Part 9
Je devrais dire l’entrée triomphale de M. Doublemaze, car l’évêque, en dépit de sa mitre rutilante, de sa crosse et de ses bénédictions, faisait humble figure à côté de son grand vicaire. Jamais le Talleyrand du diocèse ne m’avait paru aussi majestueux et aussi séduisant. Autour de sa haute taille flottait un riche surplis de dentelle; ses épaules étaient recouvertes d’un camail bordé d’hermine plus fin et plus lustré que la soie. Un sourire d’aimable condescendance épanouissait sa bouche et ses lèvres charnues s’entr’ouvraient sur des dents saines et brillantes. Il marchait à gauche de Monseigneur, dominant ce grêle vieillard si effacé dans sa lourde parure d’orfèvrerie. Sans doute il devait sentir dans son bras droit replié sur sa poitrine de terribles démangeaisons de bénir. Comme son geste aurait été plus sûr, plus large, plus onctueux que le geste ébauché par la main hésitante du vieux prélat! Aussi accompagnait-il chaque bénédiction de Monseigneur, tantôt à droite, tantôt à gauche, d’une légère inclinaison de tête, comme pour dire: «Attendez! Quand ce sera mon tour, vous verrez!»
L’abbé Fourmeliès s’avançait à droite de l’évêque, également en surplis et camail, portant haut son visage brun et patiné. Derrière eux, les chanoines de la cathédrale et les professeurs de Saint-Julien en surplis blancs; les enfants de chœur en soutanelles rouges et camails de soie cerise. Nous fermions le cortège.
Nous entrâmes ainsi à la chapelle. D’innombrables flammelles tremblaient, exhalant un parfum de cire, presque invisibles dans le ruissellement du soleil à travers les vitraux. L’abbé Poncebique avait déchaîné son orgue; pressés autour de lui, les choristes entonnèrent le _Magnificat_. Le maître-autel étincelait d’un or enfoui parmi les fleurs. L’ostensoir rayonnait entre des lys aux longs pistils jaunes, dont l’obsédante odeur alourdissait voluptueusement l’arome de l’encens et des cierges.
Dans le transept de droite, une foule nombreuse de parents et d’amis était massée. Les dames d’Aubenac, en toilette d’été, agenouillées sur le prie-Dieu, les messieurs en redingote, debout et graves devant leurs gibus, pouvaient voir au premier rang les premiers communiants, leurs cierges fixés au banc par un bracelet de velours. De ma place je penchai la tête pour découvrir Nourmahal, mais je ne vis que mon ennemi Milondré, le ventre tendu d’un gilet blanc et barré d’une chaîne d’or.
Cependant l’office se déroulait. Assisté de Fourmeliès et du grand vicaire, flanqué de diacres en dalmatique, l’évêque célébrait le Saint Sacrifice. La messe épiscopale était d’un rite compliqué et les lévites en soie cerise évoluaient avec une grâce et une méthode qui faisaient songer à un solennel ballet. Le chef des enfants de chœur, Vindrac, svelte dans sa robe rouge, donnait le signal des mouvements. Un coup de claquoir et toutes les soutanelles s’agenouillaient, se relevaient, défilaient autour de l’autel, présentant les burettes de cristal, le manuterge, le lourd évangéliaire enrubanné. La triple clochette de cuivre tintait et toutes les têtes s’inclinaient sous le vent de l’Élévation. Des lévites privilégiés balançaient les encensoirs. Bientôt le chœur fut baigné d’une lourde vapeur bleuâtre qui amortissait, sans le voiler, l’éclat des roides étoffes liturgiques, auréolait d’un nuage l’ostensoir aux rais de vermeil, estompait les lents gestes rituels des officiants. L’évêque éleva la patène entre les doigts oints de l’huile sainte, et l’améthyste pastorale étincela d’un éclair violet dans la buée des aromates.
Portée par les vagues de l’orgue, une voix d’adolescent, une voix précoce et pure, monta d’un long jet sous les voûtes pour retomber, fusée sonore, sur les têtes baissées, les mains jointes et les cœurs frémissants de l’attente sacrée. Elle chantait: «Oh! qui me donnera des paroles d’amour, une langue de feu pour te louer, Seigneur!» Et, dans le tourbillon d’encens et de lumières, dans ce vaisseau gorgé de parfums, pavoisé de soie et d’or, fleuri de lys monstrueux, les lys du Seigneur, ses enfants de prédilection, se levèrent et marchèrent, la gorge serrée, les mains moites, les tempes bourdonnantes, ivres de chaleur, de musique et d’odeurs, vers la table où le festin de la chair divine leur allait être servi.
