Part 8
Il me tourne le dos et chuchote à l’oreille de la vieille dame, qui glousse, je ne sais quels ragots. J’entends:
--Excellente institution... Mais c’est toujours comme ça, dans les collèges... L’abbé Fourmeliès n’est pas assez énergique...
Une tapisserie se soulève.
--Mon mari, dit Mathilde.
Miromps s’approche du cercle. Il est courtaud; les jambes torses, comme celles d’un cavalier. On dirait qu’il va s’arc-bouter pour saisir un adversaire à la gorge. Tout de suite ses yeux m’attirent: une mince lame grise sous de gros sourcils embroussaillés. La tête est trop volumineuse pour la taille médiocre du personnage. Mais la disproportion ne choque pas, tant les épaules sont robustes. Les cheveux gris cendré, coupés ras sur une nuque massive et sanguine; la mâchoire épaisse, le menton carré, plus puissant, plus volontaire encore que celui de Mathilde. Cet homme touche aux grands carnassiers. Sa force réside dans sa nuque et dans sa mâchoire. _Quaerens quem devoret_, ne puis-je m’empêcher de murmurer.
Miromps de Rochebuque est vêtu avec sobriété, d’un vêtement brun. Tout parvenu qu’il est, il a plus de simplicité que Milondré. Celui-ci lui frappe sur l’épaule, avec une familiarité imbécile, croyant le flatter en le traitant en égal.
--Eh bien! Miromps, comment vont nos pouliches?
Le mari de Mathilde m’a tendu une main large qui serre bien, qui doit bien étrangler aussi. Toute sa personne dégage une impression de force réservée, plutôt que de sournoiserie. Un pli dur tire la bouche en bas, du côté gauche. J’éprouve pour cet homme une sympathie craintive. Comment Lortal s’acharne-t-il à tourner en ridicule ce personnage d’une autre trempe que ceux qui l’entourent?
Il y a là un ancien officier, démissionnaire à cause des inventaires: un front étroit et des moustaches à la gauloise, d’un blond fade à pleurer. M. Villedieu-Beaupré a la démarche roide d’un débutant ataxique et la déplorable habitude de sucer ses ongles. Quant à la comtesse d’Escarbagnas, annoncée par Lortal, elle est représentée par Mlle Dubois de Louvrezac, personne sans âge, en satin noir, avec quelques bijoux de famille, et qui joue la parente pauvre.
On annonce le grand vicaire. M. Doublemaze sait ménager ses entrées. Le prêtre s’avance avec des mines et trop de sourires. J’admire sa soutane et ses souliers à boucles d’argent, la belle main grasse qu’il me tend. Lui ne m’appelle pas «jeune homme».
--Je vous connais, monsieur. Vos maîtres m’ont parlé de vos succès et de votre belle intelligence.
Je rougis. Mathilde me félicite. Lortal ajoute quelques compliments vinaigrés. Il ne désarme pas.
* * * * *
La salle à manger m’éblouit d’un luxe de cristaux. Conversation animée. Le grand vicaire est plein d’attentions pour Césaire-Auguste. C’est une conquête qui tente ce fin diplomate de Doublemaze. La grande affaire est celle des élections prochaines. On manque d’un candidat bien pensant. On voudrait un homme dont la fortune garantirait les opinions. L’invitation est discrète. Doublemaze n’insiste pas. Mais, après le déjeuner, un verre de bénédictine dans la main gauche, le souple vicaire prend le bras de son hôte et tous deux vont voir la bibliothèque.
--Ton mari veut devenir député? dit Lortal à Mathilde. Il a raison. Il sera ministre. Tu recevras dans tes salons tous les gens qui vont au bal de l’Hôtel de Ville. Félicitations.
Il s’éloigne, le nez en l’air, considérant les grands panneaux de tapisserie qui ornent les murs du salon. Je reste seul.
