Part 13
--Laissons cela! toujours est-il que votre oncle juge que vous seriez beaucoup mieux à votre place dans un établissement parisien. Et il est décidé à vous envoyer achever votre philosophie dans la capitale. Avouez que c’est beaucoup de bonté de sa part.
Lortal répliqua, ironique:
--Je ne lui en ai aucune reconnaissance. Quant à obéir, c’est une autre affaire. Miromps veut m’éloigner d’ici. Qui sait pourquoi? Peut-être ne le sait-il pas lui-même! J’ai quelque raison de supposer que je gêne quelqu’un, et ce quelqu’un a malheureusement pris une telle influence...
--Insinuations, mon enfant! Tout cela ne me regarde pas. Votre oncle m’a exprimé ses intentions. Je vous les transmets.
--Il vous a parlé, seul?
Le Supérieur hésita un instant.
--Non, fit-il sèchement.
--J’en étais sûr, fit Lortal. Je n’obéirai pas. Je ne dépends que de mon tuteur.
--Hélas! mon enfant, vous savez bien que votre tuteur ne peut rien pour vous!
--C’est vrai, reconnut Lortal. Mais j’aurai la force de me passer de Miromps et de son argent.
--Non, fit Fourmeliès.
--Vous me méprisez, monsieur le Supérieur, murmura Lortal.
--Dieu me garde de mépriser qui que ce soit. Mais je vous sais épris du siècle. La perspective brillante d’avenir qui vous est offerte vous séduira peu à peu. L’ambition, l’espoir briseront les liens qui vous retiennent et que vous croyez si forts...
Il prononça ces mots lentement, avec une inflexion de gravité et de tendresse et mit sa main sur l’épaule du jeune homme.
--Et vous partirez, continua le Supérieur. Et vous oublierez. Vous n’êtes pas de ceux qui se donnent tout entiers à Dieu, à une idée, à une affection. Vous prenez beaucoup, mais vous ne donnez guère. Vous êtes riche, très riche, Jacques: mais vous êtes aussi avare, avare de vous-même. Vous pouvez faire beaucoup de malheureux sur votre route. Écoutez-moi, mon enfant, écoutez un très vieil homme qui a mis tout son espoir ailleurs que dans les intrigues du monde. Je ne vous parle pas au nom d’une foi que vous n’avez plus, que vous n’avez peut-être jamais eue; je vous parle au nom de votre dignité et de votre bonheur. Jacques, ne faites pas de mal autour de vous. Plus tard, les souffrances que vous auriez injustement causées retomberaient sur votre tête. Vous êtes né parmi les forts: vous le savez; vous avez une grande certitude sur votre action. Méfiez-vous. Il y a tant de faiblesse dans la force sans amour.
Lortal ému baissait la tête. Fourmeliès reprit d’une voix ferme:
--Vous accepterez la décision de votre oncle. Votre départ aura lieu dans huit jours. Vous ne vous révolterez pas. Et s’il vous faut une consolation, vous la trouverez en ce fait qu’un cœur, tourmenté par vous, verra par vous son tourment allégé. Voilà le courage, Jacques, si vous vous piquez d’en avoir... Allez!
* * * * *
Lortal me rapporta cette conversation avec une fidélité scrupuleuse, notant jusqu’aux gestes et aux intonations. Il ne laissait transparaître qu’une partie de son bouleversement.
--Je n’y comprends rien, conclut-il. Les allusions de Fourmeliès sont claires. Qui a pu le mettre au courant? Le bonhomme est très touchant, mais de quoi se mêle-t-il? Il y a du Doublemaze là-dedans; j’en mettrais ma main au feu. C’est lui qui a soufflé Miromps et lui a inspiré cette démarche. Pour mieux agir sur Fourmeliès, il l’a prévenu en lui glissant quelques-unes des confidences volées à Mathilde. C’est du propre! Fourmeliès, lui, n’y voit goutte. Il s’agit de m’éloigner, moi, parce que je gêne le règne de M. le grand vicaire. Alors on met sur cette sale politique un joli vernis sentimental. Lortal, il faut vous sacrifier! Eh bien! non. D’abord, qu’est-ce qu’en pense Mathilde? L’ont-ils avertie? S’ils ne l’ont pas fait, c’est moi qui l’avertirai. Et nous verrons.