La communion fut donnée par l’abbé Fourmeliès. Un violon solo avait succédé au chanteur et personne n’eut le mauvais goût de s’apercevoir que l’artiste jouait la _Méditation de Thaïs_. Sans doute les langoureux _vibrati_ de Massenet convenaient-ils à cette cérémonie. L’abbé Poncebique, qui avait réglé le programme musical, en avait jugé ainsi. Les moines des cloîtres qui écoutent Bach, étendus sur les dalles, comprennent d’une autre façon la musique religieuse: mais les fidèles et les prêtres réunis à Saint-Julien ne faisaient pas la différence.
La grossièreté de cet artifice mit en moi quelque froideur jusqu’à la fin de la messe. Bientôt les enfants de chœur précédèrent en bon ordre le clergé qui se retira, l’évêque fermant la marche. Je vis disparaître par la porte de la sacristie la chape pareille à une carapace d’or, la mitre, les bandelettes et la crosse, antique bâton de pâtre aujourd’hui constellé de pierreries. Mon ancienne ferveur avait à jamais disparu. Derrière ce décor magnifique et voluptueux, je ne retrouvais plus la divinité cherchée avec tant d’inquiet amour dans la chapelle solitaire. Je me souvins avec regret de ces heures de méditation et d’épanchement, cœur à cœur avec le Christ, avec Celui qui a dit: «Levez-vous, ô vous qui mangez le pain de la douleur». C’est avec pitié et tristesse que je vis, tous flonflons évanouis et dissipés les derniers nuages d’encens, disparaître derrière la crosse pastorale les vestiges de la rude et vieille force d’Église.
Charles Jouvelin était allé rejoindre sa mère. Je ne le vis que plus tard, dans l’après-midi, un peu avant vêpres. Nous nous rencontrâmes dans un corridor, comme il se rendait, ganté et son paroissien à la main, chez le Supérieur qui réunissait ses camarades. Il vint à moi et, gravement, me tendit son front.
--Eh bien! Charles, lui dis-je sans conviction, un beau jour, n’est-ce pas?
Il baissa la tête.
--Non? repris-je, surpris. Pas aussi beau que l’on ne croyait? Est-il possible, Charles? toi qui es si pieux.
Il saisit ma main et, honteusement, à voix basse:
--Je croyais être heureux, si heureux... J’avais tant attendu!... Eh bien! tu sais, c’est terrible... j’ai honte... mais _ça_ ne m’a rien fait... rien!
Il répéta: «Rien!» avec une sorte de désespoir et s’éloigna, si triste dans ses habits de fête.
La première désillusion de sa vie--la plus grande peut-être!
XVII
La journée se terminait par un salut, la procession et le feu d’artifice. Cette partie de la fête était attendue avec impatience. Les invités de la ville viendraient dans la cour et les élèves seraient autorisés à rejoindre leurs parents ou leurs amis.
Aussitôt après dîner, nous nous rendîmes à la chapelle. Le soir tombait. Le chœur flamboyait. Une débauche d’encens enveloppa bientôt d’un nuage la nef tout entière. L’adolescent du matin chanta un langoureux _O Salutaris hostia_; l’abbé Poncebique fit entonner à nos choristes un _Te Deum_ que nous continuâmes tous et qui roula avec une rumeur d’orage sous les voûtes où la nuit se massait déjà. L’évêque n’était plus là; mais son grand vicaire le remplaçait, je n’ose dire avantageusement. M. Doublemaze, en chape fulgurante, éleva l’ostensoir au-dessus de la foule inclinée. Il surgissait, pareil à un Moïse d’or, d’une nuée d’aromates, sur un Sinaï d’éclairs. Puis le collège et les familles s’écoulèrent au dehors.
La procession se formait devant la chapelle, dans un petit jardin orné de plates-bandes fleuries. D’abord marchait une douzaine d’enfants de chœur, porteurs de flambeaux montés sur des hampes de bois. D’autres, plus jeunes, suivaient, des corbeilles suspendues à leurs cous par de larges rubans. Ces corbeilles étaient pleines de roses effeuillées et les enfants en semaient les pétales sur la route du Seigneur, par poignées. Quatre élèves de philosophie portaient le dais de soie blanche sous lequel cheminait le chanoine Doublemaze qui, d’un bras puissant, soutenait le lourd ostensoir de vermeil. Des deux côtés du dais, d’autres lévites balançaient les encensoirs. Puis venaient le clergé, le collège, les familles, tout le monde chantant des cantiques. Sur notre passage, se formait une haie de peuple, de petites gens du quartier, de paysans, de gamins qui se signaient quand le bon Dieu, aux mains du chanoine Doublemaze, leur accordait sa bénédiction.