La pièce ouvre sur une terrasse construite bien postérieurement à l’hôtel et d’où l’on descend dans un jardin en contre-bas. Un ciel d’un bleu léger repose sur la voûte des yeuses. Je quitte le salon et vais m’accouder à la balustrade. A mes pieds une allée de buis, une vasque où stagne une eau verte ocellée d’or. A travers le bouquet noir des chênes, je distingue un petit pavillon délabré. Malgré la clarté printanière, ce jardin semble humide et obscur. Ce pavillon au plâtre écaillé met une note sinistre. Une vague angoisse m’étreint, dans le silence. Tout est immobile, muet: les arbres, l’eau, la province éparse autour de la maison. Un drame couve, dirait-on, dans cette tranquillité, sous la bonhomie des choses.
--Je ferai démolir cette bicoque, prononce derrière mon épaule la voix de Miromps.
L’abbé Doublemaze a pris congé. Les autres invités sont partis. J’ai dû rester assez longtemps plongé dans ma rêverie.
Miromps me prend par le bras.
--Aimez-vous les médailles? J’en ai une assez belle collection.
Il m’entraîne dans son cabinet dont il me fait les honneurs avec une sobriété et une modestie parfaites. Pendant le déjeuner, je l’ai observé. Ses yeux ont, tour à tour, une clarté dure, sauvage ou triste. Quelle ombre s’étend derrière lui?
Maintenant que la maison s’est vidée d’étrangers, il semble qu’un jeu de scène inquiétant se prépare. Je devine derrière ces trois personnages courtois, mondains, trois protagonistes d’une tragédie domestique dont le dénouement mûrit avec lenteur dans cet hôtel masqué d’un prestige suranné. Les acteurs se meuvent sur une scène brillante, mais le vrai drame se joue dans un arrière-plan obscur. Les êtres réels, vivants, sont cachés. Ils vont surgir. Je verrai le vrai Miromps, le vrai Lortal, la vraie Mathilde.
Et cependant que Césaire-Auguste Miromps de Rochebuque me montre sur quelque disque de métal l’effigie de Ptolémée Évergète ou de Dioclétien, je fais cette découverte que chaque être ne nous offre de lui, tel l’imperator de bronze, qu’un côté de son visage, souriant ou grave, et que l’autre demeure tourné vers la nuit.
Dans le jardin, sur le seuil du pavillon, nous trouvons Lortal et Mathilde. Lortal a conservé dans sa main la main de la jeune femme.
--J’exposais à Jacques, dit Mathilde, mes projets sur le pavillon. Je voudrais le transformer en un véritable atelier.
--Il me semble, répond Miromps, que vous aurez une mauvaise lumière. Il vaut mieux le jeter à bas et construire autre chose.
--Ton mari ne juge pas cette bicoque digne d’un Roquebuque, réplique insolemment Lortal. Ce pavillon était joli. Mais son maître connaît mieux le _Gotha_ que l’architecture.
Les yeux de Miromps luisent de cet éclat bref que j’ai noté à table, lorsque la discussion s’animait.
--Vous peignez, madame, dis-je pour dissiper le malaise.
--Quelquefois. Une vraie barbouilleuse. Tenez, puisque vous êtes curieux.
Et elle m’introduit dans une rotonde, décorée encore de filets Louis XV, meublée d’une natte, d’un divan, d’un chevalet. La lumière vient d’un œil-de-bœuf. Une soierie orientale est drapée sur le mur. Quelques ébauches...
--Je vous en prie, me dit avec précipitation Mathilde, demandez à Jacques de ne pas exaspérer mon mari. Il est injuste envers lui. J’en souffre.
Je balbutie, sans oser la regarder:
--Oui... je lui dirai... je vous promets.
Machinalement, je froisse une rose, encore fraîche, oubliée sur la table... depuis quand?
Jacques baise la main de Mathilde.
--Il est temps de rentrer. Au revoir, cousin Miromps! Ah! quelle poignée de main, cousin! Décidément vous êtes trop fort. Ha, ha!
Sur le crépuscule de mai, les cariatides ouvrent leurs prunelles aveugles. Lortal sifflote. Un chaland fleuri de géraniums glisse sur la rivière. La cloche de Saint-Julien tinte au haut de la colline. Nous hâtons le pas, silencieux.
