L'inquiète adolescence

Part 5

Chapter 53,791 wordsPublic domain

Dès mon arrivée au collège, Testard m’avait entouré d’une affection assez exclusive et qui portait à jaser. Il avait pris l’habitude--en dépit du règlement fort rigoureux sur ce chapitre--de venir me parler le soir, au dortoir. Tandis que les souffles des dormeurs s’égalisaient, il se penchait au-dessus de mon lit, embuant mon front d’une haleine encore chargée de vin. Je n’aimais guère ces causeries. Cependant je n’osais pas toujours feindre de dormir, lorsque j’entendais ses pas feutrés par le linoléum. Parfois un voisin mal endormi percevait notre chuchotement, distinguait la forme noire de l’abbé. Et, le lendemain, les sarcasmes les plus humiliants ne m’étaient pas épargnés.

Les années précédentes, Testard m’inquiétait; mais je profitais assez bassement de sa faveur. Un surveillant qui vous veut du bien peut accorder mille riens qui rendent supportable la vie du collège. Testard ne me refusait aucune autorisation, fermait les yeux sur les libertés que je prenais avec le règlement. J’étais assez subtil pour exercer sur lui une sorte de chantage. Quel plaisir éprouvait cet homme, si fruste en apparence, dans la compagnie presque clandestine d’un enfant, d’un tout jeune homme? Quel agrément trouvait-il à me chuchoter, dans l’ombre, des tirades d’une fade dévotion, empreintes d’une chaleur que je ne soupçonnais pas équivoque? Je ne m’étais jamais occupé de l’éclaircir. Je connaissais mon pouvoir. Si Testard ne m’avait pas donné pleine satisfaction dans le jour, je tirais ma couverture jusqu’aux yeux et j’affectais le plus profond sommeil. L’abbé se penchait, considérait quelques instants le dormeur et s’éloignait après m’avoir effleuré le front d’un geste qui pouvait être une bénédiction.

Cette protection me paraissait maintenant tout à fait déplacée. Depuis que Lortal était mon ami, Testard m’était odieux. Sa vulgarité avait éclaté. Je le jugeais brutal et borné. Les derniers vestiges de reconnaissance s’effaçaient, laissant la place à une antipathie d’autant plus vive que l’attachement de cet homme m’avait servi. «Ingrat!» me reprochais-je par instants, mais je trouvais une sorte de plaisir dans l’acharnement de mon ingratitude. Je devenais frondeur. Je le bravais. Il fut un peu lent à s’en apercevoir; mais le jour où il tenta de me confisquer les _Émaux et Camées_ qu’il estimait devoir être expurgés, il reçut comme une gifle l’éclat de rire insultant dont je gratifiai son geste. Ce fut si net qu’une onde rouge courut sur sa large nuque et qu’il me regarda une seconde avec une tristesse étonnée. Sans doute me serais-je attendri et lui aurais-je pardonné sa balourdise, si je n’avais aperçu Lortal tourné vers moi et souriant.

Un sentiment violent donne de la clairvoyance aux plus obtus. Testard comprit. Il fut jaloux.

Cet homme, qui jadis me parut seulement frénétique et ridicule, c’est sous un autre angle que je le vois aujourd’hui--presque tragique.

L’abbé Testard, qui assommerait un bœuf, entré à dix ans au petit séminaire, observe rigoureusement les préceptes. Où ira cette force qui lui met le sang aux oreilles, le feu aux moelles, cette force montée de la terre dont il est si proche? Nulle part. Elle l’étouffe. Quelle agonie, les soirs de mai, lorsque les feuillages gonflés de sève bougent sous sa fenêtre, lorsque la brise tiède, alourdie de pollens, dessèche sa gorge, lorsque l’immense nuit, porteuse de parfums et de songes, assiège sa solitude! Il ferme sa fenêtre aux ténèbres perfides, ouvre un livre. Il ne peut lire. Il se jette sur son prie-Dieu, appelle le Seigneur; mais le Seigneur ne vient pas. Testard n’est pas un mystique. Il ne sait pas s’entretenir avec Dieu qui lui est un maître dur, non un confident. Testard ne songe pas aux femmes, car il a grandi dans l’horreur du péché de luxure. Il ne transige pas avec la chair. Et pourtant il lui faut aimer!

