L'inquiète adolescence

Part 10

Chapter 103,748 wordsPublic domain

--Tu es malheureuse par ta faute et tu ne lui donneras pas de bonheur.

--Possible. Mais je me suis donnée à lui. Cela suffit.

--Tu te trompes, Mathilde, et tu me trompes par-dessus le marché. Tu aimes ton mari. Au fond, il t’a séduite, cet aventurier. Si tu avais pu entendre ta voix, à l’instant. Quelle flamme! Quel lyrisme en parlant de lui: «Il est de la race qui domine». Bravo, ma chère! Mais c’est de la passion!

La voix de Lortal était sourde, hachée.

--Et puis, vois-tu, continua-t-il, le mariage n’a pas été une si mauvaise affaire, j’en conviens! On a hôtel, écurie, une chasse bientôt, je pense...

--Jacques, tais-toi.

--La vérité est amère. Elle ne me fait pas peur. Je n’ai pas besoin de littérature. Et puis il me semble que je te hais, Mathilde, aujourd’hui--que je te hais à cause de notre passé, de ce que tu as fait de notre amour. Notre enfance, le temps où tu me prenais dans tes bras, nos parties de cache-cache dans la grange, nos séjours à la «Folie», le vieux pistolet à pierre dont tu me menaçais quand j’embrassais des photos de femmes dans le cabinet de Joachim, nos promenades de l’an passé--il n’y a pas si longtemps, Mathilde--le soir où je t’ai dit mon secret--ce secret que tu devinais si bien--tout cela pour aboutir à quoi? A une lettre de faire-part: Mme Miromps de Rochebuque. Et moi, qu’est-ce que je devenais, là-dedans?...

Il rit à nouveau d’un rire qui cassait le silence nocturne.

--Je sais ce que tu vas me dire. Je garde ton affection, le coin le plus pur, le plus intime de ton cœur. Toutes les femmes disent ça. Des mots et encore des mots! Comme toute la vie d’ailleurs. Comme mon amour lui-même! Après tout, nous ne valons pas mieux l’un que l’autre!

--Jacques, tu es odieux!

--Je suis franc. Coule ta lune de miel en paix, avec M. de Rochebuque. Quant à moi...

--Jacques, ne sens-tu pas le mal que tu me fais?

Voix tragique derrière ce feuillage immobile. Je n’oublierai jamais ce soupir, cet ahan d’une âme accablée.

Mais la voix de Lortal aussi est changée.

--Pardon, amie, pardon! Je suis une brute. Moi aussi, je souffre trop! Je t’aime. Je ne peux renoncer à toi. As-tu donc tout oublié!

Et c’est une supplication déchirante.

--Je t’aime aussi, Jacques. Et tu le sais...

Des branches craquent. Une lutte invisible. Un cri étouffé. Des souffles s’affrontent.

--Non jamais, jamais... Ce serait irréparable!... Je mourrai ensuite... Je ne peux pas te dire, Jacques... Mais tu ne veux pas me tuer... Laisse-moi, Jacques... Je suis enceinte!...

Le silence.

* * * * *

Cette scène dont je ne pouvais voir les auteurs, mais dont je devinais dans leurs voix l’atroce intensité, ce drame derrière une muraille d’ombre, avait desséché ma gorge. Je n’eus qu’une hâte: fuir. Avec des précautions infinies, je gagnai la crête du talus. L’heure était avancée. Sans doute, ma division avait déjà regagné son dortoir. J’étais en retard, en faute. J’éprouvais des sentiments violents et confus: pitié pour Mathilde; pitié mêlée de colère pour Lortal, et surtout une espèce d’effroi devant ce visage brutal de la passion qui cette nuit m’apparaissait pour la première fois. Était-ce là l’amour? Si proche de la haine. Et ce cri qui avait terminé la lutte!...

J’étais arrivé au bord de la terrasse. Quelques lampes vacillaient encore aux fenêtres. Deux ou trois lanternes de papier brûlaient dans les arbres. Je vis deux ombres s’acheminer par l’allée en pente qui conduisait jusqu’à moi. Je reconnus le vicaire Doublemaze et Césaire-Auguste.

Doublemaze avait affectueusement posé son bras sur l’épaule de Miromps, dont l’ombre dessinait un torse énorme sur des jambes ridiculement courtes. Leurs voix s’élevèrent, dans la nuit.