Ainsi la théorie multicolore, soutanelles cerise, surplis blancs, étoffes d’argent et d’or, robes claires des femmes, s’avançait, foulant les brassées de roses qui jonchaient la route, à travers les charmilles, longeant le verger, serpentant sur les flancs de la colline, pour faire le tour complet de Saint-Julien. Dans le crépuscule de juin, sous le ciel tramé de larges bandes orange, d’un vert mourant à l’horizon et derrière nous accru d’un bleu déjà sombre, les flambeaux et les cierges clignotaient pareils à un essaim de lucioles. Nos pas s’étouffaient maintenant sur une lande de bruyères grises; au-dessous de nous la ville allumait ses premières lampes. Une étoile--Vénus--tremblante et verte, se reflétait dans le miroir cuivré d’une mare. Des bourdons attardés ronflaient à nos oreilles et se perdaient dans le soir avec une vibration de corde. Nos voix montaient sous le ciel pâlissant et vaste et, lorsqu’elles retombaient entre deux strophes de cantiques, le cri des grillons et la petite flûte des crapauds emplissaient à leur tour le silence des champs. Le couchant dorait les feuillages, les maisons lointaines et jusques à nos visages, d’une maturité surnaturelle. Le monde participait du même apaisement. Des nuages fleur de pêcher glissaient comme des barques sur un ciel aux profondeurs marines.
Dès l’instant où la procession s’était engagée dans la campagne, j’avais éprouvé une extrême douceur. Cette heure créait une conciliation, établissait un pacte d’amour entre les choses divines et les choses terrestres. Dieu s’humanisait et la nature se rapprochait de lui. Où donc était la religion morose de Gerboux? Péché, damnation, qu’avaient à faire ces atroces absurdités avec les rites gracieux de ce soir de printemps, avec ces enfants brassant des roses, ces chants calmes et purs, cette universelle harmonie? Non, Dieu ne pouvait être ni le Justicier, ni le Vengeur, ni le Bourreau. Dieu animait cette plaine où quelques fumeroles s’élevaient en spirales, la rivière qui dessinait à travers les arbres une longue écharpe de brume; il était dans le parfum des sureaux et les buissons d’aubépine; il était là, tout près de mon cœur, le Dieu de la Joie, répartissant sa force dans tous les êtres qui vivent, croissent au soleil et se résorbent ensuite dans son éternelle fécondité, pour renaître et renaître en Lui. Comme j’étais loin, ce soir-là, du Dieu, maniaque farouche, qui opprimait mon élan vers la joie. Et voici que je découvrais le Dieu qu’il faut louer dans le soleil, dans notre sœur la terre et dans notre sœur l’eau; le Dieu qui est beauté, amour, vie et renouvellement.
Ma poitrine se dilatait. Je joignis ma voix à celle des autres. Avec eux, sur le rythme de leurs cantiques, je chantais un Dieu qui leur était étranger. Qu’importe! Je n’étais qu’amour et je déversais sur le monde cet amour qu’aucun être n’accueillait.
* * * * *
A cette exaltation succéda une légère mélancolie, quand, la procession terminée, nous nous dispersâmes dans la cour. La façade intérieure du collège, la chapelle étaient décorées de lampions de couleur qui, à mesure que la nuit s’assombrissait, devenaient plus rouges, plus jaunes ou plus verts. Sur la terrasse se profilait, squelettique, l’armature du feu d’artifice. Les invités se groupaient dans la cour et les toilettes des femmes trouaient de blancheur le bleu de la nuit diffuse. Les heureux qui comptaient dans la foule des parents et des amis couraient les rejoindre. Une curieuse animation gagnait le collège. Le frisson des robes inconnues passait dans l’air qui fleurait le chèvrefeuille. Quant à ceux d’entre nous qui ne connaissaient personne, ils se réfugiaient dans un angle de la cour des grands, parlant et riant très fort, désespérés au fond.