Ses supérieurs font de Testard un surveillant dans un collège. Jardin d’adolescences! Quoi de plus digne d’être aimé que cette jeunesse! Et quel amour plus pur que celui de ces âmes en éclosion! Testard se promène lentement dans le dortoir dont les persiennes laissent filtrer la chaleur angoissante de la nuit. Les lits, blancs cercueils, s’allongent sous les veilleuses. Les respirations des dormeurs se confondent en un seul souffle, qui s’élève et s’abaisse, pareil à une rumeur de marée. L’homme solitaire rêve parmi ces jeunes vies sommeillantes. Dans les vergers craquent les bourgeons nocturnes. La vie continue sa lente poussée, baignée d’aromes, sous le ciel où s’amasse une pluie aux larmes tièdes. Il faut aimer. L’homme se penche sur un front, recouvre une épaule. L’un de nous ne dort pas. Testard lui parle. Cette âme d’enfant--combien malléable, docile à toutes les empreintes!--Testard voudrait la marquer d’un signe indélébile. Il voudrait que cette âme fût à lui: il l’offrirait à Dieu. Du moins, il le croit. Il est sincère. Pour la lui prendre, il ne peut y avoir que l’Ennemi, le Malin. Il la couve, jalousement.

Ainsi la foi lui est un subterfuge. Il y a en lui une force qui veille, qui caresse sa nuque de fiévreuses ondées, qui met une flamme dans ses yeux. C’est une âme qu’il aime et qu’il veut sauver. Cependant la main qu’il pose sur le front de l’adolescent est si brûlante que l’adolescent a peur et presque honte.

* * * * *

Mon amitié pour Lortal blessait profondément Testard. Mais il était inconscient de sa jalousie, des raisons obscures qui le portaient à s’acharner contre nous. L’exubérance de sa nature s’était canalisée en un besoin de domination, en un despotisme sentimental. Sa conviction, sa foi, la certitude de sa pureté étayaient encore cette volonté tyrannique. De bonne foi, l’abbé ne pouvait admettre qu’on lui résistât, à moins d’être un mécréant ou un vicieux. Comment n’aurait-il pas vu en mon ami une sorte de valet du démon?

La menace qu’il faisait peser sur elle exaspérait mon amitié nouvelle et si vivace: cette amitié masculine, plus robuste et aussi exclusive que l’amour, élan à deux vers la vie et vers l’action. Mon grand camarade--car Lortal me paraît grand, plus grand que moi, plus que moi détaché de l’enfance,--comme je te suivrais, si tu voulais partir! Comme les routes seraient belles! Et la mer... Vagabond, matelot, à ton gré, pourvu qu’on marche côte à côte, que je sente sur mon épaule la force ramassée de ta main!

Il me vient une soudaine ivresse à respirer cette amitié surgie du soir qui tombe. Une énergie nouvelle palpite en moi. Cette goutte d’eau sur mon front? Est-ce la pluie? N’est-ce pas plutôt l’embrun du large qui m’apporte l’appel d’un océan? Compagnon, nous sommes faits pour l’immensité, pour la route sans fin! Compagnon, à ton côté, mes muscles se tendent, comme de bons ressorts. Auprès de toi, mon camarade, je me sens le goût d’être un homme!

* * * * *

Le camarade accourt du parloir.

--Grande nouvelle! me crie-t-il. Les Miromps de Rochebuque s’installent ici, à Aubenac.

--Qui donc? dis-je surpris.

--Des parents à moi. Mathilde Miromps est la sœur de mon tuteur, Joachim de Los. Beaucoup plus jeune que son frère, d’ailleurs. Elle a épousé Miromps qui se fait appeler de Rochebuque et qui a des haras dans la région. Ils ont fait mettre à neuf un vieil hôtel de la rue Jaladis. Ils vont recevoir. Ils nous feront sortir, car j’ai parlé de toi à Mathilde.

--A ta tante?

--En effet. Mais je l’appelle Mathilde. Nous avons été élevés ensemble. Je suis sûr qu’elle te plaira. Si romanesque, cette pauvre Mathilde!

--Pauvre! N’est-elle pas heureuse?

Lortal éclate de rire.

--Heureuse! Comment ne serait-elle pas heureuse? Avec un pareil mari, l’illustre Miromps, le plus glorieux maquignon de France, Miromps qui fleure si délicatement l’écurie! Joli ménage! Mathilde, vingt-trois ans! Miromps, cinquante-cinq et du poil gris dans les oreilles. Bien conservé, d’ailleurs!

