L'inquiète adolescence

Part 7

Chapter 73,804 wordsPublic domain

L’abbé Fourmeliès me regardait, relevant la tête. Le cône d’or de la lampe n’éclairait plus qu’une longue main sèche où des veines se nouaient, verdâtres.

Je ne savais que dire.

--Charles Jouvelin, reprit le Supérieur, semble vous porter une grande affection.

--Je crois, murmurai-je, qu’il est fort malheureux au collège.

--Je ne doute pas, continua le Supérieur sans m’entendre, je ne doute pas que vous n’ayez été pour lui de bon conseil. Il faut maintenant aller le voir. Il vous appelle; il vous attend; il nous en voudrait à tous, et peut-être même à sa mère, s’il ne vous voyait à son chevet. Il y a quelque chose de bien étrange dans cette petite âme, ajouta le prêtre sur un ton de confidence qui me flatta et m’émut. Nous approfondirons cela une autre fois. Pour le moment, l’essentiel est de le soulager. Allez, mon enfant. La sœur infirmière vous conduira.

A pas feutrés sur le linoléum du couloir, la sœur me mena jusqu’à la chambrette d’isolement. Une lampe voilée mêlait sa lueur à celle d’un feu de bûches et dans la pénombre des murs, des rideaux et des draps--un remous de grisaille--un mince visage enflammé, deux yeux éclatants de fièvre.

--Le voilà!

C’est une voix rauque, inconnue. Encore une voix d’enfant, mais éraillée, vieillie.

--Oui, le voilà, tu vas être sage, maintenant!

Celle-ci, une voix d’homme. Dans les plis des rideaux, une silhouette sombre. Je reconnais les favoris du docteur Milondré. Il tient entre ses doigts le poignet de Charles. Au chevet du lit, une femme assise, les mains croisées sur le drap. Une bague luit. Elle découvre son front; un reflet d’or émeut l’ombre. C’est Nourmahal. Elle ne fait pas attention à moi.

--Quelle température, docteur?

--39°8, encore. Mais du moment que cela reste stationnaire!... Enfin la présence de son camarade va le calmer sans doute. Le voilà enfin cet ami si cher!

Le docteur ironise. Mais la voix rauque insiste.

--Viens près de moi!

Mme Jouvelin se lève et s’écarte du lit.

--Charles vous a voulu près de lui. Il vous aime beaucoup, vraiment! Vous avez une influence sur lui!

Je m’incline. Dois-je sentir quelque amertume dans ces paroles? Nourmahal est debout, pareille, dans cette fade blancheur d’hôpital, à une tige fleurie de feu.

Elle accompagne le docteur.

--Dites-moi bien la vérité, je vous en prie...

Milondré la rassure de sa voix coupante, métallique. Même en parlant à une mère, il ne perd pas cet accent de cynisme qui pue la charogne et la salle de garde. Nourmahal est humble et douce; elle pose sa main sur le bras du bellâtre.

--Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt? dit la voix rauque.

Je me penche sur le lit. Le visage de Charles brûle.

--Mais je ne savais rien. Depuis quand es-tu malade?

--Trois jours. On a cru que j’allais mourir. Je vais peut-être mourir encore maintenant. Mais toi, tu ne savais rien. On ne t’avait rien dit.

--Rien... Sans cela...

--Pourtant je ne voulais pas mourir sans t’avoir vu.

Sur ma main se crispe une petite main, si chaude.

--Je t’ai appelé, appelé. Je savais bien qu’on ne voulait pas te laisser venir. Le docteur disait: «C’est un enfantillage!...» Maman ne disait pas non. Mais au fond elle était pour le docteur...

--Ne parle pas trop! Ne te fatigue pas.

--Laisse. Ça ne fait rien. J’ai besoin de te voir... J’ai eu peur, si peur, tout le temps.

Un gémissement traverse le silence.

--Mon petit, qu’y a-t-il? Qu’y a-t-il? Mais non, ne parle pas, repose-toi. Et surtout n’aie plus peur. Nous sommes là, près de toi, tous.

En vérité, nous sommes tous deux seuls. Mme Jouvelin est sortie avec Milondré.

--Oui... tu es là... toi... enfin!

--Repose-toi. Dors, pour me faire plaisir.

Les yeux ne se ferment pas. Encore la voix rauque:

--L’enfer!... dis... tu sais ce que c’est, toi, Paul?...