--Mme de Rochebuque, disait le grand vicaire, était là tout à l’heure avec le jeune Lortal, votre neveu ou cousin, je crois.

--Comme il vous plaira, dit Miromps.

--Ils ont profité de la fraîcheur--admirable soirée, n’est-ce pas?--et se sont peut-être égarés!... Un jeune homme fort bien doué que M. Lortal, n’est-il pas vrai?

--Fort bien doué, en effet, reprit Miromps. Trop bien peut-être. Manque d’énergie.

--Ses maîtres m’ont fait la même remarque. Beaucoup plus mûr que son âge, d’ailleurs. Un garçon précocement averti... Entre nous, il n’est pas à sa place, ici.

--Tiens, tiens, où devrait-il être?

--Mon Dieu! à Paris, dans un grand lycée. Nos collèges ne conviennent pas à ces natures. D’ailleurs, si j’étais entré dans le siècle et si Dieu m’avait fait père d’un semblable fils, je ne l’aurais pas laissé moisir dans les classes. Je l’aurais lâché très vite à travers le monde. Il fera son chemin, je crois, M. Lortal. Mais n’est-il pas orphelin?

--En effet. Il a un tuteur, son oncle. Le frère de ma femme.

--M. de Los! Parfaitement. Très brillant avocat, très en vue à A..., si je ne me trompe. Mais n’a-t-il pas dû quitter cette ville? Certaines spéculations...

--Je n’en sais rien, fit brutalement Miromps.

--Pardon! reprit onctueusement le grand vicaire. Ce sont des affaires de famille. Mais, voyez-vous, nous autres prêtres, sommes parfois, et bien malgré nous, mis au courant des vicissitudes temporelles de nos ouailles. Or, j’ai été quelque temps vicaire à A... et j’ai connu un peu M. de Los qui me témoigna de l’amitié et qui, soit dit en passant, est un vieil ami de cet excellent Fourmeliès. J’avais aperçu Mme de Rochebuque, alors qu’elle était encore Mlle de Los. Elle n’était d’ailleurs pas de mes pénitentes.

--Ma femme n’a jamais été très religieuse, grogna Miromps.

--C’est une âme ardente et fière. Les âmes de cette trempe sont toujours prêtes à revenir au Seigneur. Elles peuvent atteindre les plus hauts sommets de la vie spirituelle. La vie du siècle est pleine d’embûches pour les cœurs généreux...

Après une pause...

--Je crois que Mme de Rochebuque et notre jeune Lortal ont été élevés ensemble...

Les deux ombres arrivaient près de moi. Brusquement il me vint à l’idée que Lortal et Mathilde pourraient être surpris. Je me glissai à travers les marronniers et courus vers les charmilles.

Mon ami et l’Amazone débouchèrent dans la nuit.

--Lortal, criai-je, nous sommes en retard. Tout le monde est rentré. Je te cherche partout!

Je saluai Mathilde dont le visage me parut d’une extrême pâleur.

--M. Miromps et M. Doublemaze, ajoutai-je, viennent à votre rencontre.

Nous redescendîmes tous trois.

--Nous nous sommes attardés. C’est ma faute si Mathilde vous a abandonné si longtemps, dit Lortal à Miromps avec une courtoisie inaccoutumée.

--Oh! oh! fit en riant M. Doublemaze, notre ami Lortal est un bien mauvais guide. N’auriez-vous pas pris un peu de froid, madame? Les soirées de juin sont perfides. Mais quelle belle fête, en vérité!

Et courbant sur elle, comme Miromps et Lortal prenaient les devants, une ombre protectrice:

--Vous semblez un peu souffrante, dit-il pour n’être entendu que d’elle seule.