--Mais comment l’a-t-elle épousé?

--Bah! _Quien sabe!_ comme disait Manuel Acevedo. Les femmes sont folles--ou trop sages--ce qui revient au même.

Je raconte à Lortal mon altercation avec Testard. Mais il n’y prête aucune attention. Il est fort excité. Pourtant c’est notre amitié qui est en danger! Lortal est de bonne humeur. Il rit.

--Laisse faire cet imbécile! Il ne peut rien contre nous. Occupe-toi d’avoir une autorisation de sortie. Un de ces jeudis, je t’emmène déjeuner rue Jaladis.

La cloche sonne. Nous regagnons l’étude. Testard surveille le défilé, puissant, l’œil torve.

VIII

Mathilde! Ce nom s’est installé dans mon esprit. Il suscite un mystère--le même qui à mes yeux enveloppe Lortal. Car mon ami me donne l’impression de porter en lui quelque chose de scellé et d’inviolable.

J’imagine Mathilde brune, des bandeaux et des vêtements flottants. Lortal l’aime-t-il? Sans doute. Et si je l’aimais aussi? Eh bien! je me sacrifierais. Ce serait terrible et touchant. Je me mettrais à ses pieds et je lui dirais: «Soyez heureuse sans moi, avec lui.» Et je baiserais ses mains et ses mains presseraient mes lèvres. Un si noble et si cruel sacrifice m’attendrit jusqu’aux larmes: «Lortal, Mathilde, ne me plaignez pas! Votre bonheur passe avant le mien. Moi, je suivrai ma route. Serai-je aimé un jour? Qu’importe! J’immole joyeusement mon amour à mon amitié.» Et tout imaginaire qu’il est, ce sacrifice me grandit.

Je sens la nécessité absolue d’une passion. S’il n’y a pas une femme dans ma vie, ma vie est misérable. J’ai longtemps gardé dans mon portefeuille un portrait d’actrice découpé dans un magazine. Mais ce simulacre de souvenir ne me suffit plus et j’ai déchiré, l’an passé, cette pauvre coupure dans un moment de dépit. Salayrac, cette brute, a de vraies photographies et il les montre. Mais Salayrac ne sait pas ce que c’est que l’amour.

Il me faut une héroïne. Sera-ce Mathilde? Non, ce rêve est impossible. Et Nourmahal?... Pourquoi pas?

Je pris ainsi la résolution d’aimer Mme Jouvelin, dont j’ignorais le petit nom. Je ne l’avais pas revue depuis la rentrée, malgré ses promesses, et j’éprouvais quelque difficulté à me faire d’elle une image très précise. La flamme rouge de sa chevelure, la courbe de sa hanche, son parfum, tels étaient les seuls détails de sa personne que je parvenais à reconstituer. Mais son visage, son nez, son front, sa bouche, tout cela ne m’apparaissait que dans un brouillard. Cette figure indécise suffisait à alimenter ma rêverie. Elle se substitua vite aux fantômes plus indécis encore qui jusqu’ici l’avaient peuplée. Désormais ma mélancolie eut un objet.

Pour donner quelque réalité à cette ombre, je l’associai à toutes les phases de mon existence. Elle me suivait jusqu’à la prière et se penchait sur mon épaule, pendant l’étude. L’abbé Gerboux ne la distinguait pas à mon côté, tandis qu’il inscrivait au tableau noir la liste des victoires de la campagne d’Italie. Une orgueilleuse tristesse me venait de cette passion. J’avais mon secret, moi aussi. Nul n’était digne de le partager; nul, si ce n’est Lortal.

Je le mis dans la confidence à mots couverts. Je lui laissai entrevoir que l’aventure était entrée dans ma vie: une jeune femme, plus âgée que moi, hélas! d’une grande beauté et à qui j’avais lieu de croire n’être pas indifférent. Mais que pouvais-je, ainsi séparé du monde? Elle demeurait à Aubenac. Finalement je la nommai. Lortal resta silencieux et son silence me parut chargé d’ironie. J’étais plein de confusion et mon amour ne me semblait plus qu’une pauvre baudruche dégonflée.

Mais l’ami me rendit confiance. Crut-il ou ne crut-il pas mon histoire? Toujours est-il qu’il me dit fort gravement:

--Je ne sais si tu arriveras un jour à tes fins. Mais cela n’a aucune importance!

