinité? Joachim de Flore décrivait les signes qui annonceraient l’avénement prochain de cet Évangile éternel de l’Esprit qui engloberait en lui les deux Testaments. Les générations qui le suivirent, commentant ses écrits comme des livres saints, placèrent vers 1260 l’année où commencerait le règne de l’Esprit.