Un secret nous lie maintenant, ô taciturne Amazone.
XIV
Malgré mon désir de tenir la promesse faite à Mathilde, je n’osai jamais transmettre sa prière à Lortal. Maintes fois je crus avoir trouvé l’occasion d’aborder ce sujet et, chaque fois, au moment de parler, un scrupule me vint d’effleurer un point douloureux de la vie de ces deux êtres si proches l’un de l’autre et séparés pour toujours. Lortal m’était d’autant plus cher que je devinais l’amertume secrète de son cœur, sans en préciser les raisons. Son caractère hautain, ses rebuffades fréquentes, son orgueil parfois insupportable ne m’éloignaient pas de lui, mais m’attachaient plus encore à cette âme tourmentée. Il lui arrivait, depuis la venue des Miromps à Aubenac, de me traiter avec une dureté dont je ne l’eusse pas soupçonné quelques mois auparavant. J’acceptais tout. Bien plus tard, seulement, j’ai compris que Lortal était de cette race d’hommes qui ne peuvent aimer sans faire souffrir et dont la tendresse se proportionne toujours à la douleur qu’ils imposent.
Je n’en ai pas moins gardé, à ce cruel compagnon de mon adolescence, un place profonde en mon cœur. Il fut comme un veilleur qui secoue une torche sur ses compagnons endormis, les brûle, mais les éveille. Que ne reportait-il uniquement sur moi--toujours prêt à pardonner et qui lui devais tant de choses--cet âpre besoin de tourmenter! Hélas! vieillissant, peut-être nourrira-t-il de grands remords. Une ombre tragique l’accompagne déjà. Sans doute il a causé et causera le long de sa route quelques-unes de ces blessures qui ne se cicatrisent jamais. Il ne trouvera son expiation qu’en lui-même, en songeant à l’irréparable, car il est de ces bourreaux que leurs victimes sont impuissantes à maudire.
Le Supérieur Fourmeliès avait une affection particulière pour Lortal. Ce dernier se départait avec lui de ce flegme un peu dédaigneux qu’il conservait avec les autres maîtres et même avec le doux Mirepuy qui se mêlait à nos conversations. L’abbé Fourmeliès, si habile à pénétrer les âmes, avait certainement deviné de quelle redoutable qualité était celle de Lortal. Il se penchait sur elle avec un peu d’anxiété. Il le gourmandait de sa paresse. Lortal, piqué, donnait un coup de collier, montait de plusieurs rangs au classement suivant, puis, dégoûté, rejetait ses livres.
Peut-être avait-il perdu un peu de son prestige auprès de nos camarades. Son indifférence pour tout ce qui touchait à la vie de collège avait plu au début, comme une fronde. Par la suite, elle avait choqué jusqu’aux moins disciplinés: «Lortal, disait-on, il s’en fiche par trop!» Ses condisciples flairaient là du mépris non seulement pour les besognes du collège, mais aussi pour eux-mêmes: en quoi ils ne se trompaient guère. La foule--au collège ou ailleurs--n’aime pas que l’on dédaigne ce qu’elle aime et même ce qu’elle hait. Lortal n’était plus pour beaucoup que le Pacha et ses insuccès scolaires, dont il se souciait comme d’une guigne, lui enlevaient la considération des forts en thème.
Il va sans dire que pour moi il avait conservé son étrange charme. Il se rendait fort bien compte de la séduction qu’il exerçait sur ses amis; il connaissait son pouvoir et ne se donnait pas la peine d’en user. Je lui aurais obéi aveuglément, s’il m’en avait prié avec une certaine inflexion de voix impérieuse et tendre. Je ne me souvenais pas, sans regret, du soir où nous étions partis ensemble, de ces minutes où j’avais imaginé une vie libre, une vie d’aventures avec le compagnon élu. Elle avait échoué bien vite et bien piteusement, cette évasion. Et pourtant la foi m’était restée dans mon condottiere.