Je vis Charles et Mme Jouvelin. Ils venaient au-devant de moi. Cet élan vers la joie qui m’avait traversé tout à l’heure, c’était vers Elle qu’il me poussait. Et c’était pour moi qu’Elle venait, toute la nuit derrière elle, ouvrant un sillage de parfums.
--Quelle jolie fête! me dit-elle. J’ai suivi la procession. J’ai pris des roses dans une corbeille et j’en ai lancé à poignées, comme les enfants.
Elle était animée, les narines frémissantes. Je songeais que mon Dieu agréerait bien volontiers les fleurs d’une pareille suppliante.
--Ce pauvre Charles! ajouta-t-elle en tapotant la joue de son fils; il est bien fatigué. Quelle journée épuisante! Tant d’émotion, vous savez. Il est si sensible et si religieux.
Ces paroles, débitées avec volubilité, accompagnées d’un sourire et d’une jolie moue, me causèrent une certaine gêne. Je n’osai regarder Charles.
--Nous allons voir le feu d’artifice ensemble. Aimez-vous les fusées? Moi j’aime le bouquet, le gros bouquet final. Mais je déteste les pétards, les choses qui font trop de bruit.
--Êtes-vous triste, me demanda-t-elle avec une sorte de brusquerie, que vous ne disiez rien? Oui, vous êtes très ému, vous aussi, par cette cérémonie. Comme je vous comprends!
--Oh! fis-je avec désinvolture, tout cela ne me produit plus beaucoup d’effet.
--Comment! protesta-t-elle. Auriez-vous perdu la foi? C’est très mal. Et moi qui croyais que vous vouliez vous faire prêtre!
Elle me regarda drôlement, mi-ironique, mi-apitoyée.
--Par exemple, répondis-je un peu vexé, il ne me manque que la vocation.
--Elle peut venir, fit-elle dans un éclat de rire. Vous feriez un gentil petit abbé, vraiment!
Je sentis qu’il fallait lui dire:
--Venez sur la terrasse, là-haut, sous les arbres. Nous serons mieux que dans cette foule. Vous admirerez les fusées tant qu’il vous plaira et je pourrai vous aimer tout mon saoul, dans le silence de mon cœur!
Mais une voix forte et nasillarde prononça:
--Comment! vous, chère madame! Quelle bonne fortune!
Le beau Milondré, chapeau à la main, s’approchait.
--Bonsoir, Charles! Bonsoir, jeune homme. Fatigué, ce pauvre Charles. Il faudra bien dormir.
--En effet, dit le garçonnet, maman, si vous le permettez, j’irai me coucher, je n’en puis plus.
Il me serra la main et s’éloigna dans l’ombre.
--Chère amie, je vous enlève, poursuivit le docteur. Tous ces gens de province sont assommants et bien ridicules. Quant au feu d’artifice, nous le verrons de là-haut et nous ne serons que mieux placés.
Il fixait sur Nourmahal des yeux lumineux comme des yeux de chat. Elle s’inclina, soumise et souriante, et prit le bras du bellâtre. J’aurais crié de rage.
--Au revoir, monsieur, me dit-elle. Et tâchez de retrouver la foi. C’est si vilain de ne pas croire.
Ils montèrent vers la terrasse.
La nuit était tout à fait venue.
XVIII
Il était écrit que cette mémorable soirée ne s’achèverait pas ainsi.
Un souffle avait éteint cette belle ardeur de vivre qui m’enflammait quelques instants auparavant. J’errais solitaire, à travers la cour, indifférent aux groupes bruyants, aux préparatifs des artificiers. Les lampions et les lanternes vénitiennes placés dans les marronniers plaquaient sur les visages des taches écarlates ou blafardes. Gerboux passa près de moi, d’un pas rapide, la joue marbrée de vert par un reflet. Longeant le préau des grands, mal éclairé, j’entendis la voix de Salayrac qui lutinait des filles de cuisine. Le dégoût vint accroître encore ma tristesse. Était-ce donc cela, la vie? Pouvait-il y avoir d’autres heureux que ce suffisant de Milondré et cette brute de Salayrac? Les éblouir ou les faire rire: seuls moyens d’être aimé des femmes. Salayrac et Milondré le savaient bien. Ils étaient autrement forts que moi. A quoi bon tout ce fatras poétique et sentimental? Des mots, des blagues! Ah! Nourmahal, Nourmahal, vous ne m’avez pas compris! Si vous saviez seulement... vous saurez peut-être un jour, si les hommes comme Milondré vous font du mal.