Telles que me les avait rapportées Lortal, les paroles de Fourmeliès m’avaient touché. La cruauté de mon ami m’attrista. Il n’hésitait pas à solliciter l’appui d’une femme épuisée et malheureuse, victime de son égoïsme. Et pourquoi? Pour prolonger son mal, ses regrets, ses remords peut-être. A la seule pensée de servir les desseins de Doublemaze, Lortal ne voyait plus que sa vanité blessée. Il allait tenter de reconquérir Mathilde, moins pour sauvegarder son amour menacé que pour consolider son orgueil, pour remporter une victoire sur le chanoine. Pauvre Amazone devenue l’enjeu de ces égoïsmes! Lortal songeait-il à ce qu’était sa vie, à ses longues journées de solitude dans le silence étouffant de la province, tenaillée par un sentiment qu’elle jugeait coupable, par la vue d’un mari prêt à toutes les lâchetés pour un sourire d’elle, d’un mari à qui l’enchaînait une lourde servitude de reconnaissance?
L’âme de Mathilde m’apparaissait un abîme de désolation. Je l’évoquais dans le sombre décor de la rue Jaladis, étendue dans ses fourrures, écœurée de cette grossesse qui la liait brutalement, par l’intime de sa chair, à l’homme qu’elle n’aimait pas. L’enfant qu’elle portait vivrait-il? J’imaginais qu’elle devait souhaiter sa mort, tant j’avais découvert de désespoir dans ses yeux creusés par l’insomnie. Où donc était le refuge? Lortal? Nul doute qu’elle ne l’aimât de toute son âme bien à elle, sinon d’un corps voué à un autre; mais Lortal était jeune, égoïste et elle soupçonnait en lui avec terreur un dégoût nuancé de haine, depuis qu’il la savait enceinte: enfin les liens du sang et l’âge les séparaient pour jamais. Miromps? Elle le jugeait vil d’avoir supporté son indifférence, voire sa répulsion; de l’avoir, trop sûr de sa fidélité, laissée libre d’accueillir Lortal dont il ne pouvait ignorer l’amour; elle l’exécrait enfin d’être le maître, maître servile et complaisant, mais le maître quand même.
Où donc le refuge? Doublemaze était survenu. Qu’importait que ses desseins fussent cachés, ses voies, tortueuses? Il semblait bon; il parlait avec tant de douceur, et surtout il voulait guérir ce pauvre cœur. Le remède qu’il apportait à l’amour malheureux et coupable, c’était l’amour lui-même, mais l’amour épuré, spirituel, dépouillé du vertige charnel. Mathilde avait oublié Dieu: mais Dieu ne l’avait pas oubliée. Prise d’angoisse entre le visage ennemi de l’amant et le visage humilié du mari, elle jeta son âme au consolateur, dans un élan désespéré.
C’est alors que Lortal sentit Mathilde se détacher de lui. Je ne pouvais que plaindre mon ami, devinant la torture d’une jalousie provoquée par un insaisissable rival. L’âme aimée se réfugiait dans un ciel inaccessible, muette désormais pour lui. Il s’irritait dans son amour et son orgueil blessés, sans égard pour celle que son amour et son orgueil avaient tant éprouvée. Il apprêtait toutes ses forces de séduction pour arracher la naufragée à sa dernière planche de salut. Et que ferait-il d’elle ensuite? Ne pouvait-il renoncer, l’abandonner dans cette rade mystique où l’épave trouverait enfin un flot calme?
Je n’osais soumettre mes réflexions à Lortal. Je redoutais par trop sa hauteur. Décidé à mettre ses plans en exécution immédiate, il me déclara qu’il se rendrait le jour même à l’hôtel Miromps. Sous un prétexte quelconque il obtint une autorisation de sortir.
Il ne revint qu’à l’heure du dîner, les traits décomposés.
--Je n’ai pu voir Mathilde, dit-il. Les médecins sont auprès d’elle. On redoute un accident grave, cette nuit: l’hémorragie...
XXV
Le lendemain matin, nous étions réunis dans notre petite classe silencieuse. Le poêle ronflait. L’abbé Mirepuy commentait un théorème de Spinoza sur les passions. On frappa. Lortal tressaillit.
--On demande M. Lortal!
Mon ami sortit. Mirepuy l’accompagna d’un regard grave. La classe continua, morne.
