L'inquiète adolescence

Part 6

Chapter 63,822 wordsPublic domain

C’est lui le chef, le capitaine. Il se glisse le long des murs. Je le suis. Nous étouffons nos pas, courbés comme des Indiens dans la jungle. Les arbres égouttent l’eau de leurs branches. Nous voici sur la terrasse. Si quelque maître nous apercevait! Des massifs de fusain nous dissimulent.

Un pas. Nous sommes perdus.

Lortal s’accroupit derrière les arbustes. Je l’imite. Une ombre passe à dix mètres de nous. C’est l’abbé Poncebique, un rouleau de musique sous le bras. Il n’est pas dangereux, celui-là!

Pas un instant je ne me demande quelle est l’idée de Lortal, où il me guide, vers quelle escapade. L’aventure est belle, parce qu’elle est l’aventure; non parce qu’elle mène quelque part.

Lortal se relève et me fait signe. Nous atteignons le mur du verger, à hauteur d’homme. D’un rétablissement, le capitaine s’est installé sur la crête.

Le verger s’étale à flanc de coteau. Il descend vers le faubourg dont les feux vacillent à nos pieds, trouant un lac de poix. Là-bas, c’est la ville, la gare dans son halo de brume rouge, le halètement des trains, les hoquets de fumée blanche, le pleur rouge du dernier fanal.

--Doucement, doucement, fait Lortal.

Voici la maison du jardinier. Une fenêtre est éclairée. Un pan de rideau laisse entrevoir le disque éblouissant d’une casserole, un pot de géranium aux fleurs noir d’encre, le rideau d’une alcôve en percaline rose. Lortal s’appuie sur la fenêtre. Un chien aboie. Il faut fuir. La porte de l’enclos est fermée.

Où donc est le bon élève que je fus? Et qui le reconnaîtrait dans ce maraudeur? Mais les versions, les thèmes et les prix d’excellence ne m’ont jamais rien donné de comparable à ce que j’éprouve, ce soir. Être docile, studieux, le favori de Testard: piètres joies! La nausée me vient de songer à mes bonnes notes. Qu’est-ce que la vanité du cuistre à côté de l’orgueil de l’homme qui ne se soumet pas, de l’homme qui risque? Et quel «satisfecit» vaudrait pour moi cette fièvre de se glisser dans le jardin noyé d’ombre, vers cette fenêtre éclairée où veille peut-être un ennemi, vers cette porte dérobée derrière laquelle s’ouvre le monde? O Danger, je vois près de moi ton visage si pâle, tes lèvres serrées et tes yeux se confondent avec la nuit. Tu poses sur mon épaule ta main qui ne tremble pas.

--Ouvre la porte, en douceur, chuchote Lortal. Je vais faire le guet.

Il s’adosse au mur de la maison, l’oreille près de la fenêtre. Pas un bruit. Une traînée de vent. Une goutte de pluie sur ma main. L’horloge du collège sonne un quart. Quelle heure? Je l’ignore. Il n’y a plus de temps. Ma vie a été coupée en deux.

Le loquet grince. La porte résiste. Le bois est gonflé. Je tire violemment. Un tonnerre. Le chien hurle. Vacarme de chaînes. Je bondis. Lortal me suit. Nous nous jetons dans le fossé.

--Encore un de ces sacrés voyous, grogne une voix au-dessus de nos têtes.

Des jurons. Un bruit de verrous. Nous sommes dehors et pour de bon, toutes portes closes.

Lortal et moi, maintenant, deux vagabonds! Comme il est facile de tout quitter! Voilà une autre découverte de cette soirée mémorable.

Nos pas clapotent entre les murs de pierre sèche qui bordent le raidillon. Un vieux réverbère à potence balance sa lanterne: un rayon jaune vient lécher la figure de mon ami. Lortal sifflote entre ses dents un air qui lui est familier:

Je m’appelle Clara, Clara la Bordelaise...

C’est le chant de la liberté. Je pense à ces paroles souvent lues: «Celui qui ne quitte pas son père et sa mère, ses frères et ses sœurs et même sa propre vie, ne peut être mon disciple.»

Le raidillon aboutit à un carrefour. D’un côté, un fantôme de route qui se perd dans un chaos de brume. Deux peupliers frissonnants marquent la frontière de l’invisible. De l’autre côté, une rue de faubourg, de petits jardins, quelques étables d’où sortent des grognements de porcs, d’humbles maisons tassées sous leurs coiffes d’ardoise.