Angoisse. Silence. Une bûche s’écroule. Un éclair de sang illumine la chambre.

Des ongles s’enfoncent dans mes paumes.

--Non, je ne veux pas... je ne veux pas. J’ai peur. Hou, hou, hou!

Assis sur son lit, les yeux exorbités, convulsé par le délire, l’enfant hurle.

Son hurlement emplit la chambre, les couloirs et le vaste collège silencieux. Gerboux doit l’entendre à travers les murs.

--Un chien... Un chien noir avec des yeux rouges. Je le vois... Oh! je ne veux pas... Hou!

Une image affole son cerveau halluciné. La terreur le possède jusqu’aux moelles. Une main l’étrangle. L’enfant se bat avec la mort--avec l’horreur!

--Oh! je ne veux pas mourir... J’ai peur...

Mme Jouvelin rentre précipitamment, suivie de la sœur. On me repousse.

--Allez-vous-en! Allez-vous-en!

Charles ne me voit plus. J’ai arraché ma main de sa paume brûlante et convulsée. Je me sauve, poursuivi par cette panique d’éternité:

--Maman! Maman! Je ne veux pas, je ne veux pas être damné!...

XI

Une semaine plus tard, Charles partit en convalescence. Il ne devait rentrer qu’après les vacances de Pâques. Je le vis, un petit sac à la main, pâle et les yeux cernés. Il m’embrassa. Quant à Nourmahal, je gardais un souvenir amer de sa brusquerie et, plus amère encore, l’image auprès d’elle de Milondré.

Il me vint alors une mélancolie qui ne me quitta guère pendant les jours de la Semaine sainte et qu’augmentèrent encore les longues heures passées à la chapelle. Rien de plus poignant que cette liturgie de la Passion. Tous les soirs, la sortie de classe étant un peu avancée, nous récitions le _Chemin de croix_, agenouillés devant les effigies du Divin Supplice. Nous suivions le Christ dans sa marche au Calvaire; avec les Saintes Femmes nous essuyions la sueur de son visage et le sang qui coulait de la couronne d’épines; nous buvions avec Lui le vinaigre mêlé de fiel sur l’éponge du Centurion.

Le printemps naissait. Les bourgeons poussaient leurs têtes drues sur les marronniers de la cour. Une brume verte enveloppait déjà les arbres et les charmilles qui ornaient la terrasse des professeurs. Lorsque nous sortions de nos exercices religieux, descendant les marches de la chapelle, une brise tiède déroulait autour de nous des écharpes déjà parfumées de mille aromes. Par delà le préau et sur les collines où les cultures se partageaient en carrés roses, ocres ou jaunes, teintées d’or par le crépuscule, des fumées s’élevaient souples et onduleuses comme des bayadères. L’encens respiré dans la pénombre vacillante de cierges, tandis que l’orgue de l’abbé Poncebique mugissait le _Dies iræ_, se dissipait dans un air qui sentait la résine et la feuille tendre, dans les souffles qui venaient des bois où la sève stille des écorces disjointes, où les oiseaux se poursuivent amoureusement. La prière et le chant funèbre s’achevaient dans ce murmure infini qui s’élevait autour de nos murs, d’un monde prêt à l’éclosion de la joie, à l’éternel retour de la vie.

Ces jours où l’église se revêtait de deuil, où les prêtres endossaient les chasubles violettes et noires, où grondaient sous les voûtes les ondes menaçantes de l’office de Ténèbres, où l’on célébrait de tragiques splendeurs la fête de l’expiation par la chair et le sang, où l’on dressait enfin sur le monde enlinceulé de cendres le symbole du gibet rédempteur, ces jours de pénitence et de désolation étaient justement ceux où s’épanouissait, pour la première fois depuis les léthargies hivernales, le rire innombrable de la Terre. O lamentations sacrées, plus déchirantes dans leur austérité que celles des femmes pleurant Adonaï, vagues du plain-chant déferlant vers le Crucifié aux prunelles glauques d’agonie, roulant dans vos plis la douleur, l’adoration, l’extase, comme vous veniez doucement mourir sur le seuil déjà bruissant des murmures du Renouveau! Encore bouleversés par les affres du Mont des Oliviers, écoutant l’adieu du Christ au Bien-Aimé, à Jean, qui a posé son front sur l’épaule du Maître, enivrés de martyre, mais grisés aussi par les premiers effluves d’avril, nous sentions en nos cœurs adolescents s’affronter deux forces éternelles.