XIX

L’approche des examens calma un peu l’agitation où m’avait plongé cette fiévreuse soirée. Lortal se doutait-il que j’avais surpris son secret? J’en avais une vague appréhension. L’aveu de mon indiscrétion m’eût été trop pénible. Bien pénible aussi, d’ailleurs, m’était cette impression de méfiance et l’idée que mon ami nourrissait un soupçon, hélas! justifié. Heureusement, la préparation hâtive des derniers jours nous enlevait l’occasion de conversations prolongées. Lortal, stimulé par la nécessité d’éviter un échec, donnait lui-même un coup de collier. Nos récréations se passaient tout entières à la récapitulation des programmes indigestes que l’Université impose aux futurs bacheliers. Maclas croyait bien faire en inscrivant sur un carnet toutes les dates de l’histoire d’Europe de 1715 à 1815. Il les apprenait par cœur et les récitait toute la journée: «Quelle date, le traité de Methuen? Le renversement des alliances, les préliminaires de Leoben?» Saint-Alyre, qui était fort en lettres, ahannait sur les équations du second degré. Quant à Toupine, toujours grignotant des noisettes suries, il peinait laborieusement sur la géographie de Foncin, n’arrivant plus à se fourrer dans la tête les interminables nomenclatures de cette science aride: populations, superficies, rivières et canaux, importations, exportations, etc., par quoi il semble que la surface du globe terraqué soit peuplée de fourmillantes statistiques. Pauvre Toupine! Il ne retenait rien. On se moquait de lui. Salayrac lui baillait de grandes claques dans le dos:

--Eh! meunier! les cocotiers poussent-ils dans le bassin de la Seine? Fais-moi l’itinéraire de Bangkok à Tombouctou en passant par Bergerac!

Alors que tout le collège reposait, les candidats aux examens étaient autorisés à prolonger leurs heures de travail. Et même la veillée finie, à dix heures du soir, quelques-uns d’entre nous, les plus acharnés, emportaient leurs livres au dortoir. L’abbé Testard, qui tenait à encourager les travailleurs, nous prêtait sa chambre. Les soirées de ce début de juillet étaient souvent fort lourdes. Nous nous munissions de bouteilles de sirop et d’eau fraîche. Les fenêtres de Testard ouvraient sur le versant de la colline qui descend vers la ville. Souvent la veillée se prolongeait jusqu’aux premières heures du matin. Vers minuit, une brise plus fraîche venait caresser nos fronts moites, courbés sur les cahiers et les livres. De temps en temps un de nous se levait de la table éclairée par une lampe à abat-jour vert et s’approchait de la fenêtre. Les réverbères d’Aubenac étaient déjà éteints. La ville semblait un réservoir d’ombre, encerclé de collines qui se profilaient d’un long trait de velours noir sur le ciel où pâlissait la voie lactée. Cette masse respirait et se soulevait comme une poitrine oppressée. Des souffles tièdes montaient des jardins et des champs.

Lortal faisait alors de longues stations à la fenêtre. Quand je levais les yeux, je distinguais mon ami accoudé, son visage tourné de trois-quarts vers la nuit. La clarté de la lampe dorait sa nuque et son oreille; mais le reste appartenait à l’ombre. Je songeais à sa vie dont mon amitié n’avait pu éclairer qu’une faible part, et tout le reste aussi appartenait à l’ombre. Sur l’écran palpitant d’étoiles qu’encadraient les murs, il découpait sa fine silhouette romantique. Lortal était aimé, passionnément aimé. De ma vie tout entière j’aurais voulu payer un pareil bonheur. Une telle certitude eût fait de l’univers un paradis pour moi. Et Lortal était taciturne. Que peut-on désirer, pensais-je, quand on a le cœur d’une femme? A-t-il besoin d’autre chose que de sa parole? C’est à lui qu’est Mathilde. Peut-il être jaloux de la vaine possession du mari? Et je ressentais une sourde irritation de voir mon ami insatisfait d’un trésor qui m’eût fait si riche.

O nuits d’été, nuits que se partageaient le travail et la rêverie, nuits studieuses et ardentes où nous guettions la victoire de l’aube, nuits de silence et de ferveur qui prépariez nos âmes à l’éveil, aux courses ensoleillées de midi; ô nuits troubles, nuits où pesait sur nous, comme le fardeau d’un corps pur et convoité, l’attente de la vie--où êtes-vous maintenant? et vers quel insondable gouffre balayées, ô nuits adolescentes?...

Lortal et moi passâmes avec succès les épreuves du baccalauréat. Le succès de Lortal fut un scandale. Mon ami avait vraiment réalisé un tour de force, rattrapant en un mois d’effort dix mois de paresse. Nous avions subi l’oral à Bordeaux. Deux jours d’anxiété coupés de repas dans les restaurants étouffants. L’abbé Mirepuy avait accompagné le petit groupe des admissibles: Saint-Alyre, Maclas, Lortal et moi sortions vainqueurs.

Nous revînmes à Saint-Julien pour la distribution des prix. L’abbé Fourmeliès nous félicita. Il prit l’oreille de Lortal.