Je vois nos deux places vides, à l’étude. Le Supérieur doit être prévenu. On va nous faire rechercher. Mais je ne suis pas inquiet. Le capitaine est là.

--As-tu de l’argent? demande Lortal.

--Douze francs.

--C’est maigre.

Que médite-t-il? Il s’est arrêté un instant. Il s’oriente.

Je songe. Si on ne rentrait pas du tout. On pourrait prendre le train pour Bordeaux. Là-bas on se débrouillerait. Je connais un capitaine au long cours. Nous partirions pour des îles inconnues, en emportant une pacotille.

Si Lortal avait eu la même idée que moi! Nous nous dirigeons vers la gare dont le halo nous guide. Une grue de fer agriffe le ciel roux. Le sentier hérissé de mâchefer craque sous nos pas. Le sémaphore joue à l’éclipse avec son astre rouge et son astre bleu. Un hurlement déchire la toile sombre de la nuit. Un train s’abat en sifflant sur le silence, s’engouffre dans l’inconnu, égrenant son collier d’or. Il éblouit et passe. Un marais de gluantes ténèbres se referme autour de nous.

--Lortal! Il ferait bon partir.

Je ne peux voir son visage. Mais il me prend la main. Sa main est froide.

--Par ici, je me reconnais!

Voyages, départs... paquebots gémissants sur leurs chaînes...

Où sommes-nous?

Une sorte d’impasse. Une ombre visqueuse stagne entre des murs bas. De la boue. Derrière une taie rouge, au fond, brûle une lampe. On dirait d’une lanterne promenée sur l’eau, par des contrebandiers, une nuit sans lune. Un aboiement. Puis, dans le marécage d’ombre, des voix, des rires.

--Qui est là? râle une gorge éraillée.

Les vitres tintent de rires écarlates. Un piano mécanique claque de toutes ses dents, déclenche une valse épileptique: «Nous cueillerons des lilas et des roses.» Dans un rectangle de lumière, une ombre surgit:

--Entrez donc, les enfants!

Toute la lumière derrière elle, je ne peux distinguer son visage, masque blanc. Une mantille retombe le long des joues. C’est la face même de la mort.

--Ben quoi! Vous avez peur?

Où m’a-t-il conduit, mon compagnon? Je serre violemment sa main qui se dérobe.

--Jacques, allons-nous-en!

Nous nous tassons dans l’ombre. Le reflet de la porte, la lueur de la vitre sous sa taie, prunelle sanglante, ne nous effleurent pas.

Lortal hésite. Je le sens. Je flaire je ne sais quel mystère ignoble palpitant derrière ce mur. Ces rires, cette femme! Serait-ce la maison dont parlait Salayrac, la main devant sa bouche? Mon cœur bat. Mes paumes sont moites. Si l’on entrait, tout de même!...

Il flotte une buée de crime, dans cette impasse.

--Je t’en supplie, Jacques. Jacques, partons...

Lortal me tire en avant.

Encore un rire! Cette fois, c’est un rire d’homme, déchirant, brutal. Un poing fait sonner des bouteilles. Et puis des voix, des voix rauques, geignardes, cyniques et usées, des voix comme je n’en ai jamais entendu et qui semblent monter de l’abîme, rôder autour de moi, comme des larves.

Le dégoût l’emporte.

Fuir... Lortal court derrière moi.

* * * * *

J’ai couru, couru comme si un démon me pourchassait. Deux bras se sont abattus autour de mon cou:

--Jacques! Pardon. Mais je ne pouvais pas, je ne pouvais pas. J’ai honte... Emmène-moi...

Le capitaine me regarde. Il rit. Il ne prononce pas une parole.

Nous marchons. D’informes talus masquent la nuit.

Est-ce tout ce qui restera de l’aventure, cette boue, cette nuit déjà glacée, cette impasse sordide et ce rire de mon ami, plus cruel que tout? O Danger, cher Danger, tout ce que tu m’avais promis!...

Une horloge tinte. Je reconnais celle de Saint-Julien. Nous somme revenus sur nos pas.

Lortal parle. Sa voix sèche commande.

--Maintenant, il faut rentrer. Dépêchons. Inutile de songer à passer par la porte. Escaladons.

Je me soumets. Je sens bien que j’ai été lâche, que je n’ai pas subi l’épreuve. Le compagnon me méprise. Ce sera tout à l’heure, de nouveau, la vie empoisonnée: une punition, de mauvaises notes--pis encore peut-être!