Plongé dans ma rêverie, je m’acheminai vers la terrasse. Les feuillages bougeaient dans la nuit avec des mouvements de rame dans une eau sombre. Là, point d’illumination. L’obscurité était épaisse; le silence, coupé seulement de froissements de branches, d’un battement feutré d’oiseau de nuit. Le halo de la cour éclairée venait mourir à l’orée des charmilles. La rumeur de la fête était douce et lointaine, déjà presque un souvenir.
Il y avait derrière les charmilles un talus en pente douce, recouvert d’une herbe assez haute. Je m’y couchai sur le dos. Une odeur de foin m’enveloppa. Au-dessus de moi palpitait un ciel criblé d’étoiles. Le crissement des grillons vrillait les étendues invisibles. Des doigts herbus me caressaient les joues. De m’être étendu sur la terre, le front vers la nuit, il me vint un apaisement. Ma pensée se perdit dans ce gouffre immatériel où poudroyaient les astres...
Je n’étais pas seul...
Je perçus d’abord, de l’autre côté du rideau de charmes, des pas. Je ne pouvais rien voir, le feuillage étant trop épais. Une voix de femme s’éleva. Je prêtai l’oreille. Point de doute: c’était Mathilde. Lortal l’accompagnait. La charmille était bordée de quelques bancs. Ils s’assirent, à deux pas de moi, séparés seulement par une barrière de feuilles. J’eus honte d’assister ainsi secrètement à leur entretien. Mais la curiosité éveillée par les premières phrases l’emporta. Je restai.
--Tu es dur pour lui, Jacques, disait Mathilde. Tu sais pourtant que je souffre de tes insolences. Tu oublies qu’il est mon mari et que par conséquent...
--Je ne l’oublie pas, coupa sèchement Lortal. Diable non! Je déteste cet homme. Tu sais pourquoi, j’imagine.
--Je ne sais qu’une chose, c’est que je suis la femme de Miromps.
--Je ne le sais que trop, moi aussi, repartit Lortal. Il n’y a pas là de quoi se vanter.
--Oh! dit-elle, tu es injuste. Tu sais bien que sans lui ce pauvre Joachim...
--Oui. Il pèse assez lourd, ce service... Sans l’argent de Miromps, Joachim eût fait de la prison... ou plutôt il se serait tué! Joachim ne l’a pas oublié, ni toi, ni moi, qui étions dans le secret. Mais Miromps l’a-t-il fait assez payer sa générosité? Et quelle générosité! Un marché, pas autre chose, un marché dont tu étais la marchandise, toi, Mathilde!
--Ne dis pas cela, Jacques. Il nous a sauvés.
--Nous l’aurions payé. Il fallait attendre. Joachim aurait repris ses affaires. J’aurais travaillé, gagné de l’argent comme les autres. J’aurais payé, moi aussi. Car les gens comme Miromps se paient. Acheter ou vendre. Voilà leur vie.
--Non!... Il m’aimait...
--T’aimer!
Un rire saccadé, que je connaissais bien, sonna dans le silence nocturne.
--T’aimer, ma pauvre chérie! Ne profane pas ce mot. Est-ce qu’un Miromps peut aimer quelqu’un! Ton nom, oui; une alliance qui le lavait, aux yeux des imbéciles, de toutes ses friponneries, qui le posait, lui permettait de prendre une particule, d’écussonner sa porte, de se présenter aux élections...
--Il n’y tient guère!
--La bonne histoire! Monsieur est devenu calotin. Monsieur a les curés pour lui. Monsieur rétamait les vieux chaudrons, dans sa jeunesse, mais Monsieur se met maintenant du côté des Jésuites. Grand bien leur fasse!
--Tu te trompes! C’est M. Doublemaze qui fait tout. C’est lui qui veut entraîner Miromps dans la politique. Miromps représente pour le parti qu’il soutiendra une double force: son énergie, sa fortune. Un bel appoint, quoi que tu penses. Je connais l’affaire. Il s’agit de fonder une banque, un établissement de crédit agricole: «Le Laboureur». On pourra ainsi faire pièce aux socialistes, aux francs-maçons. Miromps, seul dans le pays, est en mesure de fournir le crédit suffisant. Mais il hésite. Au fond, je me demande s’il est ambitieux... malgré toute sa vie.
--Naïve!