--_Audaces fortuna juvat_, n’est-il pas vrai, Jacques? Puisse-t-elle vous favoriser toujours! Mais ne soyez audacieux que pour le bien! Dieu ne déteste pas les violents, ceux qui sont capables brusquement de belles actions, capables de gagner le Paradis d’un coup. _Violenti rapient illud_, a dit Notre-Seigneur en parlant du Royaume des Cieux. Cette parole vaudra pour vous, Lortal.

Les prix étaient donnés avec beaucoup de solennité. La salle des fêtes était décorée de drapeaux et d’écussons. Sur une estrade, entre des piles de livres rouges, entre des corbeilles pleines de couronnes de laurier en papier vert ou doré, trônait, majestueux, le chanoine Doublemaze, ayant à sa droite le Supérieur, à sa gauche, M. Miromps de Rochebuque qui n’avait pu décliner cet honneur imposé par l’obligeant grand vicaire. Des soutanes, des redingotes, un képi d’officier. Dans la salle se pressait toute la société élégante et bien pensante d’Aubenac.

--Doublemaze, me dit Lortal, ne quitte plus l’hôtel Miromps. Je le soupçonne de vouloir convertir Mathilde. Mais il a affaire à forte partie. Mathilde n’est guère de la graine des cagotes. Il est vrai qu’avec les femmes, on ne peut jamais savoir! Quant à Césaire-Auguste, tout malin qu’il est, je crois qu’il ira de la forte somme pour la banque du chanoine. Ce Basile a pris de l’autorité sur lui.

Il ajouta, confidentiel:

--Entre nous, Doublemaze est un type très fort. Sous cette écorce pateline, il n’y a pas plus dur. Il est capable de tout pour satisfaire son ambition. Ce sera un grand homme d’Église. Au fond, je l’admire. J’aime ce visage paisible et plein, cette bouche lippue et souriante, ces mains grasses qui porteront si bien l’améthyste. Les yeux sont gênants, c’est vrai, mais le port de tête est admirable. Va-t’en déchiffrer ce qui se passe là-dedans! Malin qui y parviendra! Hein! Demurs, quel bel exemple! Voilà nos maîtres, mon vieux. A eux le monde! Le malheur, c’est qu’ils ne savent pas en jouir! Et encore, Doublemaze... je n’en jurerais pas! Je devrais entrer au séminaire.

Lortal n’obtint aucune nomination dans le Palmarès. Par contre, j’avais tous les prix, avec Saint-Alyre. Ce triomphe me causa plus de gêne que de plaisir. En entrant, j’avais remarqué Mme Jouvelin qui m’adressa un signe d’amitié. L’idée de monter sur l’estrade, à l’appel de mon nom, de subir l’accolade de Doublemaze, de redescendre encombré de mes couronnes et de mes livres, tout cela en présence de Nourmahal, m’était insupportable. Et pourtant...

--Prix d’excellence, Demurs Paul. Prix de composition française, Demurs Paul, etc.

La liste de mes succès est si longue que j’en pleurerais.

Me voici sur l’estrade. Va-t-on me mettre cette couronne de papier sur la tête? Non. C’est Miromps lui-même qui me tend mes prix et mon laurier que je dissimule de mon mieux. Il se contente de me serrer la main. Je lui suis plus reconnaissant de ce geste que s’il m’avait sauvé la vie. Doublemaze, aimable, sourit. Mais mon calvaire n’est point terminé. Il me faut rejoindre ma place, à travers cette foule qui bat des mains, lorgne, chuchote. Je suis rouge, confus. J’ai peur de m’étaler avec mes trophées. Mon regard rencontre celui de Nourmahal qui m’applaudit, les mains très hautes. Enfin je m’assieds à côté de Lortal que je devine ironique et qui est heureux de n’avoir pas bougé.

La cérémonie se termine sur un choral dirigé par l’abbé Poncebique. La salle se vide. Dehors, le soleil de juillet fait étinceler les boutons d’uniforme, flamboyer le sable des allées. Des robes blanches éblouissent sur l’écran sombre des charmilles. Le chanoine Doublemaze est très entouré: des conseillers municipaux, un Monsieur décoré à barbiche blanche, et jusqu’à Mlle Dubois de Louvrezac, en soie noire, qui boit les paroles tombant de la bouche sensuelle du grand vicaire. Ferait-elle aussi de la politique? Mathilde n’est pas venue. Lortal, qui a bien de la chance de n’être pas encombré de prix, circule avec aisance parmi les groupes. Il a déjà déposé sa casquette d’uniforme et, vêtu de gris, en chapeau de paille, il m’apparaît un homme svelte, sûr de sa force. La courtoisie affectueuse avec laquelle il aborde M. Miromps ne laisse pas de me surprendre.