* * * * *

Le Jeudi-Saint, il était d’usage que l’on nous menât visiter les églises. Nous commençâmes, comme il convenait, par la Cathédrale. Elle était splendidement tendue de tapisseries et de brocarts, toute illuminée de cierges. Sous le grand portail, des dames élégantes et pieuses tendaient des bourses de velours. Un crucifix de cuivre rayonnait devant la table de communion et nous le baisâmes, chacun à notre tour, pliant le genou devant le maître-autel ruisselant de soie rouge. La plupart d’entre nous étaient fort recueillis; la magnificence des décorations, le scintillement des cierges et cette ombre des nefs où le peuple attendait la mort d’un Dieu, les impressionnaient. Seul, Salayrac ne paraissait pas ému et poussait le coude de ses voisins, quand on passait devant les boutiques des modistes et des blanchisseuses. Cette inconvenance me choquait, bien que, cette année-là, ma dévotion fût fort diminuée. Quant à Lortal, il était à son ordinaire correct, mais ne cédait point à cette poussée mystique qui envahissait un grand nombre d’entre nous pendant les jours sacrés et jetait, le dimanche de Pâques, à la Sainte Table, les fortes têtes repentantes d’un repentir éphémère.

Nous visitâmes successivement l’église des Carmes: la chapelle du Grand Séminaire et d’autres sanctuaires, pour terminer par la chapelle de Saint-Sabas. C’était une pauvre église sans grâce et sans style. Il n’y avait à la porte qu’une modeste quêteuse; mais l’on éprouvait en pénétrant dans l’abside une singulière impression de quiétude. L’obscurité était profonde. Quelques rares cierges gouttaient lentement autour du Crucifix; une lueur jaune vacillait sur les marches du chœur. Des ombres dévotes s’agenouillaient dans les bas-côtés, le long des confessionnaux. Sur le maître-autel, des fleurs déposées par une main inconnue achevaient de se faner, mêlant leurs derniers parfums à l’odeur de la cire. Église des pauvres, où l’on se sentait à l’aise et si bien détaché du monde!

Notre groupe n’y demeura que quelques instants. Comme nous repartions, je vis, en me tournant vers le bénitier de pierre, une forme féminine svelte et droite à côté d’un pilier. Un frisson me traversa. J’avais reconnu l’amazone.

Le regard de Lortal m’apprit que je ne m’étais pas trompé.

* * * * *

Cependant, lorsque nous reprîmes le chemin de Saint-Julien, les réverbères s’allumaient; les pâtisseries, les épiceries préparaient leurs étalages de Pâques, et des pyramides d’œufs habillés d’or et d’argent scintillaient sous les lumières, tandis qu’une brume fine coulait le long des rues, baignait les jardins immobiles et noirs derrière les grilles. Les cloches, disait-on, étaient parties pour Rome et nul bruit--sinon celui de nos pas--ne rompait le silence de cette soirée sur la route qui monte au collège. Mais ni la douceur de l’air, ni la perspective des vacances toutes proches ne suffisaient à dissiper ma mélancolie. L’apparition de l’amazone avait encore étendu une ombre sur mon cœur et le désespoir montait de je ne sais quelles profondeurs de moi-même, tandis que s’élevait des champs la langueur vaporeuse d’avril.

L’abbé Mirepuy prêcha sur la Passion. Il avait une voix sourde, mais qui trahissait une âme ardente. Les yeux fermés, j’écoutais. Je compris qu’on avait mis en moi une soif d’amertume qui me ramènerait toujours vers le Dieu aux mains clouées.

_O crux, Ave, Spes unica,_

disait l’abbé Mirepuy. Ma pensée refluait vers ce Golgotha dressé dans la nuit des siècles: «Toi seul ne me trahiras pas», murmurais-je. Lui, c’était le sacrifice, le renoncement, mais sa douleur était plus suave que les voluptés du siècle. Quel lit vaut ta croix, ô mon Christ! _Spes unica_.

Dimanche de Résurrection! Les Ténèbres se sont dissipées; les cloches sont revenues.

_O filii et filiæ_...

chantons-nous, et l’abbé Poncebique scande le rythme allègre de cette prose qui sonne, comme un chant de pâtre, aigre et vif dans la buée de l’aube.

Le soir, nous bouclons nos valises. Départ, le lendemain matin.

--Moi, dit Lortal, je reste en ville.