* * * * *
Les derniers jours de l’année scolaire ne sont pas mornes et boueux comme ceux de l’année astronomique. Ces deux mois ensoleillés qui précédaient les grandes vacances et qui marquaient la fin d’une étape dans notre marche vers la vie, étaient, malgré le nuage des examens, rutilants d’espoirs et de projets. Lortal rêvait, une fois sorti du collège, d’entreprendre de grands voyages, de naviguer. Il me parlait de traversées qu’il n’avait point faites, de pays qu’il n’avait jamais visités, de telle sorte que mon esprit était ébloui de visions neuves. Des océans verts comme l’émeraude, des rivages aux sables sanglants et pailletés d’or, des palmes métalliques dans l’air vibrant de chaleur, des porteurs d’ébène aux jambes luisantes élevant leurs jarres sur le mur orangé des couchants: d’où lui venaient donc ces images? Il me disait: «Quand on traverse la mer Rouge, les nuits seules permettent de respirer. On est vêtu d’un simple vêtement de toile blanche et l’on va sur le pont où sont les femmes. Leur peau moite sent bon sous les mousselines. Elles sont étendues sur des nattes ou des fauteuils de rotin. L’amertume des whiskies glace nos lèvres. Lorsqu’on étend la main pour saisir son verre, dans l’ombre, on frôle une main brûlante ou le satin frais d’un bras.» Et je fermais les yeux, croyant déjà respirer les bouffées lourdes de la nuit, le vent salé qui dessèche la gorge et l’odeur de ces corps immobiles et baignés de sueur.
D’autres fois il était moins épris d’aventures. Il me parlait alors de son passé. Les Espagnols de l’Institution Sauvalet avaient tenu une grande place dans son enfance. Juan de Carcamo lui avait donné un étui à cigarettes en cuir orné de son chiffre en or. Il tirait parfois l’étui de sa poche pour respirer l’odeur fine de la peau, humant des souvenirs. Il ne m’avait jamais entretenu de sa mère, mais je devinais qu’elle était du même pays que ces beaux jeunes gens aux cheveux soigneusement lustrés. Le visage de Mathilde indiquait aussi des origines étrangères. De sa mère, mon ami tenait sans doute ce teint olivâtre et surtout cette âme de conquistador, tour à tour indolent et passionné. N’était-ce pas la voix lointaine des ancêtres à caravelles qui parlait, par sa bouche, de navires, de tropiques et de constellations étranges?
Ces jours, où il montrait moins d’ardeur imaginative, Lortal révélait une sensibilité dont moi seul, parmi ses camarades, pouvais connaître la délicatesse. S’il évoquait des souvenirs d’enfance, c’était avec tant de chaleur que je croyais revivre ces journées par lui vécues jadis. Il me parlait peu de Mathilde et toujours avec une réserve qui ne me permettait pas de le questionner.
Il eut cependant une heure d’abandon. Le jour, qui fut celui de cette confidence, me découvrit un monde nouveau, une terre promise dont les parfums m’enveloppèrent à travers lui d’une véritable ivresse.
Nous revenions de promenade. Il avait plu. Le crépuscule avait cette limpidité qui suit les orages. Les marronniers de la cour luisaient de toutes leurs feuilles. Le soir sentait la verdure fraîche et la terre mouillée. Comme si l’heure l’eût soudainement attendri, Lortal me prit le bras et déversa dans mon cœur le trop-plein de ses souvenirs. Pauvres confidences, si je dois les juger aujourd’hui; mais combien précieuses, si je me rapporte à ce temps où les moindres semences apportées par un vent de hasard fructifiaient en moi avec une vigueur exubérante! Qu’était-ce sinon l’aveu d’un amour de tout jeune homme pour une femme plus âgée que lui? Banale histoire. Mais, parlant de Mathilde, Lortal faisait passer à travers ses mots un tel souffle de passion que tout mon être frémissait et se fondait dans la voix de l’ami. Premiers émois de l’intimité, tendresse qui, de maternelle d’abord chez la femme, devient peu à peu amoureuse à son insu, le lien de la famille resserrant encore le lien de l’inclination, mais jetant un trouble et presque un remords dans leurs épanchements; idylle enfin, qui dans la sécheresse du récit n’est qu’une pastorale niaise, mais qui, dans la voix grave de mon ami, devenait le plus beau poème d’amour que j’aie jamais entendu. Que n’aurais-je donné pour avoir moi aussi un pareil souvenir! A travers une confidence je faisais la grande découverte! La nuit venue, roulé dans ma couverture, je ne pus retenir mes larmes en songeant à cette puissance inconnue, à cet amour que je tendais vainement vers la vie en criant: «Prends-le!» sans être entendu.