Lortal m’a fait la courte échelle. Nous avons glissé à travers le verger. Voici la terrasse. Personne. Silence. Une pluie fine commence.

Une ombre s’est dressée.

--Où allez-vous? D’où venez-vous?

J’ai reconnu la voix de l’abbé Fourmeliès. Ma gorge se serre.

--Suivez-moi, dit sèchement le Supérieur.

Il nous précède par les corridors vaguement éclairés.

L’abbé Poncebique nous croise encore et considère, effaré, notre accoutrement. De la boue jusqu’aux genoux.

La porte du cabinet s’ouvre. Sur la table de travail, polie comme un miroir, une lampe arrondit son cône d’or. La pièce est plongée dans une pénombre où luisent les fers d’anciennes reliures, l’ivoire d’un Christ au mur. Des braises croulent dans la cheminée.

Le Supérieur nous fait face. Nous sommes debout, immobiles. Lortal lui-même baisse les yeux. Je songe à cette demeure à la taie rouge.

--Qu’avez-vous fait? demande Fourmeliès. On m’a signalé votre absence. L’abbé Testard s’était déjà plaint de vous. Et vous commettez une nouvelle faute, et une faute très grave. J’entends tirer tout cela au clair. D’autant que vous, Demurs, avez toujours été un excellent élève et que j’ai toujours eu confiance dans votre bon sens. Lortal, vous avez commis une grave infraction à la discipline. Je tiens à vous écouter.

--Je voudrais vous parler à vous seul, monsieur le Supérieur, répond Lortal.

--Bien. Demurs, vous m’attendrez ici.

Il ouvre une porte cachée par une portière de tapisserie et je me trouve dans une cellule de moine, murs blanchis, un lit de sangle, un crucifix, deux rameaux de buis entrelacés. C’est la chambre à coucher de Fourmeliès.

Je suis tombé à genoux, brisé de fatigue et d’émotion, le front contre ce lit étroit et dur, fait d’une planche. Ne serait-ce pas sur une couche semblable que l’on fait les plus beaux rêves?

La portière se soulève.

Lortal n’est plus là. Le Supérieur est assis à côté de la cheminée, les mains sur ses genoux, le buste droit. Son regard, si aigu derrière les besicles, ne quitte pas mon visage.

--Voulez-vous m’expliquer cette escapade insensée? Cette fugue à deux, sans rime ni raison? Vous savez ce que vous risquez: l’expulsion de Saint-Julien. Ni plus ni moins. Je vous écoute.

Un sanglot m’arrête.

Des larmes coulent de mes yeux. Je balbutie:

--Je ne sais pas... On est parti, comme ça, pour rien!

Le Supérieur demeure impassible.

--Vous avez beaucoup changé. Vos maîtres se plaignent de vous. Votre amitié pour Lortal est beaucoup trop exclusive. L’abbé Testard vous a averti plusieurs fois. C’est trop! Vous êtes orgueilleux. Vous avez osé traiter avec mépris ce maître dévoué. Maintenant c’est moi qui parle. Il faudra vous soumettre.

--Je ne peux pas...

--Vous ne pouvez pas?

L’abbé Fourmeliès se dresse. A travers mes cils embués de larmes, il me paraît gigantesque.

--On peut tout, vous m’entendez, tout ce qu’on veut. On se brise, on se déchire, mais on peut.

--Pardonnez-moi... Mais Lortal est mon ami, mon meilleur ami. Je donnerais ma vie pour lui. Quel mal y a-t-il à cela?

--Le mal qui s’attache à toutes les affections désordonnées, aussi pures qu’elles soient en apparence.

--Ce n’est pas possible, monsieur le Supérieur. Il n’y a pas de mal dans l’amitié. Ici on ne voit que le mal, le mal partout. Mais alors la vie elle-même, c’est le mal.

--Peut-être, fit le Supérieur entre les dents.

--Je ne peux pas croire cela, mon Père. Je la désire, la vie; je désire tout comprendre, tout aimer, tout sentir. Je désire être heureux. Et je ne suis pas heureux ici!