--Tu vas chez ton oncle?

--Oui. J’y passerai mes vacances. Tant pis si cela ne plaît pas à Miromps!

--Et pourquoi cela ne lui plairait-il pas?

Lortal sourit.

--Il ne m’aime guère. Je ne l’aime pas davantage. Qui sait pourquoi?

Nous nous serrons la main.

--Bonnes vacances! Écris-moi.

--Écrire! fait Lortal ironique. N’y compte pas trop.

Mais il ajoute:

--Je ne t’oublierai pas, va.

Que lire sur ce visage fermé? Il me parut plus fermé encore, quand nous nous retrouvâmes, les vacances terminées.

XII

La rentrée de Pâques était moins triste que les autres. C’était le dernier trimestre qui commençait, trimestre des beaux jours et des récréations du soir. Trimestre aussi des examens! Tous les candidats étaient autorisés, à partir de mai, à porter leurs livres au dehors et à étudier en se promenant sous les charmilles de la terrasse. Distinction enviée! Nous échappions ainsi à ces corvées qu’étaient les heures de récréation. Les charmes formaient une voûte épaisse de verdure que traversaient de minces rais de soleil. Des taches d’or pâle dansaient sur nos Hérodote et nos Virgile. Le Supérieur venait parfois se joindre à nous et citait de l’Horace. L’abbé Mirepuy conversait avec les philosophes. Ceux-ci se tenaient dans une charmille qu’ils considéraient comme réservée à leurs doctes entretiens et que nous appelions par moquerie le «jardin d’Académus». Ainsi il s’établissait entre nous, à cette époque de l’année, une intimité studieuse jusqu’alors inconnue. Gerboux, pourtant notre professeur, n’y prenait aucune part et demeurait dans la cour en compagnie de son fidèle Testard. On le voyait aussi quelquefois, à l’extrémité de la terrasse, en compagnie de l’élégant grand vicaire. M. Doublemaze lui faisait de fréquentes visites, pour le plus vif agacement de l’abbé Fourmeliès.

Lortal et moi arpentions souvent l’allée plantée d’une herbe folle, nos livres sous le bras et ne les ouvrant que rarement.

J’étais débarrassé de Salayrac, qui préférait jouer au bouchon avec quelques gaillards de sa trempe. Lortal ne poussait pas son goût des mauvaises fréquentations jusqu’à partager leurs jeux. Je profitais de ces minutes heureuses avec une extrême avidité.

A cette époque, mon ami me donna à lire un livre qui m’émut singulièrement. C’est _Dominique_ que je veux dire. Les adolescents ne peuvent lire un roman sans y introduire leur vie ou celle des gens qui les touchent. C’est pourquoi, d’ailleurs, ils sont des lecteurs si passionnés et même--avec les femmes--les seuls vrais lecteurs que trouvent aujourd’hui les poètes et les conteurs. J’emportais _Dominique_ avec moi en classe et en récréation. Il arrive souvent que le souvenir d’un ouvrage aimé demeure en vous, résumé en quelques images. Pour moi, _Dominique_ c’est un domaine voisin de la mer, des dunes que balaie le vent salin et parfumées d’immortelles, une allée de trembles où passe un cavalier. Je fis une double application du contenu sentimental de ce livre à Lortal et à moi-même. J’aimais à me représenter mon ami tantôt sous les traits d’Olivier, tantôt sous ceux de Dominique. Mais Lortal souriait de mon enthousiasme.

--N’aimes-tu pas Dominique? lui demandai-je un jour.

Il eut ce rire bref qui m’exaspérait.

--C’est tout bonnement un imbécile et un pleutre que ton Dominique. Il n’avait qu’à enlever Madeleine!

--Mais Madeleine ne l’aurait plus aimé?

--Enfant! Madeleine s’est toujours dit: «Au fond, si Dominique avait été véritablement épris!...» La vérité, la voilà. Dominique n’est qu’un bourgeois, naturellement destiné à faire un père de famille et à devenir maire de sa commune. Madeleine n’a pas eu de chance. Elle méritait mieux!

--Moi, je trouve très beau cet homme qui renonce et qui feint d’être heureux dans sa solitude.

--Le pire, c’est qu’il l’est, heureux! C’est sa punition. Moi j’aurais crevé d’ennui dans mon domaine solitaire, avec ma vertueuse épouse et mes vieux serviteurs! J’aurais plutôt volé, assassiné, que de prendre du ventre, d’avoir mon banc à l’église et de digérer, après mes repas, les souvenirs de mes dix-huit ans. C’eût été plus propre!