Je ne doutai plus qu’un malheur ne fût arrivé. Tout le jour une angoisse pesa sur moi. Lortal ne revenait pas. A la récréation du soir, l’abbé Fourmeliès apparut dans la cour, drapé dans un capuchon de laine. Il me fit signe d’approcher.
--Un grand malheur frappe M. de Rochebuque et votre ami Lortal qui est son proche parent. Mme de Rochebuque est morte, la nuit dernière. Lortal est là-bas depuis ce matin. Je sais l’affection que vous aviez pour lui et aussi que vous étiez reçu dans cette maison. Je vous autorise à aller unir vos prières à celles de votre ami.
La nouvelle était si attendue qu’elle ne me causa aucune secousse. Depuis le matin, je savais que Mathilde était morte. Lors de ma dernière visite à l’hôtel Miromps, n’avais-je pas lu le sinistre présage sur ce visage émacié? Je m’inclinai et je me rendis au dortoir pour changer de vêtements. J’accomplis, l’esprit vague et comme envahi d’une torpeur, tous les gestes familiers. La mort de cette étrangère élargissait un cercle d’ombre autour de ma pensée. Mathilde avait tenu tant de place dans mon imagination que la perte d’une personne de ma famille n’eût probablement pas causé en moi un tel vide.
Je sortis. C’était un des premiers jours de décembre. Un peu de neige avait blanchi les toits que le froid crépuscule colorait de rose et de bleu. Les rues d’Aubenac étaient désertes à cause du verglas. Un feu de forge embrasait les vitres d’une boutique basse. La cathédrale, sculptée en blanc et noir, pesait de sa lourde architecture sur les vivants et sur les morts. La petite ville hérissait ses cheminées, ses clochers et ses girouettes sur le ciel rougeoyant et fumeux. Chaque maison se figeait dans le silence hostile de l’hiver: «O Mathilde, songeais-je, de quelle prison vous êtes-vous évadée!»
Les cariatides de l’hôtel tordaient leurs muscles étoupés de nuit. La porte était entre-bâillée, comme c’est l’usage dans les maisons des morts où chaque passant peut entrer; car la mort est hospitalière. Dans le vestibule éclairé faiblement d’une petite lampe, un homme était assis, les coudes sur une table où luisait un plateau d’argent: c’était le grand laquais. Il ne se leva point et m’indiqua d’un signe de tête que je pouvais entrer. Dès le seuil, l’odeur de la mort m’avait saisi. L’odeur de la mort est quelquefois douce; mêlée au parfum de la cire et des fleurs, elle est pareille à l’odeur des églises.
Le vaste salon, où tremblotaient des bougies à la clarté rougeâtre, était peuplé d’ombres chuchotantes: des parents, des amis, plusieurs prêtres. Mlle Dubois de Louvrezac étalait sur une robe de serge noire un large mouchoir blanc. Elle représentait la douleur familiale, rôle dont ne se souciaient ni Lortal ni Miromps. Bien qu’aucun lien de parenté ne l’unît à Mathilde ou à son mari, elle recevait pour ce dernier les condoléances et les embrassades, tout en larmes, en soupirs, en déploiements de batiste humide.
--Cette chère enfant! sanglotait une grosse dame. Quelle horrible chose! Elle avait vingt-quatre ans, n’est-ce pas? Et morte ainsi, en une nuit!...
--Elle a fait une fin bien édifiante, soupirait Mlle Dubois.
Je reconnus tous les invités du déjeuner où j’avais été présenté à Mathilde. Une association cruelle évoqua en mon esprit la jeune femme en robe glauque, la déesse marine. Un sanglot me serra la gorge.
A deux pas de moi, mon ennemi, le docteur Milondré, sanglé dans sa redingote, échangeait de solennelles fadaises avec l’officier démissionnaire. De temps à autre, d’un geste rituel, il lissait ses favoris. Et la mort voisine ne lui enlevait rien de sa suffisance.
La tapisserie du fond se souleva un instant. Un reflet de chapelle ardente glissa sur le parquet trop ciré. Lortal était près de moi. Sans mot dire, il me prit la main et me conduisit.
La chambre de Mathilde était tendue d’ombre comme une église; le lit de la morte était pareil à un autel. Des lys par brassées s’amoncelaient tout autour et leurs corolles cireuses, sous le clignotement des hauts cierges, rayonnaient d’une lividité morbide. Tout d’abord, je n’osais considérer le corps qui gisait parmi ces fleurs. Une Présence inconnue émouvait la pénombre. Pour la première fois de ma vie, je me rencontrais avec Elle.