Un grand chapeau de paille, noué de brides de velours noir, auréole le visage de Nourmahal. Elle s’avance, la main tendue. Je ne sais que devenir, les bras empêtrés de ces odieux prix.

--Grand succès sur toute la ligne, me dit-elle, je sais tout. J’en suis très heureuse. Charles aussi. Mais où est ce vilain garçon? Il a bien besoin de ses vacances, vous savez! Une bonne nouvelle. Je vais aller quelque temps dans votre pays et votre mère m’a demandé de faire un crochet jusque chez vous. Vos parents ont une ravissante propriété, paraît-il?

--Non, vraiment! vous viendrez aux Gaulies?

C’est comme si j’avais reçu un coup dans la poitrine.

Mais elle, satisfaite de son effet, les yeux vagues, la bouche arrondie dans une moue indécise:

--Je ne suis pas encore bien sûre... Mais en somme, il n’y a rien d’impossible...

Et tournant vers moi ses yeux changeants:

--Cela vous ferait plaisir?

Tout tourbillonne: la terrasse, les marronniers, le Monsieur décoré, Nourmahal... Je soupire «certes», mais si gauchement! en vrai collégien.

--Charles? Où est Charles? interroge Nourmahal à tous les échos. Ah! le voici. Dépêchons-nous. Dis adieu à ton ami!

Elle entraîne le petit et me laisse ébloui de l’éclair de ses mousselines.

Au revoir, les camarades! Saint-Alyre, Lupé, Prélussin, le flegmatique Toupine.

Lortal s’approche, accompagné de Césaire-Auguste. A côté de mon ami, souple et fringant, Miromps paraît massif, un peu affaissé aussi. Un fardeau invisible courbe cette nuque de débardeur. Le cou, teint de brique, tranche sur les cheveux gris, presque ras. Il marche, les jambes torses, balançant son chapeau à bout de bras. Lortal parle beaucoup. Il cherche à plaire. Cordial et impénétrable.

--Bonnes vacances!

--Peut-être nous reverrons-nous? ai-je murmuré.

--Je crains que non. Mon cousin veut bien que je l’accompagne au bord de la mer, en Bretagne.

--Nous partirons dans une dizaine de jours, confirme Miromps. Ma femme a grand besoin de changer d’air.

Ils s’éloignent.

Sur le sable incandescent, deux ombres athlétiques se cherchent, s’affrontent, s’étreignent et se confondent.

XX

L’image triomphante de Nourmahal effaça ce que cette indifférente séparation pouvait avoir d’amer. A vrai dire, rien ne résistait à cette lame de fond qui balayait mes pensées, mes aspirations, mes souvenirs. Quatre mots et son sourire avaient suffi: j’aimais.

Mon voyage s’accomplit dans une sorte d’ivresse. Quelques heures de chemin de fer me séparaient de l’habitation de mes parents. Le train omnibus franchissait cette médiocre distance avec une sage lenteur. J’étais seul dans mon compartiment. Des paysages familiers s’encadraient aux portières. Je retrouvais les petites gares avec leurs plates-bandes de giroflées et toutes sonores de tintements électriques. La voiture du docteur qui attend à la barrière que le train ait passé. Des paysans, la houe à l’épaule, traversaient les chaumes roussis; un nuage rond flottait dans la mare; au bord de la rivière, des enfants agitaient leurs mouchoirs. Toutes ces images défilaient devant mes yeux, combien plus belles que jadis!

Comme le soir de la procession--mais cette fois, l’émotion pénétrait l’intime de mon être--il me parut qu’une immense douceur coulait en moi, que mon bonheur n’était qu’une parcelle du bonheur infini de la terre étalée dans la chaude lueur du crépuscule. L’idée de l’amour que j’éprouvais pour Nourmahal ne provoquait aucune image précise, ne m’excitait à aucune représentation déterminée: elle suscitait un reflux de joie, si puissant qu’il ne me paraissait pas sortir de moi-même, mais l’élan de milliers et de milliers d’êtres emportés par la joie et dont le torrent m’entraînait. Je cédais. Nourmahal n’était peut-être qu’un prétexte. Tant de forces sommeillaient en moi. Les branches ont poussé tous leurs bourgeons, les feuilles pointent, prêtes à s’épanouir; il suffit d’une brise tiède, d’un rayon de soleil plus ardent, pour que la forêt surgisse dans son armure verte.