Une baguette à la main, Lortal fauche des pavots. Le vent roule une corolle empourprée.

Lortal ne m’avait rien raconté de ses vacances, sinon qu’il avait fait quelques promenades à cheval avec Mathilde, les Miromps de Rochebuque ayant une écurie bien montée, et que Miromps s’était montré avec lui d’une hypocrite amabilité. Il me parla assez longuement de Miromps (Césaire-Auguste), fondateur de la dynastie et qu’il désignait par ses deux prénoms, ce qui donnait au personnage une bouffonne allure impériale.

--Césaire-Auguste était le troisième fils d’un rétameur ambulant. Sa famille--le diable sait qui était sa mère--installait ses feux aux alentours des villages. Césaire-Auguste n’a pas toujours connu la prospérité. Loin de là! Il tirait par la bride un roussin efflanqué qui tirait à son tour une carriole où s’entassaient la forge portative et le matériel domestique. Les villageois lui lançaient des pierres, s’il arrêtait son équipage un peu trop près des maisons. On lâchait les chiens quand la famille se répandait dans les cours des fermes, criant: «On répare les chaudrons, les casseroles!». C’est ainsi que Césaire-Auguste apprit la fraternité. Il mit la leçon à profit. Las de coucher à la belle étoile, le ventre vide le plus souvent, de recevoir par contre avec une généreuse abondance taloches et coups de sabots, ce jeune homme, né sous le signe de la fortune, quitta sa famille pour chercher aventure. Si je voulais énumérer les métiers divers que pratiqua Césaire-Auguste, je risquerais fort d’épuiser mon vocabulaire. Il n’y a pas de mots pour désigner les opérations qui le portèrent à un rang élevé parmi les flibustiers de son temps et qui le porteront encore, s’il poursuit sa carrière, à un rang élevé dans l’État. Grâce à la justice immanente, après la vache enragée, Césaire-Auguste connut de meilleurs morceaux. Il avait de bonnes dents, ayant eu le temps de les aiguiser jusqu’à dix-huit ans. Il s’en servit pour manger d’abord, pour mordre ensuite. Courtier maritime à Marseille et prêteur à la petite semaine, il réalisa de gros bénéfices dans l’importation des chevaux argentins. Telle est l’origine de sa fortune actuelle. Il a cinquante-cinq ans environ. On le dit plusieurs fois millionnaire. Mais il bluffe. Il veut mener grand train et il a acheté une particule. Il n’a pas acheté qu’un nom, du reste...

--Que veux-tu dire?

--Pauvre Mathilde! Pouvait-elle faire autrement d’ailleurs? Orpheline, pas de rentes, réduite à vivre auprès de mon oncle Joachim, un panier percé! Elle a dit que Miromps lui plaisait, par son énergie, parce qu’elle devinait en lui un homme de fer. Par la suite, elle s’est aperçue qu’il était surtout un homme d’argent. Mais cela même a ses avantages. Et tout s’oublie! Et tout est également nauséabond, dans la vie...

Lortal cingle l’herbe avec rage. Mais pourquoi insulte-t-il ainsi l’amazone? Pourquoi cette fureur de salir ce qui, sans doute, est la chose la plus secrète et la plus précieuse de sa vie? Quel démon habite en toi, mon ami, pour que tu t’acharnes contre toi-même?

XIII

Les Miromps de Rochebuque habitaient, rue Jaladis, un vieil hôtel Renaissance. La rue Jaladis partait de l’ancien Foirail qu’ombrageaient de gigantesques ormeaux, nouant leurs branches au-dessus d’un abreuvoir de pierre sculptée et verdie. Sur le Foirail se tenait le marché; des bornes plantées en rectangle servaient à séparer le bétail. D’un côté, les contreforts de la cathédrale élevaient leur masse grise et à travers le feuillage on distinguait les guivres, les gargouilles, les moines joueurs de luth et les démons ricaneurs qui chevauchaient les corniches, les angles, les ogives et les gouttières. Les jardins de l’Évêché dominaient le cours de la rivière qui tournait vers des bois et des collines aux profondeurs bleues. Tout le quartier d’Aubenac appartenait à la vieille ville et--noblesse oblige--le nouveau Rochebuque avait tenu à choisir un domicile dont l’ancienneté fût moins contestable que son titre.