Et comme je protestais avec une feinte indignation (au fond cela en avait si peu, d’importance! et je n’avais jamais songé qu’il pût y avoir des «fins» à ma passion):

--L’essentiel, dit-il, c’est d’y penser!

Mon roman prit ainsi une sorte de réalité. Lortal m’en demandait de temps en temps des nouvelles.

--Et Nourmahal?

Ces confidences illusoires cimentèrent notre amitié. Le plus curieux, c’est que Lortal possédait le don de colorer les plus humbles faits de l’existence. Passant par sa bouche, tout récit s’amplifiait et se dramatisait. La vie de collège elle-même, si terne et si monotone, devenait, par l’alchimie de son imagination, une projection où lumière et ombre jouaient si curieusement que l’on se disait: «Comment n’ai-je pas vu cela?» Il vous imposait une vision compliquée de la vie et des êtres. Poète ou mystificateur, il ornait la réalité d’un prestige qui se substituait à elle.

Aussi le collège n’était-il plus pour moi le collège de mon enfance; il me paraissait plus sombre, étouffant. Par contre, la petite ville ignorée qui s’étendait au pied de notre colline, Aubenac, l’imagination de Lortal projetait sur elle mille étranges lueurs. Quoique étranger, il connaissait les principales familles de l’endroit. Les potins, les scandales de la vie de province lui parvenaient par je ne sais quel canal. Il tirait un parti fort romanesque de leur médiocre trame.

En partant pour la promenade, nous longions quelquefois les jardins du docteur Horace Milondré, médecin de Saint-Julien. Ces jardins étaient entourés de hautes murailles. On ne distinguait que la cime des arbres, en été gonflés d’un épais feuillage; quelques branches retombaient par-dessus les pierres d’un granit rosé et gris. La grille de fer laissait apercevoir entre ses barreaux rouillés une allée de platanes envahie par les herbes folles et, tout au bout, la maison au toit d’ardoise, avec ses portes-fenêtres voilées de blanc et son perron à double volute. Cette demeure m’avait toujours attiré par sa solitude et sa vétusté.

--Milondré, me dit un jour Lortal, a bien choisi sa bicoque. Il l’a achetée à la mort du président Morlhac qui faisait collection de corsets. Tu ne savais pas? Elle était fameuse sa collection. Il y avait des corsets historiques: celui d’Isabeau de Bavière et celui de Charlotte Corday. Du moins Morlhac affirmait leur authenticité.

«Milondré, lui, n’est pas collectionneur. Il a pris la maison à cause des jardins. C’est un homme de goût. L’été, il donne des fêtes intimes dont tout le monde parle, sauf les invités. Toutes les jeunes femmes d’Aubenac voudraient en être; mais Milondré choisit. On raconte qu’un soir, la belle Mme Dormain s’est mise toute nue. Des photophores étaient accrochés aux branches. Tu vois ça d’ici. Les femmes aiment Milondré, ajouta-t-il, parce que Milondré est une brute. Il les cravache.»

Je ne puis passer sans trouble devant les jardins invisibles. Mme Dormain est une femme d’officier. Elle porte de larges chapeaux noirs qui ne laissent voir que sa bouche. Sa bouche est très rouge. Elle vient à la distribution des prix et à la soirée artistique que le collège offre chaque année. Elle a fait la quête, une fois, avec Leroux le philosophe. Alors elle... Est-ce possible? Devant Milondré, devant les hommes?

Maintenant les lourdes portes cochères de chêne, les persiennes d’un vert lavé par les pluies me semblent abriter de singuliers destins. Un filet de lumière glisse entre les rideaux soigneusement tirés. Lortal, d’une main nonchalante, soulève un instant le masque de la petite ville, puis le laisse retomber. Il est cynique, brutal, le visage que j’entrevois--et pourtant, comme je voudrais le contempler de près!

Lortal parle des femmes. Il en parle souvent, tantôt avec un mépris amer, tantôt avec une émotion qui me met au cœur un élan de tendresse. Avant lui je ne savais rien des femmes et je ne voyais en elles que des fantômes aériens, inspirateurs d’élégies. Maintenant je sais que Mme Dormain se déshabille devant Milondré. C’est une science, cela! Nourmahal en ferait peut-être bien autant. Sont-elles toutes ainsi, toutes celles que j’ai aimées sans les connaître?