Je m’agenouillai, désireux de trouver une prière. Mais aucune des formules sacrées ne me vint aux lèvres. Seule, une terrible curiosité m’envahissait. Lentement, je levai les yeux vers celle qui avait été. Tendrement, respectueusement, mon regard descendit de son front, ivoire lisse entre les bandeaux d’un noir bleu, jusqu’aux petits pieds chaussés de satin blanc. La morte était vêtue d’une robe de mariée, et dans toute cette blancheur son visage et ses mains paraissaient baignés d’ombre. Dans cette ombre, le grand Travail commençait. Une légère bouffissure avait rempli les joues creusées par la souffrance. On eût dit qu’un voile avait glissé sur ce beau visage. Les lèvres amincies soulignaient de deux lignes violettes les ailes du nez blafardes et pincées. Signes précurseurs!
Nul désespoir, nulle révolte ne me venait de cette vue. Ce cadavre, rigide sans doute sous les mousselines, avait l’abandon du sommeil et son aspect était moins triste qu’apaisant. Il y avait dans les membres allongés, dans les mains jointes, comme un glissement doux vers la vie éternelle--non pas au sens où l’entendent les prêtres. Ce cœur, si cruellement étreint, ne battait plus; ses pulsations éphémères s’étaient maintenant fondues dans le rythme qui ne s’arrête pas.
Une ombre noire traversa la chambre, s’inclina devant le lit funèbre et demeura, droite, au pied du lit.
Le chanoine Doublemaze, boutonné dans sa longue douillette, fit un vaste signe de croix.
C’était l’homme qui avait ouvert à Mathilde les portes de la mort. Par delà la vie ténébreuse, il lui avait montré les espaces illuminés de la lumière mystique et les derniers moments de la jeune femme avaient été éclairés de leur reflet. Mais, avant de lui verser cette ultime douceur, ce baume destiné à endormir la révolte de la chair précocement vaincue, quelles angoisses ne lui avait-il pas infligées? Pour ressusciter une foi depuis longtemps engourdie, à quels stimulants n’avait-il pas dû recourir? Humilier cette âme, attiser en elle le remords, la crainte d’un châtiment sans fin, approfondir secrètement sa blessure, pour que de la douleur pût jaillir une espérance nouvelle, pour que l’excès même de cette douleur livrât à l’illusion l’esprit désormais sans défense.
Les paroles de Lortal sur les desseins secrets et la politique du prêtre ne m’avaient pas fait une grande impression. J’étais beaucoup plus vivement frappé par cette redoutable diplomatie qui engageait les âmes dans les voies du Seigneur et les engluait pieusement dans ses lacs. Grâce à quelles recherches subtiles le grand vicaire s’était-il rendu maître du secret de Mathilde? Par quelles pressions ingénieuses lui avait-il arraché un aveu? Par quelles menaces, quelles violences peut-être? Une fois l’âme gagnée aux divines consolations, que ne devait-on attendre d’elle? Terrible appât pour un cœur blessé. «Je suis moi aussi un pêcheur d’âmes», pouvait dire Doublemaze, car il avait amorcé sa proie avec une cruelle science.
L’ombre du prêtre s’allongeait sur le drap jonché de lys moribonds.
Cette révolte qui soudain frémit dans les profondeurs de mon être, ce n’était point le spectacle de la mort destructrice de jeunesse et de beauté, qui la faisait surgir. Sa fatalité aveugle et sa royauté sans limites ne me permettaient que de courber la tête. Mais ceux qui ont fait d’elle une puissance de mensonge ne méritaient-ils pas ma colère?
Mes yeux se reportèrent sur cette chambre où j’avais vu Mathilde pour la dernière fois, le livre de la Terreur et de la Vengeance ouvert à son chevet. A quelles luttes mystérieuses, à quels déchirements ces murs n’avaient-ils pas assisté? Mathilde avait sans doute cherché dans le livre un aliment de paix. Le superbe torrent des images bibliques l’avait entraînée, en une course folle, vers le renoncement d’abord, puis vers l’oubli et vers l’extase. Au fond, l’effort de Doublemaze avait été médiocre; sa tâche, facile. Le vicaire n’avait eu qu’à suivre, pesant avec art tantôt sur un levier, tantôt sur un autre: orgueil, amour, crainte, poésie du sacrifice et de la mort. Les Prophètes, avec leur lyrisme impérieux, l’Évangile ruisselant de pitié, avaient fait le reste.