On avait accès à l’hôtel Miromps par la pente fort roide qu’était la rue Jaladis. La pauvreté des masures qui bordaient cette rue faisait ressortir l’austère beauté de la demeure. Deux cariatides gardaient le seuil, l’une représentant le Jour, l’autre, la Nuit, supportant toutes deux un fronton armorié. Une date s’inscrivait au-dessus de la porte carrée: 1584.

--Les armes des Longeval d’Aubrac, dit Lortal. La famille est éteinte. Césaire-Auguste conserve les armes sur sa porte, ce qui lui évite de se choisir un blason.

Il leva la main vers le heurtoir.

--Attention, ajouta-t-il ironique, tu vas voir Mathilde. Prends garde de ne pas devenir amoureux.

J’étais invité, ce jeudi-là, à déjeuner chez les Miromps. Trois jours auparavant, Lortal m’avait transmis cette invitation que je redoutais tout en la souhaitant. Sur le point de franchir le seuil que l’ironie et les réticences de mon ami avaient rendu mystérieux, j’éprouvais une furieuse envie de prendre mes jambes à mon cou.

--Il y aura du monde, continua Lortal. Tout le gratin d’Aubenac; un ou deux curés--Miromps y tient--dont Doublemaze que l’on pourrait aussi bien appeler Doubleface; le beau Milondré qui t’est si sympathique; deux fossiles, M. et Mme Villedieu-Beaupré et, je pense, aussi la comtesse d’Escarbagnas. Pourquoi pas? C’est Miromps qui a fait les invitations, sauf les nôtres dont Mathilde est responsable. Courage, mon petit. C’est une véritable entrée dans le monde. Prépare tes ongles!

La porte s’ouvre. Un grand larbin à gilet jaune nous débarrasse de nos casquettes.

C’est Elle que je cherche dans le salon un peu obscur où les invités sont déjà rassemblés. C’est Elle seule que je vois. Elle vient au devant de nous. Je marche en arrière de Lortal, la vue et l’esprit troublés, les mains moites. Quelle aisance que celle de mon ami! Il va droit à Mathilde. Il lui baise la main qu’il porte très haut à ses lèvres.

--Voici Demurs, dont je t’ai souvent parlé.

L’Amazone est vêtue d’une robe glauque voilée d’une tunique qui la fait apparaître comme enveloppée des flots d’une mer orageuse ou ruisselante d’algues. Le visage et la gorge nue sont d’une teinte ambrée; les yeux fendus en amande, un peu écartés, les prunelles café baignent dans un blanc légèrement coloré de bleu acier; le nez incurvé, très mince du bout; le menton, d’un dessin ferme, volontaire. Quant à la bouche aux lèvres sombres, entr’ouvertes sur des dents neigeuses, elle rassemble tout l’éclat de cette figure. L’ensemble a quelque chose de hautain et même de cruel, et cet éclat exotique qui m’avait déjà frappé dans le visage de Lortal.

Je balbutie des courtoisies apprises.

--Tu l’intimides, dit Lortal à Mathilde. Où est ton mari, le seigneur de ces lieux?

Mathilde nous guide vers des fauteuils. Le docteur Horace Milondré trône dans la certitude d’être beau, aimé des femmes et d’avoir de l’esprit. On dit de lui: «Il est si spirituel! Il en a parfois de raides! Ah! ces médecins!» Horace a une cravate de soie verte, presque assortie à la robe de la maîtresse de maison, ce qui m’exaspère. Cet homme élégant a le tort d’arborer en épingle un vrai tournesol de brillants. Les favoris châtains allongent un visage plein, au menton mou, aux lèvres flasques. Sur les yeux incolores pèsent des paupières bouffies, trop roses. Il joue d’une breloque d’or à son gilet de soie. Une main repose sur le drap bien tendu d’un pantalon clair: elle est grasse, courte, les ongles ras et luisants.

Présentation.

--Mais je vous ai déjà vu, jeune homme.

Ce «jeune homme» est une écrasante humiliation.

--Je me souviens. Vous êtes l’ami du petit Jouvelin. Avez-vous de ses nouvelles? Il vous aime diablement, ce gamin!

Et se penchant vers sa voisine, Mme Villedieu-Beaupré, un spectre jaune emmailloté de soie puce, avec des diamants en poire qui gouttent sous des bandeaux d’un noir magnifique:

--Curieuse histoire!