Elle doit être si belle, nue, Mme Dormain! Et Nourmahal? Dans mon esprit, deux formes voluptueuses et imprécises se poursuivent, s’enlacent. Les atteindre? Toucher un corps de femme? Je me surprends, la nuit, à caresser mes bras et ma poitrine, à suivre le contour de mon corps pour imaginer la douceur de toucher d’autres bras, une autre poitrine, un autre corps.

L’amour ne m’apparaît comme un péché que lorsque j’imagine à côté d’une femme un autre homme que moi; si par hasard j’évoque Milondré avec ses favoris courts, son nez mou, ses dents claires et sa grosse épingle de cravate en brillants. Alors l’idée de la souillure est intolérable. Ma pureté ne serait-elle que jalousie?--Je pense que mes maîtres ont raison de maudire l’Étrangère, l’Impure, et je pressens l’amertume du péché avant de l’avoir commis.

* * * * *

Par exemple, se trouver en face de l’Impure, de l’Etrangère, de la Courtisane amère comme la mort, c’est une toute autre affaire que de rêvasser tout seul. L’impure m’a demandé au parloir: Mme Jouvelin elle-même! Je vivais depuis quelques jours dans une crise puritaine qui avait suivi les révélations de Lortal sur le jardin invisible. J’avais fait des serments d’orgueil et de solitude et chargé l’impudique image de Nourmahal sur qui je devais faire peser, bien injustement, les dévergondages de Mme Dormain.

En traversant la cour des petits, Charles Jouvelin me prit la main.

--Maman vient nous voir, dit-il. Quelle chance qu’elle te demande aussi! Je ne te vois jamais, continua-t-il. Pourquoi ne m’écris-tu pas? J’ai des camarades qui ont des amis chez les grands. Ils s’écrivent.

--Mais, fis-je, c’est tout à fait défendu. Et puis que veux-tu que je t’écrive?

--Je ne sais pas, fit l’enfant. Je m’ennuie sans toi.

Mme Jouvelin nous attendait avec un gros paquet de gâteaux. Mon orgueil en fut blessé, mais ma gourmandise, satisfaite. Nourmahal était fort belle. Elle portait un manteau de fourrure sombre et sa chevelure étincelait. L’objet de ma passion m’étonna. Cette jolie femme, rieuse et déconcertante, ne ressemblait guère à ma Sylphide. Le roman ébauché en esprit, auquel mes conversations avec Lortal avaient donné une substance illusoire, s’effondra aussitôt. C’est une terrible chose que de parler à une femme qui vous sourit de toutes ses dents, qui sent bon et qui vous demande, à vous qui mûrissez de si graves réflexions sur le péché et sur l’amour, à vous qui attendez la vie avec tant de gravité:

--Aimez-vous les éclairs au chocolat ou préférez-vous des barquettes aux fruits?

Comment leur parle-t-on, à ces êtres?

Mais elle se charge de la conversation:

--Vos études? Ce bachot?... Lettre de votre mère. Charles vous aime beaucoup. Il se passe tout à fait de moi, n’est-ce pas, Charles?--Je suis très contente qu’il vous ait pour camarade... Vous irez chez vous à Pâques?--Allons! Au revoir! Merci d’être aussi gentil pour Charles.

En s’éloignant, elle se retourne et me fait un signe de sa main gantée:

--Je vous suis très reconnaissante, très...

Je n’ai pas dit un mot!

Je sens que je n’aurais plus beaucoup d’effort à faire pour l’aimer. Mais combien pour le lui dire!

--Eh bien? demande Lortal, quand je regagne la cour.

Je me contente de sourire en baissant la tête.

* * * * *

Quelques jours plus tard--nous étions alors en février--nous fîmes en promenade une singulière rencontre.

Nous traversions le vaste plateau de bruyères qui domine Aubenac. Des rafales entraînaient de lourds paquets de nuages d’où tombaient, rares et glacées, des gouttes de pluie. Un bouquet de bouleaux, aux troncs maladifs, frissonnait sur l’horizon. Et de cet horizon, brumeux, infini dans sa grisaille, surgit une silhouette équestre. Quelques instants plus tard je distinguai l’envol d’une écharpe: c’était une amazone. Elle se dirigeait de notre côté, au galop.

Nous marchions, nos pèlerines collées au corps par la bise et tête basse dans le vent. Le cheval s’enlevait en rapides foulées sur cette lande romantique. Notre colonne ralentit instinctivement la marche, car l’amazone fonçait sur nous. A quelques pas à peine, elle arrêta brusquement son cheval, les rênes rassemblées, le buste droit. De l’écume frangeait les naseaux de la bête. Mon regard s’hypnotisa sur le pommeau d’une cravache, une boule d’onyx dans un poing crispé, si frêle!