Auprès de moi, je frôlai l’ombre agenouillée de mon ami. Lortal était aussi immobile que le soir où je l’avais vu contempler, assis au bout de la chaise-longue, le visage de plus en plus changé de l’Amazone.
--O Mathilde, murmurai-je,--et ce fut ma seule prière--on vous a trompée!
* * * * *
Quant à Miromps, personne, même son domestique, ne réussit à le voir.
XXVI
Lortal quitta Saint-Julien, le lendemain de l’enterrement. Il n’avait pas séjourné au collège durant ces dernières et douloureuses journées. Je ne l’avais pas vu depuis la catastrophe. La veille de son départ, j’appris par la sœur lingère qu’on préparait ses bagages. Cette nouvelle, comme celle de la mort de Mathilde, je l’attendais. Lortal ne pouvait rester ici. Il avait traversé ma vie en y laissant une trace si profonde que son souvenir était désormais l’inséparable compagnon de mon adolescence. Mais je savais bien qu’il n’était qu’un passant et que ni moi, ni personne au monde ne serions plus qu’une halte sur son chemin. Et voici que l’heure était venue. L’aventureux camarade, au carrefour de nos routes, me ferait un signe d’adieu, puis tournerait son visage et ses pas vers l’horizon.
Il vint dans la cour, comme nous sortions de classe, vêtu de deuil. En ces quelques jours il avait vieilli. Ce fut un autre Lortal qui m’apparut, ce matin d’hiver, un Lortal bien différent de l’adolescent que j’avais vu descendant la pente de la terrasse, un soir d’automne déjà lointain. Sa poignée de main me fit mal.
Il salua Mirepuy qui lui donna l’accolade, et me pria de l’accompagner jusqu’à la porte. Gerboux et Testard se promenaient ensemble. Lortal se contenta de soulever son chapeau. Gerboux fit une inclinaison de tête et cligna de l’œil derrière ses bésicles. Testard, gêné, rendit le salut; puis, comme nous nous éloignions, il accourut, laissant son collègue qui haussait les épaules.
--_Monsieur_ Lortal, dit-il, il y a eu des malentendus entre nous, ne nous quittons pas en ennemis.
--Je ne garderai pas un mauvais souvenir de vous, monsieur l’abbé, répondit Lortal en prenant la main tendue.
J’ai beaucoup pardonné à Testard pour ce geste. Nos relations s’améliorèrent: l’ancien tyran et l’ancien rebelle ne survécurent pas à cette minute.
J’accompagnai Lortal jusqu’au parloir. Sur le seuil, un commissionnaire l’attendait avec sa malle. Je compris alors que c’en était bien fini. L’angoisse de la séparation m’étreignit si fort que des larmes montèrent à mes yeux. Sans mon ami, la route m’apparaissait infinie et désolée. Lui seul avait pu susciter les mirages qui font la marche douce et dissipent la lassitude.
Il m’embrassa.
--Paul, me dit-il, je ne sais ce que l’avenir nous réserve. Mais ne prenez jamais mon silence pour de l’oubli.
Pourquoi abandonnait-il ainsi le «tu» de notre amitié? Ce «vous» de la dernière heure marquait-il que déjà nous étions étrangers? Il me sembla découvrir, sous l’aile sombre du chapeau, dans les yeux de mon ami, le Lortal redouté, l’inaccessible.
Il sourit et tout bas:
--Je ne t’oublierai pas, murmura-t-il en dénouant mon accolade.
J’aurais voulu le retenir, lui dire enfin ce qu’il avait été pour moi, lui, l’Éveilleur! Mais les mots m’auraient trahi...
La porte claqua sur le vide de ma vie.
* * * * *
Ainsi je laisse, l’une après l’autre, retomber dans les limbes de ma mémoire, les figures que j’en ai évoquées au cours de ces pages, pour l’amère volupté du souvenir. Voici que je touche au seuil ensoleillé de ma jeunesse. Les souffles du large vont balayer l’amas des brumes. L’aube pointe. C’est une irradiation lente derrière la colline: un trait de feu qui jaillit, un bruissement de feuilles, un pépiement d’oiseau. Et quelle autre musique que les murmures de la forêt rendrait cette innombrable attente de l’aurore!