--Vous ne le serez jamais, mon fils. Vous mettez votre affection dans des êtres fragiles. Voyez où cela vous conduit! Vous souffrirez bien plus encore, si vous n’accoutumez pas d’être dur avec vous-même d’abord, avec les autres s’il le faut. Trop de sensibilité, trop de poésie, trop d’amitié. Il faut tailler dans le vif. Dieu vous abandonnera, si vous l’abandonnez pour d’autres...

Le Supérieur songe quelques instants. Cet homme a dû être le meurtrier de lui-même. Puis sa voix se radoucit. Elle est presque tendre.

--Paul, j’ai confiance dans votre cœur qui est passionné, mais pur, j’en suis certain. L’abbé Testard a sans doute exagéré. Je lui parlerai.

Il a posé ses deux mains sur mes épaules et plonge ses yeux gris dans les miens.

--Lortal m’a donné une explication de cette escapade. Je n’en veux pas savoir davantage. L’aventure d’aujourd’hui est oubliée. Je vous ai cru; j’ai cru Lortal. Mais gardez-vous de lui! L’ami le plus cher vous trompera. Il n’y a qu’un ami: Dieu; qu’un bonheur: la mortification de soi-même. Et tout le reste est mensonge.

Il me conduisit jusqu’à la porte.

--Ne croyez pas que ma sagesse soit triste, ajouta-t-il avec un sourire qui adoucissait singulièrement son dur visage de solitaire. Elle est la source de la joie. Allez! mon fils. Que Dieu _reste_ avec vous!

L’abbé Mirepuy surveillait en effet l’étude qui touchait à sa fin. Je lui remis un billet du Supérieur m’autorisant à rentrer. Lortal était à sa place. Il me fit un signe de tête qui signifiait: «Tout va bien.»

Je n’ai jamais connu sa conversation avec l’abbé Fourmeliès. Mais je savais maintenant mon ami capable d’un mensonge et mon cœur s’en attristait, sans être moins aimant.

X

Alors commença une longue période de calme. Gerboux et Testard cessèrent de persécuter notre amitié. Ils parurent se désintéresser de notre perdition et rien ne pouvait nous être plus agréable que cette feinte indifférence. Testard me marquait une hostilité silencieuse. Il m’arriva de surprendre, pendant les heures d’étude, le regard qu’il attachait sur moi à la dérobée. Cet homme souffrait. Mon impression était si vive que j’éprouvais quelques instants de remords en songeant à ma dureté. Mais je ne pouvais lui pardonner la tyrannie jalouse qu’il m’avait imposée et les humiliations que sa protection m’avaient values. Un entretien avec l’abbé Fourmeliès n’avait sans doute pas été étranger à sa nouvelle attitude.

Quant à Gerboux, je ne sais pas par quels prodiges d’hypocrisie il avait pu obtenir l’importante situation qu’il occupait à Saint-Julien. On le disait en fort bons termes avec l’Évêché, tandis que l’excellent Fourmeliès n’était pas en odeur de sainteté au Palais épiscopal. Le grand vicaire Doublemaze venait souvent visiter le professeur de rhétorique. Nous pouvions voir déambuler sous les tilleuls et les marronniers de la terrasse leurs silhouettes si différentes: l’une courtaude, l’autre svelte.

Doublemaze, jeune encore et qui avait fait rapidement son chemin dans les ordres, portait de fines soutanes, coupées par un autre tailleur que celui de Gerboux ou de Fourmeliès. Ses mains, qu’il avait longues et délicates, étaient toujours gantées, l’hiver de peau, l’été de filoselle. Un col de toile bien empesé tranchait discrètement sur le drap noir, supportant une amorce de double menton. Le visage était plein; le nez, droit, un peu rond du bout, aux ailes très mobiles; les lèvres, épaisses. Quant aux yeux, fort noirs, ils n’eussent pas déparé la physionomie d’un marchand de tapis levantin. Mais une grande dignité de manières tempérait ce que les prunelles veloutées pouvaient avoir de trop caressant, voire d’un peu louche. Il officiait parfois dans les cérémonies, tenant lieu pour Monseigneur et lorsqu’on n’avait pas sous la main quelque prélat _in partibus infidelium_ de Babylone ou d’Héliopolis.