--Pas si naïve que tu crois! Miromps n’est pas simple. Il est très renfermé. Il a devant lui un formidable avenir. Étendra-t-il la main? Je ne sais. Sait-on ce que veut un homme qui ne dit rien et qui vous regarde parfois avec des yeux de naufragé? Entendu: il n’a jamais eu de scrupules; il n’en a pas davantage aujourd’hui. Mais entre nous, Jacques, ce que tu lui reproches, est-ce de manquer de morale? Ne m’as-tu pas toujours dit que tu respectais seulement la force, qu’il n’y avait pas d’autre droit que celui du plus fin ou du plus robuste; qu’il fallait savoir tour à tour cravacher ou caresser les hommes? Étais-tu sincère quand tu disais tout cela? Oui. Eh bien! pourquoi méprises-tu Miromps? Il est ce que tu voudrais être, après tout.
--Je te remercie.
--Pas d’ironie, mon petit. Je ne t’ai jamais dit que je pouvais aimer cet homme. Mais je l’admire. C’est une force. Regarde-le; regarde ses yeux, sa mâchoire, sa nuque. Il est de la race qui domine. Il a été pauvre. Il a haï le riche. Le voilà riche à son tour, maintenant. Et le plus drôle, c’est qu’il est devenu bon. Qu’aimait-il au monde? Rien... Si! Moi. Si tu le voyais avec moi! un chien couchant. Écoute. Ne t’a-t-il pas supporté? C’est la plus grande preuve d’amour qu’il pouvait me donner. Il a tout subi: tes railleries, ta morgue, ton mépris, tes allusions à son passé. As-tu parfois regardé ses poings? Oui, alors tu as vu: c’est un homme qui peut tuer. Et il ne t’a pas tué. Il a souri. Pour moi, uniquement, pour moi. Parce qu’il sait...
--Quoi?
--Que je t’ai aimé.
--Que tu m’as aimé, Mathilde. Oui. Mais il sait peut-être aussi que tu ne m’aimes plus. Et cela suffit à le consoler!
--Rien ne le console. Je te dis qu’il souffre. Toute sa vie, elle tient dans mes mains. Je puis la briser. Je suis même sûre qu’il ne se révolterait pas. Il est dompté, apprivoisé. Il est doux comme un agneau. Je puis tout faire, tu entends, Jacques, tout. Je suis libre, comme il n’y a pas une femme libre au monde. Je tiens cet homme. Si je le battais, il me baiserait les mains. Il se contente de m’implorer avec des yeux où il peut y avoir tant de haine, où il n’y a plus que de la résignation. J’en ai fait un lâche, Jacques. Je pourrais, si je voulais, en faire un mari complaisant. Je peux tout, te dis-je. Alors crois-tu qu’il m’aime, maintenant? Crois-tu qu’il m’a épousée pour notre famille? Belle famille, d’ailleurs, ruinée, qui a frôlé le déshonneur. Et représentée par qui? Par Joachim?... Un déséquilibré--adorable, je l’accorde--mais un fou. Par toi, mon petit?... Mais que seras-tu, demain? Et par moi, qui ne suis qu’une pauvre et misérable chose...
La voix était rauque, faussée par un sanglot contenu. Il y eut une pause. J’étais accoudé dans l’herbe mouillée de serein, suivant, angoissé, ce dialogue d’ombres. Les fusées du feu d’artifice arrondissaient leurs courbes au-dessus des arbres; des étoiles se détachaient et tombaient lentement, baignant d’une fugitive lueur bleue la voûte des feuillages et l’herbe autour de moi. Des crépitements assourdis, des détonations lointaines. La fête touchait à sa fin. Vingt fusées partirent en gerbe. La nuit ruissela de larmes d’or.
Mathilde reprit plus bas:
--Une pauvre chose!... L’amour de cet homme me ronge de pitié. Jacques, moi aussi, je souffre...
--De quoi donc? interrogea âprement Lortal. Tu n’aimes pas ton mari. Il te laisse libre. Profites-en!
--Oui, je suis libre. Mais c’est cette liberté même qui m’enchaîne. Je suis libre; mais je ne peux pas agir. Parce qu’il est là, lui, mon mari.
--Ton mari!
--Oui, mon mari--aussi ridicule que cela puisse paraître pour moi d’avoir épousé ce Miromps, aussi triste, aussi dégradant, si tu veux--mon mari...
--Tu l’aimes donc?
--Je me demande parfois si je ne le hais pas. Le plus souvent, c’est de la pitié qu’il m’inspire--pitié pour lui, pitié pour moi.