Toutefois, Lortal parti, la solitude me fut pesante. L’affection de Saint-Alyre, si délicat pourtant, ne remplaçait pas la mûrissante amitié du disparu. Lortal m’écrivit deux ou trois fois, pendant les trois mois qui suivirent son départ, mais ces lettres ne reflétaient guère sa vraie vie. Il me parlait de Paris, de ses études, de ses relations qui se multipliaient, de son goût des voyages. A travers ces lignes je déchiffrais l’oubli fatal. Tout d’abord, je me révoltai. Puis la résignation se fit et j’acceptai l’idée de l’oubli, comme j’avais accepté l’idée de la mort, compagnes inséparables de nos jours.
Cependant, Mathilde morte occupa mon esprit. A tort ou à raison, je crus deviner que Lortal n’entretenait pas assez scrupuleusement en lui la flamme de cette mémoire. Cette infidélité à une morte, c’est à moi qu’il appartenait de la réparer. J’aimai pour lui, comme j’avais aimé à travers lui. Et ce fut une délectation apparemment morbide en compagnie d’une ombre; en réalité, dernier fantôme suscité par le sourd travail de l’Être. C’est la vie, dont l’appel encore mal entendu m’égare vers la mort. Mathilde ne quitte pas ma pensée. Je lui offre l’hommage quotidien d’un amour d’autant plus glorieux qu’il semble plus purement spirituel. Je n’ai pas encore désappris l’humiliation des sens, telle que m’enseigna à la pratiquer la religion de mon enfance. J’ai d’abord aimé Dieu avec une ferveur dont la sensualité secrète m’échappait: maintenant j’aime une morte; je n’aime encore qu’une image née de moi.
Les jours d’hiver passent, éclairés par la tremblante lueur des souvenirs.
Je revois ma petite classe de philosophie, si recueillie, si attentive à la parole de Mirepuy. Le poêle rougit à mesure que l’ombre se fait plus dense. Un vitrail de givre filtre un dernier rayon. Nous nous exerçons gravement, presque religieusement, au grand jeu de l’esprit. Heures de tiède incubation! Jeunes visages attentifs tournés vers l’inconnu!
D’un regard, je cherche la place de l’absent.
XXVII
Pâques approchait et le printemps.
Les élections mettaient Aubenac en effervescence. Les murs se couvraient d’affiches multicolores. Sur un nombre incalculable d’entre elles on pouvait lire en capitales éclatantes:
MIROMPS DE ROCHEBUQUE _Républicain modéré._
La fortune de Miromps devait lui assurer les suffrages de la bourgeoisie aubenacoise bien pensante et fort timorée quant à ses rentes. Quant au qualificatif de «modéré»--si justement choisi et probablement pas par lui-même--c’était l’étiquette d’opinions indéfinissables pour le moment et qui s’affirmeraient sans doute avec plus de précision, les bulletins une fois sortis des urnes. Je ne sais si Césaire-Auguste se donnait la peine d’être autre chose qu’un instrument entre des mains habiles et puissantes. Je ne l’avais pas revu depuis la mort de Mathilde qui l’avait accablé. Le chanoine Doublemaze ne le quittait plus. Le grand vicaire avait bien manœuvré cet homme dont la vie entière n’avait été qu’une série de rétablissements à la force du poignet, qu’une course farouche à l’argent et qui était venu tard à l’amour, pour sa ruine. De cet aventurier, jadis capable de toutes les audaces, aujourd’hui vidé de sa force, Doublemaze avait fait un «modéré». Beau triomphe. Césaire-Auguste avait délié les cordons de sa bourse. On pouvait voir, encastrée dans la façade d’une maison neuve, sur le Cours, une plaque de marbre noir gravée de lettres d’or: «_Le Laboureur_, Société de crédit agricole. Capital anonyme de...». Comment cette rude argile de mécréant avait-elle fondu dans les mains potelées du chanoine? Par quels persévérants efforts, quelle pesée continue sur une âme tardivement ouverte à la tendresse, Doublemaze était-il parvenu à modeler sa volonté? Mystère de la maison déserte, des soirs de solitude, des chambres où flotte encore une présence. La mort avait aidé aux desseins du chanoine. Miromps, peu à peu, s’était livré au prêtre. Sans doute, après une carrière dont les ressauts avaient exigé des muscles impitoyablement bandés, goûtait-il la jouissance d’abandonner enfin sa volonté entre des mains étrangères.