Gerboux était-il un confident? Un émissaire pour certaines missions délicates? Ce sont choses qu’un collégien ne pouvait connaître. Mais il était de notoriété publique qu’il avait ses grandes et surtout ses petites entrées à l’Évêché et que, grâce au grand vicaire, il tenait l’oreille du prélat, Mgr F... Ce dernier, fraîchement arrivé dans le diocèse, avait entrepris de combattre les tendances modernistes signalées chez certains membres de l’enseignement libre et dans une partie--oh! bien faible--du clergé. Par l’intermédiaire de Gerboux, Doublemaze pouvait exercer une surveillance attentive sur Saint-Julien, où les fils de familles bien pensantes venaient puiser leur nourriture spirituelle. Que cette nourriture fût soigneusement dosée et contrôlée, cela était d’un intérêt capital pour le diocèse en particulier et l’Église en général.

Médiocre en tout, Gerboux n’excellait que dans les petites besognes de délation. Il fournissait en catimini des rapports, dont le fiel était distillé avec un soin tout ecclésiastique, sur ses confrères et sur son supérieur. L’abbé Fourmeliès y était accusé d’une excessive indulgence envers les tendances de M. Mirepuy, le professeur de philosophie, théologien trop fort en exégèse. L’abbé Bourienne qui enseignait les humanités était suspect de quiétisme. L’abbé Grosbois, mathématicien distingué, avait été vu plusieurs fois, devisant le long du canal, en compagnie d’un professeur du lycée. Enfin M. Mourette était un jeune prêtre, à peine échappé d’une phalange de lévites avides de cures riches en messes et de repas au château: les visites, trop fréquentes, qu’il rendait à noble dame la marquise de Trelissac, pouvaient provoquer des médisances et scandaliser quelques âmes férues de moralité. Ces rapports, évidemment inspirés par la charité chrétienne, furent connus plus tard par l’indiscrétion d’un jeune secrétaire de l’Évêché, lequel briguait pour lui seul les faveurs de M. Doublemaze. Gerboux dut alors quitter Saint-Julien et fut pourvu d’une prébende nourricière, quelque part en Périgord, par les soins reconnaissants du grand vicaire. Mais c’est anticiper sur les événements.

Toujours est-il que Gerboux était redouté et méprisé de ses confrères. Le mépris des prêtres ne se manifeste pas par de grands airs et il fallait quelque habitude des mœurs ecclésiastiques pour distinguer au coin de ces lèvres rasées le pli du dédain ou le frémissement de la colère. La plupart se contentaient de l’éviter dans la mesure du possible. Testard était son seul ami. L’abbé Fourmeliès, qui en savait long sur le personnage, était obligé de le tolérer. Sur indication venue de haut lieu, il avait dû confier à Gerboux la direction des premiers communiants.

Mais la tâche principale de l’abbé Gerboux était de dépister et de traquer les «amitiés particulières».

Ah! les amitiés particulières! Elles se multipliaient à Saint-Julien, malgré la vigilance des maîtres, comme elles se multiplieront toujours dans les collèges où l’enfant, privé de sa famille, sans contact avec la vie, déverse sur ses proches le flot d’une tendresse trop longtemps contenue. Souvent innocents et quelquefois coupables, des liens se nouaient entre les grands et les petits. On correspondait. Des billets d’une sentimentalité niaise, parfois touchante, s’échangeaient par des intermédiaires discrets. C’était une bonne aubaine pour Gerboux, lorsque grâce à quelque mouchardage de congréganiste, il parvenait à surprendre un petit carré de papier furtivement glissé dans une poche. Il le lisait en public, avec des intonations choisies, pour la plus grande confusion des coupables et le rire servile de la masse. C’était pitié que de voir étalées _ante porcos_ ces pauvres effusions de cœurs adolescents!

Le plus souvent, il ne s’agissait que d’attachements platoniques, de dévouements juvéniles, de prétendues communions de pensée. Parfois aussi, il y avait d’un côté, chez le grand, le besoin de protéger; chez le plus jeune, le besoin féminin de se soumettre. Quelques-unes de ces liaisons prenaient le ton de relations amoureuses. Certaines révélaient la précoce bassesse des caractères. Ainsi chacun savait que le petit Lauvray extorquait des cadeaux incessants à Mauriol, un «philo» qui ne lui refusait rien; on parlait même d’une montre.