L’aveu que me fit Lortal, ce jour-là, de son amour pour Mathilde ne se précisa pas au delà d’une simple confidence sentimentale. Que s’était-il passé entre eux! Je l’ignorais et mon peu d’expérience des intrigues amoureuses ne me permettait guère de l’imaginer. Je ne vis dans cette idylle que douleur et pureté. A peine se connaissaient-ils qu’ils s’aimaient et déjà ils étaient séparés. Pourquoi Mathilde avait-elle épousé Miromps? Ce que pensait Lortal de ce mariage, l’ironie de mon ami ne me le laissait que trop deviner. Mais, quels que fussent les torts de Mathilde, comment pouvait-il traiter avec autant de brusque insolence une femme si tendrement aimée, il y avait quelques mois à peine?
Je devais avoir bientôt une occasion, et fort inattendue, d’y voir plus clair.
XV
La première communion approchait. C’était la fête du collège. L’évêque officierait en grande pompe, assisté de deux chanoines. Déjà l’on commençait à préparer la chapelle et à tendre des deux côtés de la nef des draperies de brocart pourpre. L’abbé Poncebique exerçait les chœurs et se démenait à l’orgue comme un beau diable. Le jardinier soignait pieusement les roses dont on emplirait les corbeilles, les hortensias, les lys, les tulipes dont on ornerait l’autel. Les sœurs, chargées des soins de la sacristie, transportaient des échelles, plantaient des clous, se livraient à un labeur minutieux et muet de fourmis. Tout le collège était en grand émoi, d’abord parce que l’on attendait Monseigneur et ensuite parce qu’il était question pour le soir de la fête d’une illumination _a giorno_ et d’un feu d’artifice sur la terrasse.
De toute cette animation, les premiers communiants seuls étaient exclus. Ils étaient une trentaine, garçonnets de dix à douze ans. Assez fiers de leur importance, la plupart préoccupés de remplir consciencieusement leur devoir religieux, quelques-uns angoissés par l’attente de la cérémonie. Huit jours de retraite les retranchaient du monde.
L’enfant qui sent réellement peser sur lui la menace du Dieu proche, que va-t-il devenir sur le point de mettre ses lèvres à la Table terrible? Je prévoyais pour Charles Jouvelin un bouleversement de son frêle organisme. Je l’avais vu rarement depuis la rentrée de Pâques. Il m’avait dit être très absorbé par sa préparation religieuse. L’indifférence qu’il me manifesta confirmait ses paroles.
Gerboux n’était pas étranger à cette transformation. La direction et la surveillance des premiers communiants pendant la retraite prenait tout son temps. Il apportait à cette tâche l’esprit tatillon et mesquin qu’il mettait en toute chose, sa dévotion morose et un curieux sadisme cérébral. Pour lui, l’enfant était un ennemi et le démon de l’impureté habitait en lui. Aussi prenait-il plaisir à terroriser ces jeunes imaginations, à affoler ces sensibilités qu’il est si facile de détraquer pour la vie. Le délire de Charles, pendant sa courte maladie, m’avait bien montré que Gerboux n’avait pas renoncé à ses méthodes d’édification. Par la hantise du péché, il conduisait ces âmes apeurées à la maladie du scrupule: agitant sans cesse devant eux l’image d’une éternité douloureuse, il troublait le sommeil de ces petits. Les plus sensibles arrivaient au jour, qu’on leur présentait comme le plus beau de leur vie, dans un état d’épuisement complet, les uns prostrés, les autres surexcités. On ne pouvait les voir sans pitié défiler, le long des blancs corridors, les yeux baissés, les bras croisés, contraints à égrener sans cesse leur rosaire. Leurs récréations elles-mêmes étaient silencieuses. J’aperçus un jour, dans leurs rangs, Charles Jouvelin, plus pâle que les autres et qui marchait comme un somnambule.