Lortal se détacha du rang et courut à elle. L’amazone sauta à terre. Leurs silhouettes se détachaient sur le ciel immense où roulaient des nuées. Elle était un peu plus grande que lui. Je distinguais mal son visage dans les plis de l’écharpe.

Testard n’était pas le moins intrigué.

Cependant l’inconnue remontait en selle. Lortal la regarda s’éloigner. Il demeura quelques instants immobile avant de rejoindre son rang. Nous ne vîmes plus qu’un point noir à l’extrémité de la lande, puis plus rien.

--C’est Mathilde, me dit Lortal.

IX

L’Esprit souffle où il veut. L’Esprit souffla sur nous, un soir. C’était un esprit de révolte et de risque.

L’amazone, dont l’image me poursuivait encore, nous avait-elle ensorcelés? Je ne sais. Mais, depuis cette rencontre, Lortal n’était plus le même.

Que se passa-t-il en nous? D’où vint l’appel qui traversa la cour, ce soir d’hiver, flagellé de vent et de pluie, où le monde semblait nu, hostile et glacé? Mais d’où viennent ces voix qui nous éveillent à tout âge, au cœur de la nuit, et qui sifflent à nos oreilles, avec l’aigre rumeur de la bise: «Dehors, il pleut. Dehors, il fait froid. Pourtant il faut partir. Allons, debout! En route!» La plupart se retournent sur l’oreiller; quelques-uns se lèvent, sans savoir pourquoi, sans discuter l’ordre. Ils vont à la destinée qui les attend dans l’ombre, sur le seuil. A peine ont-ils franchi le seuil qu’une main obscure étreint leur poignet. Ils partent. Certains ne reviennent plus. Alors les amis se demandent: «Tiens, pourquoi nous a-t-il quittés? Il avait une belle situation, une femme, des enfants. Quelle folie!» Personne ne comprend. Les rides s’effacent sur l’eau.

Que de fois, depuis l’époque déjà lointaine de ces souvenirs, j’ai entendu l’appel! Que de fois j’ai senti le frôlement de l’Esprit nocturne! Parfois j’ai résisté. J’ai cédé parfois aussi, renonçant au calme labeur, à l’amour heureux, à l’amitié fidèle. Pourquoi? Pour suivre un fantôme, pour courir après l’aventure. L’aventure ne démasque jamais son visage. Mais ceux qui, comme moi, ont obéi à sa voix impérieuse et déchirante, connaissent cette ivresse, la plus profonde, la plus amère de toutes: l’abandon.

Ce fut ainsi qu’un soir d’hiver, l’aventure, la grande décevante, posa sa main sur l’épaule des collégiens. La nuit tombait. La récréation du soir touchait à sa fin. Les arbres noirs découpaient leurs rameaux sur un ciel livide qui s’obscurcissait lentement. Lortal était près de moi. Ses yeux brillaient. Il les fixa sur les miens, comme pour sonder le fond de mon cœur, pour éprouver si j’étais un homme, un compagnon.

--Si nous filions d’ici, me dit-il. J’ai une idée. Je m’ennuie. C’est Mirepuy qui surveille ce soir à la place de Testard, qui est souffrant. Il ne s’apercevra de rien. On rentrera pour dîner.

Une bouffée d’orgueil me monte au cerveau. Lortal a pensé à moi! Le suivre, cela s’imposait. Je ne lui demandai pas où nous irions. Partir. Avec lui, aveuglément. Ne l’avais-je pas toujours souhaité!

--Si tu veux, ai-je murmuré.

La cloche sonne. La division se rassemble, immobile. Nous sommes dans un angle obscur de la cour. Près de nous, l’allée en pente qui conduit à la terrasse des professeurs. L’accès est libre.

--Ne bouge pas, dit Lortal.

On va s’apercevoir de notre absence. Tant pis! Une angoisse délicieuse s’empare de mon être. Joie de désobéir pour mon ami, d’entrer en révolte contre le monde, pour lui.

Les fenêtres de l’étude s’éclairent. Les derniers pas grincent, là-bas, sur le gravier. La lourde porte roule. Nos places seront vides.

--En route, souffle Lortal.