Nourmahal! qu’étiez-vous? Une jolie femme, banale et coquette, possédant tout juste assez de sensibilité et d’intelligence pour amorcer les désirs des hommes. Mais, à moi, pauvre collégien tâtonnant au seuil de la vie, vous avez d’un sourire révélé que le monde était beau et que la vie était bonne à vivre; vous m’avez donné le courage d’être heureux! Vous aviez en vous, ô Nourmahal, ce pouvoir magique qu’ont les roses épanouies, les fruits parfaits et les corps harmonieux. Mais, pas plus que les roses et les pêches, vous ne vous en doutiez!

* * * * *

--J’ai invité pour quelques jours Mme Jouvelin et son fils, me dit ma mère. Ils arrivent ce soir. Tu iras les chercher à la gare avec la charrette anglaise.

Quand le train qui amenait Nourmahal s’arrêta devant la gare des Gaulies, un peu de crépuscule vivait encore dans le reflet des rails. Depuis une demi-heure, je guettais, au pied du rocher qui domine la voie, la locomotive soufflante et ses yeux jaunes. L’ivresse dionysiaque s’était déjà dissipée. Je n’étais plus qu’un garçon soucieux de paraître plus vieux que son âge. J’avais soigneusement noué ma cravate de chasse, bossué mon feutre d’un coup de poing assez cavalier. Néanmoins un peu d’inquiétude me pinçait le cœur à l’idée d’affronter Nourmahal pendant plusieurs jours et d’aussi près.

En costume de voyage, Mme Jouvelin me parut plus séduisante que jamais.

--Comme je suis contente de vous voir!--et elle mit ses deux mains sur mes épaules--Et votre maman?

Charles suivait avec un sac. Il me sauta au cou. Tous les trois nous montâmes en voiture. Nourmahal s’assit à côté de moi qui conduisais; Charles, derrière avec les valises.

La lueur dansante des lanternes éclairait la route et les haies sombres. Nous avions quatre ou cinq kilomètres à parcourir avant d’arriver à la maison. La route serpentait quelque temps à travers une plaine où scintillaient des feux, pour gravir ensuite les flancs d’une colline obscure au sommet de laquelle une frise de pins tordus s’incisait sur une bande pourpre de plus en plus étroite.

--Merveilleux! s’écriait ma compagne. Vous aimez les chevaux! Moi aussi. Laissez-moi prendre les rênes.

--Vous savez conduire? fis-je d’un air grave.

--Parbleu! Cinq minutes seulement pour me refaire la main. Là, sur ce palier...

--Attention! La bête est vive.

Je lui passai les guides qu’elle saisit vigoureusement dans sa petite main gantée. Mais le cheval, changeant de main, fit un écart. Nourmahal poussa un cri. Je repris aussitôt les rênes. Mme Jouvelin riait et se blottissait contre moi.

--Comme j’ai eu peur! La vilaine bête.

Je sentais, le long de la mienne, la chaleur de sa jambe. Son parfum capiteux se mêlait à l’odeur du soir. Le cheval filait bon train et le vent frais nous fouettait le visage. Je tournai la tête vers ma voisine. Elle croisait les bras, frileusement, ses cheveux roux luisant sous sa voilette.

--Brr! Il fait froid!

J’étendis une couverture qui nous abrita tous les deux. La nuit était tout à fait venue. Il semblait que l’obscurité nous rapprochât encore. Plût au ciel que le voyage eût duré une nuit entière! Ma gène avait disparu. Je n’étais plus un collégien timide; j’entraînais dans une course aventureuse une maîtresse adorée. Rassemblant les rênes dans ma main droite, je glissai ma main gauche à côté de moi. Toutes les audaces! Je rencontrai une main qui ne se retira pas. Mais dans la montée le cheval ralentit le pas et la main s’échappa doucement de la mienne, comme si la vitesse, plus discrète, eût permis aussi plus de licence.

Bientôt apparurent les deux piliers blancs qui marquaient l’entrée de la propriété.

* * * * *