Dans ces liaisons, on s’accordait des faveurs qui trompaient une puberté naissante, éveillaient les sens, faussaient des organismes en pleine croissance. Il couve, dans les internats de jeunes gens, une fermentation qui n’aboutit pas toujours au vice, mais qui y prédispose fortement. D’ailleurs, l’éducation religieuse, l’entraînement mystique, l’amour divin qui trouve pour s’exprimer des paroles si profanes et d’une si directe sensualité, l’ombre des chapelles, les tourbillons de l’encens, l’odeur langoureuse des cierges et des lis: tout cela ne hâtait-il pas l’éveil de forces qu’une discipline rigoureuse tâchait en même temps à refouler? Tout nous invite à l’amour et l’amour est sans cesse proscrit. Quelques-uns trouvent en Dieu le dérivatif de leur puberté; d’autres le cherchent dans l’amitié, et quelques-uns dans le vice. De véritables passions naissaient, aussi farouches que celles des hommes mûrs. On racontait qu’un jour Vindrac avait menacé Mauriceau, un petit brun de quatrième, de le tuer par jalousie. Et nul de nous n’ignorait la raison de ce désespoir qui rongeait le gros Bormian: _ardebat Alexim_.

Bien qu’avide d’amitié, ces mœurs m’écœuraient. Mon attachement pour Lortal m’en aurait complètement détourné, si j’y avais éprouvé quelque penchant. Ces histoires-là sentaient par trop le collège pour que Lortal, déjà mûri par la vie, y pût prendre goût. En outre, chez Lortal--et par suite chez moi--la naissante sensualité s’échappait par la voie de l’imagination. Lortal vivait par l’esprit une existence hors de ces murs et, sans qu’il m’eût fait de confidences, je devinais que le rêve était la partie la plus réelle de sa vie. Avec lui, je méprisais les simulacres de tendresse et les médiocres intrigues où se plaisaient tant de nos camarades. Nos causeries où revenaient les noms de Mathilde et de Nourmahal, nos héroïnes, nos projets, nos souvenirs--souvent imaginaires--suffisaient à mes instincts d’évasion. Je dois à Lortal d’avoir élevé autour de mon adolescence une muraille de rêve protectrice.

Toutefois, c’est une susceptibilité excessive qui me fit repousser les timides avances de Charles Jouvelin. Le fils de Nourmahal m’avait témoigné très vite une affection qui me gênait un peu, tant elle me semblait exclusive. Frêle et sensible à l’extrême, cet enfant était peu fait pour l’internat. Sa mère n’avait pourtant pas reculé devant une séparation, sous le pieux prétexte de la première communion. En réalité, un fils de onze ans est bien embarrassant pour une jolie femme. Charles lui en voulait-il de cet abandon? Au parloir, la mère et l’enfant se témoignaient une tendresse mutuelle. Mais Charles embrassait sa belle dame de maman avec plus de fureur que d’amour et comme le dépit de quelqu’un qui n’a pas eu sa part.

Privé de l’amour maternel, l’enfant s’était rejeté vers mon amitié. Pendant les premiers mois de l’année, il profita de toutes les occasions pour me parler, se promener avec moi. Les rapports entre grands et petits étant rigoureusement limités, Charles obtint de sa mère qu’elle sollicitât pour nous l’autorisation de nous rencontrer pendant les récréations. Les camarades plaisantaient cette camaraderie. La disproportion de nos âges m’humiliait. Ma mauvaise humeur me rendit brutal et Charles, tristement, s’éloigna de moi, peu à peu.

Gerboux, qui dirigeait les premiers communiants, ne manqua pas de remarquer le petit Jouvelin et résolut de conquérir cette âme. Il y réussit sans doute, car Charles ne me témoigna plus que de l’indifférence.

Un jour de mars, pendant l’étude du soir, l’abbé Testard m’appela d’un signe à sa chaire:

--M. le Supérieur vous demande.

Je pensais que Fourmeliès voulait me réclamer quelques livres prêtés. Nous avions ce soir-là une version de Lucain et j’abandonnai à regret ma traduction. Je frappai à la porte du cabinet. Fourmeliès était accoudé à sa table, un couteau d’ivoire tranchant la joue parcheminée.

--Mon enfant, me dit le Supérieur, votre jeune camarade Charles Jouvelin--je sais les relations qui existent entre votre famille et la sienne--est malade, je dois dire dangereusement. Il y a tant de force en un jeune corps qui veut vivre que l’on ne saurait désespérer. Mais la fièvre est forte, les poumons, très congestionnés...

--Sa mère est auprès de lui? demandai-je.

--Certes. Mais cet enfant vous réclame sans cesse. Il délire. Votre nom ne quitte pas ses lèvres. Sa mère en éprouve quelque peine, car elle voit bien que sa présence ne suffit pas à le calmer.