* * * * *
J’attendais la fête avec impatience, espérant apercevoir enfin Nourmahal. Mme Jouvelin ne m’avait pas fait appeler au parloir depuis la maladie de Charles. J’aimais toujours à évoquer son image qui, avec celle de Mathilde, formait le principal objet de mes rêveries. Mathilde m’inspirait une tendresse mêlée de pitié et un respect un peu craintif. Je flairais en elle une grandeur tragique; elle m’apparaissait encore sous les traits de l’amazone galopant dans la lande déserte. Mais Nourmahal, c’était le soleil, la joie; elle était environnée d’une splendeur matérielle qui m’éblouissait et me troublait tout ensemble. Je ne l’imaginais pas, comme Mathilde, une reine inaccessible dans le palais de ses songes, mais comme une femme dont on pouvait caresser les cheveux, baiser la bouche. Qui la possédait, cette bouche? La déplaisante figure de Milondré me blessait cruellement, mais cette jalousie inconsciente, dont je sentais déjà la lame, avait transformé l’idole lointaine en une femme qu’il ne serait peut-être pas impossible de conquérir. Je me sentais maintenant capable d’incroyables audaces.
La veille de la première communion avait lieu une cérémonie qu’on appelait le pardon des parents. Les familles se réunissaient au parloir; les enfants, conduits par l’abbé Gerboux, arrivaient en rangs, les bras croisés. Les premiers communiants pénétraient dans le petit jardin planté de thuyas et de fusains et, passé le seuil, sans autre signal, couraient se jeter aux pieds de leurs père et mère, pour implorer le pardon des fautes commises. L’énervement de cette scène, corsé de celui de la retraite, les faisait sangloter hystériquement. Les mamans, non moins nerveuses, se tamponnaient les yeux et les respectables pères eux-mêmes avaient le regard humide. Le pardon accordé, c’était une embrassade générale et les baisers claquaient sur les joues encore salées de grosses larmes. Cette scène, d’un effet dramatique un peu gros et d’origine jésuite, était strictement privée. Les divisions n’y assistaient pas. Je m’étais pourtant glissé dans un coin du salon et, le rideau tiré, j’avais vu Nourmahal étincelante, en robe claire, une rose couleur d’ivoire à sa ceinture. Elle maniait un petit mouchoir, Charles courut à elle, mais quand elle ouvrit les bras pour le recevoir, il tomba à ses pieds, lourdement et comme épuisé. Elle le releva. L’enfant reposa la tête sur l’épaule de sa jeune mère, sans bouger. Ils restèrent ainsi quelques instants dans la lumière dorée du soir.
XVI
Dès sept heures, nous attendions Monseigneur dans la cour d’entrée du collège. Les murs étaient tendus de draps où les sœurs avaient épinglé des bouquets de roses; des oriflammes blanches, portant des inscriptions en lettres de papier doré, flottaient aux fenêtres et à l’extrémité du grand mât de gymnastique. Nous formions la haie: les grands à droite, la plupart sans uniforme, arborant des faux-cols démesurés et des cravates trop précieuses; les petits, à gauche, en veste bleue à boutons d’or; et, face à la porte, les premiers communiants, ornés du brassard blanc, de grands cierges enrubannés à la main, le paroissien à tranches d’or sous le bras, égrenant des chapelets de malachite ou de pierres du Mont-Dore. Ah! les cadeaux de première communion! Quel effort pour ne pas se laisser distraire par la montre neuve qui bat dans le gousset, la chaîne d’or ou d’argent, le mouchoir brodé, le calepin en cuir rouge, le portemine en doublé! Devant ses néophytes se tenait Gerboux, un claquoir à la main.
Je cherchai des yeux Charles. Il avait les yeux creusés, par l’insomnie peut-être. Cette figure d’enfant accablé d’un poids trop lourd me causa un malaise que seule dissipa l’entrée triomphale de Monseigneur.